‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 54 sur 230 · M. HENRI BRISSON ET LA DISSOLUTION · texte numérisé non relu

M. HENRI BRISSON ET LA DISSOLUTION

sur i*organisation des pouvoirs publics, subordonnée h Tadoption de la loi sénatoriale. LTxtréme Droite et les Bonapartistes avaient pris leur revanche; la Droite et le Centre Droit s'étaient faits leurs complices et, dans le secret de leur cœur, les Monarchistes et les Septennalistes durent se dire que, cette fois, < la gueuse > était bien morte. La proclamation du vote amena sur les bancs de TÂssemblée un c mouvement prolongé » , et une suspension de séance de quelques minutes.

A la reprise, M. Henri Brisson déclare, avec une réelle tristesse, que ce vote va produire dans tout le pays une immense déception et il sollicite l'urgence pour une proposition de dissolution ainsi formulée : < Les électeurs des départements sont convoqués pour le dimanche i*^ Avril prochain, afin d'élire une nouvelle Assemblée, conformément aux lois existantes. » Est-ce le remords qui agit, est-ce le glas de la dissolution qui produit son effet habituel ? Toujours est-il que le Centre Droit et même la Droite laissent des députés de la Gauche produire de nouveaux projets d'organisation sénatoriale et que M. Buffet met à leur service toutes les ressources du règlement. L'appel que font à la conciliation MM. Waddington et Vautrain est entendu ; leur projet de Sénat est accueilli, malgré M. Raoul Duval qui appuie la dissolution, malgré M. de Castellane qui la combat, parce qu'elle serait, dit-il, « le signal d'une effroyable mêlée politique » et qui tient tout prêt un projet de Dictature pour le Maréchal, avec droit de veto, droit de dissolution et renouvellement partiel de l'Assemblée, jusqu'à la fin du Septennat.

La dangereuse confidence de M. de Castellane désille les yeux des membres du Centre Droit libéral : ils entrevoient où leur vote peut les conduire. Seule, la proposition Brisson, qui les inquiète, les empêche de revenir immédiatement à leurs alliés de la veille, qui seront leurs alliés du lendemain. Un vieux et ferme Républicain, Victor Lefranc, leur rend

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courage, en combattant la dissolution. Bethmont la demande, au contraire, parce que TAssemblée n*a pas en face d'elle un Cabinet responsable, et cette demande, imprudente peut-être en ce moment, a le mérite d'amener successivement à la tribune le duc Decazes et Gambetta dont Tintervention, à la fois fougueuse dans la forme, parfaitement modérée et politique dans le fond, déchire tous les voiles.

Le duc Decazes, avec un embarras qu'il ne parvient pas à dissimuler, revendique pour les ministres la responsabilité directe et personnelle de la déclaration que vient de lire le vice-président du Conseil. Six fois battu et toujours présent, lui crie Gambetta, impitoyable. Le ministre des Affaires Etrangères ajoute, en balbutiant, que la dissolution serait « une terrible mesure » et que Ton ne peut la prononcer c par surprise », comme si la < surprise » n'était pas le fait de ceux qui, après avoir voté tous les articles de la loi sénatoriale, avaient rejeté l'ensemble. Henri Brisson riposte au ministre qu'il n'y a ni majorité constitutionnelle, ni majorité gouvernementale dans l'Assemblée. Le duc Decazes répond qu'il existe une majorité depuis quelques instants, celle qui vient de se former contre le Sénat élu par le suffrage universel. C'est alors que Gambetta prend la parole et prononce une des plus belles harangues, une des plus décisives et aussi une des plus politiques qu'une Assemblée ait entendues. Ceux qui ont eu la bonne fortune d'assister k la séance du 12 Février, n'oublieront jamais l'effet produit par les formidables coups de hache qu'assénait Gambetta : ils revoient tous les ministres d'alors, blêmes d'émotion, immobiles sur leurs bancs, comme hypnotisés par cette parole vengeresse, pendant que la Gauche saluait chaque phrase, chaque mot de son admirable tribun d'acclamations redoublées et que la Droite assistait, sans déplaisir, à l'écrasement des tristes défenseurs du Septennat.

