‹ Histoire de la Troisième RépubliqueChapitre 3 sur 172 · CARNOT PENDANT LA DEFENSE NATIONALE · texte numérisé non relu

CARNOT PENDANT LA DEFENSE NATIONALE

uoe mitrailleuse perfectionnée au Gouvernemeut de la Défense Nationale. A Tours, où il s'est rendu, Gambetta le voit, le devine et l'attache à la personne et aux labeurs de M. de Freycinet. Il ne quitte la Délégation, qui s'était transportée de Tours à Bordeaux, que pour aller prendre, au mois de Janvier 1871, le titre de préfet de Rouen, avec résidence au Havre et de commissaire extraordinaire dans les trois départements de la Seine-Inférieure, de l'Eure et du Calvados.

Pendant la seconde quinzaine de Janvier il travaille à la défense du Havre; il reste Gdèle à la Délégation de Bordeaux qui l'a mis au poste du péril; il se retire en même temps que Gambetta, non sans avoir assuré le ravitaillement de Paris parla Seine, et il se retrouve à Bordeaux, à l'Assemblée Nationale, où l'ont envoyé les électeurs de la Gôte-d'Or, pendant que ceux de Seine-et-Oise portaient leurs suffrages sur Hippoîyte Carnot, maire d'un arrondissement de Paris pendant le siège. 11 vote la continuation de la guerre avec Gambetta, avec Chanzy, avec Denfert-Rochereau ; il vote la déchéance de Tlimpire avec la presque unanimité de ses collègues et, quand les grandes questions sont tranchées, quand la paix est signée, quand la Commune est vaincue, il fait son apprentissage d'homme politique, avec autant de zèle et d'application qu'il a fait son apprentissage d'ingénieur sous l'Empire et de préfet mi-partie civil et militaire sous la Défense Nationale.

Secrétaire de l'un des groupes les plus importants de l'Assemblée, la Gauche républicaine, il rédige chaque soir les discussions auxquelles il a assisté et qui portent sur les questions les plus diverses, administratives, financières, sociales. Cette gymnastique parlementaire le prépare merveilleusement aux situations qu'il va occuper dans les Législatures suivantes. En 1876, il est élu député de Beaune, au scrutin d'arrondissement, par plus de 7 000 voix. Dans sa

ir^-

profession de foi se lisent ces sages paroles qui consliluèrenl, jusqu'à la fin, tout son programme politique : « La République seule peut apaiser nos anciennes dissidences ; elle n'est pas un gouvernement de parti. Ouverte à tous, acceptant toutes les adhésions sincères, elle groupera toutes les bonnes volontés et une ère de calme, d'ordre et de liberté rendra à la France la place qui lui revient dans le monde. » Après le Seize-Mai, Carnot, qui a signé le manifeste des 363, est réélu, le 14 octobre 1877, par 7 634 voix. La pression gou vernementale, qui s'est exercée violemment contre lui, n*a réussi qu'à augmenter sa majorité de 600 voix et, dix-huit mois plus tard, le 8 février 1879, dans le Cabinet Waddington,il est nommé sous-secrétaire d'État aux Travaux Publics, M. de Freycinet étant ministre et M. Grévy Président.

Arrivé au pouvoir, M. Sadi Carnot resta ce qu'il avait été dans les rangs de la majorité, un laborieux et un modeste ; un laborieux comme sous-secrétaire d'État d'abord, ensuite comme ministre ; un modeste et presque un timide comme orateur. 11 abordait rarement la tribune. Quand il y montait, il se gardait bien de s'abandonner à l'improvisation, non pas par défiance de ses forces, mais, si l'on peut dire, par probité oratoire. Voulant éclairer plutôt qu'entraîner ses auditeurs, il se refusait aux grands éclats de voix, à l'action animée, aux gestes vifs ; son attitude un peu froide était simple et correcte, sa démonstration claire et précise, sa méthode très sûre. C'était avant tout un orateur d'affaires et c'était en même temps un homme politique qui n'était inapte à aucune tâche. Quand M. de Freycinet quitta la présidence du Conseil, au mois de Septembre 1880, M. Sadi Carnot conserva le sous secrétariat des Travaux Publics avec M. Varroy, sous le premier Ministère de Jules Ferry. 11 ne fit partie ni du grand Ministère, ni du Cabinet DuclercFallières- Devès, ni du second Ministère Ferry. Après sa réélection à

