‹ Histoire de la Troisième RépubliqueChapitre 16 sur 172 · SCANDALES BOULANGISTES A LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

SCANDALES BOULANGISTES A LA CHAMBRE

H. Le Hérissé accusait les membres de la Commission de la Haule-Gour de détournemeat de pièces. Le 24 Juin le Tribunal d'Angouléme jugeait les députés arrêtés et infligeait une pénalité peu rigoureuse de cent francs d'amende à MM. Laguerre et Déroulède. Le lendemain, une demande d'interpellation de M. Laguerre amenait un nouveau tapage, de nouveaux scandales et un député bonapartiste, M. Lejeune, était expulsé. Le 27 Juin, c'est M. de La Martinière qui reproche à M. Constans d'avoir cédé à des motifs bas et vils, en faisant remplacer M. Richaud, son successeur dans Tlndo- Gfaine. Le 28 Juin, c'est M. Thévenet qui est attaqué: on lui reproche d'être Tami et le complice d'un escroc et M. de Cassagnac se fait expulser; mais, celte fois, l'attaque était tellement injuste et la calomnie si évidente, que M. Gazenove de Pradine, un légitimiste que respectent tous les partis, répudie toute solidarité avec les diffamateurs et que la Chambre, par un ordre du jour de conûance qu'acceptent 368 députés contre 156, « flétrit les procédés mis en œuvre par certains adversaires de la République ».

Cette sévère leçon ne corrigea pas « les adversaires de la République». Le3 JuilletM. de laFerrière insinue que M. Rouvier a trafîqué de son influence parlementaire ; le 11 Juillet M. Laguerre est expulsé, au cours d'une nouvelle interpellation sur les incidents d'Angoulême ; le 12 Juillet c'est M. Le Hérissé, au cours de la discussion de la loi sur les candidatures multiples. Le vote de cette loi fut un coup droit porté aux boulangistes et à tous ceux qui voulaient faire plébisciter l'aspirant dictateur. Elle fut adoptée le 13 Juillet, par 304 voix contre 229. Un seul républicain, M. Jaurès, la repoussa. Mieux inspiré M. Henri Brisson prononça, pour la défense de la loi, un discours enflammé qui lui valut l'un des plus beaux succès qu'orateur ait jamais remportés et qui lui assurera l'éternelle reconnaissance des républicains.

86 LE SECOND MfNfSTèRE TIRAR0

Au trouble des coalisés, on put juger de Timporianee de la loi : ils avaient résolu d'opposer le général Boulanger à tous les répnblleains et de n^avorr de candidats à eux que dans les arrondissements dont ih étaient sûrs. Le vote du 13 Juillet déjouait cette tactique et les obligeait à modiûer toutes teurs dispositions électorales.

Le surlendemain, à 10 heures un quart du soir, la session ordinaire était close et la Chambre élue en 1885 cessait d'exister. Dans son allocution finale, M. Méifne la félicita du grand nombre de lois excellentes qu'elle laissait derrière elle, mais il ne put s'empêcher de faire allusion aux dissensions qui l'avaient divisée et dont la France avait tant souflert. L'histoire, qui ne retiendra guère qu'une loi excellente, celle qui concerne les enfants moralement abandonnés, ne sera pas plus indulgente à la Chambre de 188o qtt'à l'Assemblée nationale de 1871, parce que ni l'une ni l'autre n'ont vouhi accepter les faits accomplis, obéir à la volonté du pays et faire vivre le régime qui pouvait seul, comme le disait encore M. Méline, « abriter tous les Français ».

Le Sénat, après la clôture de la session, resta constitué en Haute-Cour de Justice, pour poursuivre l'instruction du procès Boulanger et consorts. Dès le 1â Juillet la ConkBiission d'instruction avait renvoyé devant la Haute -Cour MM. Boulanger, Bochefort et Dillon, sous la triple aeeasalion de complot, d'attentat et de détournement des deniers publics. Le 18 Juillet Boulanger fît, de Londres, une double réponse à l'acte d'accusation et à la loi contre les candidatures multiples, promulguée de la veille. A l'acte d'accusation il répondit par des injures, traitant les ministres de concussionnaires, de malfaiteurs et de bandits, M. Qnesnay de Beaurepairc de procureur déshonoré. A la loi contre les candidatures multiples, il répondit qu'il poserait sa candi-

LES ÉLECTlWf* CA.TPOXALEi 87

dature de protestation dans 80 cantons, aax proebames élections pour les Gottseils généranx.

