‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 67 sur 230 · LA SÉAN'CE DU 15 JUILLET · texte numérisé non relu

LA SÉAN'CE DU 15 JUILLET

15 Juillet, qui devait voir leur écrasement, vit leur triomphe. 11 est vrai que celte même journée classa définitivement M. Buffet au nombre des ennemis implacables de la République : ce fut une compensation. Une grande clarté plana désormais sur une situation que le président du Conseil avait obscurcie à dessein.

M. BufTet était monté à la tribune, après M. Haenljens, sous prétexte de défendre le préfet de police, M. Léon Renault, que le précédent orateur n'avait pas ménagé. Avec une impertinence que le duc de Broglie lui eût enviée, il déclara qu'il attendrait d*ètre rendu aux loisirs delà vie privée, pour lire les deux volumes de Tenquète parlementaire. Il avait pourtant jeté les yeux sur la déposition du préfet de police, que ces deux volumes reproduisaient avec beaucoup d'autres, et il lut un passage où M. Léon Renault, comme c'était son devoir, indiquait le double péril que courait la Constitution, aux prises avec le Bonapartisme à Tintérieur, avec la Démagogie révolutionnaire à l'extérieur ; et M. L. Renault citait les villes d'Europe où les démagogues se livraient à leurs déclamalations habituelles : Londres, Bruxelles, Genève. Après avoir indiqué cette ville M. Buffet prononça ces mots, en se tournant du côté de la Gauche : < Et je pourrais ajouter, plus près encore. »

Pour comprendre la portée et la perfidie de ces paroles, il faut se rappeler que la ville de Lyon subissait la tyrannie tracassière et policière, aussi odieuse aux Conservateurs qu'aux Républicains, du proconsul Ducros, le plus étonnant des préfets que l'ordre moral ait inventés, imposés aux populations et soutenus envers et contre tous. Il faut se rappeler que M. Ducros, au lieu de faire de l'administration, faisait de la police et qu'il en faisait avec des agents décriés, un Coco, un Bouvier dans lesquels il avait une aveugle confiance. Un procès, intenté à une association électorale, la

m LE MINISTÈRE BUFFET (10 Mars 1875-10 Mars 1876)

Permanence, n'avait pu Tétre qu'avec de fausses lettres de MM. Gambeita, SpuUer, Jules Simon qui avaient été fabriquées par Bouvier et qui lui valurent une condamnation à trois ans de prison. Evidemment M. Buffet accordait la même confiance que M. Ducros, le préfet-type, aux renseignements provenant de cette source suspecte et, comme pour souligner son accusation, il termina son discours par cette péroraison : « Les périls ne viennent pas d'un seul côté, il y a un autre côté, dont on n'a pas parlé dans cette discussion et d'où peut venir, c'est ma conviction profonde, appuyée sur un examen approfondi et complet de cette situation, un péril plus grave encore. » L'autre côté, c'était évidemment le côté gauche de l'Assemblée; le péril plus grave, il résultait évidemment des prétendues relations de M. Gambetta avec la Permanence, inventées par Bouvier et admises par MM. Ducros et Buffet.

La rupture solennelle du ministre de l'Intérieur avec la Gauche produisit un « mouvement prolongé » dans l'Assemblée ; tout le monde sentait que le brillant orateur de la Démocratie, traité de démagogue, allait porter à l'imprudent ministre quelques-uns de ces coups dont un homme politique ne se relève jamais. Sans doute Gambetta aurait pu rester immobile et muet sur son banc. M. Dufaure était monté à la tribune après M. BufTetet, défendant M. Imgarde de LefTemberg, comme M. BulTet avait défendu M. Léon Renault, mais par d'autres moyens, il avait ramené l'attention de l'Assemblée sur le vrai péril, sur le péril bonapartiste. La Gauche l'avait salué d'applaudissements unanimes, mais elle attendait qu'une main hardie vînt déchirer les voiles. Jamais M. Gambetta ne fut mieux inspiré que dans sa réponse à M. Buffet, jamais il ne fut plus digne des sympathies et des suffrages de la France, amoureuse de clarté et de loyauté, que dans la séance où sa parole vengeresse fit entendre de si dures véri-

