INTERPELLATION DE LA MARZELLE
plus, de très sages conseils, rappelant, avec son expérience de de vieux démbcrale et Taulorité de sa situation, que la République parlementaire restait le refuge des libertés publiques. Celte sagesse fut contagieuse et le président réélu de la Chambre, M. Floquet, sembla converti à la politique concrète, quand il déclara que « les problèmes touchant à la procédure politique intéressaient moins vivement la nation que les questions qui atteignent au fond même de ses grandes affaires ». II est regrettable que M. Floquet se soit déjugé, quelques semaines plus tard et ait contribué, au moins par ses désirs et son ambition impatiente, à la chute du Cabinet Tirard, renversé sur une question de procéduie.
C'est le 16 Janvier, lors de l'interpellation de M. de LaMarzelle, que le Ministère subit le premier assaut un peu sérieux. Le député de la Droite interrogeait le ministre de Tlntérieur sur Tattitude du Conseil municipal de Paris pendant la crise présidentielle. ï^a question était d'importance. M. Sarrien la réduisit à un démêlé entre propriétaire et locataire. Le Conseil, propriétaire de l'IIôtel de Ville, avait-il le droit de refuser un logement au préfet de la Seine? Pour le ministre, la négative ne faisait pas doute. Mais, par une étrange contradiction, M. Sarrien voulait que le préfet de la Seine s'abstint d*user du droit qu'il lui reconnaissait, jusqu'à ce que la Chambre se fut prononcée sur un projet complet d'organisation municipale, que le Gouvernement avait déposé. M. Tirard pensait comme M. Sarrien, « par respect pour la Chambre ». Celle-ci se prononça en faveur de l'ordre du jour de confiance ; la question resta sans solution et le Ministère sortit de la discussion victorieux mais un peu amoindri.
En dehors de la discussion du budget dans les Chambres et de l'agitation boulangiste au dehors, sur lesquelles nous reviendrons, il suffira d'énumérer dans leur ordre chronologique quelques incidents parlementaires sans grande impor-
*ti LF, l'IlRMIEII UIMSTÈRR TIRAno
ance et quelques dcUbéralians consacrées èi des questions l'une importance capitale mais qui ne furent pas déflniLivenent réglées.
Au mois de Janvier c'est l'adoption d'un projet de loi irès ppuyé par le ministre des Travaux Publics, U. Loubet, qui utorisait la Ville de Paris à ùpnndre ses eaux d'cgoul dans î déparlement de Seine-el-Oise, entre Conflans-Sainlclonorine et Sainl-Germain ; ce sont des interpellations sur i réorganisation de l'Ecole forestière de Nancy, sur l'adlission temporaire des fontes étrangères et sur l'application es lois pénitentiaires; c'est enfin la première délibcraliou u Sénat de la loi sur le crédit agricole mobilier.
A l'extérieur la mission commerciale de M. Teisserenc de lort & Rome fut marquée par un échec et la satisTaclion dériaire qui nous fut accordée par le Quirinal.pourl'afTaire de lorence, oii un juge de paix italien avait forcé l'entrée de olre Consulat, n'était pas de nature à détendre les rapports lire les deux nations. Le juge de paix coupable fut simplelent changé de quartier. Le 1" Février 1888, la rupture :onomique avec l'Italie était un fait accompli : elle devait urer onze ans et onze jours. Détail piquant : le négociateur alien du traité qui rétablira les relations commerciales, . Luzzati, sera justement le principal artisan de la rupture es relations en J888. Lorsque H. Teisserenc de Itort clail rrivé à Rome, M. Luzatti avait prétendu mettre la discussion ir les prix du tarif général, récemment adopté par leGouverement italien, qui majorait les droits sur les produits frantis de 90 p. 100. En accordant une remise de 50 p. 100 aux roduils français, il semblait nous (aire une grande conccson ; en réalité il mnjorait encore ses prix de 40 p. 100 par ipport aux anciens droits. M. Teisserenc de Bort déjoua ce ilcul, en refusant de traiter sur les bases du nouveau tarif. De nouvelles inlerpellatioQS, d'un médiocre intérêt, se pro-
duisenl au mois de Février sur M. Wilson, sur le prél Landes et aussi des discussions très sérieuses sur 1 thèque légale de la femme, sur les agents commissioau chemins de fer, sur les tarifs douaniers à appliquer h.\' seules CCS dernières aboulirenl h des voles définitifs. Au mois de Mars, pendant qu'en Allemagne un Em| moribond succédait (le 9) au fondateur de l'unité, le repoussait la loi tendant à séparer le Conseil général Si-inc du Conseil municipal de Paris, discutait en dev délibération le contrat de louage de services, en pn des modilications à la loi sur la presse et adoptait i accordant des pensions aux blessés de Février 1848. cfité la Chambre consacrait une première délibérati projet d'établissement d'une caisse de secours et de re pour les ouvriers mineurs.