Les éleetions aax Conseils généraux et aux Conseils d'arrondissenrent aTaient, eor effet, été Bxées au ^ Juillet et la candidatare da général, bien qpi'il' eût annoncé efn'il ne la poserait qne dan» 8# cantons, fat en réalité posée dans pin» de 400 cantons. Le résultat ne répoadit pa9 à son attente ; il obtint juste li sièges dans le scratrn du 28 Juillet et il dissimula sa déception, en déclarant que c'était ce une affaire de très mince importance » et qui n'altérait pas sa con^ance dans le triomphe final. Quant aux républîcaiDS, ils ne perdirent qoe 18 sièges sur 800 et, après le ballottage dis4 Aoért, si leurs pertes s'élerèrent à 2i> sièges, ils entrèrent encore dans les xVssembliées départementales an nombre de 950 contre 489 bo-olamigisties et réactionnaires et conservèreni la BHijorité dans 74 Conseils généraux sur 90. En somme, les élections départementales étaient d'un bon acrgure ponr les élections générales et elles étaient loin de constituer un rceul piourla République, puisque les boulangisles éhis n'avaient réoflBÎ qu'en se pqroekaouint ardemment répablicatins.

Comprenant TinsTifiisance de sa lettre du 18 Jaillet, le gêné» rai Boolanger avait fait rédiger, le 6 Août, une lopgue diatribe, en réponse à l'acte d'accusation, qui parvint à Paris le 7 Août, la veille dn jour où expiraient les délais impartis aux eonturaaees pour se présenter devant la Haute^Cour.

Beaucoup de personnes avaient l'illusion de croire que Boulanger reviendrait de Londres, pour se défendre luimèmpe ; quelqoes>uns de ses partisans les plus dévoués l'y engageaient; tons les adversaires de la République l'espéraient. Le général préféra, comme toujours, la liberté et ses plaisirs à la prison préventive et à une comparution personnelle : il resta à Londres. La Haute-Cour se réunit le 8 Août et j^tendit, durant trois jours, le réquisitoire du procureur

général. La Droite, atterrée par les révélations de M. de Beaurepaire, ne songea qu'à soustraire le prévenu à un châtiment qu'elle sentait inévitable : elle déposa un déclinatoire d'incompétence. Soutenue par MM. Oscar de Vallée, Lacombe, Baragnon et par M. Buiïet, que Ton ne s'attendait pas à rencontrer en cette compagnie, la thèse de l'incompétence fut combattue par MM. Lenoël, Franck Chauveau et Trarieux et repoussée par 210 voix contre 51. Dès lors la Droite se désintéressa de débats dont l'issue n'était plus douteuse. Boulanger et Dillon furent déclarés coupables de complot par 206 voix contre 3, Rochefort par 183 voix contre 23 ; Boulanger, Rochefort et Dillon coupables d'attentat par 198 voix contre 1, Boulanger seul, coupable de dôtournement de fonds secrets. L'arrêt, rendu le 14 Août/ prononçait la peine de la déportation dans une enceinte fortiCée. Il fut lu solennellement par M. Le Royer qui avait engagé ses collègues à ne pas manquer de répondre à l'appel nominal, car (( ayant été à la peine, ils devaient être à l'honneur ».

Les condamnés répondirent à l'arrêt, le 16 Août, par un Appel aux honnêtes gens. «Nous en appelons, disaient-ils, du mensonge à la vérité et de la Dictature de la boue à la République honnête.» Dans son journal M. Rochefort alla plus loin que les auteurs de TAppel, ce qui semblait difficile. Aucune infamie, écrivait-il, ne saurait surpendre de la part « des vieux escarpes du Luxembourg, qui se sont formés en Comité de salauds publics ». Quelques jours après, le 4 Septembre, Boulanger adressait au président du Conseil une lettre d'un tout autre style, où il demandait presque humblement à être traduit devant la Cour d'appel, à cause de son grade dans la Légion d'honneur, ou devant un Conseil de guerre.

