‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 61 sur 230 · LE DOGMATISME DE M. BUFFET · texte numérisé non relu

LE DOGMATISME DE M. BUFFET

rinstitut, collègue et camarade du nouveau ministre, M. Jourdain.

Jamais un chef de parti, jamais un ministre, porté au pouvoir par la désignation de près de 500 membres de TAssemblée, ne s'est montré politiquement aussi inférieur à sa tâche que M. Buffet. Jamais plus belle situation ne fut plus gratuitement et plus légèrement compromise. D'une indiscutable compétence en matière de finances, d'une honnêteté qui était dès lors et qui est restée proverbiale, de convictions catholiques aussi ardentes que désintéressées, M. Buffet s'est montré le plus borné, le plus insuffisant des hommes d'État.

Ce n'est pas seulement la raideur de son caractère et la froideur de son accueil qui a éloigné de lui toutes les sympathies, c'est sa conception même du système gouvernemental à appliquer, qui l'a classé, à tout jamais, parmi les plus imprévoyants et les plus aveugles des ministres, parmi les moins faits pour comprendre et pour diriger les hommes. Il avait eu un éclair de clairvoyance, le jour où il avait fait voler les lois constitutionnelles ; cet éclair fut suivi d'une nuit profonde. Frappé de cécité, à partir du It Mars 1875, le vice-président du Conseil ne retrouva la claire vue des choses que onze mois plus tard, quand il écrivit à un ami qui lui avait offert une candidature de consolation dans le midi de la France : « Il suffira que je me présente pour qu'une circonscription, excellente au point de vue conservateur, devienne exécrable, par le seul fait que je m'y présenterai. » Que n'a-t-il eu, un an plus tôt, cette conscience de son impopularité, de sa maladresse et, pour tout dire, de son inaptitude foncière à l'action gouvernementale? Cette grande et austère figure de parlementaire intègre ne se serait pas diminuée comme à plaisir.

Dans un article du 1" Octobre 1875, intitulé Du dogma-

192 LE MINISTÈRE BUFFET (10 Mars 1875-10 Mars 1876)

tisme en politique, le publiciste qui signe Valbert à la Revue des Deux-Mondes (M. Gherbuliez) a tracé de M. BufTet un bien piquant portrait. Il le montre prisonnier de sa conscience, beaucoup trop préoccupé de sa dignité personnelle, accréditant par son silence têtu les calomnies de ses adversaires, dont il se soucie aussi peu que des éloges de ses amis, commettant maladresse sur maladresse, et les commettant sciemment, avec préméditation. Toutes ses fautes étaient voulues et doctrinales. Il avait contribué au vote des lois constitutionnelles et par suite à la fondation de la République ; mais cette République, dont il était un des parrains, il la subissait avec la résignation d'un bon chrétien, comme un malheur inévitable. On lui a prêté un très joli mot et qui peint admirablement la force d'inertie, l'obstination invincible qu'il a opposées à toutes les demandes de changements dans le personnel administratif : t Je ne céderai sur rien, je ne transigerai sur rien et, quand mes 86 préfets viendraient à mourir, je n'en changerais pas un. Tout au plus, ferais-je une ou deux mutations. »

La constitution du ministère Buffet produisit dans le pays, parmi les hommes modérés de tous les partis, auxquels on avait si souvent fait appel, comme une impression de soulagement et, dans l'Assemblée, parmi les 800 membres qui avaient voté sans arrière-pensée les lois constitutionnelles, un immense espoir. Il suffisait de pratiquer, dans le pays, une politique de détente, pour mériter sa conOance et obtenir ses suffrages ; il suffisait, dans l'Assemblée, de s'appuyer sur les 300 membres qui ne demandaient qu'à soutenir le Cabinet, pour obtenir d'eux les lois organiques complémentaires, une loi électorale, une loi sur la presse, sérieusement répressive sans cesser d'être libérale. Au lieu de suivre cette grande voie, au lieu d'adopter cette ligne de conduite toute droite, M. Buffet se perdit, dès le premier pas, dans les sen-

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