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tés aux Bonapartistes et à leur protégé du ii Mai 1873, devenu leur protecteur du 15 Juillet 1875.

c La déclaration du Gouvernement ne nous semble ni satisfaisante ni complète... Il n'est personne ici qui ignore qu'il y a un parti, le parti du 24 Mai, qui a gangrené la France de Bonapartistes... L*apologie (des Bonapartistes) a trouvé un orateur : il s'appelle M. Buffet. Eh bien, je dis que l'heure est venue d'en finir avec les hésitations, les équivoques, les malentendus... Je dis que nous avons accumulé les concessions... Il ne faut pas qu'à l'abri de ces concessions, d'autres viennent se glisser dans la place, pour servir les intérêts de la faction détestée dont l'horreur et le dégoût avaient un jour réuni tous les bons citoyens dans cette Assemblée... Devant une coalition aussi honteuse, toutes les équivoques doivent disparaître et chacun doit reprendre son rôle. Ce Gouvernement, au nom duquel vous avez le droit d'exiger le respect et l'obéissance de tous, savez-vous ce qu'il exige de vous, de nous tous? Il exige qu'à côté de Tobéissance que nous vous donnons, vous nous donniez la protection et la sécurité pour la France... Le ministre de rintérieur s'est empressé de se tourner de noire côté et de chercher à établir une confusion contre laquelle je viens protester... M. le préfet de police s'est expliqué sur le parti révolutionnaire. Eh bien, je n'ai qu'un mot à dire : nous n'en sommes pas... Tous mes amis qui siègent sur les bancs de la Gauche sont les seuls défenseurs de la Constitution républicaine... Les responsables, ce sont ceux qui ont voulu gouverner la France avec le concours, avec le contingent des hommes néfastes qui avaient perdu la France... Le pays ne chargera qu'une tête de cette responsabilité : M. de Broglie et ceux qui lui ont succédé. >

Pendant cet admirable discours si modéré au fond, sous l'apparente violence de la forme, et si gouvernemental.

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puisque la Gonstitulion était défendue, puisque seuls ceux qui I\']ppiiquaienl si mal étaient attaqués, M. Buffet avait interrompu plusieurs fois, pour afOrmer qu'il n'avait pas voulu désigner la Gauche, en prononçant les six mots désormais fameux : < Et plus près de nous encore. » Si ces six mots ne désignaient pas la Gauche, ils n'avaient pas de sens et on ne pouvait admettre qu'ils eussent échappé à un orateur aussi maître de sa parole que M. Buffet. Cette maîtrise de la parole et cette possession de soi-même, il les manifesta surabondamment, dans la réplique très habile qu'il fit à M. Gambetta; mais il justifia, en même temps, toutes les incurables défiances de la Gauche à l'endroit de l'héritier, du continuateur, du restaurateur de la politique du !24 Mai. Il commença par un éclatant hommage rendu à M. Dufaure. « S'il est une chose qui m'étonne, dit-il, avec une modestie qui n'était pas feinte, c'est qu'il ne soit pas au-dessus de moi. » 11 affirma l'étroite solidarité qui unissait tous les membres du Cabinet et répéta que la Déclaration du 13 Mars était l'œuvre collective de tous ses collègues. 11 fit des avances significatives à M. de Kerdrel et aux membres de la Droite, qui avaient voté le passage à la troisième délibération de la loi sur les pouvoirs publics. Puis, reprenant le ton raide et provoquant qui lui était habituel, il présenta de nouveau la défense des fonctionnaires de l'ordre administratif, considérant comme le plus grand service rendu à la cause conservatrice, la résistance absolue, inflexible, opposée par lui à ceux qui voulaient lui faire sacrifier l'administration. D'ailleurs, on lui avait dénoncé comme Bonapartistes des fonctionnaires qui tenaient leur investiture du 4 Septembre. £n terminant, M. Bufi'et, qui savait bien que la Gauche, crainte de pis, ne volerait pas contre un Cabinet qui comptait parmi ses membres MM. Dufaure, Léon Say, Wallon, défiait M. Gambetla d'apporter un ordre du jour de défiance.

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