LES UNIVERSITÉS RÉGIONALES AU SÉNAT
une réunion à la salle Favié, où furent prononcés les discours les plus violents. Après le ballottage, les Conseils municipaux républicains furent au nombre de 23 524 au lieu de 20 642, et les Conseils réactionnaires de 12 409 au lieu de 15 402. On compta, dans les chefs-lieux de département et d'arrondissement, 336 municipalités républicaines contre 22 municipalités réactionnaires. Les socialistes avaient réussi à Roubaix, Montluçon et Narbonne, mais échoué à Fourmies, Roanne, Troyes et Sainl-Élienne.
Le Sénat, que nous avons laissé de côté pendant la fin de la session ordinaire, depuis l'avènement du Ministère Loubet, avait commencé, le 3 Mars, par faire un accueil assez chaleureux à la Déclaration du nouveau Cabinet, puis il s'était remis à la discussion des lois et quelques-unes de ses séances avaient fait déserter celles de la Chambre, par l'importance des questions traitées et par le talent des orateurs. Il n'y en eut peut-être pas de plus brillantes que celles qui furent consacrées, du 10 au 15 Mars, au projet sur les Universités régionales. Ce projet, fort bien conçu, n'accordait la personnalité civile et le titre d'Université qu'aux groupes constitués par les quatre Facultés de Droit, de Médecine, des Sciences et des Lettres coexistant dans une même ville, une Faculté de Médecine pouvant être remplacée par une École de plein exercice de Médecine et de Pharmacie. Dans l'espèce Paris, Lille, Nancy, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Toulouse, Rennes, auraient eu des Universités; Caen, Poitiers, Aix, Grenoble, Dijon, Besançon et Clermont-Ferrand n'en auraient pas eu. Le projet gouvernemental fut vigoureusement attaqué par M. Challemel-Lacour. Le 10 Mars le sénateur des Bouches-du-Rhône prononça un de ces discours impeccables de forme dont il avait le secret. Se plaçant au même point de vue que lorsqu'il combattait la liberté de l'Enseignement supérieur, à l'Assemblée nationale, M. Chai-
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lemel'Lacour eraigaail que la fondation des Universités régionales ne portât un coup funeste à TUniversité natlo* nale. 11 redoutait la disparition des petites Facultés, les ambitions démesurées des grandes et il s'élevait contre ce qu'il appelait Timitalion maladroite de rAllemagne. Dans sa réponse M. Bourgeois, ministre derinstruction Publique, soutint l'opinion au moins paradoxale que les petites Facultés ne seraient nullement diminuées par l'adoption du projet et il introduisit cette assertion inattendue que les Universités entretiendraient l'unité des idées libérales, garantie précieuse contre les projets d'un soldat d'aventure. Tels n'étaient pas les meilleurs arguments que Ton pût faire valoir en faveur d'Universités en nombre restreint, bien aménagées, bien installées, riches et comptant un nombreux effectif de professeurs et d'étudiants. Mais M. Bourgeois était embarrassé par la situation qu'avaient prise dès le début ses prédécesseurs au ministère. Eux et lui n*avaient cessé d'encourager les villes à s'imposer des sacrifices importants pour TEnseignement supérieur. Leur appel avait été entendu, des petites villes aussi bien que des grandes, et celles*ci n'étaient pas toujours celles qui avaient consenti les plus lourdes dépenses. On était mal venu, il le faut avouer, à venir dire à ces cités patriotiques et généreuses : « Vous avez prodigué votre argent en pure perte ; vainement vous avez agrandi vos laboratoires, vos bibliothèques, vos salles de cours ; le titre envié d'Université ne vous sera pas accordé, parce que l'Etat a un intérêt supérieur à ne pas disperser ses efforts et ses ressources. » L'esprit particulariste prolestait contre un pareil raisonnement et le renvoi à la Commission d'un contre-projet de M. Bernard du Doubs, qui accordait la personnalité civile au Corps constitué par les Facultés, quel que fût leur nombre, amena le retrait du projet Bourgeois. La Commission sénatoriale ayant adopté le contre-projet, le
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ivOUTemementannonçaledépôlprochaiad'un projet nouveau.
