LA GRISE MINISTÉRIELLE
taignac dans la Droite sans épithète. MM. de Goulard et d'Audiffret auraient complété le Cabinet.
Un Cabinet d'Audiffret-de Goulard fût sans doute parvenu h constituer une majorité, formée par la conjonction des deux Centres et à laquelle la plus grande partie de la Gauche se serait rattachée, par crainte du Bonapartisme, dont les progrès inquiétaient tous les amis de la liberté et de la patrie. Les lois constitutionnelles auraient été votées, six ou huit mois plus tôt, et Ton eût épargné à la France une longue période d'incertitude et d'anxiété. Ni la Présidence, ni la Droite, ni les partisans du duc de Broglie ne pouvaient approuver une politique aussi claire et aussi loyale. MM. de Cumont et Tailhand Orent échouer la combinaison d'Audiffret-de Goulard, en se refusant h siéger, autour de la table du Conseil, avec M. Waddinglon qui avait volé avec la majorité du 16 Mai. Pour ces singuliers parlementaires, c'était un motif d'exclusion de s'être trouvé un jour du côté de la majorité, comme c'était un titre à l'avènement au ministère que d^avoir été dans la minorité du 16 mai. Ils réprouvaient aussi « l'ardeur démocratique ^ de leur honorable collègue et les concessions qu'il ne pouvait manquer de faire aux radicaux et aux révolutionnaires de la Gauche. Le Maréchal, plus inquiet à la perspective de leur abstention que surpris de leur revirement, refusa de signer la nomination des nouveaux ministres, que Y Agence Havas avait déjà annoncée à la Province, refusa plus nettement encore de remplacer la Droite qui se dérobait par le Centre Gauche qui s'offrait et tout espoir de conjonction des Centres, comme aussi de vote rapide des lois constitutionnelles, fut déçu. La retraite très ferme et très honorable de MM. de Goulard et d'Audiffret-Pasquier rompit les négociations, en rendant au Centre Gauche sa liberté.
M. Courtot de Cissey et M. Bardy de Fourtou n'avaient pas
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de ces scrupules : il acceptèrent la vice-présidence du Conseil et le ministère de Tlntérieur dans un Cabinet d'attente, d'expectative, que Ton appela le Cabinet du Maréchal, et qui fut le ministère de Broglie sans le duc de Broglie. La liste des nouveaux ministres parut le 24 Mai au Journal Officiel^ un an, jour pour jour, après la chute de M. Thiers. La nouvelle combinaison avait pour caractéristique, outre le maintien de MM. Magne et de Fourtou, réputés Bonapartistes, la nomination de M. de Cumont au ministère de Tins- Iruction Publique, des Cultes et des Beaux-Arts.
On Ta dit, avec bien de Tesprit, Tévèque d'Orléans, M^ Dupanloup, fut, en fait, Grand Maître de TUniversité, sous le modeste pseudonyme d'Arthur de Cumont. Placer ce gentilhomme angevin, ce journaliste catholique à la tète de rUniversité de France, c'était porter un véritable défi au bon sens. Il n'est peut-être pas vrai que M. de Cumont ait jamais demandé à visiter les dortoirs du Collège de France, ni qu'il ait cru que l'Institut comptait six classes; il est certain, scripta manent^ qu'il n'établissait aucune distinction entre l'Académie et la Faculté de médecine, le Journal officiel du il Juin en fait foi, et cette confusion était commise dans un discours prononcé à l'ouverture du Conseil Supérieur de l'Instruction Publique. Nul n'ignore comment sont préparés ces documents. Le chef du cabinet du ministre ou le chef du bureau compétent trace, pour le ministre, le canevas ou même rédige le texte complet du discours. Le ministre ajoute au document sa marque personnelle, ou bien il le produit tel quel : M. de Cumont y avait ajouté la preuve de ses multiples ignorances.
