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M. DE MARCÈRE ET LES MUNICIPALITÉS

Cabinet six semaines plus lot. Les bureaux, comme il arriva souvent, avaient nommé une Commission hostile, qui conclut au rejet du projet et désigna M. de Marcère pour rapporteur. Ancien magistrat, M. de Marcèrc combattit le projet, au point de vue juridique, avec la plus grande vigueur ; membre du Centre Gauche, il le combattit avec plus de vigueur encore, au point de vue politique, et fulmina contre le Cabinet et contre la majorité un réquisitoire d*une éloquente violence. A cette époque de lutte pour la vie, les Républicains les plus ftiodérés, ayant à subir les plus vives attaques, rendaient coup pour coup, avec une précision et un entrain remarquables. H. de Marcère montrait qu'il y a une loi de fatalité pour les envahissements; qu'après avoir privé, par une mesure isolée à dessein, les Communes du droit de choisir leurs maire et adjoints, on voulait les priver de celui de choisir leurs conseillers municipaux, parce qu'il est plus facile de s'emparer une à une des libertés communales. Faisant allusion à un projet dû à l'initiative privée et qui tendait à prohiber les élections politiques partielles, supposant de plus au Gouvernement le dessein d'ajourner le renouvellement par moitié des Conseils généraux, le rapporteur concluait en ces termes : « La politique est obscure, les consciences sont troublées, les esprits sont inquiets. Ce n'est pas le moment de s'éloigner systématiquement des vraies sources du droit, en s'écartant de plus en plus du pays, ni de le blesser dans les plus chères de ses libertés. »

M. Depcyre combattit les conclusions du rapport de M. de Marcère, eu invoquant des prétendus précédents qui n'en étaient pas, puisqu'ils s'appliquaient à la prorogation du mandat des Tribunaux de commerce et à celle du mandat des Conseillers généraux de la Seine, dont on avait voulu faire coïncider le renouvellement avec celui des Conseillers municipaux de Paris. Les deux cas étaient dissemblables :

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rAssemblée les déclara pourtant identiques et repoussa les conclusions du rapport. Au vote sur le projet gouvernemental, repris comme amendement, la Gauche demanda le scrutin secret et s'abstint. Il y eut 334 voix pour et 45 contre. Le quorum de 372 voix, nécessaire à la validité du vote, était dépassé de 7 voix, grâce aux membres qui avaient voté contre. On a remarqué que si le Cabinet, au lieu de 43 opposants, avait eu 37 partisans de plus, il eût été battu, parce que yii votants ne suffisaient pas à rendre un vote valable. La procédure parlementaire offre de ces anomalies.

Ce vote si disputé est du 26 Mars. L'avant-veille, l'Assemblée avait décidé de se proroger du 29 Mars au 12 Mai et elle avait constitué une Commission de permanence de 25 membres, où elle n'admit que 6 députés de la Gauche. Le surlendemain, elle confirmait aux ducs d'Alcnçon et de Penthièvre les grades qu'ils avaient conquis à l'étranger et les admettait à titre définitif dans l'armée française. Le même jour, comme pour en finir avec toutes les questions désagréables, elle autorisait la levée du séquestre sur l'ancienne liste civile. La Gauche n'avait fait qu'une assez molle résistance à ces deux projets. Elle avait, et le public avec elle, attaché beaucoup plus d'importance aux symptômes, encore isolés et individuels mais très significatifs de désagrégation, entrevus dans une majorité qui avait semblé jusqu'alors incommutable elle aussi.

Dans une lettre à VUnioriy du 21 Mars, le vicomte d'Aboville estimait que le Maréchal eût mieux fait de garder le silence le 19 Mars et annonçait que le double jeu du viceprésident du Conseil ne ferait pas indéfiniment des dupes. « Point d'illusions, ajoutait-il, d'ici à deux mois M. le duc de Broglie va nous proposer d'organiser la République septennale... Mais alors pourquoi avoir renversé M. Thiers? »

Le 23 Mars, dans un discoui*s à l'Association Polytechnique,

LE SEPTENNAT < VESTIBULE » i03

UQ membre du Cabinet. M. de Fourtou, prévoyant que le Maréchal pourrait prendre d*autres conseillers, déclarait que son autorité serait fortifiée par une organisation constitutionnelle loyalement promise et prononçait la moitié au moins du moi République^ quand il disait: < Le Maréchal protégera pendant sept ans de sa fermeté et de sa prudence le développement régulier des affaires publiques. >

Les manifestations parlementaires étaient encore plus caractéristiques.