Dans les coulisses parlementaires deux manifes intéressantes se produisaient. Le 14 Mars, en prenai session de la présidence de l'Union des Gauches, M. î démontrait éloquemment la nécessité de l'union d parti républicain : ses divisions lui avaient fait per grand nombre de sièges i elles avaient amené l'insl ministérielle, en rendant impossible la conslitution majorité stable. Nombreuses pourtant étaient les qui que l'on pouvait aborder et traiter, sans risquer de les républicains. M. Rouvier concluait en mettant la blique en garde contre les deux écueils que doiven toutes les démocraties : l'Anarchie et le Césarisme.
Quatre jours plus lard le groupe socialiste, gr( quatre membres, M.U. Daumas, Laur, Planteau et Ferréol, célébra l'anniversaire du 18 Mars, en repro( le Manifeste dont nous avons donné l'analyse. -
Signalons encore, parmi les manifestations extrapar
taires émanant de membres du Parlement, l'originale
Edc. Zevobt. — Troisi^mo Rûpublii|ua. iv.
silion de M. de la Berge, député de la Loire. D'accord avec le SaÎQt Siège, le Gouvernement français aurait fait Fessai du régime de la séparation de TEglise et de l'Etat, durant un certain nombre d'années, dans un département ayant nommé en 1885 des députés an ti concordataire s. Beaucoup de réformes attendent et attendront longtemps leur tour, parce que Ton ignore forcément à Tavance les conséquences possibles de leur application. Le système proposé par M. de la Berge avait le grand avantage de limiter étroitement le champ d'expérience. S'il avait été suivi, nous saurions peutêtre aujourd'hui ce que peut produire la dénonciation du Concordat, sur un point déterminé du territoire et, par induction, ce qu'elle donnerait dans toute la France. Il est très regrettable que la séparation, sur laquelle tout le monde est d'accord en théorie et qui rencontre tant de difficultés dans la pratique, n'ait pas bénéficié de cet essai loyal.
Commencée à la Chambre le 26 Janvier 1888 la discussion du budget devait se poursuivre sans interruption notable devant la Chambre, puis devant le Sénat et pour la seconde fois devant la Chambre, jusqu'à la un du mois de Mars. La Commission du budget avait pour président M. Peytral et pour rapporteur général M. Yves Guyot. Il était à peu près certain que la discussion du budget, abordée le 26 Janvier, serait à peine terminée à la fin du trimestre encours; il était plus certain encore qu'aucune réforme fondamentale ne pourrait être introduite dans nos Finances. Aussi, pour économiser le temps de la Chambre, un député dont l'autorité grandissait chaque jour, M. Jules Roche, demanda-t-il que Ton votât les recetles sur les mêmes bases que l'année précédente. Sa proposition ne fut re poussée qu'àlamajoritéde 10 voix,sur plus de 500 votants et, en fin de compte, le budget des recettes de 1888, après d'inlerminables discussions, fut à peu près identique à celui de 1887. Il atteignait presque 3 milliards.
