LES ÉLECTIONS MUNICIPALES DE PARIS
interpellé sur sa formation, parce que, d'un commun accord, on était décidé à lui laisser faire les élections générales et le 6 Avril le Parlement s'ajournait au 25 du même mois. Peadaut les vacances parlementaires eurent lieu, le 16 et le 23 Avril, les élections municipales de Paris. La majorité qui sortit de ces élections était, comme celle qui l'avait précédée, républicaine radicale, avec une forte minorité socialiste et une faible minorité conservatrice ; majorité et minorité étaient du reste divisées et subdivisées à l'infini. L'opposition taquine au Gouvernement n'allait pas jusqu'au refus absolu de concours et, dans les graves circonstances, nous verrons l'Assemblée communale s'associer à la France entière, dans un sentiment de sagesse patriotique. Pour les grands travaux publics, pour les œuvres d'instruction et de solidarité, elle se mqntrera aussi généreuse que l'Assemblée précédente.
Dès la rentrée, au Sénat, M. Magnier interpella sur la grâce que M. Garnot avait accordée, le 10 Avril, h l'inventeur Turpin. M. de Freycinet qui était visé, à cause de son rôle antérieur dans cette affaire, beaucoup plus que le général LoiziUon, ne manqua pas d'intervenir et, avec son optimisme habituel uni à un admirable talent, il présenta l'affaire sous les couleurs les plus roses. Tout se termina par l'ordre du jour pur et simple. A la Ghambre, en réponse à une question de M. Déroulède, le ministre de la Guerre dégagea la responsabilité du général Ladvocat et la clarté fut loin d'être faite dans tous les esprits. Le dernier mot, du reste, n'était pas dit, p^rce que, dès le premier jour, n'était pas intervenue une solution franche et nette.
Le budget de 1893 fut enfin voté le 28 Avril. L'accord s'était établi entre les deux Ghambres, grâce à de mutuelles concessions sur l'impôt des valeurs de bourse, sur la patente des grands magasins et sur la réforme des boissons, qui fut
disjointe. La taxe sur les vélocipèdes fut ùxée à 10 francs. La question de réorganisation du contrôle des chemins de fer faillit être une pierre d'achoppement. Le Sénat avait repoussé une première fois cette réorganisation, qui devait coûter 750 000 francs et qui paraissait surtout avoir pour but la création d*un grand nombre d'emplois rétribués. La Chambre ayant persisté dans son vote, le Sénat s'inclina, après que M. Boulanger, président de la Commission des Finances, lui eut demandé (le faire ce nouveau sacrifice à la concorde.
Dans les dispositions où étaitla Chambre en face au Cabinet, les interpellations ne mirent jamais en danger les ministres du 6 Avril. Citons seulement pour mémoire celle que M. Lasserre adressa le 29 Avril à M. Viette, à propos de la distribution d'une brochure anti-patriotique à la porte de la Bourse du travail, où s'était réuni le Congrès des ouvriers de chemins de fer. M. Viette flétrit l'auteur anonyme de la brochure, annonça que son œuvre « odieuse » avait été saisie et tout fut dit. L'interpellation du 2 Mai, venant après la manifestation ouvrière du !«'' Mai et la bagarre qui s'était produite devant la Bourse du travail, eut le même résultat. Après une réponse énergique du ministre de l'Intérieur à MM. Dumay et Baudin, l'ordre du jour pur et simple fut voté et la Chambre autorisa des poursuites contre M. Baudin, qui avait été arrêté dans la bagarre, puis relâché. M. Baudin fut condamné à 200 francs d'amende.