Le ^ Mars suivant, en réponse à une interpellation de M. Fresneau, sénateur légitimiste, à propos de la nomination de M. Pierre Lafûte comme titulaire de la chaire d'histoire générale des sciences, M. Bourgeois donna une heureuse définition de l'enseignement au Collège de France, déGnition qu'il emprunta à Téminent administrateur de cet établissement M. Renan. Le Collège de France, d'après Renan et d'après M. Bourgeois, ne créait pas la science, mais il exposait son état. Après que le ministre de l'Instruction Publique eut protesté contre l'assimilation établie par le sénateur de Droite entre l'athéisme et le positivisme, TAssemblée vota l'ordre du jour pur et simple, sans autre débat.
Il faut encore citer, dans Tordre de renseignement, l'approbation que donna M. Bourgeois aux conclusions d'un rapport de M. Combes sur l'organisation de Tinstruction des indigènes algériens : 12 000 Écoles étaient à créeren seize ans et 8 millions à dépenser en constructions, sans parler d'un million et demi pour le traitement des futurs instituteurs; la dépense devait être répartie entre l'État et les communes.
Nous signalerons encore, à cette place, parce qu'elle a été votée le 7 Avril par le Sénat, et bien qu'elle li'ait été ratifiée que le 13 Juillet suivant par la Chambre, la loi sur l'exercice de la médecine^ qui interdisait le cumul des fonctions de médecin et de pharmacien et autorisait la formation des Syndicats de médecins.
Une autre loi de cette époque, longtemps ballottée entre le Sénat et la Chambre, fut celle qui réglait les conditions du travail des femmes et des enfants dans les manufactures. L'article 3 assimilait les femmes aux filles majeures de dixhuit ans et leur permettait onze heures de travail par jour. Les jeunes ouvriers et les jeunes ouvrières, de seize à dixhuit ans, pouvaient également accomplir onze heures de tra-
vail journalier, sans que le total du travail hebdomadaire pût dépasser soixante heures. Au-dessous de seize ans, la durée du travail journalier était réduite à six heures. Cette loi, qui procédait d'un louable sentiment d'humanité et d'une appréciation exacte de l'étendue des forces physiques, ne fut adoptée dans son texte définitif que le 29 Mars aux Luxembourg : elle dut retourner devant la Chambre qui, la voyant revenir pour la douzième fois, l'accepta sans modification. Après celte longue genèse, elle n'est pas l'oeuvre spéciale du Cabinet du !27 Février : elle en est peut-être l'œuvre législative la plus importante.
Cette première période de l'histoire du nouveau Ministère s'était donc accomplie sans encombres, si l'on excepte les actes de propagande par le fait, et la session ordinaire allait reprendre le 17 Mai avec un Cabinet fortiûé et par le succès des élections municipales et par la netteté dont il avait fait preuve dans l'épineuse question des relations entre l'Église et l'État.
Du 17 Mai au 13 Juillet, date de la clôture de la session, la seconde période de l'histoire du Ministère Loubet dure deux mois à peine, mais deux mois fort remplis d'événements extérieurs et d'incidents parlementaires. L'un des moins remarqués, parmi les événements qui se produisirent en dehors des Chambres, fut, le 22 Mai, l'inauguralion de la nouvelle Bourse du travail. Le président du Conseil municipal de Paris, M. Sauton, fit un discours assez modéré, accueilli aux cris de « Vive la République ! » Les autres orateurs firent assaut de violence et leurs paroles furent saluées des cris de « Vive l'Internationale et vive la Commune ! » Cette cérémonie ne passionna que quelques groupes parisiens.
