VOTE DES FONDS SECRETS
la corruption gouvernementale. M. Ribot repoussa Tamendement Ghîché. Les fonds secrets lui étaient nécessaires pour gouverner, pour préserver Tordre partout avec résolution et fermeté. Puis il dénonça la campagne d'agitation menée contre la République et qui n'avait pas même respecté son premier magistrat et il montra que la question des fonds secrets se résumait, qu'on le voulût ou non, dans une question de confiance. Après M. Le Provost de Launay, qui revint sur le cas de M. Baihaut, M. Deschanel somma M. Delahaye, député boulangiste d'Indre-et-Loire, de préciser ses accusations et de donner les noms des parlementaires qu'il prétendait connaître. M. Delahaye se déroba et M. Bourgeois constata qu'il ne produisait que des accusations vagues, contenues dans un document dont il n'indiquait pas la source et qu'il se refusait à présenter. M. Robert Mitchell demanda vainement pourquoi l'affaire de Panama se greffait sur celle des fonds secrets. M. Le Provost de Launay ayant accusé le Gouvernement de ne pas essayer d'arrêter Arton, M. Ribot reprit la parole ; il dit qu'il considérait comme une injure l'accusation de ne rien faire contre Arton ; il reprocha à M. Delahaye de faire peser des soupçons sur 114 parlementaires « de promener partout une liste sur laquelle un nom est effacé à dessin, où l'on fait ce que l'on appelle un « trou », afin de faire passer par là toutes les diffamations, toutes les calomnies, toutes les injures ». Les fonds secrets, à la suite du discours du président du Conseil, furent volés par 297 voix contre 178. Deux amendements furent repoussés à des majorités de plus de 100 voix et les 1 600000 francs furent maintenus au chapitre 56 du ministère de l'Intérieur. Cette victoire fut la plus disputée, mais aussi la plus importante que le Cabinet ait remportée : il la dutàl'abstentiond'un certain nombre de ralliés et aussi de quelques membres de rExtrème-Gauche qui, pour ne pas faire le jeu de la Droite, renoncèrent à leurs
protestations et àleurs votes habituels contre les fonds secrets.
Le 3 Février, la discussion de la loi sur les manœuvres contre le crédit public fut une nouvelle occasion de revenir sur Téternelle affaire. M. de Gassagnac, adversaire de la loi, prétendit que Ton avait entendu deux anciens présidents du Conseil déclarer qu'ils s'étaient servis des fonds du Panama : M. Floquet protesta le premier qu'il n'avait rien dit de semblable; sa protestation et une interruption de M. Mesureur amenèrent M. de Gassagnac à s'expliquer sur la part de frais de publicité qu'avait touchée son journal, VAuiorité, Il appela cette publicité une publicité « correcte, légitime et honnête » alléguant, au milieu des protestations réitérées de MM. Rouvier et Floquet, que ceux-ci avaient fait bénéficier les journaux amis « d'argent en plus ». La réponse du prési-dent du Gonseil à M. de Gassagnac portait sur un autre sujet : nous aurons l'occasion d'y revenir.
Le 7 Février, la Chambre des mises en accusation avait rendu son arrêt sur l'ordonnance du juge d'instruction et renvoyé devant la Cour d'assises un sénateur M. Béral, deux députés MM. Proust et Dugué de la Fauconnerie et un ancien député M. Gobron; tous les autres inculpés bénéficisdent d'un non-lieu. Le 8 Février M. Goussot interpellait le Gouvernement sur cet arrêt, relativement à M. Rouvier, responsable de ses actes devant le Parlement, d'après l'interpellateur, en vertu de l'article 6 de la loi constitutionnelle de Février 1875 . M. Bourgeois se retrancha, dans sa réponse, derrière l'autorité de la chose jugée. M. Cavaignac estimant, comme M. Goussot, que l'arrêt de la Chambre des mises en accusation comportait une sanction parlementaire, prononça un beau discours en l'honneur de la probité politique, que toute la Chambre applaudit et dont elle ordonna l'affichage*.
(I) Appendice XV. Discours de M. Cavaignac à la Chambre des députés,' le 8 Février 1893.
