‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 72 sur 230 · ÉLECTION DES INAMOVIBLES · texte numérisé non relu

ÉLECTION DES INAMOVIBLES

pouvaient exploiter cette situation, ces haines si l'on veut, contre celle des fractions de TAssemblée qui semblait devoir prendre une prépondérance marquée sur toutes les autres.

C'est le Centre Droit qui parafssait le plus menaçant et le plus assuré de la victoire, à la veille de Télection par l'Assemblée de 73 sénateurs inamovibles. Les Gauches avaient fait aux Droites des propositions fort acceptables : elles voulaient que les inamovibles fussent choisis exclusivement parmi les députés qui avaient voté les lois constitutionnelles. Ce n'était, en vérité, pas trop exiger. Avec ce système, les Bonapartistes elles Légitimistes auraient été éliminés d'avance, ainsi qu'une demi-douzaine de Républicains intransigeants. Chaque groupe aurait présenté ses candidats et du premier, coup l'élection se fût faite. Son résultat était fatal : 40 ou 45 membres de la Droite, du Centre Droit proprement dit et du Centre Droit libéral ou du groupe Lavergne auraient été élus, avec 30 ou 35 membres de la Gauche. Le Centre Droit n'ayant pas accepté cet arrangement, qui lui faisait pourtant la part assez belle, chacun reprit sa liberté d'action et dressa sa liste en parfaite indépendance.

Le Centre Droit réclamait pour la Droite et pour lui 62 sièges ; il en abandonnait 13 aux Gauches ou au groupe Wallon. Après neuf tours de scrutin, il en eut 3, la Droite 2, les Légitimistes 10 et les Gauches 60. Que s'était-il donc passé ?

Le 9 Décembre, avait eu lieu le premier tour de scrutin; deux membres seulement avaient été élus : le duc d'Audiffret-Pasquier, que la correction de son attitude présidentielle avait fait inscrire sur les deux listes, et M. Martel, de la Gauche. Après ces deux élus, venaient huit membres de la Gauche, puis le ministre de l'Intérieur, classé le onzième, et, tout à fait à la fln de la liste, le duc de Broglie, classé le quatrevingt-cinquième. Les Gauches avaient voté avec discipline,

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mais les Droites, obéissant à des sympathies ou à des antipathies personnelles, avaient pratiqué sur leur liste de nombreuses ratures. Les Gauches, avant le scrutin, avaient donné

• pleins pouvoirs à six de leurs membres : MM. Gambetta, Jules

Simon, Lepère, Ricard, Jules Ferry et Bardoux, pour dresser une liste que tous devraient accepter les yeux fermés. Ces six directeurs s'abouchèrent avec M. Raoul Duval qui, pour faire échec au Centre Droit, promit le concours et les voix de son groupe. Mais cet appoint ne suffisait pas, le groupe Wallon-Lavergne s'étant laissé envahir par des membres du Centre Droit, de TÉcolede M. Lefèvre-Ponlalis, et votant avec les Droites. Il fallait s'adresser, comme on l'avait fait avec succès contre M. de Broglie, aux Chevau-Légers. Une réunion des six directeurs de la Gauche eut lieu, dans la nuit du 9 au 10 Décembre, chez M. Jules Simon, dans son petit appartement de la Place de la Madeleine. M. de la Rochette, un intime du comle de Chambord, y assistait ; il promit sa voix et celles des Légitimistes d'Extrême Droite, si l'on assurait à ces Légitimistes 15 sièges sénatoriaux. Le marché fut conclu. Les six grands électeurs de la Gauche effacèrent immédiatement 15 noms de Républicains et les remplacèrent par 15 noms de Légitimistes. Dans les scrutins qu'eurent lieu, les 10, 11, 13, 14 et 16 Décembre, 68 élections furent faites. Tous les élus étaient des coalisés du 10 Décembre, à trois exceptions près ; MM. Wallon, de Cissey etDupanloup furent élus le 17 et le 18; MM. de Montaignac et de Malleville complétèrent la liste des 75 inamovibles, le 21 Décembre. Si la discipline avait été observée aussi fidèlement, dans les trois derniers scrutins que dans les précédents, MM. de Cissey, Dupanloup et de Montaignac n'auraient certainement pas été élus. Mais M. Ricard et les membres du Centre Gauche, craignant de trop triompher, avaient repris leur liberté d'action et fait à la Droite la portion congrue.