Le voyage de Nancy fît passer dans l'àme de la France un frisson patriotique. Le 5, le 6 et le 7 Juin, M. Carnot, accompagné de MM. Loubet et Bourgeois, visita Bar-le-Duc, Nancy,
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Lunéville et Toul. A Bôr-le-Doc Tévêque de Verdun prononça ces mots significatifs : « Nous acceptons franchement, loyalement, sans arrière-q^ensée la forme gouvernementale dont vous avez la garde, que notre pays s*est librement donnée. » A Nancy un prélat, très militant pourtant, M^»" Tariaaz, sans aller dans Tadhésion aussi loin que son collègue de Verdun sut trouver des termes corrects pour présenter son clergé.
C'est le 6 Juin qui marqua le point culminant de ce voyage triomphal . Le grand-duc Constantin, par Tordre du Tsar, quitta Gontrexéville, où il faisait une saison, pour venir préseater ses hommages au Président de la République. La grande dt patriotique cité lorraine réserva ses plus chaleureuses acclamations au représentant de notre allié et sa visite à Nancy, que soulignèrent les commentaires malveillants de la presse allemande, fut appelée, non sans raison, le « rajeunissement de Cronstadt. » L'effet n'en fut pas détruit par la visite toute de courtoisie que faisaient, le lendemain, à Guillaume II, Alexandre III et son fils. Partis de Copenhague, les souverains russes rencontrèrent Guillaume II à Kiel. La réunion de Nancy, l'avenir devait le prouver, eut une autre portée et d'autres conséquences que l'entrevue de Kiel.
Quelques jours après le voyage dans l'Est, qui avait doublé la popularité du Président de la République, le monde des affaires et des petits capitalistes lui donnait de sa confiance un témoignage irrécusable : le 14 Juin la rente 3 p. 100 atteignait 100 francs.
Le travail législatif, pendant ces deux mois, offrit à la fois des discussiimB utiles et des interpellations qui ne le furent pas toutes. Nous indiquerons les unes et les autres dans leur ordre chronologique. Le 19 Mai, à la Chambre, M. Baïhanl interpella le ministre des Affaires Étrangères sur l'état d -avanoement des chemins de fer tunisiens. M. Ribot reconnut que, malgré les énergiques incitations de la presse et en particu-
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lier de M. Leroy-Beaulieu, le célèbre économiste, le Gouvernement français n'avait augmenté que de 36 kilomètres les 200 kilomètres de chemins de fer qui existaient dans la Régence, avant notre Protectorat. L'ordre du jour pur et simple fut voté, après que M. Viette, ministre des Travaux Publics, eut sollicité un nouveau délai.
C'est au contraire un ordre du jour de confiance, rendu à l'écrasante majorité de 456 voix contre 27, qui clôtura l'interpellation d'un socialiste, M. Lavy. L'interpellateur se plaignait des arrestations d'anarchistes, opérées au hasard, disait-il. Il rappelait que le Gouvernement n'avait su, après l'explosion du restaurant Véry, qu'arrêter 181 personnes et en expulser 67. Le président du Conseil riposta que les arrestations avaient été faites légalement et dans le seul but de découvrir les explosifs ; quant à la distinction à faire entre la théorie et le fait, entre le philosophe et le dynamiteur, M. Loubet s'en déclarait incapable. Cette réponse n'était pas très péremploire. Quelques jours après, le 31 Mai, M. Després ayant questionné le Gouvernement sur les théories émises le 28 Mai dans une réunion d'anarchistes, le garde des sceaux, M. Ricard, dut reconnaître que les arrestations opérées n'avaient pu être maintenues, la loi de 1881 sur la presse n'autorisant pas les arrestations pour délits de parole.
Le 30 Mai le Sénat volait,^ après la Chambre, un projet de loi qui érigeait en fête nationale le 22 Septembre 1892, centenaire de la première République.
Le lendemain, à la Chambre, M. Rouvier, avec son habituel talent oratoire et sa remarquable compétence financière, répondait à la fois à deux interpellateurs : à M. de Soubeyran sur la présence des délégués français au Congrès monétaire et à M. Bourgeois (du Jura) sur l'Union Latine. Il révélait à la Chambre que la France possédait en argent un stock de plus de 3 milliards et il lui annonçait que nous n'acceptions