LA PBOPOSITION PEYTRAL 19
Le président de la Commission du budget formulait une proposition plus séduisante et qu'il devait reprendre douze années plus tard, comme ministre des Finances. Si l'année financière, au lieu de commencer le 1*'' Janvier, commençait seulement le l**"" Juillet, on aurait cinq mois pleins, de Janvier à Juillet 18^8, pour préparer le budget de 1889. Il sufûsait donc de percevoir, du 1" Janvier au l*^' Juilkt 1888, les mêmes taxes que du l®*" Janvier au 1"" Juillet 1887 et d'effectuer les nièmes dépenses, M. Tirard fit valoir le trouble que ce changement apporterait aux habitudes administratives et cette objection, trop souvent faite à toute réforme, aux plus utiles comme aux plus contestables, fit repousser le système Peylral. L'adoption de ce système eût-elle d'ailleurs, avec nos mœurs parlementaires, beaucoup changé le fond des choses? De Février à Juillet 1888, en cinq mois, on eût certainement pu voter le budget de 1888-1889 et, à partir du 1" Juillet 1888, on eût eu une année pleine pour préparer, étudier et voter celui de 1889-1890. Mais, pour peu que le Gouvernement eût apporté quelque retard dans le dépôt de la loi de Finances et la Chambre quelque lenteur dans sou étude, le vole en eût été retardéjusqu'aux premiers jours de l'année civile suivante et, si l'ordre du jour de la session ordinaire eût été un peu chargé, la discussion du budget eût été reportée après les vacances de Pâques. On aurait eu alors des douzièmes provisoires portant sur Juillet, Août et Septembre, au lieu de porter sur Janvier, Février et Mars, tant il est vrai qu'il est plus facile de changer les dates que les mœurs.
La réforme proposée par M. Yves Guyot, au nom de la Commission du budget, était autrement importante. Il s'agissait en premier lieu de déduire le passif du total des successions, sur lequel pèsent les droits fiscaux et de compenser la perte qui en serait résultée pour le Trésor en élevant les droits
successoraux en ligne collatérale. En second lieu M. Yves Guyot et la majorité de la Commission voulaient dégrever les boissons hygiéniques : la perte en résultant eût été compensée par une surtaxe de Talcool.
Le ministre des Finances ayant fait rejeter les propositions de réformes, avec Taide de MM. Ribot, Jule Roche et Allain Targé, comme il avait fait rejeter le changement de date de Texercice ûnancier et par les mêmes raisons, la discussion du budget fut condamnée à se traîner dans les ornières habituelles. La prudence du président du Conseil n'évita pas tous les écueils, où deux fois la barque ministérielle faillit chavirer. Dans le vote sur le crédit de 20 millions demandé pour le Tonkin, il y eut partage des voix et, conformément à la procédure parlementaire, le crédit fut repoussé. Il ne fut adopté péniblement, par 264 voix contre 286, à une infime majorité de huit voix, qu'après avoir été réduit de 200 COO francs. C'est à la suite de ce vote que le sous-secrétaire d'État des Colonies, M. Félix Faure, crut devoir se retirer, bien que les opposants eussent visé le Cabinet modéré, beaucoup plus qu'une individualité. Demandés par une administration radicale, les 20 millions eussent été accordés par beaucoup de radicaux qui les refusèrent à M. Tirard. Ils lui refusèrent également les fonds secrets, qui ne furent votés qu'à 28 voix de majorité. Les opposants furent 220.
