LA CRISE MINISTÉRIELLE
contrairement à toutes les règles parlementaires désirait, voir entrer dans le Cabinet l'un des membres de la Droite qui avaient voté contre les lois constitutionnelles et il désignait, il imposait presque M. Audren de Kerdrel au choix de M. Buffet. Il lui semblait que porté à la Présidence par tous les Conservateurs, il ne pouvait les abandonner sans déshonneur. Ce sentiment de fldélité à ses électeurs du 24 Mai était très honorable, mais parfaitement impolitique : MM. de Franclieu et du Temple figuraient également parmi les électeurs du Maréchal au 24 Mai et le Maréchal eût été tout aussi fondé à demander leur entrée dans le Cabinet, comme il l'eût été à refuser dV accueillir M. Dufaure et M. Léon Say, qui avaient voté pour M. Thiers. Après avoir essayé de faire comprendre au Maréchal les inconvénients de l'intervention du sentiment dans la politique et l'impossibilité de faire admettre par M. Dufaure une prétention aussi contraire aux lois parlementaires, M. Buffet, pour ne pas contrister le Président de la République, se rendit à ses raisons, se fit fort de les faire accepter h M. Dufaure, mais tint bon contre M. de Kerdrel, se réservant de faire personnellement choix d'un autre membre de la minorité anti-constitutionnelle. Il pressentit, en effet, M. de Meaux qui acceptait le fait accompli et qui se fit encore moins prier pour accepter un portefeuille. Les Gauches, consultées par M. Dufaure, passèrent condamnation, quand elles surent que leur résistance pouvait empêcher la constitution du Cabinet et l'arrivée aux affaires de deux membres du Centre Gauche et d*un membre du Centre Droit libéral.
Ces premières difficultés résolues, et elles Tétaient vers le 6 Mars, restait à pourvoir le ministère de l'Intérieur d'un titulaire qui fût accepté par le Centre Droit, par le Centre Gauche et qui ne fût pas repoussé à priori par la Droite et par la Gauche. M. Bocher, par son immense talent de parole,
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par sa modération, par son désintéressement bien connu, remplissait toutes les conditions nécessaires et d'instantes démarches furent faites auprès de lui par de nombreux députés, par M. Buffet, par le Maréchal lui-même. Toutes échouèrent, devant la volonté la mieux arrêtée de ne pas faire partie de la combinaison, et M. Buffet, sur le conseil de MM. Decazes et Dufaure, se tourna du côté de M. d'Audiffret- Pasquier, qui opposa d*abord le même refus que M. Bocher. M. Buffet qui n'avait songé, dès la première heure, qu'à prendre un portefeuille secondaire, comme l'Agriculture, avec la vice-présidence du Conseil, crut que le refus de M. d'Audi ffret-Pasquier, après celui de M. Bocher, mettait fin à ses pourparlers et il manifesta au Maréchal l'intention de lui rendre le mandat qu'il avait reçu. Le Maréchal, qui tenait à son idée première, ne voulut pas rendre à M. BufTet sa parole et il entreprit personnellement de vaincre les résistances de M. d'Audiffret-Pasquier. 11 le vit h Paris, à l'Elysée, il lui offrit Tlntérieur et, s'il ne réussit pas à lui arracher une acceptation, il l'ébranla assez fortement pour que le lendemain le duc, cédant aux instances de ses amis politiques, déclarât à M. Buffet qu'il consentirait à se charger de Tintérieur. Le Maréchal, immédiatement informé, manifesta la plus vive satisfaction et la nouvelle se répandit le 8 Mars au soir, dans le monde parlementaire, à Versailles, à Paris, dans toute la France, que le Cabinet était enfin constitué. La nécessité d'une entente préalable entre tous les ministres, pour la rédaction du programme à soumettre à l'Assemblée, empêchait seule la publication des décrets de nomination à VOfficiel du 9 Mars. Or, le 9 Mars, non seulement VOfflciel était muet, comme on s'y attendait, mais, à la surprise de tous, M. Buffet remontait au fauteuil et reprenait la direction des débats parlementaires. Que s'était-il donc passe, le 8 Mars au soir?
