LE MARCHÉ DE LA FRANCE
contre 29. Dans l'interpellation Dumay, M. Constans obtint Tordre du jour pur et simple, mais les faits qui avaient motivé l'interpellation furent renvoyés à Texamen du ministre de la Justice.
Le lendemain, Tinterpellalion d'un député du Jura, M. Bourgeois, fut comme Tamorce de la grande discussion du tarif général des douanes. M. Bourgeois trouvait que le marché de la France, un des plus beaux du monde, « peut attendre l'acheteur » et il voulait que Ton dénonçât non seulement les traités contenant des tarifs, mais même ceux qui contenaient la clause de la nation la plus favorisée. Le Gouvernement, lui répondit M. Ribol, a dénoncé à temps, pour que la France soit libre le I*"" Janvier 1895, les six traités conventionnels avec la Belgique, la Suisse, l'Espagne, la Suède-Norvège, les Pays-Bas et le Portugal, mais il y aurait danger à dénoncer le même jour, sans nécessité, tous les traités qui nous lient avec toutes les puissances du monde. « Nous ne voulons pas que l'Europe s'imagine que nous avons cette prétention, vraiment déraisonnable, de nous isoler dans le monde entier. »
A la fin du mois de Janvier, M. Ribot remporta un autre succès de tribune, dans sa réponse à une question de M. Barthou. Le député des Basses-Pyrénées s'étonnait que l'abbé Pujol, supérieur de Saint- Louis des Français à Home, eût fait obtenir des distinctions honorifiques pontificales à des curés du diocèse de Bayonne, frappés par le ministres «les Cultes, pour leur intervention abusive dans la lutte électorale de 1889. Le Saint-Siège, dit le ministre des Afl^aires Étrangères, a été la victime d'une véritable supercherie. Quant au Gouvernement français, bien que n'attachant pas à ces titres et à ces distinctions une très grande importance, il fera en sorte que les ecclésiastiques qui en ont bénéficié, n'en fassent aucun usage.
126 LE QUATBlËlfE MINISTÈRE DE FBEYCINET
Les minislres a'élaient pas toujours aussi heureux dans leurs réponses. C'est que parfois la cause qu'ils avaieot à défendre était franchement mauvaise et ils se trouvaient gênés, en face de députés réclamant des libertés dont euxmêmes avalent été, de tout temps, les plus déclarés partisans. C'est ce qui arriva le 24 et le 29 Janvier à M. Léon Bourgeois, dans sa réponse à la question de M. Millerand sur l'interdiction de la Fille Elisa et surtout dans celle qu'il fit à l'interpellation du MM. H. Fouquier, F. Charmes et J. Reinach sur l'interdiction de Tkermidoi\ Cette seconde affaire se compliquait d'un dissentiment inavoué, mais très apparent, entre le ministre de l'iûstruction Publique et le ministre de rintérieur, ce dernier insistant sur la nécessité de maintenir l'ordre, là où son collègue ne voyait en jeu qu'une question d'art. Le grand Carnot était très maltraité dans le « mauvais drame » de M. Sardou, la Révolution n'y était pas ménagée et les révolutionnaires de 1891, sous couleur de venger leurs Dieux outragés, firent tant de tapage à la seconde représentation, que M. Goquelin dut quitter la scène, sans pouvoir jouer son rôle, celui du comédien Labussière. Les représentations de 77i<?rmk/o?* furent suspendues : l'ordre venait de la place Beauvau.
