M, LÉON RENAULT ET LES BONAPARTISTES
dans les manufactures, la loi sur la marine marchande, la loi sur la situation des sous-oiXiciers et les discussions financières alternaient avec le travail législatif ou constitutionnel, avec les intermèdes des interpellations. C'est une discussion sur les nouveaux impôts, toujours à Tordre du jour, qui avait amené la chute de M. Magne, battu par M. Wolowski.
En dehors de l'Assemblée, l'enquête se continue sur le Comité central de l'appel au peuple ; ses résultats, partiellement transmis au public, sont accueillis avec ironie ou avec rage par les journaux bonapartistes, qui couvrent d'injures M. Léon Renault, préfet de police, et de fleurs M. de Fourtou, ministre de l'Intérieur, auquel ils font des avances significatives.
L'homme politique qui avait siégé d'abord dans la Droite légitimiste, puis dans le Centre Droit, qui avait été Républicain avec M. Thiers et Monarchiste avec le Maréchal, avait fini par opter, entre les trois Monarchies, pour celle de Sedan. Cette option ne lui fit perdre, h aucun degré, les sympathies de la Présidence : on appréciait son verbe haut, son langage provocant, sa politique de casse-cou, et on saura le retrouver, quand on voudra gouverner contre une majorité républicaine.
Entouré de ses ministres, le Président de la République reçoit les représentants étrangers accrédités à Paris, et, pour peu que ces représentants nourrissent, à l'égard des institutions libres, des sentiments peu sympathiques, le mot République n'est pas même prononcé durant l'entrevue. Dans la réception du 8 Juin, le nouveau nonce, M^"" Meglia, ne désigne pas même le Président par son titre officiel et le Président imite cette réserve de bon goût.
Les voles contradictoires émis par l'Assemblée, du 24 Mai au 19 Juillet 1874, autorisèrent le Maréchal à penser que rien n'était changé depuis le 24 Mai 1873, et que ce qui avait été
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celle fois, était une critique acerbe de loutes les Constilulions républicaines que notre pays s'était données, un éloge sans réserve et sans mesure, un dithyrambe en Thonneur du Maréchal de Mac-Mahon, c le soldat légal >. M. Dufaure ramena la question sur son véritable terrain, celui de la Constitution à donner à la France, par une de ces harangues sobres et vigoureuses, comme il savait les faire, et le général de Cissey prit la parole. On attendait les déclarations du Gouvernement sans impatience, mais avec une certaine curiosité; on se demandait si le langage de M. de Cissey, le 23 Juillet, concorderait avec le langage du Maréchal dans son Message du 9 Juillet : il en fut la négation formelle, la contradiction naïve jusqu'au cynisme, ou plutôt jusqu'à l'inconscience. Il avait suffi que la Droite menaçât encore une fois de retirer son appui au Maréchal, pour que le Conseil se ralliât sans hésitation à la politique d'ambiguïté et d'équivoque et se donnât à lui-même, comme au Président de la République, le plus éclatant démenti. Après lecture de cette Déclaration, véritable monument d'inconsistance politique, aveu formel d'impuissance, la proposition Casimir- Périer, abandonnée par M. Target et par son groupe, était repoussée, à la majorité de 374 voix contre 333.
