M. DE FREYCINET ET LES DEUX TARIFS
ticle i^**, engageant la politique économique du pays, dis« penserait le Gouvernement de recourir désormais au système des traités de commerce, et comme on lui opposait la Constitution, il s*écria : « La Constitution dit que le Gouvernement peut faire des traités, elle ne dit pas qu'il est obligé d*ea faire. » Cette casuistique amena une protestation du président de la Chambre et une intervention du président du Conseil. Avec une habileté consommée, M. de Freycinet réussit à donner satisfaction aux partisans des deux thèses. Les deux tarifs, dit-il, sont la base des futurs rapports commerciaux entre la France et les autres nations : le tarif minimum pour celles qui feront des concessions, le tarif maximum pour les autres. Le Gouvernement ne peui pas vous assurer qu'à un moment donné il ne viendra pas vous demander de modifier un ou plusieurs articles du tarif minimum, dit M. de Freycinet, pour rallier les libres échangistes. Et immédiatement après, pour se concilier les protectionnistes : (( Lorsque vous aurez adopté cette loi et le Sénat après vous, il est bien évident que nous nous considérerons comme devant l'appliquer dans son esprit. »
11 ne fallait pas tendre la corde au point de la rompre et la discussion fut habilement interrompue par le vote d'une proposition de loi de M. Viger, ayant pour but rabaissement temporaire des droits sur les blés, qui étaient, aux termes de la loi du 29 Mars 1887, de 5 francs par quintal pour le blé et de 8 francs pour la farine : ils furent ramenés à 3 francs et à 6 francs, par 356 voix contre 129, malgré le peu d'enthousiasme du ministre de TAgriculture. M. Develle eût jugé préférable de s'en tenir au texte de la loi de 1887, permettant au Gouvernement de réduire ou de supprimer les droits, dans le cas où l'alimentation publique serait menacée.
Le principe du tarif général ayant été voté à une grosse
majorité, nous ne suivrons pas la Chambre dans la discussion des articles, discussion où les intérêts se donnèrent libre carrière et oii la Commission trouva des victoires et des défaites, mais plus de victoires que de défaites. Le 18 Juillet, le jour même de la clôture de la session, Ten* semble du tarif général des douanes fut adopté à la Chambre par 387 voix contre 110.
Pendant les trois derniers mois de la session ordinaire de 1891, le temps manqua pour aborder à la Chambre l'étude du budget de 189i, déposé depuis le 26 Février : il s'en trouva pour des interpellations dont quelques-unes eurent une réelle importance et contribuèrent à diminuer l'autorité ou le prestige de plusieurs membres du Cabinet de Freycinet.
Le 4 Mai, un boulangiste, M. Ernest Roche, et deux socialistes, MM. Anlide Boyer et Dumay, interpellèrent le Gouvernement sur les déplorables incidents qui avaient ensanglanté la journée du 1®' Mai, à Fourmies. On a fait, dit M. Dumay, une large brèche dans le patriotisme des habitants de la frontière. Un fait certain, dit M. Ernest Roche, c'est qu'il n*y a pas eu de sommation avant le tir. Le même député contestait que la troupe eût tiré en l'air, avant de tirer sur la foule.M. Constans affirma que la troupe avait tiré en l'air, qu'une sommation avait eu lieu, et la Chambre resta incertaine entre ces deux affirmations contradictoires Où elle fut unanime, c'est dans l'approbation donnée aux paroles de M. Constans, protestant contre les accusations des inlerpellateurs, qui n'avaient pas hésité à traiter nos soldats de bourreaux et d'assassins : « On me permettra d'envoyer, du haut de la tribune, à l'officier qui a été assee malheureux pour se trouver dans la triste nécessité d'obéir à un impérieux devoir, le témoignage de ma sympathie et de mon attachement. » Après qu'une enquête demandée par M. Millerand, refusée par le président du Conseil, eut été
PROPOSITION d'amnistie 135 ^'^
repoussée, à 339 voix contre 136, la Chambre adopta, par 356 voix contre 33, un ordre du jour de M. Maujan, qui n'exprimait pas la confiance, mais plutôt le regret et l'embarras : « La Chambre, profondément émue par le malheur de Fourmies, unissant dans ses patriotiques préoccu- pations et dans ses ardentes sympathies les travailleurs de France et l'armée nationale, et résolue à faire aboutir pacifiquement les réformes sociales, passe à l'ordre du jour.