En dehors de ces minces incidents, nous n'avons plus à signaler, au budget des Affaires Etrangères, que la réapparition à la tribune de Jules Ferry. L'ancien président du Conseil, dans un discours très éloquent et très convaincant, qui ne fut interrompu que par la Droite bonapartiste ou légitimiste, signala les grands résultats obtenus au Tonkin par la politique du Protectorat. Enfin le 16 Mars, après une série de votes contradictoires, la discussion du budget des recettes, entreprise à la suite de celle du budget des dépenses,
LE BUDGET DE iS89 21
se terminait par un vole qui égalait ces receltes à celles du budget précédent et qui donnait raison à M. Jules Roche. Au Sénat on entendit deux bons discours, Tun du duc d*Audiffret-Pasquier sur la comptabilité des approvisionnements de Guerre, l'autre du ministre des Travaux Publics, M. Loubet, sur Tajournement de 5000 kilomètres de chemins de fer à construire ; on releva quelques crédits proposés primitivement par le Ministère et non admis par la Chambre. Cefle-ci, pour en finir, accepta quelques-uns des relèvements proposés et finalement boucla le budget à i 976 millions en recettes, à 2976 millions en dépenses. La promulgation eut lieu le 31 Mars.
Ce n'est pas seulement au cours de la discussion du budget que le Ministère avait obtenu de pénibles majorités. L'un de ses membres et non le moindre, M. Flourens, était candidat aux élections, qui devaient avoir lieu le 26 Février dans quelques départements, pour remplacer M. Carnot élu Président de la République, plusieurs députés élus sénateurs et deux députés décédés. L'Extrême Gauche accusa le ministre de pratiquer la candidature officielle et deux députés^ MM. Anatole de La Forge et Le Hérissé, ce dernier entièrement acquis au général Boulanger, déposèrent une proposition de loi tendant à interdire aux ministres la candidature dans les élections partielles. L'urgence, combattue par le Cabinet, ne fut repoussée qu'à la dérisoire majorité de 238 voix contre 221.
A ce moment même paraissait dans tous les départements où devaient avoir lieu des élections, répandu à de nombreux exemplaires, un Manifeste sans date, émanant d'un groupe d'électeurs et contresigné, au nom d'un prétendu Comité criniltalive, par M. Georges Thiébaud, ancien candidat bonapartiste dans le département des Ardennes. Le Manifeste conviait les électeurs à voter, sans distinction d'opinion, pour
5i LE PnEMIER MINISTÈRE TÏRARD
le général Boulanger, afin « d'improviser sur son nom, dont Topinion avait fait un drapeau, la démonstration de Tunion pour la défense commune ». M. Thiébaud poursuivait, en affirmant que M. de Bismarck s'était félicité d'avoir remporté une victoire parlementaire, le jour où des « intrigues désormais connues » avaient amené la retraite ministérielle du général. Il attribuait au commandant du XÏII« Corps le mérite d*avoir eu seul une «politique nationale», après Thiers et Gambetta, d'avoir rendu à l'armée la foi dans sa valeur, d'avoir donné au pays conscience de sa force et de son droit. Il concluait en disant que voter pour le général n'empêchait par le fait aucune autre candidature. Le général était, en effet, inéligible. Au lendemain de l'élection présidentielle, il avait écrit k M. Carnot, son ancien collègue du Ministère de Preycinet, pour le féliciter de son succès. Puis il s'était renfermé en apparence dans ses fonctions militaires. En réalité il avait cherché patiemment, sourdement la revanche de sa chute du mois de Mai 1887 ; il s'était trouvé dans un état d'esprit qui faisait de lui une proie facile pour un homme hardi comme était M. Georges Thiébaud, un instniment maniable pour des mains audacieuses en même temps qu'habiles.
Le commandant du XllI* Corps laissa tout faire, car le télégramme bénin, où il disait qu'il « demeurait étranger à tout ce qui se passait relativement aux élections législatives du 26 Février », ne ressemblait en rien à une protestation indignée et la manœuvre de M. Thiébaud eut tout le succès qu'en attendait son auteur. Le général inéligible ne fut pas élu, mais sur son nom se réunirent plus de 55 000 voix : il n'en eut que 123 dans les Hautes-Alpes, que 644 dans la Haute- Marne ; il en eut 12 53i dans la Loire, 16 007 dans la Marne, près de 10 000 dans la Côte-d'Or, 13000 dans le Loiret.