A la suite de ce vote néfaste, qui ajournait de sept mois l'organisation de la République conservatrice, M. de Malleville, au nom de toutes les Gauches, montait à la tribune et demandait l'urgence pour une proposition de convocation des électeurs au 6 Septembre. L'Assemblée ne voulait ni constituer ni s'en aller : elle repoussa l'urgence à 29 voix de majorité, par 369 voix contre 340, et, le 29 Juillet, par 373 voix contre 334, elle repoussa définitivement la proposition de Malleville. Entre les deux votes sur l'urgence et sur la proposition, elle avait ajourné à la rentrée, d'accord avec le ministre de Tlntérieur, la discussion sur les lois constitution-
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nelles, les propositions de Ventavon et Wallon ; le 30 Juillet, elle avait ajourné au mois d'Octobre la session d'Août des Conseils généraux ; le 31 Juillet, elle avait encore ajourné à la rentrée la reprise de la discussion sur la loi relative à la liberté de l'enseignement supérieur, malgré les efforts de M»"" Dupanloup et, le même jour, elle s'était ajournée ellemême, malgré M. Gambetta , qui démontra sans peine que la prorogation était un pur stratagème politique. Cette prorogation fut étendue du 6 Août au 30 Novembre, pour permettre au général Changarnier de goûter un repos dont il sentait vivement le besoin et dont il avait démontré la nécessité avec des accents bucoliques qui Orent une profonde impression sur l'Assemblée, aussi désireuse que le vieux guerrier d'aller s'étendre sub tegmine fagi. La Commission de permanence fut, cette fois, composée de 10 républicains contre 13 monarchistes. La crainte du Bonapartisme, ce commencement de la sagesse constitutionnelle, avait décidé l'Assemblée à se départir de son exclusivisme habituel.
Il faut citer à cette date, dans l'ordre de la politique générale, une note officielle du 30 Juillet, déclarant que le Gouvernement avait vu avec regret la publication de la lettre pastorale du cardinal-archevêque de Paris, et dans Tordre des réformes scolaires, une importante modification au régime du baccalauréat. La lettre pastorale du cardinal achevait de nous brouiller avec l'Italie et nous mettait, en face de l'Allemagne, dans une situation d'où la guerre faillit sortir au printemps de 1875. La division du baccalauréat ès-lellres en deux séries d'épreuves, subies à un an d'intervalle, fit peser sur deux classes, au lieu d'une, l'écrasante préparation d'un examen que les juges les plus éclairés s'accordent à regarder comme funeste, et qui, sans cesse attaqué mais toujours vivace, constamment modifié, mais jamais sérieusement réformé, finira bien par ruiner les éludes
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secondaires dont il est censé être la nécessaire et naturelle sanction. Unique, double ou multiple, scientifique ou littéraire, classique, spécial ou moderne, il a tous les inconvénients que lui attribuent ses innombrables adversaires, et presque aucun des avantages que lui reconnaissent ses rares partisans. Ceux-ci en sont venus à désirer que Ton vive avec lui, comme on vit avec un mal incurable, en cessant de lui appliquer des remèdes qui prolongeront, sans le sauver, les souffrances du patient ; ce patient, c'est la jeunesse française.
Le dernier incident de la longue et stérile session d'été de 1874 avait été le vote, au pas de course, la veille de la prorogation (4 août), du traité que le contre-amiral Dupré avait signé avec l'empereur de TAnnam Tu-Duc. Ce traité accordait à la France des avantages appréciables : la libre navigation sur le Song-Koï, le droit de garnison à Cua-Cam, trois ports annamites pour notre commerce, une certaine liberté dans l'Annam pour Texercice de la religion chrétienne. L'opinion était alors si peu attirée sur les questions coloniales, que la convention avec Tu-Duc n'excita guère plus d'intérêt dans l'Assemblée qu'un projet de loi d'intérêt local. Elle avait pourtant le mérite de né nous coûter que cinq bateaux à vapeur, une centaine de canons et un millier de fusils. Les traités ultérieurs, traités de protectorat ou d'annexion, ont grevé plus lourdement notre budget.
