‹ Histoire de la Troisième RépubliqueChapitre 30 sur 172 · LA CONFÉRENCE ANTI-ESCLAVAGISTE DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

LA CONFÉRENCE ANTI-ESCLAVAGISTE DE BRUXELLES

par 326 voix contre 430 et 128 abstentions, mais son autorité, déjà ébranlée, ne devait pas s'en relever.

Le 1®' Juin, M. Basly avait interpellé le garde des sceaux sur Tarticle de la loi 'de 1884 qui n'admettait que les professionnels à faire partie des Syndicats ouvriers. MM. Baïhaut et Millerand, même M. de Mun, étaient d'accord avec M. Basly, pour demander une application plus libérale de cet article restrictif. M. Fallières fit la seule réponse qu'il pouvait faire : la loi, tant qu'elle ne serait pas modifiée, devait être exécutée dans sa lettre. M. de Freycinet annonce alors, pour le lendemain, le dépôt d'un projet donnant satisfaction à rinterpellateur et à ceux qui l'avaient approuvé. Cette concession est considérée comme un acte de faiblesse par M. de Choiseul : le président du Conseil se contente de lui répondre qu'il ne prendra jamais, en face de la majorité, une attitude hautaine et arrogante et Tordre du jour pur et simple est voté. La loi annoncée devait succomber devant le Sénat, le 22 Juin, à la suite d'un vigoureux discours de M. Trarieux.

Après une interpellation de M. Baudin sur les brutalités de la police contre les républicains ou prétendus tels, qui avaient troublé l'inauguration du Sacré-Cœur de Montmartre, interpellation terminée par l'ordre du jour pur et simple que votèrent 438 députés contre 78, la Chambre aborda une affaire beaucoup plus sérieuse : la ratification de l'Acte général de la Conférence anti-esclavagiste, qui s'était réunie à Bruxelles le 2 Juillet 1890. Le prétexte de cet Acte avait été la nécessité de mettre l'État libre du Congo en mesure de combattre l'esclavage. Bien que l'enquête de pavillon, une sorte de vérification d'identité, permise aux autorités maritimes, ne rappelât en rien le droit de visite, d'impopulaire mémoire, la Chambre, animée d'une sorte de haine rétrospective contre l'Anglais, ferma l'oreille aux excellentes rai-

sons du rapporteur M. Francis Charmes, du ministre M. Ribot; elle repoussa l'Acte général par 422 voix contre 90.

Le 16 Juillet le Cabinet subissait un échec plus grave que celui du 24 Juin, lors de Tinterpellation de M. Laur sur les mesures qu'il comptait prendre pour assurer la liberté commerciale à nos frontières, c'est-à-dire sur le régime des passeports en Alsace-Lorraine. M. Ribot avait demandé, non sans raison, l'ajournement de cette très délicate question ; il était si certain du résultat du vote qu'il avait à peine donné les motifs de sa demande. Contrairement à toutes les prévisions, l'ajournement fut repoussé par 267 voix contre 206. Le soir même, une Note de VAgeyice Havas annonçait que le Cabinet renouvellerait le lendemain la demande d'ajournement^ en posant la question de conûance. L'ajournement fut, en effet, voté par 319 voix contre 103, mais beaucoup de députés pensèrent, avec M. Déroulède, qu'en pareille matière « le silence ne résout rien et complique tout ». Ces députés gardèrent rancune au Gouvernement de les avoir obligés à se déjuger à vingt-quatre heures d'intervalle et, le jour même de la clôture, ils refusaient au ministre de la Guerre le crédit de 600 000 francs qu'il réclamait pour des transformations matérielles à opérer à l'Ecole Polytechnique. M. de Freycinet, ancien polytechnicien, ne se méprit pas sur la nature des sentiments qu'il inspirait à la Chambre ; ne prévoyant pas combien les mois suivants allaient apporter de lustre à l'administration dont il était le chef, il fut sur le point de rentrer sous sa tente ; retenu par les membres les plus influents de la majorité, il se ravisa et garda le pouvoir.