DISCOURS DE GAMBETTA i71

€ On vient de vous apprendre comment, h Taide de certaines habiletés de procédure parlementaire, on pouvait défaire lès majorités vraies et constituer des majorités factices.

€ Qui est-ce qui a exercé une pression, dans la journée d'aujourd'hui, pour que cet engagement (rengagement de voter les lois constitutionnelles) soit ouvertement violé ?

< Qu'est-ce qui a dit, pendant deux ans, et surtout depuis le 24 Mai, qu'est-ce qui a répété, sur tous les tons, faisant intervenir à chaque instant la personne et la parole du chef de l'Etal, qu'est-ce qui a dit et répété que l'on traînait en longueur, que l'on mettait trop de temps pour préparer et formuler la Constitution à donner à la France. Qui est-ce qui l'a dit? Vous ! Qui est-ce qui a réussi à l'empêcher aujourd'hui ?^ Vous ! Et si vous étiez. Messieurs, comme vous vous en larguez malheureusement trop souvent, de véritables conservateurs, savez-vous ce que vous feriez? Vous demanderiez à ce Cabinet, six fois battu et toujours persistant

Est-ce que vous niez que vous avez été battu?.... Vous lui demanderiez compte de celle politique qui consiste à arracher des votes, à l'aide du Maréchal et, quand les votes sont obtenus, à venir en recueillir le bénéfice, après l'avoir compromis et amoindri, aux yeux de l'Assemblée et aux yeux du pays. >

Gambetta énumère ensuite tous les sacrifices qu'a faits la Gauche, renonçant à ses idées les plus chères, aux principes constants de la démocratie républicaine, pour se prêter h l'organisation des pouvoirs publics, accordant la dissolution, la revision, la dualité du pouvoir législatif, donnant au chef élu d'une République plus de puissance que n'en ont certains Monarques. Comment son abnégation a-t-elle été récompensée ?

< Nous avions la confiance que vous étiez sincères et que

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VOUS ne cherchiez pas dans des remises, dans des stratagèmes de procédure constitutionnelle, je ne sais quel guet-apens qui aurait renouvelé celui de Décembre. »

« Hier vous aviez fait une majorité. Vous avez fait aujourd'hui deux majorités.

< Le Cabinet, dont Texistencc était mise en question, s*est précipité chez le Maréchal et il en est revenu avec une Déclaration. Il vous Ta lue : Ta-t-il commentée ? expliquée ? a-t-il apporté un argument, une raison politique ? Non, il s'est caché derrière cette épée et il vous a fait voter. »

Après avoir reproché au duc Decazes de calomnier la France, après lui avoir dit, non sans raison, que sa politique extérieure ne valait pas mieux que sa politique intérieure, Torateur termine noblement, par ces paroles :

f Vous avez manqué la seule occasion, peut-être, de faire une République ferme, légale et modérée. »

Cet acte d'accusation, si vigoureux, avait ceci de remarquable qu'il n'empêchait pas la reprise des négociations, qu'il laissait la voie libre aux hommes de bonne volonté pour l'établissement de la « République ferme, légale et modérée ». Le ministre de l'Intérieur eut le mérite de le comprendre. Dans un bref discours, où les mots malheureux abondent, où se trouve cette phrase, digne de Beulé : « Nous avons vu se dresser devant nous le suffrage universel, » l'honnête général prononça cette bonne parole : t Nous ne pouvons que voir avec sympathie surgir, de ce côté de l'Assemblée (le Centre Gauche), de nouveaux projets qui permettront peut-être de résoudre le redoutable problème qui se pose devant nous. » Le soldat avait été plus habile que le diplomate. L'urgence, demandée par M. Brisson pour la dissolution, fut repoussée par 390 voix contre 237 et les « nouveaux projets » de MM. Waddington et Vaulrain furent renvoyés à la Commission des lois constitutionnelles.

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