DÉROUTE DU CENTHK DUOIT ^37

Tous les candidats de la Gauche étaient admirablement choisis, tous faisaient honneur à leur parti, quelques-uns faisaient honneur à la France. Il faut que Tunion ait été bien étroite entre les coalisés, pour que certains noms aient pu triompher des rancunes, de Texclusivisme étroit et surtout du cléricalisme. « Littré est sénateur î écrivait G. Sand à Flaubert, le 19 Décembre 1875 : c'est à n'y pas croire, quand on sait ce qu'est la Chambre. Il faut tout de même la féliciter, pour cet essai de respect d'elle-même. •

On a dit que la coalition des Gauches et des Légitimistes était immorale : elle ne l'était pas plus qu'aucune autre coalition politique et il était de bonne guerre de retourner contre le Centre Droit les armes qu'il avait si souvent employées contre ses adversaires. Le Centre Droit fut le grand vaincu de ces scrutins sénatoriaux, comme il devait être, deux mois plus tard, le grand vaincu des scrutins populaires : il avait mérité sa défaite et personne ne le plaignit.

Les élections d'inamovibles avaient été précédées du vote sur le maintien de la loi du 20 Janvier 1874, qui laissait en fonctions, pour présider aux opérations électorales, 3.000 maires et 4.800 adjoints, pris en dehors des Conseils municipaux et choisis presque tous, cela va sans dire, dans le personnel bonapartiste. D'autres discussions intéressantes précédèrent ou accompagnèrent ces interminables scrutins. Les valeurs mobilières des sociétés en nom collectif furent exemptées de l'impôt 3 p. 100. L'exercice fut abrogé et l'on rendit aux bouilleurs de cru le droit de fabriquer 40 litres d'alcool. Le 17 Décembre l'Assemblée consentit, sur la demande du duc Decazes, et pour ne pas isoler la France des autres puissances, à reconnaître la réforme judiciaire égyptienne. Nous venions d'éprouver en Egypte, juste à ce moment, un échec commercial et politique des plus graves. L'Angleterre avait acquis du Khédive, pour cent millions, 177.000 actions

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du canal de Suez ; il ne restait aux mains des autres porteurs que 223.000 actions. Cette opération commerciale présageait-elle une opération politique, funeste aux puissances maritimes et, entre toutes, à la France ? On pouvait le redouter.

Une poursuite en Cour d'assises pour délit de presse, suivie d'un acquittement retentissant, fut le prélude de la discussion de la loi sur la presse. Dans une réunion de Bonapartistes triés sur le volet, qui s'était tenue à Belleville, M. Paul de Cassagnac avait dirigé contre la Constitution les attaques les plus violentes, contre la République toutes les injures dont son vocabulaire abonde. Traduit devant le jury de la Seine, en même temps que le Pays et le Gaulois qui avaient reproduit son discours, il fut acquitté et aucune mesure administrative ne fut prise contre les journaux que le jury avait également renvoyés indemnes. Cette indulgence du Gouvernement s'explique : il s'agissait de Bonapartistes. La choquante inégalité du traitement appliqué aux journalistes, suivant la juridiction qui prononce, s'explique et se justifie beaucoup moins.

La loi sur la presse, que M. Dufaure avait déposée sur le bureau de l'Assemblée, le 12 Novembre, punissait les attaques dirigées « contre le Gouvernement établi par les lois constitutionnelles, > Gouvernement désigné avec cette imprécision enfantine. Le jury avait connaissance de ces attaques ; on lui déférait aussi les crimes et les délits de presse, moins toutefois les plus nombreux qui sont : la diffamation, l'outrage, les injures, les offenses envers les deux Chambres ou envers le Président de la République, les fausses nouvelles, la provocation à des actes coupables et l'apologie des faits délictueux. L'interdiction de vente sur la voie publique, Tarme favorite des préfets du 24 Mai, disparut de la loi Dufaure, mais ces préfets surent tourner la loi, en

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