Le Sénat lui-même, pendant cette session d'été, avait eu quelques velléités de résistance dont la plus remarquée fut le rejet des modifications proposées à la loi Bovier-Lapierre. C'est qu'il était un peu inquiet des tendances socialistes de la Chambre et que la fermeté intermittente du président du Con-

LES LAÏCISATIONS d'ÉCOLES 139

seil ne le rassurait qu*à demi. Dans toutes les autres questions, il se montra fidèle à Tesprit démocratique qui n'avait cessé de Tanimer, depuis le renouvellement de Janvier 1879.

Des deux interpellations qu'il entendit, durant cette période, Tune sur les laïcisations faites en vertu de la loi de 1886, l'autre sur Térection d'une statue à Danton, la première seule offrit quelque intérêt. M. Bourgeois, le ministre interpellé, répondit à M, de L'Angle Beaumanoir, avec sa courtoisie et son éloquence ordinaires, que les laïcisations obligatoires se feraient dans les délais légaux et que son administration procéderait aux laïcisations facultatives dans un esprit de modération. Citons encore, parmi les séances intéressantes tenues par la Haute Assemblée, celle du 11 Mai, où Ton fournit à M. Ribot l'occasion de s'expliquer, avec une remarquable précision, sur la portée de la convention d'arbitrage avec l'Angleterre pour les pêcheries de Terre-Neuve.

Le 3 Mai M. René Goblet fut élu sénateur de la Seine. Si le Sénat fit un gain fort appréciable, en recevant parmi ses membres un parlementaire de cette valeur, il avait fait une perte très grave, le 8 Avril précédent, à la mort de M. de Pressensé, ce républicain de l'époque héroïque de l'Assemblée nationale, ce croyant foncièrement libéral, à l'esprit élevé et au cœur généreux.

En dehors du Parlement, les événements furent rares durant cette session d'été. Au mois d'Avril, M. de Lanessan avait été nommé Gouverneur général de l'Indo-Ghine, en remplacement de M. Piquet, et un décret avait déterminé ses pouvoirs, en plaçant sous ses ordres le lieutenant gouverneur de la Cochinchine, les résidents supérieurs de l'Aunam, du Tonkin et du Cambodge, le commandant supérieur des troupes, le commandant de la marine et tous les chefs des services administratifs. Le 22 Mai la Faculté de médecine de Toulouse avait été inaugurée, en présence de M. Car-

not. Au mois de Juin des poursuites avaient été décidées contre la Compagnie de Panama et une instruction judiciaire avait été ouverte contre les administrateurs. La grève des conducteurs et cochers d'omnibus de Paris, qui se termina par le rappel des employés congédiés et par la réduction de la journée à douze heures au lieu de treize, ne mérite d'être rappelée que parce que son succès encouragea d'autres grèves des mêmes professions, sur différents points de la France.

L*exellence des rapports entre TÉtat français et TÉglise romaine apparut manifestement, dans la remise de labarette parM. Carnotaunonce Rotelli.aJeme félicite dit le Président de la République, de penser que le Sacré-Collège comptera un représentant de plus de cette politique éclairée qui^ toujours respectueuse des droits de l'État et justement soucieuse des intérêts de la Société moderne, est sûre d'obtenir en retour les égards dus à la mission morale et pacîGcatrice dont rÉglise est investie. »

Léon XIII méritait ce remerciement^ par la persistance qu'il mettait à soutenir le cardinal Lavigerie dont le toasts désormais historique, avait fait éclater une crise véritable dans rÉglise de France. Trois fractions s'y étaient formées : celle de V Association française, encouragée par le cardinal lui-même et par le nonce Ferrata, successeur à Paris de M^ Rotelli ; celle de V Union chrétienne, fondée par le cardinal Richard, et où dominaient les laïques; celle du Parti catholique, organisée par Tévêque de Grenoble, M»'" Fava, composée exclusivement d'ecclésiastiques et qui poursuivait « le régne social de Jésus-Christ». Par une conséquence imprévue, ces divisions et cette crise devaient, à six mois de là, avoir une influence décisive sur l'existence du Ministère de Freycinet.