Les grandes et longues vacances parlementaires de 1874 furent partiellement consacrées par le Président de la République à des excursions en Août dans le Maine, l'Anjou et la Bretagne, en Septembre dans la Flandre. Ces voyages, accomplis avec le cérémonial habituel et conformément à toutes les règles du protocole, laissèrent les populations assez
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froides, sauf dans les pays ultra-catholiques, où les manifestations de piété du Maréchal, soigneusement soulignées par le clergé et relatées par le Journal officiel^ donnèrent au < soldat légal > un air de soldat chrétien qui n'était pas pour déplaire à la Bretagne. Sur les populations moins religieuses, la froide réserve du Maréchal, ses réponses sèches et courtes, ses confusions fréquentes n'étaient pas faites pour provoquer un vif enthousiasme. Une seule fois, il sortit de son mutisme ou de son laconisme pour déclarer, à Lille, le 13 Septembre, en réponse à M. Plichon, président du Conseil général du Nord, qu'il poursuivrait sa mission avec fermeté, avec confiance, appelant à lui les hommes modérés de tous les partis. Les Républicains étaient si affamés d'ordre, de paix et de stabilité gouvernementale que cette bonne parole les ravit d'aise. Les Monarchistes au contraire, et parmi eux les amis les plus dévoués du Septennat, firent entendre des commentaires menaçants, à la perspective d'un partage du pouvoir avec les plus modérés des Républicains, c Si le Maréchal de Mac-Mahon, disait le Journal de Paris du 13 Septembre, opérait la même évolution que M. Thiers, nous lui retirerions notre confiance. »
Les représentants de la Droite dans le Cabinet ne se piquaient pas plus que les journaux monarchiques d'interpréter fidèlement la pensée du chef de l'Etat, au sujet de l'organisation de ses pouvoirs. A Saint-Malo, le Maréchal avait dit brusquement au président du Tribunal de commerce : € Vous avez dit tout à l'heure qu'il n'y avait pas de Gouvernement ; vous vous trompez, il y en a un : c'est le mien. » Ce Gouvernement, si énergiquement affirmé, ï Union de rouest l'appelait « une abstraction » et le journal de M. de Cumont, allant plus loin, parlait avec une pitié un peu dédaigneuse « du brave Maréchal > et ajoutait : « Si M. le comte de Chambord fût venu faire ce même voyage, il eût
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élc plus acclamé et plus fêté que le Maréchal, car il eût représenté la gloire et l'avenir de la France. »
Avec ces voyages, si pauvres en incidents et si stériles, en somme, coïncidaient et contrastaient les déplacements de M. Thiers qui voyageait en simple particulier et que la foule accueillait partout, en Savoie, dans le Dauphiné, dans les Alpes-Maritimes avec une respectueuse mais démonstrative sympathie. Pour tous il restait le 'représentant nécessaire et le Chef de cette République conservatrice, que le Maréchal allait subir volens nolens, que la France allait lui imposer par sa volonté souveraine.
Elle eut souvent la parole, la France, pendant ces vacances, et qu'il s'agît d'élections politiques, départementales ou municipales, elle condamna chaque fois, avec plus ou moins de rigueur, celui qui la présidait et ceux qui la gouvernaient. Il n'y a pas d'exemple, dans aucun pays, dans aucune histoire, d'un régime plus battu que le Septennat. Neuf élections à l'Assemblée nationale eurent lieu du 16 août au 15 Novembre. Dans le Calvados M. Le Provost de Launay avait assez atténué son Bonapartisme pour permettre au Centre Droit de voter pour lui : à peine élu, il prit, comme M. de Bourgoing, le chemin d'Arenenberg. Les ministériels dupés n'avaient pas été les protégés, ils avaient été les protecteurs de FEmpire.
Le 13 Septembre dans le Maine-et-Loire, un candidat Centre Droit, ministériel, septennalisle en un mot, M. Bruas, se réclamant du Maréchal de Mac-Mahon, s'était présenté contre un Républicain, M. Maillé, et contre un Bonapartiste, M. Berger. Au second tour, les voix bonapartistes s'étant reportées en trop petit nombre sur M. Bruas, le Républicain avait été élu et ce résultat, obtenu dans un département réfractaire à l'idée républicaine, avait fait une grande impression dans toute la France et prouvé l'impopularité crois-