‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 75 sur 230 · LES RESPONSABILITÉS · texte numérisé non relu

LES RESPONSABILITÉS

n'aurait pas même vécu la courte durée que Ton avait assignée à son fonctionnement.

C'est le Centre Droit, c'est le duc de Broglie, c'est M. Buffet qui doivent être rendus définitivement responsables de Tavortement de la politique libérale, de la stérilité des dernières semaines d'existence de l'Assemblée, de l'insuccès définitif du groupe et de ses chefs devant le suffrage universel et aussi du succès, devant les mêmes juges, des nuances avancées de l'opinion républicaine ou de l'opinion bonapartiste. Que n'ont-ils imité la conduite si sage et si tolérante, la politique si large et si conciliante du Centre Gauche, que M. Lanfrey résuma dans un remarquable Manifeste? M. Lanfrey parlait au nom du groupe dont il était le président ; mais pas un membre de la Gauche, pas un membre de l'Extrême Gauche ne s'inscrivit en faux contre ses paroles, qui sont la plus éloquente et la plus sanglante critique que l'on ait jamais faite de la politique ondoyante des Constitutionnels malgré eux. Ceux-ci, après le 24 Mai, avaient érigé l'impuissance en système de Gouvernement, l'élevant à la hauteur d'un dogme, et s'étaient montrés aussi violents dans la victoire que leurs adversaires s'étaient montrés modérés dans la défaite. Ils n'avaient apporté au pouvoir que des vues et des passions de parti, pendant que leurs adversaires parlaient et agissaient, dans l'Opposition, en hommes de Gouvernement. Ils avaient revendiqué le titre de Conservateurs, quand leurs adversaires, sans réclamer ce titre, agissaient et parlaient seuls en véritables Conservateurs. Ils avaient préféré leur parti à leur patrie, leur coterie à la France. Ayant perdu l'occasion, en 1873, de fonder la République conservatrice avec M. Thiers, ils l'avaient perdue encore une fois, en 1875, quand ils pouvaient la fonder avec le Maréchal de Mac-Mahon. Ils avaient, en effet, affiché l'étrange prétention de soutenir la Constitution, avec le con-

244 LE MINISTÈRE BUFFET (10 Hars 1875-10 Mars 1876)

cours exclusif de ses ennemis et défié les Républicains de former une majorité sans eux. Ce défi, les Républicains ne l'avaient pas relevé daos TAssemblée : ils allaient le relever devant la nation qu'ils n'avaient jamais traitée en suspecte.

Le 31 Décembre 1875, la politique de l'équivoque, la politique de coalition des dépits et des rancunes, la politique de défiance envers la nation, la politique de l'ordre moral, en un mot, avait cessé en même temps que l'Assemblée du 8 Février. Elle ne gardait plus qu'un représentant, un seul, qui figurait à la tète du ministère, à peu près isolé, même dans ce ministère, comme figé dans un conservatisme étroit, alliant, à un degré incroyable, à la plus scrupuleuse honnêteté politique, l'inintelligence absolue des nécessités de la situation et des besoins de son temps.

La dernière réunion de l'Assemblée nationale s'était tenue dans la fameuse salle de théâtre du château de Versailles, que tout le monde a vue et connaît bien, que connaissent mieux encore ceux qui ont lu, dans les Notes et Souvenues de M. Ludovic Halévy, le récit de la représentation de gala ofl'erte au roi d'Espagne, le 20 Août 1864. C'est dans cette salle en style rococo, construite sous Louis XV, pour le mariage de Marie-Antoinette, c'est dans la galerie des tombeaux jalonnée de blanches statues, c'est dans la cour de marbre, que Louis XIV a si souvent traversée, c'est dans les autres grandes cours herbeuses de l'immense palais que se sont jouées les destinées de la France, du 20 Mars 1871 au 31 décembre 187S. Que d'événements entre ces deux dates ! b' abord les heures d'angoisse patriotique, entre l'ennemi intérieur et l'ennemi extérieur; plus tard, les grands luttes entre Thiers et la coalition monarchique ; en dernier lieu le compte des bulletins qui allaient fonder la République et l'impatience fiévreuse des uns et la stupeur désolée des autres. Ceux qui les ont vécues, ces heures terribles, ne sauraient s'y reporter sans retrouver