Après les trois discours très fins, très spirituels et très applaudis des interpellateurs, après que M. Constans eut brièvement exposé les raisons d'ordre public qui justifiaient la suspension, M. Clemenceau, avec une tliéoriehis4,oriquesur la Révolution, fit complètement dévier la question. « L'heure est venue, dit-il, dans une improvisation saccadée, vigoureuse, bien faite pour exaspérer la Droite et pour embarrasser le Gouvernement, l'heure est venue de parler net et clair.. . La Révolution est un bloc dont on ne peut rien distraire... En politique, il n'y a pas de justice... Ces Messieurs de la Droite ne veulent pas du Tribunal révolutionnaire, mais où
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étaient leurs ancêtres, pendant la Révolution? A la frontière, mais du mauvais côté, avec les Prussiens et les Autrichiens. Ceux qui n'étaient pas avec les armées étrangères étaient dans l'insurrection Vendéenne, plantant un poignard dans le dos de la France. » Cette évocation des souvenirs de la Révolution, outre qu'elle était profondément injuste pour « ces Messieurs de la Droite », rendus responsables des crimes, des erreurs, des fautes de leurs ancêtres, allait directement à rencontre de la politique de conciliation, de rapprochement de tous les Fran(;ais sous le même drapeau et les mêmes lois, qui était celle du Gouvernement. Aussi M. de F'reycinct, laissant de côté son ambiguïté habituelle, déclara-t-il, après que M. de Mun lui eût demandé s'il acceptait la philosophie de l'histoire de M. Clemenceau, qu'il était le défenseur résolu de la République, qu'il ne gouvernait qu'avec ceux qui partageaient ses sentiments et qu'on le méconnaissait, en croyant que tel ou tel groupe de l'Assemblée put lui imposer ses volontés. Après cette déclaration l'ordre du jour pur et simple fut adopté par 307 voix contre 184. On était fort loin du « mauvais drame » de M. Sardôu, qui ne méritait pas tout ce bruit.
M. Fresneau, sénateur de la Droite, crut sans doute que la Chambre ayant à moitié répudié Robespierre, la Haute Assemblée répudierait Marat et il interpella le ministre de Tlntérieur sur les empiétements du Conseil municipal de Paris et sur l'érection d'une statue de Marat au parc de Montsouris. 11 avait compté sans son hôle, nous voulons dire sans M. Constans. « Nous voulons, dit celui-ci, gouverner avec les républicains... Nous n'entendons pas gouverner avec tel ou tel parti, mais avec l'ensemble du parti républicain. On a dit, avec beaucoup de raison, que les catholiques pourraient bien accepter le concours des musulmans, mais que ce n'est pas parmi ceux-ci qu'ils iraient choisir leur pape. Eh
bien, nou3 pensons absolument de même... Si vous espérez des conflits entre le Gouvernement et le Conseil municipal de Paris, je crains bien que vos vœux ne soient pas exaucés. »
Le 21 Février une attaque du député boulangiste de Belleval contre le recrutement « monarchique » du Conseil supérieur du travail, fut vivement repoussée par le ministre intéressé, M. Jules Roche, et, malgré les protestations de M. Clemenceau, par son collègue de l'Extrème-Gauche, M. Mesureur.
Le Sénat s'occupa longuement de l'Algérie, dans les derniers jours de Février et dans les premiers jours de Mars. Une interpellation de M. Dide, dont l,e prétexte avait été fourni par un rapport de M. Pauliat sur le budget algérien, fut l'occasion de vives critiques contre l'administration du gouverneur général, M. Tirman. Celui-ci, déjà démissionnaire, répondit comme simple sénateur, avec un froid optimisme, à toutes les critiques. Le ministre, M. Constans, sans entrer dans le fond des choses, manifesta le désir de voir le Sénat charger quelques-uns de ses membres d'étudier la question; optimiste comme M. Tirman, il niait à peu près la crise algérienne. Seul M. Jules Ferry montra la fermeté d'un homme de gouvernement et l'impartialité d'un critique bien renseigné. Il recommanda la conquête morale par l'assimilation ; il regretta que l'Ecole n'eût pas été l'instrument principal de cette assimilation. Son beau discours lui valut la présidence de la Commission de 18 membres dont le Sénat décida la nomination. M. Paul Cambon fut le successeur de M. Tirman, aux hautes fonctions qui devaient user tant d'hommes d'une valeur éprouvée, jetés comme par hasard dans un pays inconnu d'eux et semé de chausse-trapes.
Le 28 Février la Chambre avait repoussé un projet de loi déposé par le minisire de l'Intérieur, qui réglementait le pari mutuel, en affectant une partie de ses ressources aux établis-