Pendant que les adversaires de la République se livraient h ce débordement d'injures, d'outrages et de calomnies, que le Sénat accomplissait sans fracas son devoir civique,

POPULAIUTB GRA.NDI$SANTE DE CARNOT 89

M. Carnot, dont la popularité croissait chaque jour, faisait un parfait contraste avec son indigne compétiteur. A la fin du mois de Mai, il s'était rendu dans le Pas-de-Calais^ où il avait recueilli d'unanimes hommages. A chacune de ses visites à TËxposition, la foule lui prodiguait les applaudissements et les acclamations. A une réception de gala, au grand Opéra, à l'inauguration de la Nouvelle Sorbonne, un public spécial lui fit des ovations dont il fut profondément ému et où il sentit vibrer Tâme même de la France intellectuelle. Le 18 Août, au Palais de l'Industrie, en présence de 18000 maires, qui avaient répondu à l'appel du Conseil municipal de Paris, il fit entendre une fois de plus la voix même de la patrie S qu'il incarnait dans une République profondément démocratique, mais sage, tolérante, largement ouverte à toutes les adhésions sincères. Ses auditeurs allèrent reporter ses paroles dans toutes les parties du pays, redire aux agglomérations urbaines et aux masses rurales que le régime auquel elles devaient tout était noblement représenté et qu'elles pouvaient avoir une entière confiance dans le Président Carnot. Quelques jours après cette belle, patriotique et utile cérémonie, les électeurs de toute la France étaient convoqués pour le 2:2 Septembre et, en cas de ballottages, pour le 6 Octobre.

Tout le monde avait pris parti, bien avant l'ouverture de la période électorale. Le général, attiré vers les monarchistes, qui lui fournissaient le plus gros de ses ressources, d'abord parle comte Dillon, plus tard par le comte de Paris, était retenu du côté des républicains socialistes et révolutionnaires par M. Rochefort et par les principaux membres de son Comité de protestation nationale. Il promettait aux uns et aux autres tout ce qu'ils désiraient et, quand il était forcé

(I) Appendice VI. Discours de Carnot aux maires, prononcé le 18 août 1889, au Palais de Tlndustrie.

DO LE SKOXD MUÎbTTÈAX TIBARD

de préciser ses opinioDs^ il se donnait eomme le représentant de la république nationale, de la république hoanète^ ce qui ri'iaquiétait personne. Au fond, il trompait tous ceux qui Tappuyaient et se disposait à trahir les uns ou les autres, suivant Tévéoement.

Les monarchistes de toutes nuaaces s*élaient coneerlés dès la On de Juin, en Yue des élections. Leur politique électorale était, à cette époque, ea conformité parfaite avec leur attitude parlementaire. Ils avaient même forcé la note,, se promettant bien de l'adoucir en présence du suffrage uckiversel. MM. de la Rochefoucauld, JoUbois, de Maekaa, Ë. Berger, de Breteuil, P. de Cassaignac, Léon Chevreau, Delafosse, de Martimprey, de Mun et Jaeques, Pioa c'est-àdire les bonapartistes les plus notoires, unis aux légitimistes avérés et aux prétendus républicaios de Droite, avaient adressé au pays un appel dirigé contre la féodalité parlementaire qui, suivant eux, le discréditait, le ruinait et ropprimait. Dans le discours de clôture, qu'il prononça coosme président -de rUoion des Droites, M» de Maekau aecentua lea attaques (c contre la faction qui détenait le pouvoir et qui l'exploitait », il déplora l'exil de princes patriotes, ce qui pouvait s'entendre des bonapartistes ou des orléanistes, et il émit l'espoir « des solutions définitives ».

Ces solution» défini tivesy que Ton ne précisait pas, pouvaient être soit le triomphe du dictateur, que soutenaient toutes les Droites, soit le triomphe d'une monarchie plébiscilaire, soit le triomphe d'une monarchie chrétienne, comme celle que réclamaient les Cahiers de la Droite de 1889 ^ Cette diversité d'espérance n'empêchait pas, répétons-le, de se montrer unanimes pour jeter le discrédit et la honte sur la République et sur son personnel. Ils sont mal venus, aujour-

(I) Appendice VU. Les Cahiers de la Dtoite ea 1889.