Le ministre de la Guerre fit demander au commandant du XÏÏP Corps de protester contre l'usage qui avait été fait de
LBTAT D*ESPRIT BOULANGISTE 23
son nom. Le général répondit le 3 Mars par une lettre embarrassée, où Ton ne sentait pas, comme récrivit M. Camille Pelletan, « Taccent de révolte indignée, naturel à rhorame auquel on prête un rôle indigne de lui ». Je prierai mes amis, disait le général, de ne point égarer sur moi des suffrages que je ne puis accepter. Ses amis c'étaient les rédaeteurs de V Intransigeant , de la Lanterne, de la France et de la Cocarde, c'était M. Thiébaud, à la recherche du robuste baliveau où Ton emmancherait de nouveau le balai dc185i.
Du 3 au 15 Mars tous les hommes éclairés, en constatant ce que l'on a appelé fort bien l'état d'esprit boulangiste, se demandèrent avec angoisse si nous n'étions pas menacés d'un retour offensif du Césarisme, si la foule inconsciente des mécontents, des ambitieux et des patriotes de parade n'allait pas, une fois de plus, livrer la patrie à un homme. On se demandait aussi si nous avions un Gouvernement qui voulût et qui sût gouverner. La réponse parut au Journal Officiel du 16 Mars. Dans un rapport adressé au Président de la République, le général Logerot, ministre de la Guerre, rappelait toutes les violations de la discipline militaire commises par le général Boulanger, ses trois voyages à Paris sans autorisation, les deux derniers accomplis sous un déguisement, et proposait de le placer dans la position de non-activité par retrait d'emploi. L'approbation présidentielle revêtait le rapport ministériel du grand nom de l'un des fondateurs de l'armée française.
Sans prendre le temps de remettre le commandement à son successeur, le général part pour Paris et s'abouche avec un Comité tout formé, où l'on rencontre M. Chevillon, M. Francis Laur, M. Maurice Vergoin, M. Laisant, M. Borie, M. Michelin, M. Déroulède, M. Laguerre, M. de Susini, M. Duguyot, M. Le Hérissé, M. Henri Rochefort, M. Mayer,
M. Lalou, etc. Ce comité patronnera dans les élections partielles la candidature de M. Boulanger « non pour le faire entrer à la Chambre (il était encore inéligible), mais à titre de protestation contre un Gouvernement qui n*est pas inspiré par le sentiment de la patrie ». Carnot, Logerol, Krantz, Tirard, rappelés au sentiment de la patrie par MM. Déroulède, Duguyot, Borie, Rochefort et Laisant ! En même temps MAf. Laguerre, Laisant, Laur, Le Hérissé et Rochefort invitaient les électeurs de Marseille, qui étaient appelés à nommer un député le 23 Mars, à voter pour le général Boulanger k titre de « protestation nationale ». La nation, la patrie, quel abus Ton faisait de ces mots sacrés et pour quelle cause!
Le Comilé primitif se transforme en Comité républicain de pi'olestatlon nationale et il engage, non seulement les électeurs des Bouches-du-Rhône mais ceux de TAisne, à voler pour M. Boulanger. Douze députés, trois journalistes et M. Déroulède déclarent à la France que le nom du général Boulanger signifie : « libertés publiques, réformes démocratiques à rintérieur, dignité à l'extérieur. » Ils traitent gravement le général, sur le nom duquel ils provoquent une manifestation plébiscitaire, de « soldat républicain et patriote».