Le 26 Mars M. de Franclieu essayait de lire èi la tribune une déclaration, où il annonçait qu*à la rentrée il s'opposerait à la mise à Tordre du jour des lois constitutionnelles.

Le lendemain, M. Dahirel réclamait l'urgence pour cette proposition : « Au l^Juin prochain, TAssemblée se prononcera sur la forme définitive du Gouvernement de la France. » L'urgence, vivement combattue par le duc de Broglie, ne fut repoussée, par 327 voix contre 243, que parce que 49 Républicains votèrent avec le Cabinet.

Enfin, le 29 Mars, à la Commission des Trente, M. deKerdrel lui-même, qui s'était élevé si vivement contre la proposition Dahirel, disait du Septennat : < Les uns y voient le vestibule de la Monarchie, les autres le vestibule de la République ; mais il n'y a rien à construire dans ce vestibule. »

Pendant tout le mois d'Avril et jusqu'à la rentrée, les polémiques continuèrent dans les journaux, sur la nature du Septennat, dont le vote apparaissait, de plus en plus, comme un immense malentendu et comme une duperie. Dans une circulaire aux procureurs généraux, où il oublia de désigner le Chef de l'État par son titre officiel de Président de la République, M. Depeyre définit le Septennat irrévocable, affirma qu'il ne pouvait être nié impunément et demanda èi ses subordonnés de lui signaler ceux des articles qui l'attaque^ raient. Deux jours après, le journal officieux du vice-prési-

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dent du Conseil, le Français, commettait le délit prévu parle Garde des Sceaux, en écrivant : « Les uns veulent un Septennat qui soit une sorte de Monarchie sans le Roi, les autres un Septennat républicain, les autres un Septennat qui soit un Gouvernement neutre et une sorte de prolongation de la trêve des partis. Les uns peuvent avoir raison, les autres tort, mais tous sont dans leur droit. » Le Français ne fut pas poursuivi. Les défenseurs du « Gouvernement sans nom »^ étaient tombés dans le ridicule et le pays se montrait de plus en plus indifférent èices discussions byzantines, occupations de vacances, pour les journaux à court de copie. Si le Maréchal de Mac-Mahonne professait pas, à l'endroit de la presse, le même aristocratique dédain que le duc de Broglie, s'il lisait les journaux qui s'occupaient de sa personne et de son pouvoir, il devait se faire de l'une et de l'autre une bien singulière idée.

A la fin des vacances, le Maréchal se rendit à Tours, pour poser la première pierre des nouvelles casernes, à Saumur, où il procéda èi une visite minutieuse et prolongée de l'Ecole de cavalerie et, le surlendemain de son retour à Paris, à l'Ecole Polytechnique. Partout le public lui montra ce que VOfficiel appelait une c respectueuse sympathie >, mais sa présence ne provoquad'enthousiasme nulle part; on n'entendit même pas. sur son passage, dans la population civile, ces acclamations dé commande que tous les pouvoirs se procurent si aisément. Quant aux manifestations militaires,. il les interdit rigoureusement.A la revue de Tours, les premiers régiments qui défllèrent devant lui crièrent « Vive le Maréchal !» : un de ses aides de camp se détacha du groupe de l'état-major, pour rappeler aux régiments qui suivaient que la discipline imposait le silence au soldat sous les armes. Dans les fêtes, les bals, les

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réceplioQS qu'il donnait à TEIysée, et qui étaient remarquables de luxe et de belle ordonnance, son attitude fut la même ; sa haute correction imposait le respect, si elle ne commandait pas TafTection, si elle ne mettait pas tout le monde à Taise, comme la spirituelle bonhomie de son illustre prédécesseur.

C'est pendant ces vacances parlementaires que M. d'Arnim fut rappelé et remplacé par le prince de Ilohenlohe. Le Chancelier, qui poursuivait avec acharnement sa lutte contre les Catholiques, qui faisait condamner, par contumace, bien entendu, Tévêque de Nancy à deux mois de forteresse, pour avoir publié un mandement que les curés de la Lorraine annexée avaient lu en chaire, le Chancelier ne pouvait tolérer la présence à Paris d'un ambassadeur qui avait été favorable aux entreprises de fusion et qui blâmait ouvertement son inflexibilité religieuse.