Quelques jours après, le parti radical, voulant attirer plus à lui le Ministère et son chef, M. Maujan, signataire de l'ordre du jour du 4 Mai, déposa une proposition d'amnistie. Le garde des sceaux la repoussa, parce qu'elle serait regardée par les uns comme une faiblesse, par les autres comme une capitulation. M. Pelletan ayant dénoncé, à ce propos, le président du Conseil comme un déserteur de l'alliance démocratique, M. de Freycinet riposta avec une énergie qui ne lui était pas habituelle, accusant M. Pelletan de faire une œuvre mauvaise pour la République. « Il est mauvais de parler sans cesse de tache de sang sur le pays. » « Pas de périphrase, s'écria M. Clemenceau, c'est le quatrième État qui s'organise, il ne se contentera plus d'être souverain un jour tous les quatre ans. » Après ce débat, d'un ton si élevé, l'amnistie fut rejetée par 318 voix ; mais la minorité réunit 199 voix.
Une interpellation de M. Gerville-Réache, sur l'achat de deux canons à la maison Armstrong, se termina par l'ordre du jour pur et simple, après que le ministre de la Marine, M. Barbev, eut avoué l'achat des canons et nié la livraison de 2 000 kilogrammes de poudre sans fumée. M. Brisson intervint, comme rapporteur du budget de la Marine, pour demander au ministre de renseigner très exactement la Commission du budget sur l'artillerie de marine et sur notre matériel naval.
136 LE QUATRIÈME IILNISTÈRE DE FREYCIXET
C'est le 26 mai que M. Letellier questionna le ministre de la Guerre sur TafTaire Turpin. M. Turpin, un inventeur qui aurait pu rendre des services à la défense nationale, si Ton avait su le prendre et le comprendre, auteur de Touvrage Comment on a vendu la méliniie, avait été arrêté ainsi qu'un sieur Triponé, dénoncé par lui, capitaine d'artillerie territoriale et représentant en France de la maison Armstrong. M. de Freycinet, qui aurait dû clore le jour même cette affaire fâcheuse, par des réponses très nettes et l'aveu sincère des responsabilités encourues, se contenta de donner la version des bureaux de la Guerre et moins d'un mois après^ le iQ Juin, raffaire revint devant la Gliambre, sur une interpellation d'un des plus fidèles députés de la majorité, M. Lasserre. La condamnation à cinq ans de prison, pour divulgation de secrets intéressant la défense nationale, prononcée contre MM. Turpin et Triponé, n'avait pas éclairé l'opinion, restée défiante et soupçonneuse, comme elle l'était chaque fois qu'il s'agissait de la sécurité du pays. M. Lasserre demandait compte au ministre des retards apportés à la poursuite de ceux que Turpin avait dénoncés dès l'année 1889; de sa propre inaction après qu'il avait été mis au courant, par Turpin lui-même, au mois de Décembre 1888, des vols commis par Triponé et de la constitution tardive d'une Commission d'enquête, composée de deux officiers généraux MM. Ladvocat et de Nismes et d'un contrôleur général de l'armée M. de Boisbrunet. M. Lasserre s'expliquait mal que la seule publication du livre de Turpin eut amené des poursuites correctionnelles, si longtemps ajournées.
De l'aveu des meilleurs amis du Ministère, les explications de M. de Freycinet furent tout à fait insuffisantes. Il ne chercha qu'à obtenir de la Chambre, à force de prières, de supplications, presque d'humiliations, une sorte de « blancseing patriotique, » comme on l'a fort bien dit. Il l'obtint,