M. GAMBETTA ET LE SÉNAT
d'exprimer son opinion motivée sur la situation et particulièrement sur l'irritante question des fonctionnaires, qui était constamment à Tordre du jour, vu la lenteur du renouvellement du personnel administratif. M. Gambetta, rappelant qu'il avait contribué à l'organisation de la seconde Chambre et affirmant qu'il ne le regretterait jamais, proclamait que ce n'était pas un accident de la vie parlementaire, le déplacement de quelques voix obtenu, on savait par quelles intrigues, qui l'empêcherait d'avoir confiance dans le bon sens des hommes politiques, si nombreux dans le Sénat, et il adjurait la France de partager cette confiance.
Dans ce discours d'une extrême habileté et qui démentait les pronostics de tous les adversaires de Gambetta, Réactionnaires ou Républicains, y compris M. Grévy, le leader des Gauches faisait allusion aux bruits qui avaient défrayé toutes les conversations parlementaires, quinze jours auparavant. Le correspondant parisien du Times, M. Oppert de Blowitz, fort bien renseigné sur les détails les plus secrets de notre politique intérieure, avait raconté une scène fort vive, qui s'étaitpassée en plein Conseil desministres, le l®'"juillet. Le Maréchal, à bout de concessions ou de patience, avait déclaré à ses collaborateurs qu'il ne les suivrait pas plus loin, qu'il ne les soutiendrait pas, s'ils n'avaient pas de majorité, qu'il serait obligé de recourir à la dissolution et, qu'au moment des élections nouvelles, il n'autoriserait personne à se couvrir de son nom. L'Agence Havas démentit si mollement les informations du Times qu'elles en acquirent plus d'authenticité et de certitude. C'était toujours, on le voit, la même tactique, celle qui consistait à opposer le Maréchal à ses ministres. Gambetta sut la déjouer, par la franchise de ses déclarations et par la sincérité de son loyalisme. Il montra que la Chambre, tout en respectant la Constitution, savait y rappeler tous ceux qui s'en écartaient. 11 fit toucher du doigt le système
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des adversaires de la Constitution, mettant sans cesse en cause € la personne autorisée du chef de l'Etat », le visant, le représentant comme Tespoir secret des partis hostiles à la République. 11 rappela que la Constitution, tout en établissant la responsabilité ministérielle, avait proclamé, dans un article du Statut fondamental, l'irresponsabilité et l'inviolabilité du Président de la République. Ce commentaire si fidèle des lois constitutionnelles aurait dil être présenté, non pas par le puissant orateur de la Démocratie, mais par le chef du Gouvernement, parle président du Conseil, auquel il appartenait, plus qu'à tout autre, de rappeler les véritables règles du parlementarisme et de défendre le Maréchal contre des insinuations qui pouvaient faire suspecter son loyalisme, mais qui ne lui étaient certainement pas désagréables. M. Dufaure resta muet et, après le discours de M. Gambelta, les Gauches, à l'unanimité de 330 votants, adoptèrent cet ordre du jour :
« La Chambre des députés, affirmant de nouveau sa conflance dans M. le ministre de l'Intérieur et convaincue que, dans le choix des fonctionnaires de la République, le Cabinet n'oubliera jamais les devoirs que lui impose le décret du i*'^ Mars 1871, passe à l'ordre du jour. »
Si cet ordre du jour visait M. de Marcère, c'est que l'interpellation avait été précédée d'une question adressée à M. de Marcère par un orateur bonapartiste, reprochant au ministre de l'Intérieur la nomination comme maire d'un magistrat coupable, à ses yeux, d'avoir signé une adresse à M. Thiers en Avril 1871 : c'est surtout parce que, dans le Conseil des ministres du l®*" Juillet, le Maréchal avait reproché à ce même M. de Marcère de ne pas diriger la majorité, mais de la suivre, sur la question de nomination des maires.