CAILV'OT UIMSTne DE.t FINANCES

Beaune, le 20 Août 188! , avec 9038 voix, il fut Qommé mei el présideiiL de la Comoiiasion du budget eit 1883, puis président de la Chambre et enrin, le 6 Avril I88u, min des Travaux Publics dans le premier Cabinet Henri Dris Quelques jours après, le 16 Avril, il acceptait le portefe des Finances que H. Clamageran venait d'abandonner raison de santé. Il conserva l'administration de nos Fine dans le Cabinet de Freycinet, qui remplai^a le Cabinet son, jusqu'au 11 Décembre 1886. Nous avons dit ail quelle part il prit k la discussion et au vote du budg< 1886, un budget franc et sincère et quelle lumière iljeli notre situation financière : au mois de Mars, il déposa courageux projet d'emprunt, qui ne fut maUieureuseï pas accepté par la Chambre.

On ne sut que plus tard, le 5 Novembre 1887, par un vélation de M. Rouvier, alors président du Conseil, q scrupuleuse probilé M. Camot avait apportée à la geslioi Finances publiques et & la sauvegarde des intérêts du sor. Quand la Chambre apprit qu'un des prédéccsscui M. Bouvier avait opposé un refus invincible à une So privée que recommamlait M. VVilson, tous les yeux se nèrent vers M. Carnol et toutes les mains applaudircn héros de celle ovation inattendue ne se doutait guère q présidenldu Conseil l'avait, ce jour-là, désigné aux sutfi de ses collègues et & l'attention de la France pourlaprer magistrature de l'ÉLat.

Nous avons dit quelles candidatures fureutagilées da semaine qui pcécéda le 3 Décembre, quels noms furent nonces dans les milieux parlementaires el en dehor: Chambres. Au Sénat el à la Chambre tous les groupes n rés étaient d'accord sur le nom de Jules Ferry ; tou groupes radicaux élaienl incertains entre MM. Floqu de Freycinet ; toutes les Droites étaient décidées à

6 LE PREMIER MINISTERE TlRAttD

aussi bien contre le candidat unique des modérés que contre le candidat éventuel des radicaux.

En dehors des Chambres le parti révolutionnaire et le Conseil Municipal de Paris faisaient une opposition violente à Jules Ferry et menaçaient de déchaîner la guerre civile s*il était choisi par le Congrès. Cette opposition et ces menaces avaient fait impression sur un certain noipbre d'esprits timides à Paris, même en Province et Ton attendait, non sans anxiété, les résultats de la séance du Congrès.

La veille, dans les trois scrutins préparatoires de tous les groupes de Gauche, Sadi Carnot avait eu successivement 69, 61 et 169 voix, beaucoup plus que MM. Floquet et de Freycinet, dont les candidatures se trouvaient par le fait définitivement écartées, mais moins que Jules Ferry qui en avait réuni 216. Les partisans de MM. Floquet et de Freycinet, les radicaux et en particulier M. Clemenceau étaient donc les maîtres de Télection. Ils abandonnèrent M. de Freycinet, comme ils avaient la veille abandonné M. Floquet, ils portèrent leurs 180 ou 200 voix sur M. -Sadi Carnot qui en réunit 303 contre 212 seulement à M. Ferry et près de 150 au général Saussier, candidat malgré lui de toutes les Droites. A peine ce résultat est-il proclamé que M. Jules Ferry se lève de son banc et va serrer la main de son heureux compétiteur, «n faveur duquel il se désiste immédiatement; il invile tous ses amis à en faire autant et le second tour de scrutin donne 6IG voix à M. Sadi Carnot contre 188 au général Saussier. C'était une victoire des radicaux, mais en faveur d*un modéré.