l'assemblée de 1871 245

les sentiments d'espoir ou de crainte qui les agitèrent alors. Après avoir assisté, impuissants et navrés, aux désastres de la patrie, ils croyaient qu'elle allait se relever par le travail, par l'ordre dans la liberté, par.le self govemment, sous la direction d'un grand citoyen, et ils se trouvaient en présence de 350 ducs, hobereaux de Province, esprits façonnés par l'Eglise, partisans de tous les régimes déchus, qui ne songeaient qu'à relever un trône, qu'à entrer en conflit contre la majorité des Français, au risque de provoquer une nouvelle guerre civile. Non, les hommes de notre génération n'oublieront jamais les journées décisives de l'Assemblée de Versailles, ni les émotions qu'ils éprouvèrent, douloureuses en Mai 1873, triomphantes en Janvier et en Février 1875, quand le succès parut assuré, quand ce succès vint de ceux dont on l'attendait le moins, ni surtout l'impression d'apaisement et de confiance qui se répandit partout, quand se termina l'existence d'une Assemblée si honnête en somme, si remarquable par le talent de ses membres, ayant un si haut sentiment de sa dignité, de ses devoirs et de ses droits, uni à une telle haine de la Démocratie, que la Démocratie pouvait tout redouter d'elle.

Il nous reste à raconter les cinq dernières semaines du ministère Buffet, qui furent aussi le terme de la carrière de cet homme d'État, comme chef de Gouvernement. M. Buffet qui, par son énergie têtue, son esprit de résistance, eût été un excellent premier ministre pour un tyran, avait une aversion insurmontable pour le système de Gouvernement qu'il présidait. Plein de déférence et d'admiration pour le vieux parlementaire qu'était M. Dufaure, il subissait avec impatience le franc parler et les vives échappées de son collègue des Finances, M. Léon Say. Candidat aux élections séna-

246 LE MINISTÈRE BUFFET (10 Mars 187M0 Mars 1876)

torîales, dans le département de Seine-et-Oise, M. Léon Say n'avait naturellement pas communiqué au Conseil des ministres son programme électoral. M. Buffet, trouvant sans doute qu'il importait à la solidarité du ministère que les opinions de chacun de ses membres fussent soumises au contreseing du ministre de l'Intérieur, n'avait pas dissimulé les inquiétudes que lui causaient la profession de foi et les doctrines de M. Léon Say. Le 7 Janvier le Figaro, organe officieux de la vice-présidence du Conseil, avait accusé M. Léon Say défaire alliance avec des Radicaux avérés. Or, M. Léon Say se présentait aux élections sénatoriales en compagnie de MM. Feray €t Gilbert-Boucher, qui appartenaient au Centre Gauche le plus timide, et qui, dans leur profession de foi, dénoncée comme révolutionnaire, se proposaient « d'adhérer sans réserve à la Constitution ; de regarder la clause de revision oomme une porte ouverte aux améliorations du régime républicain et non comme un moyen de le renverser; de faire tous leurs efforts pour préserver leur pays d'une Révolution, quelle qu'elle fût ». Considérer les trois honorables candidats comme des Radicaux, c'était vraiment trop compter sur la crédulité de ses lecteurs. Pendant que le Figaro lan- <jait cette accusation burlesque, le Maréchal, absolument étranger aux nuances politiques et croyant que l'un des membres de son Cabinet versait dans le Radicalisme, invitait M. Léon Say à retirer sa candidature. A cette mise en demeure, le ministre des Finances répondit en rédigeant sa démission, et MM. Dufaure, Decazes, Wallon, Caillaux et Léon Renault, préfet de police, annoncèrent l'intention de «uivre M. Léon Say dans sa retraite.

Le Maréchal eût vu sans regret s'éloigner les ministres. La perspective du départ de M. Léon Renault, qui lui avait rendu de signalés services, au temps de la conspiration du Comité central de l'appel au peuple, lui sembla plus inquié-

Page 1