La session d'Avril des Conseils généraux ne fut marquée que par deux incidents méritant de retenir l'attention. En Corse, la majorité des Conseillers s'abstint, pour protester contre l'absence de son président, le prince Napoléon, à la cérémonie du 16 mars, et la session ne put s'ouvrir. Dans l'Eure, hors session, au dîner offert par le préfet aux membres du Conseil général, le duc de Broglie se prononça pour les lois organiques, comme il l'avait fait à l'Assemblée et devant la Commission des Trente, le 29 Mars. Mais, dans la pensée du vice-président du Conseil, les lois organiques se bornaient à deux, une loi électorale et une loi d'organisation de la seconde Chambre, la loi de Prorogation ayant décidé que les pouvoirs du Maréchal s'exerceraient, dans les conditions actuelles, jusqu'à l'expiration du Septennat. La loi électorale fut rapportée par M. Batbie, la loi d'organisation de la seconde Chambre fut, nous le verrons, l'œuvre propre du duc de Broglie. Même dans le parti du duc de Broglie, on souhaitait une Constitution moins rudimentaire et le rédac-

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leur en chef du Journal de Paris et du Soleil^ M. Hervé, proposait de faire une troisième loi sur le pouvoir exécutif. Le Centre Gauche eût accepté ce programme, sauf à amender dans un sens libéral les lois proposées, mais il mettait comme condition absolue à son concours le remplacement du Cabinet de Broglie par une administration nouvelle, moins déconsidérée dans le Parlement et moins impopulaire dans le pays. Quant à la Droite légitimiste, son opinion fut indiquée par le Congrès des journaux catholiques et royalistes, réuni à Tours, qui exprima Tespoir, dans la séance du 30 Avril, qu'aucune des lois organiques ne serait votée ; et sa constance dans l'opposition au ministère fut garantie par la présence incognito du comte de Chambord à Versailles.

L'opinion des Bonapartistes, au sujet des lois qui devaient organiser le Septennat, ne différait pas, cela va sans dire, de celle de la Droite Extrême.

Engagé par ses déclarations antérieures, obligé par le texte même des lois du 13 Mars et du 20 Novembre, le Gouvernement se préparait donc èi aborder les discussions constitutionnelles, dès la rentrée, et ses organes habituels insistaient sur Tutilité politique d'un prompt achèvement de ces discussions. Mais la préparation de ces lois n'empêchait pas les deux principaux ministres, celui de Tlntérieur et celui de la Justice, de prendre les mesures arbitraires, qui sont comme la marque de cette administration, ou de revenir aux pires pratiques du Régime impérial. Le 29 Avril, le duc de Broglie supprimait encore un journal républicain modéré, VUnion libérale et démocratique de Seine-et-Oise et le 3 Mai, M. Depeyre, déchirant la circulaire de M. Dufaure du IS Juin 1871, sur les devoirs des juges de paix, prescrivait à ses procureurs généraux de transformer ces modestes magistrats en indicateurs et par suite en agents politiques. Il était dit que pas une des idées de liberté, d'honnêteté politique,

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aulrefois défendues avec tant d'éloquence et d'apparente conviction, parles membres du Gouvernement, ne resterait inscrite à leur programme.

En dehors des préoccupations politiques, trois faits frappèrent vivement l'opinion pendant le mois d'Avril : la mort de Beulé, l'annonce de l'évasion de BlM. Rochefort et Paschal Grousset et la nouvelle détaillée de la mort, déjà ancienne, de Francis Garnier. Beulé mit fin, parle suicide, aux atroces douleurs d'une angine de poitrine, que son passage aux affaires avait exaspérée, autant que sa sensibilité littéraire et artistique. MM. Rochefort et Paschal Grousset, déportés à la Nouvelle-Calédonie depuis 1872, s'évadèrent le 20 Mars 1874, dans les circonstances les plus périlleuses et les plus romanesques. Un navire anglais les conduisit en Australie, puis aux États-Unis, d'où ils revinrent en Europe. Le Jouimal officiel, en annonçant l'événement, le 10 Avril, ajouta que leurs complices seraient recherchés et punis. De complices ils n'en avaient pas ; ils ne durent leur salut qu'à l'énergie de leur volonté, à leur endurance physique, à la mise en œuvre de toutes leurs forces morales.