CONDAMNATION DES ADMlNlSTRATEUnS DU PANAMA 215
M. Ribot, un peu embarrassé de répondre à son honorable ami, dont les critiques avaient pourtant porté contre les pra* tiques gouvernementales de MM. Floquet et Rouvier et contre les trafiquants « de publicités illusoires », n'accepta pas le débat sur le terrain où s'était placé M. Gavaignac et l'ordre du jour du député de Saint-Calais fut adopté par l'unanimité des votants. Il était ainsi conçu : La Chambre, décidée à soutenir le Gouvernement dans la répression de tous les actes de corruption et résolue à empêcher le retour de pratiques gouvernemenlales qu'elle réprouve, passe à Tordre du jour.
Le lendemain de cette discussion, qui en appelait une autre plus claire, fut rendu Tarrèt de la première Chambre de la Cour d'appel de Paris, dans le procès intenté aux administra** teurs de Panama. Malgré le talent déployé par leurs admirables défenseurs, maîtres Barboux, du Buit, Martini et Waldeck-Rousseau^ qui étaient les premiers avocats du bar« reau de Paris, tous les inculpés, sur les énergiques réquisitions de M. Rau, avocat général, furent condamnés : MM. Ferdinand (celui-ci par défaut) et Charles de Lesseps à cinq an& de prison et 3000 francs d'amende, M. Eiffel à deux ans de prison et 20 000 francs d'amende, MM. Fontane et Cottu à deux ans de prison.
C'est le 16 Février, sur l'interpellation de M. Leydet, qu'eut lieu le débat destiné à dissiper l'équivoque qui pesait sur le monde parlementaire, depuis le 8 Février. M. Leydet exposa le programme des radicaux, M. Millerand celui des radicaux socialistes et M. Lafargue celui des socialistes révolutionnaires. M. Cavaignac répéta ses déclarations du 8 Février, en se défendant de toute entente avec la Droite. Après lui M. Ribot soutint la politique de concentration républicaine que tout le monde attaquait, dont le président du Conseil n'était peut-être pas un partisan très chaleureux, mais à
laquelle les circonstances Tobligeaienlde se rallier. M. Déroulède, dans un discours humoristique, qualifia M. Ribot <( de pianiste qui jouait la musique des autres ». M. Deschanel, après une intervention de M. Dumav, en fayeur du socialisme, fit, lui aussi, le procès de la concentration républicaine avec autant d'esprit que d'éloquence ; il dénonça les radicaux qui avaient renversé 15 Ministères en 16 ans, donné l'Egypte à l'Angleterre, failli donner la Tunisie à l'Italie, combattu Gambetta, inventé Boulanger et Cornélius Herz. Pas un radical n'essaya de réfuter le réquisitoire de M. Deschanel, mais tous se serrèrent, au moment du scrutin, autour de M. Ribot, qui vit adopter, à une grosse majorité, l'ordre du jour, auquel il s'était rallié. La Chambre exprimait sa confiance dans le Gouvernement, pour maintenir les lois démocratiques et affirmer une politique de réformes nettement républicaines.
L'afi^aire de Panama avait même son écho à l'étranger, où les caricaturistes de toutes nationalités l'exploitaient contre nous. Nos voisins immédiats, les Suisses, allèrent plus loin ; ils célébrèrent le carnaval, à Bâle, en faisant circuler dans les rues un groupe de Panamistes et ils nous obligèrent à exiger d'eux des excuses qui furent promptes et complètes.
La Chambre, au début du mois de Mars, eut encore à s'occuper du Panama. Le i Mars M. Bourgeois répondait à M. Letellier que le Figaro serait poursuivi pour avoir publié des extraits du dossier de l'instruction criminelle. Le 4, la Chambre accordait l'assistance judiciaire aux porteurs de titres de Panama.
Les discussions parlementaires ne redevinrent orageuses que lorsque le procès en corruption eut commencé devant la Cour d'assises, présidée par M. Pilet-Desjardins. Les inculpés étaient MM. Ch. de Lesseps et Marius Fontane poursuivis comme corrupteurs, Baïhaut, Sans-Leroy, Béral, Dugué de la