Le Congrès, qui répugnera toujours à prendre un homme de premier plan et un militant très en vue, pour le porter à la plus haute magistrature de l'État, ne pouvait faire un choix plus heureux que celui de M. Sadi Carnot.

Il arrivait à cinquante ans à un poste, non pas de direction

L^INTBfUH MINISTÉRIEL

mais de conciliatioa et de représentalioa. Il y arrivait avec uu des plus grands noms de notre histoire et avec un passé sans tache ; il y arrivait sans avoir été trop mêlé aux luttes ardentes des partis, ayant rempli tout son devoir depuis trente ans, dans les situations les plus diverses et les plus critiques, sans un moment de défaillance, sans un retour en arrière, fidèle à lui-même, fidèle aux principes qu'il avait reçus de son grand-père, de son père, de son admirable famille. Avec sa figure un peu froide, dontTaustérité était tempérée par un regard plein de douceur, avec le calme dont il ne se départit jamais, il allait donner à la France le spectacle d'un homme juste et bon, arrivé sans brigue à la plus haute fonction, qui s'y maintient sans efforts, par la suprême dignité de son caractère et qui n y a pas d'autres ennemis que ceux de l'ordre public.

Le soir même du 3 Décembre M. Rouvier, pour se conformer à l'usage, avait remis sa démission et celle de ses collègues au nouveau Président de la République. Il conserva l'expédition des affaires, pendant les neuf jours que dura la crise ministérielle. Les événements qui s'accomplirent, pendant ces neuf jours, ne furent qu'un écho de ceux qui avaient passionné l'opinion pendant les semaines précédentes. A Paris V Intransigeant et la Lanterne prirent violemment à partie le général Saussier, d'abord parce qu'il avait été le candidat des Droites aux deux scrutins du 3 Décembre, ensuite et surtout parce que son loyalisme républicain avait été le principal obstacle au coup de force rêvé parles partisans du général Boulanger. Un de ces partisans et non des moindres, M. Déroulède, plus redoutable pour les libertés publiques et pour la tranquillité intérieure, parce qu'il était plus sincère, avait dû abandonner la présidence de la Ligue des patriotes, si gravement compromise dans les intrigues et les tentatives de désordre que nous avons racontées.

Le Conseil municipal, non moins compromis, avait failli se ressaisir, sur la demande de deux de ses membres socialistes MM. Joffrin et Chabert ; Tattitude de l'Assemblée communale dans la journée du 2 Décembre, blâmée par les socialistes, par la droite du Conseil et par les républicains modérés, n'avait été défendue, assez mal du reste, que par les révolutionnaires, par lesradicauxetTordredujourpuretsimple, proposé par eux comme conclusion de la discussion, n'avait réuni que 32 voix contre 28. Il est vrai que le débat, en dehors d'un blâme qui fût resté platonique, ne comportait guère d'autre conclusion.

Les polémiques injurieuses, les excitations de la presse boulangiste et de la presse révolutionnaire eurent une dernière et funeste conséquence : un malade, Aubertin, lira sur Jules Ferry, qui fut atteint en pleine poitrine. La blessure était insignifiante. Elle n'en eut pas moins sa répercussion sur un organisme fatigué ; elle aggrava une affection cardiaque qui devait avoir, à quelques années de là, une issue fatale.

Il n'y avait guère plus d'union dans les groupes parlementaires que dans la presse et dans l'opinion. Le 29 Novembre deux députés républicains MM. Siegfried et Delmas, qui se tenaient à égale distance des radicaux et des opportunistes, avaient pris l'initiative d'une fusion ou d'une concentration de tous les éléments non révolutionnaires de la Chambre. Voulant arriver sans encombre à l'expiration légale du mandat de la Législature, MM. Siegfried et Delmas avaient rédigé un programme minimum, comprenant l'établissement d'un équilibre réel du budget, la réforme de l'impôt des boissons, le service militaire de trois ans, le vole d'une loi sur la liberté d'association, quelques lois d'affaires et la législation sociale. Ce programme, d'où les questions de personnes étaient soigneusement écartées, pouvait et devait réunir 400 députés : 160 seulement y donnèrent leur adhésion. Et, en

Page 1