En présence des défaillances de quelques-uns de ses membres, artisans conscients ou inconscients de la Dictature, TExtrème Gauche se ressaisit et déclara nettement qu'avec les républicains de tous les temps elle délestait le plébiscite, cette abdication d'un peuple libre. Elle rappela que la Révolution avait obligé les généraux les plus glorieux à se courber devant les lois et que l'intrusion des chefs militaires dans la politique n'est pas seulement une menace pour un pays libre : elle désarme, en les divisant, nos forces devant l'étranger. Le groupe socialiste fit des déclarations analogues à celles de l'Extrême Gauche. La Gauche radicale
l'interpellation de cassagxac 25
attendit pour se prononcer que M. de Cassagnac interpellât le Gouvernement sur le décret du 14 Mars. M. Tirard annonça que le Gouvernement avait résolu de citer M. Boulanger devant un Conseil d'Enquête, pour y répondre des nouvelles atteintes qu'il avait portées à la discipline, depuis sa mise en retrait d'emploi. Pour ne pas influencer le Conseil d'Ënquèle par un vote de blâme, le Gouvernement se contenterait de Tordre du jour pur et simple, comme conclusion de Tinterpellation. M. Clemenceau qui rendait la politique opportuniste, accusée par lui de stérilité, responsable de Tagitation plébiscitaire, engagea ses amis à repousser Tordre du jour pur et simple. Les éloquentes adjurations, de M. Ribol ne purent modifier son attitude et Tordre du jour pur et simple ne réunit que 339 voix contre 8i : 122 membres s'étaient abstenus. La grosse majorité des républicains (273 membres) restait Odèle au Gouvernement. M. Clemenceau ne réunit autour de lui, dans ce vote impolitique, que 30 radicaux : les 52 autres opposants appartenaient à la Droite ou au parti plébiscitaire.
L'annonce de la comparution du général Boulanger devant un Conseil d'Enquête effraya le Comité de protestation nationale qui, tout en couvrant d'injures M. Tirard et les ministres indignes «qui ont mérité les éloges de la Prusse », retira la candidature du général pour les deux élections partielles du 25 Marâ. A Marseille, où le parti ouvrier socialiste révolutionnaire s'était énergiquement prononcé contre Boulanger, il n'eut pas 1 000 voix sur 80000 suffrages exprimés ; à Mézières il arrivait en tête du ballottage, avec 45 000 voix contre 52 000 au républicain et au réactionnaire. On a pu dire légitimement que le 25 mars le Césarisme avait triomphe au Nord et l'Anarchie au Sud de la France, dans la personne de Félix Pyat. C'est le lendemain de celte triste journée que le Conseil d'Enquête, réuni sous la présidence du général
Février, décidait à ruQaiiimilé que le géaéral Boulanger élait dans le cas d'èlre mis en réforme, pour fautes graves contre la discipline. A la date du 27 Mars il fut rayé des cadres de l'armée et mis, non pas en réforme, parce qu'il comptait plus de trente ans de services, mais d'office à la retraite.
Dès le lendemain le général retirait sa candidature dans TÂisne, parce que, disait^l, il n'était pas éligible lorsqu'il avait obtenu 45 000 suffrages. Était-il donc devenu le scrupuleux observateur de la discipline, du moment qu'elle ne s'appliquait plus à lui ? Non certes, mais il se réservait pour une élection plus retentissante, celle du Nord, fixée au 16 avril. Dès le 30 Mars, tout le programme que lui avaient soufflé ceux qui le faisaient agir et qui devait lui servir pendant toute sa bruyante et éphémère carrière politique, se résumait en deux mois : dissolution et revision.
La seconde moitié de ce programme fut adoptée par la majorité de la Chambre dans la journée du 31 Mars et M. Floquet, dont M. Clemenceau avait fait le jeu, fut chargé de l'appliquer à la tête d'un nouveau Ministère. Nous avons dit qu'elle avait été l'attitude de M. Floquet, dès l'ouverture de la session ordinaire. Il avait sagement engagé ses collègues à ne pas chercher la solution des problèmes de procédure politique, mais il s'était bien gardé de suivre lui-même ce bon conseil. Pendant les douze ou treize semaines qu'avait duré la discussion du budget, il avait continué à présider la Chambre toujours avec bonne grâce, parfois avec esprit et semblé tout à fait étranger aux intrigues qui se nouaient autour des portefeuilles ministériels. Il agissait pourtant et faisait agir. C'est certainement avec son assentiment que M. Flourens avait pressenti M. de Mohrenheim, au sujet d'un rapprochement entre le président de la Chambre française et le fils du tsar aux oreilles duquel avait retentit le vivat en faveur de la Po-
LA FnoposrrtOK laocbube £7
logne. Ce rapproch émeut s'était fait et on en avait conclo, non ssQS raisMi, qu'Alexandre 111 verrait sans déplaisir élever à la présidence du Conseil l'avocat de i867.