A la Justice le Maréchal avait appelé un ancien magistrat, outrageusement clérical et réactionnaire, M. Tailhand, auquel on avait donné un sous-secrétaire d'Etat d'un comique irrésistible, M. Baragnon. M. Caillaux aux Travaux
l'élection de la NIÈVRE 119
Publics, M. Grivart au Commerce, l'amiral de Montaignac aux Colonies et à la Mariue complétaient cette administration hétérogène, qui réussit à vivre deux mois, non sans accrocs, mais sans modiOcations. Si le Cabinet de Cissey avait été un Cabinet parlementaire, il aurait dû succomber six jours après sa formation : c'est Tincorrection même de son origine qui lui permit de vivre huit semaines.
Le jour où le Cabinet était formé, une élection législative avait lieu dans la Nièvre. Les Républicains, toujours confiants, comptaient sur un département qui avait donné, quelques mois auparavant, une belle majorité à un radical, M. Turigny. Ils méconnaissaient l'influence qu'avaient eue la politique de M. de Broglie, la substitution des anciens maires bonapartistes aux maires républicains et celle que pouvait avoir la pratique rajeunie et perfectionnée de la candidature officielle. Le candidat bonapartiste, M. Philippe de Bourgoing,fut élu par 37.500 voix, contre 32.000 au Républicain et 4.500 au Légitimiste. Sans attendre la validation de son élection, le nouvel élu partit pour Arenenberg, où se trouvaient l'Impératrice et le Prince Impérial.
Cette élection, la nomination au secrétariat général du ministère de l'Intérieur du préfet de la Haute-Garonne, M. Welche, qui eut lieu le même jour, l'éloge des administrateurs les plus compromis dans la lutte entamée par M. de Broglie contre la démocratie, éloge que l'on put lire le 26 Mai, dans l'exposé des motifs du projet de loi portant dissolution du Conseil général des Bouches-du-Rhône et surtout les complaisances notoires des ministres de l'Intérieur et des Finances pour les Bonapartistes, inspiraient aux Républicains les craintes les plus fondées. On pouvait tout redouter avec M. de Fourtou, et il devenait urgent d'organiser les pouvoirs du Maréchal, dût-on sacrifier les principes professés dans l'Opposition. Toutes les Gauches comprirent le
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danger de la situation et elles laissèrent au groupe républicain le moins avancé, au Centre Gauche, comme elles Tavaient fait pendant les vacances de 1873, pour empêcher la restauration, le soin de mettre un terme au provisoire.
Le 6 Juin le Centre Gauche se réunit et Ton peut dire que de cette réunion date véritablement Torganisation des pouvoirs publics et la Constitution actuelle. Cent seize députés affirmaient cette incontestable vérité : « L'incertitude du lendemain et Tabsence d*un Gouvernement défini sont la cause principale de Tanxiété et des souffrances du pays. > Les cent seize, par une formule qui était une véritable trouvaille, demandaient que le Maréchal fût, non pas le Président d'une République de sept ans, mais pour sept ans Président de la République. Ils déclaraient qu'ils verraient avec regret que la dissolution fût la conséquence de l'impossibilité où se trouverait l'Assemblée de constituer, mais qu'ils ne reculeraient pas devant cette éventualité. En dernier lieu, pour rattacher à eux un certain nombre de Monarchistes, ils admettaient le principe de la revision de la Constitution. Le manifeste du Centre Gauche, qu'avaient signé les membres du groupe Casimir Périer, les moins affirmatifs jusqu'alors en faveur de la République, produisit un grand effet et fit espérer aux moins optimistes une ère nouvelle. L'élection, qui eut lieu le même jour, de MM. de Goulard, de Rességuier et de Ventavon, pour remplacer, dans la Commission des Trente, MM. Tailhand, de Cumont etGrivart fit croire que la Droite elle-même reconnaissait, exception faite des Chevaulégers, la nécessité de constituer. Quant à l'opinion du ministère, on ne s'en inquiétait pas et peut-être lui-même attendait-il, pour en avoir une, que M. de Broglie la lui eût suggérée.