Ce sont ces qualités que le malheureux Francis Garnier avait déployées dans une meilleure cause : la conquête du Tonkin. Après un voyage de trois années dans l'Indo-Chine (1866-1868), il avait exploré à ses frais le cours du Yang-Tsé- Kiang, qu'il remonta jusqu'à la région des rapides. Le contreamiral Dupré, gouverneur de l'Indo-Chine, le chargea, en Octobre 1873, d'une mission au Tonkin, où il l'envoya avec deux canonnières, un détachement de fusiliers marins et un détachement d'infanterie de marine. De Touram, Garnier fit demander à la cour de Hué l'envoi d'un plénipotentiaire à Hanoï, pour signer un traité de commerce avec la France. l\ se rendît lui-même à Hanoï, d'où le vice-roi le somma de se retirer. Garnier, avec 120 hommes, s'empara de la citadelle

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que défendaient 7.000 Annamites, le 21 Novembre 1873, et prit possession de Tadininistration du pays.

Les renforts qu*il avait fait demander à Saîgong arrivèrent le ii Décembre, trois jours après sa mort. Une attaque de pirates s'était produite le 21, Garnier était sorti de Hanoï pour les repousser, avait été attiré dans une embuscade, criblé de coups de lance et affreusement mutilé. Les 200 hommes de renfort reçurent Tordre d'évacuer Hanoï et de se replier sur Haïphong. Tout était à refaire. Francis Garnier a indiqué la voie, où tant d'autres hardis Français devaient le suivre. Comme les conquérants espagnols du xvi° siècle, il a montré ce que pouvaient la vaillance et la civilisation contre la barbarie sans organisation, sinon sans courage. La France lui doit la possession de la belle colonie, où il a le premier versé son sang. Malgré son importance, la conquête si rapide du Tonkinn'étaitqu'unincidcntdesecondordre, aune époque où le Gouvernement français n'avait pas encore adopté le vaste plan de politique coloniale, qui ne sera exécuté que sous le successeur du Maréchal.

La rentrée de TAssemblée nationale eut lieu le 12 Mai. Cette première séance ne fut marquée que par la démission d'un député de la majorité, M. Piccon, représentant des Alpes- Maritimes, qui reconnut avoir souhaité, dans un banquet, le retour de Nice à Tltalie et qui se rendit justice en s'excluant de l'Assemblée nationale. Dans la même séance, un autre député de la majorité, le marquis de Costa de Beauregard, vint déclarer que les représentants de la Savoie n'étaient pas solidaires de leurs collègues des Alpes-Maritimes. Cette affirmation de patriotisme, très sincère évidemment, devait, vingt ans plus tard, à défaut de titres littéraires, ouvrir au marquis de Costa de Beauregard les portes de l'Académie française.

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La séance du 13 Mai fut consacrée à Télection du Bureau. M. Buffet fut reporté au fauteuil par 360 voix, chiffre inférieur à celui de sa précédente élection. MM. Martel, Benoist d'Azy, le général baron de Chabaud-Latour furent élus vice-présidents. MM. Francisque Rive, le vicomte Blin de Bourdon, de Cazenove de Pradines, le comte de Ségur, Félix Voisin et Grivard fjrent élus secrétaires. Sur onze membres du Bureau, la Gauche, qui formait les trois septièmes de TAssemblée, eu avait deux.

Dans la séance suivante, celle du vendredi 15 Mai, le duc

de Broglie déposa sur la tribune un projet de loi concernant

la création et les attributions d'une seconde Chambre et ce

qu*il appelait, avec une exagération manifeste, les relations

à établir entre les pouvoirs publics. L'Assemblée exigea la

lecture de ce document qu'il convient de résumer. Le duc

de Broglie rappelle que la Commission Laboulaye, au

moment du vote delà Prorogation, proposait à l'Assemblée

dévouer l'avenir de la France aux institutions républicaines.

