LE PROCÈS EN CORRUPTION
Fauconnerie, Gobron et Proust comme corrompus, Blondin comme complice de Baïhaut. Les débats, qui durèrent du 8 au 21 Mars, furent fertiles en révélations de toutes sortes. M. de Lesseps déclara qu*il avait dû subir le concours onéreux et les exigences sans fln de Cornélius llerz; M. Marins Fontane qu'il avait reçu de M. Blondin une demande de versement d'un million pour M. Baïhaut. Au mois de Juin 1888, le baron Jacques de Reinach demandait à la Compagnie de Panama 10 ou 12 millions, pour faire cesser le chantage de Cornélius Ilerz. Le 12 Juillet suivant M. de Freycinet engageait M. de Lesseps à faire pour le mieux et M. de Lesseps versait à M. de Reinach une somme de 5 millions. MM. Clemenceau et Floquet l'auraient engagé à faire davantage. De plus M. Floquet aurait demandé une somme de 300 000 francs pour des journaux désignés par lui. Arton aurait été l'intermédiaire habituel entre la Compagnie et le monde parlementaire. M. Floquet nia la demande de 300 000 francs, M. de Lesseps maintint son dire. M. Clemenceau, tout en faisant remarquer que depuis le 15 Avril 188S Cornélius Herz n'était plus actionnaire de la Justice, reconnut avoir fait visite à M. de Freycinet, en compagnie de M. Ranc, et M. de Freycinet avoua avoir reçu cette visite.
La déposition de M™* Gottu, femme de l'administrateur condamné, produisit une vive émotion : elle raconta les entrevues qu'elle avait eues, dès la fin de Décembre 1892, avec un certain Goliard, se disant agent du ministre de l'Intérieur et du ministre de la Justice; ultérieurement avec M. Nicolle, commissaire de police, et enfin, le 7 Janvier, avec M. Soinoury, directeur de la Sûreté. Dans ces différentes entrevues, on lui aurait fait espérer des adoucissements au sort de son mari et même une libération immédiate, si elle consentait à livrer le nom d'un ou de plusieurs membres de la Droite, compromis dans le Panama. MM. Soinoury et Nicolle, cités
comme témoins devant le Jury, firent des réponses embarrassées, contradictoires et le Jury vit à la barre, non sans quelque étonnement, un témoin de plus bante qualité, le garde des sceaux lui-même, qui avait donné sa démission pour la forme, afin de pouvoir fournir à la Cour d'assises des explications qui auraient été plus à leur place au Palais Bourbon. Il fut acquis, à la suite de ces explications, que M. Bourgeois n'avait rien promis ni à Goliard, ni à M. Nicolle, ^ ni à M. Soinoury. M. Loubet saisit Toccasion de s'expliquer au Sénat et, comme M. Bourgeois, protesta contre le rôle qui lui était attribué. Après ces longs débats et ces dépositions, instructives ou émouvantes, le Jury ne retint que le fait de corruption Baïhaut : l'ancien ministre des Travaux Publics fut condamné à cinq ans de prison, à la dégradation civique et à 750 000 francs d'amende, M. Blondin à deux ans et M. de Lesseps à un an. Tous les autres prévenus furent acquittés. Le Jury estima sans doute que les charges pesant sur eux étant exactement les mêmes que celles qui pesaient sur les bénéficiaires du non-lieu, il fallait les traiter de même. Cette décision fit honneur au bon sens, à la clairvoyance et au sang-froid des douze citoyens que le sort avait désignés;
Huit jours avant la fin du procès, le 13 Mars, M. Armand Després interpellait le Gouvernement sur l'incident Soinoury. ' M. Bourgeois intervint comme simple député et renouvela la justification qu'il avait présentée aux Assises. M. Ribot, après avoir dit que M. Loubet ne méritait pas plus de reproches que M. Bourgeois, posa la question de confiance. M. Cavaignac, au nom de ses amis, refusa de s'associer aux actes du Cabinet. M. Pourquery de Boisserin prétendit que l'incident Soinoury avait été arrangé d'avance entre Goliard, M'"* Cottu et M® Barboux, ce que celui-ci contesta dès le lendemain, dans une lettre adressée à M. Casimir-Périer. La Chambre, après avoir entendu M. Burdeau signaler les dan-