Les huit jours qui séparèrent la publication du Manifeste du Centre Gauche du dépôt de la proposition Casimir-Périer
COMITE CENTRAL DE l' APPEL AU PEUPLE 12t
furent singulièrement agités à Paris et à Versailles. La propagande bonapartiste, de plus en plus agressive, continuait avec une recrudescence inquiétante; les photographie^^ du Prince Impérial étaient expédiées par ballots dans toute la France ; le Comité central de Tappel au peuple rayonnait sur tout le territoire et trouvait des agents dociles dans les maires nommés par M. de Broglie. La police était remplie des créatures de l'Empire et, malgré Ténergie de son chef. M. Léon Renault, escomptant la complicité de son autre chef, M. de Fourtou, elle poussait Taudace jusqu'à entretenir des indicateurs au palais même de la Présidence. Ces faits, à moitié connus, amenaient les discussions les plus violentes dans TAssemblée et des rixes dans la rue.
Le 9 Juin, à Versailles, M. Rouher avait afQrmé, sur Vhonneur^ qu'il ne connaissait pas l'existence du Comité central de Tappel au peuple. Gambetta, indigné de cette impudence, Tavait traité de misérable. Rappelé à Tordre et sommé de retirer ses paroles, Gambetta avait répondu : « L'épithète dont je me suis servi est plus qu'un outrage, c'est une flétrissure et je la maintiens, i Le lendemain 10 Juin, à la gare Saint-Lazare, les députés républicains de Mahy et Lefèvre étaient insultés et malmenés, sous l'œil bienveillant des policiers impériaux. Le soir du même jour M. Gambetta, à son retour de Versailles, était frappé par un Bonapartiste^ M. de Sainte-Croix. Le grand citoyen, que les Bonapartistes avaient choisi comme cible, donnait, chaque jour de nouveaux gages à la politique de modération et de concorde. Sur la tombe de d'Allon-Shée, il avait proclamé la République Athénienne et convié Taristocratie à s'y rallier pour lui donner ce qu'il appelait, avec celte propriété d'expression qu'il
trouvait si naturellement, < une fleur d'élégance et de distinction >.
Le lendemain, à Versailles, M. Baze, questeur de l'Assem-
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blée, posait une question au ministre de Tlntérieur sur les incidents de la gare Saint-Lazare. M. de Fourtou répondait, avec le même dédain aristocratique que son prédécesseur : « Il est deux choses également intolérables quand elles se produisent : l'une c'est Tabus de la force publique, et Taulre c'est la rébellion contre de braves gens qui, chargés de maintenir la paix publique, remplissent loyalement leur devoir. » L'interpellation du 12 Juin, développée par M. Bethmont, n'eut pas plus de succès que la question de M. Baze. Le Ministre accepta l'ordre du jour pur et simple qui fut adopté par 370 voix contre 318. Trois journaux furent suspendus pour quinze jours : le Pays^ le A7A'® Siècle et le Rappel ; de plus, le Pays fut traduit en Cour d'assises et acquitté. Moins heureux, M. de Sainte-Croix eut six mois de prison.
La proposition Casimir- Périer, qui fut déposée le 15 Juin, était ainsi conçue :
c L'Assemblée nationale, voulant mettre un terme aux inquiétudes du pays, adopte la résolution suivante :
^ La Commission constitutionnelle prendra pour base de ses travaux sur l'organisation et la transmission des pouvoirs publics :
« 1<* L'article premier du projet de loi déposé le 19 Mai 1873 et ainsi conçu : le Gouvernement de la République se compose de deux Chambres et d'un Président, Chef du pouvoir exécutif.
€ 2° La loi du 20 Novembre 1873, par laquelle la Présidence de la République a été confiée à M. le Maréchal de Mac- Mahon, jusqu'au 20 Novembre 1880.
« 3** La consécration du droit de revision partielle ou totale de la Constitution, dans les formes et à des époques que déterminera la loi constitutionnelle ^
M. Casimir- Périer justifia l'urgence de sa proposition dans un exposé des motifs très sobre et qui fit une profonde impres-