L'Assemblée s'y est refusée, tenant à conserver au pouvoir

qu'elle établissait, un caractère < d'impartialité loyale ». Le

15 Mai, pas plus que le 20 Novembre, le Gouvernement ne

vient demander à l'Assemblée d' t altérer les traits essentiels

de la délégation qu'elle a faite ». Aujourd'hui, comme alors,

il ne s'agit que d'institutions provisoires. Le 15 Mai, comme

le 20 Novembre, comme le 24 Mai, il s'agit de réunir autour

du même pouvoir c les bons citoyens des partis divers, sans

engager leur avenir, sans leur demander le sacrifice ni d'une

espérance légitime, ni d'une conviction consciencieuse ». Et

le duc de Broglie répète, un peu plus loin, dans un idiome à

lui, que le pouvoir du Maréchal doit rester ce qu'il est, « celui

d'un honnête homme faisant appel, dans tous les rangs, au

dévouement de ses pareils ». Nous ne relevons pas cette

prétention de constituer, à soi seul, le parti des « bons

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citoyens > et des < hommes honnêtes », ni cette exclusion de tous ceux qui ne pensent pas comme le duc de Broglîe ; prétention et exclusion se retrouvent sous sa plume, dans cet exposé des motifs, comme elles se sont rencontrées dans sa bouche, toutes les fois qu*il a pris la parole. Il suffit d*ètre Républicain, si peu que ce soit, ou Monarchiste d*une autre nuance que le ministre de Tlntérieur, pour être classé dans la Ligue du Mal Public.

Le duc de Broglie expose ensuite, d'un style net et vigoureux, les conditions indispensables, les principes d'existence de tout Gouvernement libre, République ou Monarchie. Cet exposé, si peu politique dans les réserves du début, si contestable dans rétablissement des catégories où doit se recruter la seconde Chambre, a ici la valeur d'un bon chapitre de droit constitutionnel. Le premier de ces principes, de ces axiomes politiques, c'est la séparation nécessaire des pouvoirs exécutif et législatif. Le second est la division du pouvoir législatif en deux Assemblées, une Assemblée unique, grand corps irresponsable, pouvant introduire les désordres les plus graves dans la législation, par des résolutions irréfléchies et soudaines. Le troisième axiome, c'est la nécessité d'avoir, entre l'exécutif et le législatif, un modérateur qui les concilie. Le recrutement de l'Assemblée modératrice ne doit pas être le même que celui de la Chambre des représentants, c le nombre n'étant pas tout dans une société, ni la majorité numérique la seule autorité qui doive faire loi >. Le duc de Broglie proposait, en conséquence, de composer la seconde Chambre de membres en partie nommés par le Président de la République, en partie élus par un Collège formé des citoyens les plus notables de chaque département, et de hauts dignitaires désignés par leurs fonctions. La seconde Chambre prendrait le nom de Grand Conseil. Elle aurait juridiction, pour crimes d'Etal, contre les ministres et contre

LA REVANCnii: DU 2i MAI iil

le Président de la République. Elle posséderait le droit de dissoudre la Chambre des représentants, sur la proposition du Président de la République. Elle se réunirait à la Chambre basse dans les circonstances graves, et, pour la plus grave de toutes : Télection, à la fin du Septennat, du Président de la République.

c Notre ambition serait, disait le duc de Broglie dans sa péroraison, de réunir, pour organiser les pouvoirs du Maréchal, les suffrages de tous ceux qui Tout établi, en y joignant l'adhésion précieuse de ceux qui, après Tavoir combattu en principe, s'y rattachent aujourd'hui loyalement, comme à l'autorité légale du pays ». Il était bien tard pour faire appel au concours du Centre Gauche, après lui avoir fait une guerre à mort depuis le 34 Mai, après que l'on venait, quelques instants auparavant, de l'exclure de la Ligue « des bons citoyens et des honnêtes gens ». L'Assemblée, avait dit aussi le duc de Broglie, n'est pas responsable des divisions qui Tempéchent de porter aux maux du pays un remède souverain et décisif. Si, elle était responsable, mais elle ne l'était pas seule : le véritable artisan du malaise du pays et de l'anarchie de TAssemblée, c'était le Gouvernement.

Le samedi 16 Mai, M. Batbie, au nom de la Commission des lois constitutionnelles, demanda la mise à l'ordre du jour, pour le mercredi suivant, de la première lecture de la loi électorale. M. Théry, au nom de la Droite, réclama la priorité pour la loi organique municipale, les élections municipales devant précéder les élections politiques. M. Raudot vint appuyer la demande de M. Batbie, parce qu'il savait que le ministère faisait une question de conQance de la mise à l'ordre du jour de la loi électorale et parce qu'il ne voulait pas c pousser les choses à l'extrême ». Le duc de Broglie :» engagea à fond sur la question de priorité, parce qu'il fallait c répondre à un besoin urgent, à un appel pressant du pays »