Malgré la fréquence des grèves qui éclatèrent sur divers points de la France, aux mois d'Avril, de Mai et de Juin, à Paris, à Amiens, à Arras, à Suresnes, à Bordeaux, où l'on remarqua l'intervention du cardinal Lécot en faveur des boulangers grévistes, la répercussion ne s'en fit pas sentir à la Chambre. Il n'en fut pas de même des « incidents douloureux » dont la Déclaration avait parlé : ils y eurent leur
l'affaire nortox-ducret 231
contre-coup. Un journal sans lecteur, épave du naufrage boulangîste, la Cocarde^ avait annoncé la publication de documents très compromettants pour divers parlementaires français, documents qui auraient été volés à Tambassade d'Angleterre à Paris. Le 22 Juin M. Millevoye posait une question au ministre des Affaires Étrangères, au sujet de Cornélius Herz. M. Dupuy répondit que deux illustres praticiens français avaient porté le même diagnostic que les médecins anglais sur Cornélius Herz. Celui-ci, qui avait été arrêlé à Bournemouth^ le 20 Janvier, serait extradé dès que Tétat de sa santé permettrait le transport. M. Pourquery de Boisserin demanda naturellement à transformer la question en interpellation ; la chose faite, il interrogea le Gouvernement sur Cornélius Herz, sur les vols de papiers, signalés par la Cocarde et sur Arton. M. Ch. Dupuy répondit très brièvement que le Gouvernement agissait en ce qui concernait Cornélius Herz et Arton. Quant aux documents dérobés, ils avaient été remis à la Justice. C'est alors qu'intervint M. Clemenceau, pour sommer M. Millevoye de produire ses preuves. Le député d'Amiens prétendait les tenir d*un « patriote de l'ile Maurice », c'est ainsi qu'il désignait le mulâtre Norton. Il en donna lecture à la Chambre qui Técouta avec une sorte de stupeur : jamais document ne porta plus manifestement le caractère d'un faux et jamais plus maladroit faussaire ne s'était rencontré. Norton ignorait évidemment les plus élémentaires formules de la langue diplomatique, aussi bien que les usages du protocole. Il n'ignorait pas moins le monde du journalisme et du Parlement et il citait à tort et à travers les Débats et le Temps, MM. Edwards, Laurent, Clemenceau, Rochefort, Burdeau, Maret comme ayant reçu de l'Angleterre des sommes variant entre 2 000 et 3 000 livres sterling. MM. Déroulède et Millevoye durent donner leur démission au milieu des huées de la Chambre. MM. Clé-
233 LE PREIUER MINISTÈRE DUPl'V
menceau et Burdeau flrent entendre une protestation indignée et la Chambre écœurée vota, par 382 voix contre 2, Tordre du jour suivant déposé par M. Maujan : La Chambre, flétrissant les calomnies odieuses et ridicules apportées à la tribune et regrettant qu'on ait perdu pendant toute une séance le temps du pays, passe à Tordre du jour. Le o Août suivant MM. Norton et Ducret, de la Cocarde, étaient condamnés le premier à trois ans de prison et iOO francs d'amende pour faux et usage de faux, le second à un an de prison et 100 francs d'amende pour complicité d'usage de faux. Telle fut la dernière tentative faite par les bonlangistes pour envelopper tous les républicains dans une solidarité compromettante. Cette tentative, ils ne devaient la renouveler que devant le corps électoral, qui en fera bonne justice. Mais des calomnies répandues, il resta quelque chose, et quelques-uns des bons serviteurs de la démocratie furent les victimes de ces méprisables moyens.
Quelques jours auparavant, le 1S Juin, avait eu lieu Tépilogue judiciaire de l'affaire de Panama : la Cour de Cassation avait cassé l'arrêt de la Cour de Paris jugeant au correctionnel, à cause du grade de M. de Lesseps dans la Légion d'honneur, parce que la prescription était acquise au moment où les poursuites furent entamées. Il eût mieux valu mille fois ne pas entamer des poursuites inutiles ; on eût évité cet avortement qui ne pouvait que déconsidérer nos plus hautes juridictions et troubler, dans l'esprit des masses, Tidée de justice et aussi l'idée d'égalité devant la loi. Malheureusement, de même que beaucoup d'hommes politiques obéissent à ce que M. Deschanel appellera plus tard « ce respect humain, ce faux point d'honneur... la peur de ne pas paraître assez avancés », beaucoup sont dirigés par la peur de ne pas paraître assez purs, assez incorruptibles et ils engagent le pouvoir exécutif dans une voie dangereuse.