PROJETS DE DICTATURE
Dès le 12 Février au soir le Maréchal, qui avait un goût très vif pour le duc de Broglie, le mandait à l'Elysée et lui confiait, une fois de plus, la mission de former un Cabinet où n'auraient figuré que des membres de la Droite et du Centre Droit. Ce Cabinet, conformément au plan d*un obscur député bonapartiste, M. Méplain, aurait retiré les lois constitutionnelles, organisé le Septennat personnel, sous forme de Dictature militaire, et gouverné dans un sens exclusivement monarchique, c'est-à-dire contre les Républicains de toutes nuances. Le Maréchal ne désapprouvait, dans ce plan, que le retrait des lois constitutionnelles, qu'il ne croyait pas réalisable, mais il poussait Tillusion jusqu'à croire que le maintien du statu quo était possible et que le duc de Broglie parviendrait à reformer une majorité, avec l'ancien programme du Gouvernement de combat. L'Extrême Droite l'encourageait dans celte croyance et s'attribuait déjà un certain nombre de portefeuilles. Le duc de Broglie, qui savait ce que valaient les engagements de l'Extrême Droite, soucieuse seulement de rouvrir la porte à la Monarchie, n'eut pas de peine à démontrer au Maréchal la témérité d'une pareille politique. Quant à lui, après avoir consulté le duc Decazes, il refusait absolument d'entrer dans cette aventure. M. Buffet, également sollicité par le Maréchal, ne se prêta pas plus que le duc de Broglie à celte politique de casse-cou. Tous deux exprimèrent l'avis que le vote des lois constitutionnelles n'était pas désespéré et conseillèrent de renouer les négociations entre les deux Centres, sous les auspices de M. d'Audifl'ret- Pasquier et du Centre Droit libéral. Il faut savoir gré à MM. de Broglie et Buffet d'avoir, ce jour-là, rompu avec leurs préjugés et fait entendre au Maréchal, qu'ils ont si mal conseillé, dans tant d'autres circonstances, le langage de la sagesse et de la raison. Il ne fallait pas moins que leur intervention pour ramener le duc de Magenta à une saine appré-
174 LE MINISTÈRE DE CISSEY (16 Mai 1871-10 Mars 1875)
cialion de la situation politique, pour lui inspirer une patriotique résolution.
Du 12 au 22 Février, les précautions furent soigneusement prises, pour éviter le retour des incidents qui avaient failli faire échouer les lois constitutionnelles. Il s'agissait, avant tout, d'opérer la conjonction entre les deux Centres et MM. Wallon et Léonce de Lavergne étaient les intermédiaires tout désignés entre les deux groupes. Aidés de ceux de leurs collègues qui avaient voté Tamendement Wallon, le 30 Janvier, ils multiplièrent les démarches et rendirent à la France l'inappréciable service de rétablir l'accord, si malheureusement rompu le 12 Février. Conservateur intelligent et avisé M. Léonce de Lavergne était particulièrement indiqué pour ce rôle d'arbitre. Il avait voté contre M. Thiers, le 24 Mai 1873 ; mais, ayant constaté que la chute de M. Thiers et la politique du Gouvernement de combat n'avaient profité qu'au Bonapartisme et à la République radicale, il était revenu peu à peu à la République conservatrice et, dès le mois de Juillet 1874, il écrivait : « Comme M. de Montalivet, j'aurais préféré la Monarchie constitutionnelle et parlementaire qui est, à mon sens, le meilleur des Gouvernements ; comme lui aussi , voyant cette Monarchie impossible, j'accepte la République. » Et un peu plus tard, dans une lettre adressée au Journal des Economistes et qui fit le tour de la presse, M. de Lavergne parlait du suffrage universel comme il parlait de la République. < Je n'ai pas désiré son avènement, je l'ai vu au contraire arriver avec inquiétude ; mais, depuis vingt-cinq ans qu'il fonctionne, j'ai appris à le moins redouter. J'ai été surtout frappé de cette coïncidence que, du moment où il a été institué, le socialisme a commencé à décliner, t Des faits récents semblent contredire cette dernière affirmation ; ils ne la contredisent qu'en apparence. Des déplacements de population, l'accumulation de masses industrielles nombreuses dans