LES PRÉFETS ET LA. CONSTITUTION
des Sociétés savantes des départements, réunis à la Sorbonne, prononça les paroles que Ton était en droit d'attendre de fun des auteurs de la Constitution. Il n'est pas jusqu'à M. de Meaux, un converti de la veille, qui ne se soit déclaré, au banquet de la Chambre de commerce de Saint-Etienne, le respectueux observateur des lois organiques.
Seul, M. Buffet, au milieu de tous ses collègues qui parlaient ou qui agissaient, restait muet et inerte : muet en présence de ceux de ses préfets qui relevaient, comme des infractions à la loi, les allocutions républicaines des présidents des Conseils généraux, très modérés pourtant, de l'Allier, de l'Eure-et-Loir, de la Haute-Loire et de la Haute-Savoie ; inerte en face d'autres préfets qui omettaient, à dessein, Ten-tête République Française sur les actes officiels. Pour les populations, qui constataient cette impunité des fonctionnaires administratifs, trahissant le régime dont ils étaient les agents les plus élevés, rien n'était changé depuis le i24 Mai ; pour celles qui subissaient les provocations de préfels comme M. Ducros ou M. Doncieux, dans le Rhône et dans Vaucluse, la situation avait plutôt empiré. La nomination comme maires ou comme adjoints de quelques Républicains très modérés, que l'influence de M. Dufaure ou celle de M. Léon Say réussissait à arracher à M. Buffet, ne suffisait pas à modifier l'allure générale d'une politique, tour à tour tracassière et violente, toujours défiante et soupçonneuse.
Un autre caractère de celte politique, à l'intérieur, c'était le cléricalisme, et M. Buffet, sans aller aussi loin que les catholiques comme M. Chesnelong, dans la négation des principes du droit et des libertés modernes, considérait ceux qui professaient ces principes comme les plus sûrs alliés de son Gouvernement. L'Assemblée générale des Comités catholiques de France, réunie à ce moment, sous la présidence de
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M. Chesnelong, député des Basses-Pyrénées, ambassadeur des Neuf au comte de Chambord, proclamait que ses sentiments, sur la valeur intrinsèque des libertés modernes, étaient pleinement d'accord avec les déclarations de l'Encyclique de 1864 et du Syllabus. « Et en particulier, pour ce qui est de la presse, ajoutaient les catholiques, nous pensons que la liberté également laissée à l'erreur et à la vérité, au mal et au bien, constitue un régime funeste à la liberté religieuse et à la société civile. »
Que cette théorie de la « liberté de la vérité », de la « liberté du bien » ait pu être professée par des catholiques, ce n'est pas là ce qui peut surprendre. L'étonnement naît de la grossièreté du paradoxe, de l'entorse donnée au bon sens et de l'abus des mots, détournés de leur acception. Quand une autorité, prétendue infaillible, affirme que ceci est vrai et que cela est erroné, que ceci est bien et que cela est mal, elle supprime la liberté de l'erreur et la liberté du mal et le régime qu'elle impose est celui de la plus intolérable tyrannie :
Ces doctrines d'un petit groupe de catholiques militants n'étaient certes pas celles de la majorité de l'Assemblée, plus cléricale que religieuse, ni celles des Cabinets qui se sont succédé au pouvoir, du 24 Mai 1873 au 10 Mars 1876. Mais l'étranger pouvait croire qu'elles étaient en faveur dans les milieux officiels; l'ennemi héréditaire affirmait que notre Gouvernement s'en inspirait, et tous les dangers extérieurs que nous avons courus, pendant ces trois années, ont procédé de cette fausse opinion que l'on avait de nous. Jamais ce danger n'a été aussi imminent qu'au printemps de 1875; les articles du Times, surtout celui du 6 Mai, venant après ceux de la Post et des organes officieux de la Chancellerie allemande, ont produit en France un émoi universel et profond. Le péril était conjuré, quand l'Assemblée
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reprit ses séances, le 11 Mai, au lendemain de Tentrevue de Guillaume l""" et d'Alexandre II à Berlin. Ce péril n'eût pas été à craindre, avec un Gouvernement moins soumis aux influences cléricales que celui du Maréchal, avec un ministre plus dégagé de ces mêmes influences que le duc Decazes. Les transes patriotiques qu'il eut à subir marquèrent, pour notre ministre des Afl'aires Étrangères, la fin de ces vacances dont le début avait été signalé par un important mouvement diplomatique. M. de Jarnac, emporté en trois jours par une pleurésie, eut pour successeur le marquis d'ilarcourt à Londres. M. Melchior de Vogué passa de Conslanlinople à Vienne et M. de Bourgoing fut envoyé à Constantinople. Le changement ministériel du 10 Mars n'eut d'influence ni sur noire politique extérieure, ni sur le choix de nos ambassadeurs auprès des grandes puissances : le duc Decazes, comme M. Thiers, estimait qu'il convenait de faire représenter une Démocratie par ceux que leur origine, leur éducation et leurs goûts éloignaient le plus de ce régime.