Il fallait un prétexte pour renverser le Cabinet du ta cembre, au lenilemaia du jour oii il venait de rendre République et aux institutions libres un éclatant service il avait fait oublier ses timidiléa passées par la rudess* coup qu'il avait porté à l'aspirant dictateur. Ce prétexte fouroi par l'un de ceux qui avaient adhéré, avec le plus fougue juvénile et d'intransigeance froidement vinicnti l'agitation plébiscitaire, par M. Laguerre. A la surprise g' raie, il demande la discussion d'une proposition de rcvi< constitutionnelle, déposée par M. Michelin, son collègue 1 langiste, et inscrite à l'ordre du jour de la Chambre ave numéro 35. Cette proposition met en émoi la ruche ps mentaire alors oisive car on attendait le retour du présii du Conseil, qui devait rapporter du Luxembourg le bu( dèOnilivement adopté par la Haute Assemblée. La Drc qui a compris le parti que l'on peut tirer de cette quesi contre la République, soutient l'orateur. La Gauche r cale, par l'organe de M. Camille Pelletan, fait cause comm avec la Droite. Les chefs incontestés du parti républici ses plus grands orateurs M. Henri Brisson, M. Rouv M. Gûblet font de vains efforts pour ouvrir les yeux d majorité. Les prophétiques avertissements de M. Brisson, élans chaleureux de M. Ilouvier, les angoisses non feintci M. Gûblet la laissent insensible. M. Tirard, rappelé en l du Sénat, combat ii son tour l'urgence en quelques part très dignes; MH. Andrieux et Clemenceau, ce dernier a son redoutable talent de démolisseur, l'appuient au c traire et la Chambre, trois ans après son vote néfaste 30 Mars 1885, commet une faute presque aussi grave, renversant le Ministère Tirard, h 34 voix de majorité.
quittant la Chambre, le bon citoyen, le loyal républicain que Ton venait d'écarter du pouvoir, retournait une fois encore au Sénat et arrachait au patriotisme de la Haute Assemblée le vote du budget de 1888.
Très lourde est la responsabilité de M. Clemenceau dans la crise ouverte le 31 Mars. En contribuant à précipiter du pouvoir le ministre qui venait d'exclure de Tarmée un officier factieux, il donnait à tous les républicains le droit d'évoquer son passé et de rappeler, qu'avec son immense talent de parole et toutes les ressources de son esprit, il avait porté les plus rudes coups à la République, faisant la vie impossible à tous les Ministères, détruisant par les attaques les plus violentes la confiance de la démocratie en des hommes comme Gambetla et Jules Ferry. Et plus tard, n'avait-il pas imposé M. Boulanger comme minisire de la Guerre à M. de Freycinet, n'avait-il pas répondu de la pureté républicaine du politicien établi par lui rue Saint-Dominique, n'avait-il pas combattu tous ceux qui réclamaient son remplacement à la tête de l'armée? Certes il avait vu clair un des premiers dans le jeu du général qui lui devait tout, il avait percé à jour ses velléités dictatoriales et compris le danger que couraient les institutions libres. Il avait brûlé son idole : mais beaucoup d'autres continuaient à l'adorer et il doit être rendu personnellement responsable de la renaissance de cet esprit césarien, dénoncé par M. Rouvier, combattu par M. Tirard, par tous les modérés auxquels il n'a cessé de faire une guerre sans merci.