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Les démarches du Maréchal, faites concurremment avec celles de M. Buffet, avaient eu un résultat trop facile à prévoir : elles avaient amené une inextricable confusion et entraîné Tavortcment de la combinaison arrêtée la veille. L'intervention des Bonapartistes qui considéraient M. d'Audi (Tret-Pasquier comme un adversaire personnel, la sourde hostilité de M. Bufîet qui redoutait de voir auprès de lui, dans le même Cabinet, deux personnalités aussi marquantes que MM. Dufaure et d'Audiffret-Pasquier, et surtout l'intention bien arrêtée de M. Buffet de faire du parti bonapartiste « Tavant-garde du parti conservateur » avaient déterminé le Maréchal, adroitement circonvenu, à offrir au duc d'Audriffret un autre portefeuille que celui de l'Intérieur.
Une courte et assez vive explication eut lieu entre le duc et le Président de la République.
« Monsieur le Duc, dit celui-ci, j'ai dii modifier la combinaison que nous avions arrêtée hier ensemble. On m'a fait de justes observations. On m'a exposé les inconvénients qu pourraient résulter de votre présence au ministère de l'Intérieur et j'ai résolu d'y mettre M. Buffet. Aussi je vous offre un dédommagement : l'Instruction Publique. »
Il faut se rappeler les hésitations de langage du Maréchal, sa timidité encore augmentée par la fausse position où il s'était laissé placer, son inaptitude absolue à toute conversation politique et, d'un autre côté, la vivacité du duc, son éloquence à la fois grave et brillante, son amour-propre si gratuitement froissé, pour saisir tout l'intérêt de ce court dialogue. A l'attaque pénible, embarrassée du Maréchal, il répond par ce coup droit :
€ MsLféchal, permettez-moi de vous dire qu'en voilà assez. On est venu me chercher hier ; on m'a supplié d'accepter le ministère de l'Intérieur ; on m'a dit que si je refusais, je faisair manquer toutes les combinaisons. Je me suis véritable-
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ment sacriflé. Et aujourd'hui, quand, pour des causes que j'ignore, on change d'avis, on m'offre un dédommagement, on fait de moi un quémandeur de portefeuilles ! Je ne saurais accepter une telle situation et je refuse d'entrer dans un ministère où je n'aurais pas l'Intériiur et où M. Wallon n'aurait pas Tlnstruction Publique. »
Au sortir de la Présidence, le duc d'Audiffretfait connaître au groupe Wallon-de Lavergne les causes de son refus ; les Gauches, déjà informées par M. Léon Say, que le Maréchal avait reçu avant le duc, manifestent la plus vive irritation : elles veulent se déclarer en permanence, jusqu'à ce que le Maréchal ait choisi un Cabinet pris dans la majorité constitutionnelle. Le Maréchal songe si peu à une solution parlementaire qu'il a fait appel à M. Paul Andral, vice-président du Conseil d'État, à M. Renouard, procureur général à la Cour de Cassation et qu'il les a chargés de constituer un Cabinet d'affaires. MM. Andral et Renouard rendent au Maréchal le double service de se refuser à ce qu'il leur demande et de lui démontrer les dangers de cette solution ; MM. Decazes et Bocher interviennent auprès de M. Buffet, qui se prête à renouer les négociations qHq Journal Officiel du 11 Mars annonce la Constitution du Cabinet Buffet.
Le Cabinet du 11 Mars comprenait, outre M. Buffet à l'Intérieur, le duc Decazes aux Affaires Étrangères, M.Dufaureàla Justice, M. Léon Say aux Finances, M. Wallon à l'Instruction Publique, le général de Cissey à la Guerre, l'amiral de Monlaignac à la Marine, M. de Meaux à l'Agriculture et au Commerce, M. Caillaux aux Travaux Publics. Deux sous-secrétaires d'Etat étaient nommés : à la Justice, M. Bardoux, aux Finances, M. Louis Passy et, quelques jours après la constitution du Cabinet, M. Cornelis, de Wilt fut appelé au soussecrétariat d'État de l'Intérieur. A l'Instruction Publique on rétablit le secrétariat général en faveur d'un membre de