Nous citerons encore ici, pour èlre complets, deux faits d'importance très inégale et qui frappèrent aussi très inégalement l'opinion. Le roi d'Espagne, Alphonse XII, avait envoyé au Président de la République un don de joyeux avènement. Son ambassadeur à Paris, M. de Molins, avait remis au Maréchal de Mac-Mahon la Toison d'Or, le l*"' Avril. Ce bon procédé indiquait que l'on n'avait pas gardé rancune, au delà des Pyrénées, des facilités d'approvisionnement et d'organisation que les Carlistes avaient trouvées dans nos départements du Sud-Ouest. Le 14 Avril, la France entière apprenait, avec une tristesse poignante, la douloureuse catastrophe du Zénith, Parti de Paris, le Zénith s'était élevé à près de 10.000 mètres et était retombé à Ciron, dans l'Indre. Des trois aéronautes qui le montaient, un seul, Gaston Tissandier, put être rappelé à la vie. On sut de lui, qu'au cours d'une
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descente, rapide jusqu'au vertige, il avait vaguement ouvert les yeux et entrevu ses deux malheureux compagnons la face noircie, la bouche ensanglantée. Ces deux martyrs de la science étaient Crocé Spinelli et Sivel.
Les séances de TAssemblée allaient se rouvrir, le 11 Mai, en présence d'une majorité compacte, formée de la Droite modérée, de tout le Centre Droit et de toutes les Gauches, exception faite d'une demi-douzaine de doctrinaires de TExtréme Gauche. Après le vote des lois organiques, Gambetla, qui avait su maintenir le parti républicain uni pour la résistance, uni pour l'action, s'était dit qu*il ne suflisait pas de le discipliner, qu'il fallait aussi faire son éducation et il avait saisi toutes les occasions d'affirmer et d'exposer la politique nouvelle. Sur la tombe de Quinet, le 29 Mars, il indiquait quelle méthode de Gouvernement convenait à la Démocratie, puisqu'elle était devenue par l'alliance de la bourgeoisie et du prolétariat, la majorité, c'est-à-dire le Gouvernement lui-même. Or, un Gouvernement n'obéit pas aux mêmes règles qu'une Opposition : il a d'autres devoirs, d'autres responsabilités et le grand serviteur de la République, auquel les suprêmes honneurs étaient rendus le 29 Mars, l'eût bien compris : sur le fond des choses, entre les Républicains de l'ancienne et ceux de la jeune École, l'accord était indestructible. Quelques jours après, Gambetta, parlant devant ses électeurs de Belleville, faisait entendre d'aussi sages conseils à la fraction la plus ardente, la plus avancée et trop souvent aussi la moins raisonnable du parti républicain. Il soutint cette opinion, qui peut sembler paradoxale, que le Sénat, tel qu'on l'avait organisé, était un pouvoir essentiellement démocratique par son origine, par ses tendances, par son avenir. Il fit valoir que le Sénat était constitué par les représentants les plus directs du suffrage universel dans le département, l'arrondissement, le canton et la commune, et que l'intervention de l'esprit
LE GRAND CONSEIL DES COMMUNES iOï
communal, dans les adaires politiques, était un gage d'ordre, de paix et de progrès démocratique.