Dans sa session du mois de Juin, le Conseil Supérieur de

l'enseignement secondaire moderne 141

rinstructioQ Publique avait adopté, non sans de vives résistances, un projet de décret relatif à V Enseignement secondaire moderne. Tel était le nouveau nom donné à renseignement créé en 1865 par M. Duruy et réorganisé en 1881 par M. Jules Ferry. La nouvelle conception ressemblait aussi peu que possible à celle que M. Combes avait exposée au Sénat, Tannée précédente. C'était un enseignement parallèle à renseignement classique, ayant la même durée, les mêmes sanctions, et qui ne difTérait du classique que par Tabsence d'études grecques et latines, remplacées par l'étude de deux langues vivantes.. Ni les partisans de Taucien régime ne furent satisfaits, ni les partisans d'un régime nouveau qu'ils concevaient tout autrement. L'administration de l'Instruction Publique ne tarda pas à reconnaître les défauts de la nouvelle création, qui répondait moins bien aux besoins de la population scolaire que l'ancien Enseignement spécial et que l'Enseignement primaire supérieur. Peu à peu, par mesures isolées et locales, on en revint à l'ancien Enseignement spécial. Il faudra pourtant, un jour ou l'autre, se décider à la seule réforme logique : des études communes à tous jusqu'à un certain âge et des spécialisations, à un moment déterminé, suivant les aptitudes de chacun. La crise de l'Enseignement secondaire^ comme on l'a appelée, devait se prolonger plus de dix ans, par suite de cette erreur initiale, de cette timidité à accomplir une vraie réforme.

Peu de vacances furent plus et mieux remplies que celles <lu 18 Juillet au 1S Octobre 1891, non pas par les événements intérieurs, car la session d'Août des Conseils généraux se passa dans le plus grand calme, mais par des événements extérieurs, qui devaient avoir des conséquences moins grandes que ne les espérait notre patriotique ambition, importantes encore cependant. L'escadre française avait préludé, le 4 Juillet par une visite à Copenhague et le 11 Juillet par

I4i LE QUATRIÈME MINISTÈRE DE FREYCINET

une visite à Stockholm, à la visite qu'elle devait faire en Russie à la fin de Juillet. L'accueil, pourtant si cordial des rois de Danemark et de Suède, ne pouvait faire prévoir Taccueil plus qu'empressé, visiblement affectueux, qu'Alexandre lil fit à Cronstadt à l'amiral Gervais et à tous nos officiers, le ïto Juillet. Les paroles prononcées par le tsar, la Marseillaise qu'il entendit debout, la réception enthousiaste que Saint-Pétersbourg réserva à nos officiers et Moscou à une délégation de nos marins, tous ces faits frappèrent les imaginations et produisirent en Russie, en France, puis dans le monde entier, une impression profonde. Cette impression fut encore accrue par la présence de l'escadre française à Christiania et surtout à Portsmouth, où l'Impératrice Reine la passa en revue le 21 Août. Victoria, comme pour reconnaître l'hospitalité qu'elle recevait chaque année en France, sortant de sa solitude et oubliant pour un jour son deuil, si sévèrement gardé, faisait pour les marins français ce qu'elle n'avait pas fait pour l'Empereur allemand.

Quelle fut la portée du rapprochement entre la France et la Russie, opéré si solennellement, à la face de l'Europe et du monde? L'imagination populaire en attendit de grands résultats, sans se rendre compte que des engagements formels entre les deux nations auraient justement rendu possibles les complications internationales que leur rapprochement devait prévenir. Une parfaite confiance entre les deux parties, une sérieuse garantie pour la paix du monde, une liberté d'action plus grande assurée à la Russie comme à la France, l'engagement tacite de combiner désormais leur action diplomatique, telles sont les conséquences des mémorables événements de Juillet-Août 1891 : elles ne sont pas médiocres et l'Angleterre les a comme soulignées, en nous recevant comme elle le fit à Portsmouth et dans les conditions où elle le fit.

La situation nouvelle assurée à la France fut exactement

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