Avant d'indiquer la solution transactionnelle qui intervint, dans cette question de la composition des municipalités, nous
MONOMETALLISME ET BIMÉTALLISME Z i l
rappellerons les discussions de moindre importance politique, qui avaient eu lieu au Sénat et à la Chambre des députés. Une seule nous retiendra au Sénat, celle du monométallisme et du bimétallisme, qui fut traitée avec une grande compétence par MM. de Parieu, de Venlavon et Léon Say et tranchée conformément aux désirs du Gouvernement. La dépréciation de l'argent, résultat de la découverte de mines argentifères, entraînait, pour les pays qui avaient un double étalon monétaire et qui continuaient à frapper des monnaies d'argent, une perte inévitable. Certains économistes, comme M. de Parieu, considérant que rien ne pouvait empêcher la dépréciation de l'argent, étaient partisans de sa démonétisation et du retour à Tétalon unique. Leurs adversaires, considérant la dépréciation comme temporaire, tenant compte aussi du trouble que la démonétisation brusque apporterait dans les transactions commerciales, demandaient seulement, pourTEtat, le droit de suspendre momentanément la frappe des pièces de cinq francs. C'est aux économistes de l'École Léon Say que le Sénat très sage, très clairvoyant, quand la politique ou la religion n'étaient pas en jeu, donna raison : la frappe des pièces de cinq francs put être suspendue par décret, jusqu'au l*^*" Janvier 1878.
A la Chambre, la Ville de Paris fut autorisée à contracter un emprunt de cent vingt millions, pour mener à terme les travaux de l'Avenue de l'Opéra, du Boulevard Saint-Germain, de l'entrepôt de Bercy et de l'Hôtel de Ville. Cette discussion d'affaires révéla une divergence de vues inattendue entre deux membres de la Gauche avancée, MM. Allain-Targé et Martin Nadaud. M. Allain-Targé protesta contre le maintien à Paris du système de l'Empire, qui consistait à faire de la Capitale une ville de luxe et de plaisirs, à y attirer les oisifs, au lieu d'en rendre le séjour moins onéreux à la masse ouvrière, par des détaxes et des diminutions d'impôt. M. Na-
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daud, ancien ouvrier maçon, reprit le dicton que le Maréchal avait rappelé à la Chambre de commerce en 1874 : « Quand le bâtiment va, tout va », et fit voter l'emprunt de centvingt millions à une grande majorité.
Ce n*est pas sur des votes de cette nature que pouvait se produire le conflit av«c le Sénat, non plus que sur les invalidations, puisque la Chambre en était seule juge. Le 20 Juin fut prononcée, après enquête, celle du comte de Mun, sur un rapport de M. Turquet; un rapport connexe de M. Guichard, sur le droit d'intervention des ecclésiastiques dans la vie publique, fut renvoyé au Garde des Sceaux. Ce renvoi avait été prononcé sur la demande de M. Gambetta qui avait fait entendre, le 24 Mars précédent, les vrais principes en cette difflcile matière. Il ne s'agissait pas, d'après lui, de défendre la religion, que personne n'attaquait ni ne menaçait. La Gauche ne pensait et ne s'adressait ni à la religion, ni aux catholiques sincères, ni au clergé national, quand elle parlait du parti clérical ; elle ne songeait qu'à ramener le clergé dans l'église, qu'à empêcher que la chaire ne fût transformée en tribune politique, qu*à faire respecter la liberté électorale; qu'à assurer le libre combat aux opinions politiques, lesquelles n'ont rien à démêler avec les questions cléricales. Sur ce dernier point, Gambetta n'avait raison que pour les députés de la Gauche ; pour ceux de la Droite, le cléricalisme était le seul ciment de leur disparate coalition.
Le parti intermédiaire entre les hommes religieux et les non croyants ayant disparu, depuis 1870, tous les hommes religieux, dans les pays catholiques, étaient obligés d'accepter l'immaculée conception, le syllabus, l'infaillibilité pontificale, obligés aussi, ou de se taire sur cette grave question, ou de condamner ce que Pie IX, s'adressant à l'archevêque de Tolède, Moreno, appelait « le funeste mal de la tolérance ». Que s'ils voulaient rester neutres dans cette question, dans