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et ne démentit pas M. Raudot qui avait posé orQcieusement la question de conOance. M. Lucien Brun prit la parole pour écarter la question de confiance. « Rien de grave, dit-il, ne nous divise... Il reste une question d'ordre du jour, dont rAssemblée demeure maîtresse. » — « Le Gouvernement, riposta le vice-président du Conseil, est infiniment reconnaissant des paroles que vient de prononcer l'honorable M. Lucien Brun, mais il ne faudrait pas se méprendre sur leur sens et qu'elles parussent diminuer l'importance du vote qui va être émis. » On alla aux voix : 317 députés se prononcèrent pour la priorité de la loi électorale, 381 contre : le Cabinet de Broglie avait vécu. Il portait la peine des réticences, des détours, des compromis et des faux fuyants de son chef. Sa chute, qui fut plus digne que sa vie, produisit, dans toute la France, une immense impression de soulagement.

Ainsi succombait, après six mois d'une administration sans principes, sans suite et sans franchise, le second ministère de Broglie. Quelque fût le ministère qui devait lui succéder, il ne pouvait moins valoir, ni encourir une plus légitime impopularité. A l'actif des deux Cabinets du 24 Mai et du 26 Novembre, on ne peut pas citer une sage parole ou un acte généreux, pas même une velléité de politique loyale et pacificatrice. Sous les plus mauvais Gouvernements, sous les régimes les plus personnels, il y a des moments de relâche et comme de détente ; la nature reprend ses droits et le souverain le plus absolu ou le ministre le plus autoritaire laisse éclater sa compassion pour les misères humaines; il lui échappe un mot de sympathie profonde pour les gouvernés. Sous le double ministère du duc de Broglie, il n'y eut pas un de ces moments-là; jamais l'esprit si cultivé, si fertile en expédients du vice-précident du Conseil n'entra en communication avec l'àme même de la nation. La France, qui se

LA CnCTE DU DUC DE BROGLIE 113

donne si volontiers à qui l'aime, se refusa toujours au duc de Broglie; dans le Parlement même, il n'eut pour lui qu'une minorité, ce Centre Droit qui ne représentait plus rien, qui n'était plus un parti, mais un résidu, formé des restes de Tancienne bourgeoisie qui n'avait pas suivi M. Thiers dans son évolution.

En même temps que le ministère, était morte la majorité du 34 Mai : abandonnée par les Bonapartistes et les Chevaulégers, elle fut achevée par le duc de Broglie, qui ne sut pas remplir à temps les vides qui s'y étaient produits. Cette majorité détruite et son chef renversé, tous les politiques clairvoyants pensaient que l'axe du pouvoir allait être légèrement déplacé. Ces prévisions ne devaient pas se réaliser : les solutions les moins vraisemblables étaient les seules qui eussent quelques chances de succès, sous le Septennat, dont le caractère propre est, comme on Ta dit finement, « de n'avoir pas été un Gouvernement». Remarquons aussi, tant les événements trompent l'attente des hommes politiques, que le vote du 16 Mai 1874 dont la Gauche se félicita, parce quelle y vit comme une revanche du 24 Mai 1873, fut bien moins favorable à l'établissement de la République que les votes du 13 Mars ou du 20 Novembre 1873, où la Gauche s'était trouvée en minorité. Très peu de Républicains comprenaient que chaque jour qui s'écoulait donnait une chance de plus à la République et en enlevait une èi la Monarchie ; ils avaient, nous avions tous, à cette époque, le fétichisme des mots, des étiquettes. Ils ne virent pas que le duc de Broglie, sans l'avouer, et sans peut-être se l'avouer à lui-même, s'était rangé, le 16 Mai 1874, à la politique que M. Dufaure avait soutenue le 2 Juillet et le 5 Novembre 1873 et qu'il se garda bien de combattre par son vote le 16 Mai, à la politique qui doit les rallier tous, le jour où l'amendement de M. Wallon leur I aura donné l'étiquette fatidique. Ce jour semble encore

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éloigné aux plus clairvoyants. George Sand, dont nous nous plaisons à citer les jugements apaisés, en ces derniers mois de sa vie, écrivait, le 8 avril 1874, à Charles Edmond : « La situation politique m*irrite et m*écœure; » et, six semaines plus tard, au même correspondant : < Jamais la France n'a présenté un tel spectacle de désaccord avec elle-même... C*est une soulFrance pour nous autres vieux. Les jeunes, qui sont nés dans le brouillard du scepticisme, croient qu'il n'y a jamais eu de soleil et ils s'en moquent. >

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