L\ QUESTION DES GROUPES
membres. Ne convenait-il pas que le drapeau du parti fût planté en pleine Gauche républicaine et que le chef du Gouvernement fût choisi ou dans la Gauche républicaine ou dans la Gauche radicale qui ne se distinguait en rien, si nous exceptons la demi-douzaine d'intransigeants déjà nommés, de la Gauche républicaine ?Gambet ta l'avait bien senti : dès les premières réunions, il avait recommandé la fusion des trois Gauches et la constitution d'un parti républicain fort de sa masse, de son unité, marchant tout entier au même but, saris avant-garde ni arrière-garde, en un corps d'armée irrésistible. Jules Ferry, moins bien inspiré cette fois, avait recommandé la séparation des groupes et les groupes étaient restés distincts : les événements devaient se charger, un an plus tard, de refaire l'union. En attendant, et dès la session d'été de 1876, on put constater de la faiblesse et des irrésolutions dans la majorité de la Chambre, de la faiblesse et des irrésolutions dans le Gouvernement, en face du Sénat et du Maréchal : elles n'avaient pas d'autre cause que la division des groupes.
A peine ouverte, celte session fut marquée par la discussion des propositions d'amnistie, à la Chambre des députés. Le 16 Mai M. Clemenceau, partisan de i'amnistie totale, fît un historique trop connu du 18 Mars, de la semaine sanglante et de la répression qui avait suivi les tristes journées de Mai. Il rappela que les exécutions sommaires, du 2t au 28 Mai, s'étaient élevées, d'après le général Appert, à 17.000. Il rappela que, sur plus de 80.000 arrestations, il y avait eu 14.000 condamnations contradictoires, 2.000 acquittements et 33.000 non lieu. Cette statistique était exacte; mais, puisque l'orateur de l'Extrême Gauche croyait devoir la reproduire, pourquoi ne pas la faire suivre d'une condamnation formelle de la Commune? < La mémoire implacable de l'orateur, dit justement M. Lamy, qui n'a laissé échapper aucun acte
268 LE PREMIER MINISTÈRE DUFAURE (10 Mar8-12 Décembre 1876) •
reprochable au Gouvernement, s*est comme évanouie tout à coup et n'a pas trouvé une parole de blâme contre le Gouvernement insurrectionnel. > C'était là toute la moralité du débat : le vote d'amnistie totale, à ce moment, ne pouvait être interprété que comme une glorification de la Commune et ses bénéflciaires n'eussent pas manqué de lui donner cette signification. Après que M. Georges Périn se fut plaint des mauvais traitements infligés aux déportés à la Nouvelle-Calédonie, que l'amiral Fourichon eut contesté la véracité des renseignements apportés par le député de Limoges, la proposition d'amnistie totale de M. Raspail fut repoussée par 442 voix contre 50. Gambetta figurait au nombre des 58 abstentionnistes. Les propositions de MM. Marcou, Margue et Lisbonne eurent le même sort : elles furent écartées par des majorités considérables.
Le 22 Mai, la question vint devant le Sénat : après un discours de Victor Hugo, où l'on admira un passage de la plus haute éloquence contre l'Empire et un rapprochement saisissant entre les criminels du 2 Décembre et les criminels du 18 Mars, si diversement traités, l'amnistie totale fut repoussée, à la quasi-unanimité.
Le double rejet des propositions Raspail et Victor Hugo ne prouvait qu'une chose, c'est que les Chambres n'entendaient pas amnistier la Commune. Pour la majorité des Français, amnistier signifie innocenter et innocenter la Commune, c'était implicitement condamner l'armée et le Gouvernement qui avaient réprimé l'insurrection. Personne, à part quelques intransigeants et quelques rêveurs, ne voulait aller jusquelà. Mais, dans la Chambre et même dans le Sénat, de très bons esprits pensaient, disaient ou écrivaient qu'il y avait quelque chose à faire.
Le maintien de la juridiction des Conseils de guerre, cinq ans après les faits insurrectionnels, était une menace pour