Gambetia voyait un immense avantage à ce que les élections municipales devinssent des élections politiques, à ce que chaque candidat, au moment du scrutin, fût appelé à faire connaître son opinion sur le choix éventuel d'un délégué sénatorial. C'était une illusion de se flgurer que, dans les trois quarts des communes, les choix seraient déterminés par d'autres considérations que les considérations locales. Ce n'en était pas une, de prédire que la réunion, au chef-lieu, de tous les délégués des communes, serait avantageuse à la Démocratie, qu*il se ferait là, à chaque élection, un travail d'éducation amicale et mutuelle. Gambetta était fort bien inspiré quand il appelait le Sénat le Grand Conseil des Communes françaises. Il discernait merveilleusement, tout en étant plutôt autoritaire et centralisateur, l'importance que la Troisième République devait rendre à la vie et aux institutions provinciales. Il ne l'était pas moins bien, quand il conseillait à la Démocratie « d'apprendre à se gouverner elle-même, à gouverner ses propres impatiences, à ne vouloir rien obtenir que du temps et des progrès de la raison publique ». Ces sages conseils, cette élaboration d'un programme si plein de modération et de bon sens, allaient à fortiQer la majorité nouvelle, à lui obtenir l'adhésion raisonnée, réfléchie de tous les Républicains.
Cette majorité M. Buiïet, sans parti pris, mais obéissant aux tendances naturelles de son esprit, va faire effort pour la disloquer et pour reconstituer celle du 20 Novembre et du 24 Mai 1873 : il n'y réussira que trop et son ministère rappellera les plus mauvais jours du ministère de Cissey et des deux ministères de Broglie ; il sera le ministère de l'équivoque et de la division « entre les hommes modérés de tous les partis ».
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En dehors des longues séances que rAsscmblée consacra, pendant le mois de Mai, à des lois utiles comme celle qui concernait l'élévation du maximum des dépôts dans les caisses d'épargne et celle qui réduisait d'un quart la peine des condamnés consentant à subir le régime cellulaire, la politique n'intervint que dans la discussion de la proposition Cojircelle et dans la formation de la nouvelle Commission des Trente.
Le rapport de M. Clapier, sur la proposition Courcelle, concluant à la suspension des élections partielles jusqu'aux prochaines élections générales, impliquait, par conséquent, la proximité de celles-ci. Les Gauches manœuvrèrent mal, sans accord, sans entente préalable et contribuèrent à sanctionner la moins démocratique des mesures. Il n'est Jamais bon, pour un Gouvernement, de supprimer les scrutins et de perdre tout contact avec les électeurs ; on risque de marcher au rebours de Topinion et le Cabinet n'évita pas ce danger. M. Wolowski avait déposé et soutenu un amendement dont l'adoption eût hâté la fin des travaux de TAssemblée. « La convocation des collèges électoraux, y était- il dit, sera suspendue jusqu'au 1*^'" Août prochain. Si, avant ce terme, l'Assemblée n'a pas fixé à une date antérieure au 31 Décembre 1875 l'époque des élections générales, les convocations retardées auront immédiatement lieu. » L'adoption de cet amendement fut empêchée par la présentation tardive d'un amendement beaucoup plus radical de M. Lepère. Le député de l'Yonne voulait que l'Assemblée décidât qu'il ne serait plus procédé à aucune éleclion partielle, parce qu'elle était < résolue à terminer ses travaux dans le cours de la session actuelle >. On sait combien TAssemblée avait Toreille sensible et comme ce glas sonnait lugubrement pour la Droite. Elle rejeta le premier paragraphe de l'amendement Wolowski par 448 voix contre 174 et donna 345 voix