LES APPELS AUX BLBCTEl'RS 91

(l^hiii, à se plaindre que les républicains se souyiennent, dix ans plus tard, des attaques haineuses qu'on leur a prodiguées, de rabonninable campagne que Ton a naenée contre eux, en 1889 comme en 1877, et qu'ils prennent pour ce qu il Tant, le raliiement tardif de ces adrersaires acfaarœs»

A trois reprises, le général Boulanger inlenrint, par des Manifestes ou des Appels en vue des élections, le Tl Août.^ le i^ et le 15 Septembre. Le 27 Août il se prononça pour la revision par une Constituante, pour la rerision qui n éiait plus demandée que par une poignée de républieaios, très qualifiés mar» très rares, MM. Loekroy, Goblet, Millerand. La Presse, Tun des principaux organes du Boalangiune, soutînt à la fois des révolutionnaires comme MM. Laguerre, Vergoin et Rochefort, qu'elle appelait des i^êpu- Hicaim (T origine et des bonapartistes comme MM. Robert Bfftchell, Gunéo d'Ornano et Gelliberfc des Seguins, qu'elle appelait des républicains i*alliés.

Le Comte de Paris recommanda aux monarchistes de ne pas traiter en ensemis ceux qui conbattaient les ménMs adrersaires qu'eux. La recommandation fut entendue et le Comiié des Dtmze ou de V Union des Df^ites eut deux sortes de candidats : des monarchistes qu'il soutint et des bouiangisèes qu'il ne combattit pas.

Le Prince Victor, tout en faisant dire qu'il planterait haut et ferme le drapeau de la démocratie inarpériale, parla le même langage que les coalisés, en déclarant le régime parlementaire incompatible avec le suffrage universel et en disant carrémefit qu'il poursuivrait les mêmes revendications que les amis du général Boulanger.

Rappeknis, pocir achever le tableau de la bataille électorale, que le clergé intervint furieusement dans la lutte et que le ministre des Cultes, M. Thévenet, dût le rappeler, par une

énergique circulaire, à l'observalion du devoir de neulralité, auquel ii n'avait jamais si délibérémenl manqué.

Malgré Lous ces appuis, la coalition était si peu sûre du succès que, le 20 Septembre, le journal de M. de Cassagaac, VAutorilé, rendant un involontaire hommage & la République et h la Constitution tant décriées, affirma qu'il n'était nullement question, pour le moment, de modifier quoi que ce soit aux institutions établies. C'était le glaa de l'opposition.

Le a Septembre, au premier tour de scrutin, sur 390 résultats acquis, oncomplaâ30républicainset 160 opposants, lesquels se subdivisaient en 86 royalistes, 5â bonapartistes et ti boulangistes. Le 6 Octobre furent élus lâ9 républicains et SI opposants. Quelques semaines après, la Chambre de 1889 fut complétée par l'élection de 6 députés coloniaux, qui lous les 6 étaient républicains : elle comprit alors 366 républicains contre 210 opposants. Les députés nouveaux y figuraient dans la proportion, relativement considérable. Je 284. Les républicains avaient fait des pertes regrettables, celles de MM. Goblet et Georges Périn et une perle irréparable, celle de Jules Perry. Combattu par les moyens les plus odieux, Jules Ferry avait échoué, à une centaine de voix, dans la circonscription de Saint-Dié, qu'il représentait depuis 1871. Il adressa à ses concitoyens une lettre remarquable qui se terminait par ces mois d'une fierté si digne : « La République sort triomphante d'une crise redoutable. Qu'importe qu'elle me laisse sur le champ de bataille I »

Oui, la République avait, triomphé, grâce au prestige de son premier magistrat, grâce b la suprême habileté et au sens politique de M. Conslans, grâce aussi & l'union de tous les républicains, d'une coalition monarchiste et cléricale, plus redoutable que celle de 1877, parce qu'elle avait été plus hypocrite. Le Boulaogisme était écrasé, la revision était "eietée par toute la France républicaine et les partis oppo-

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