DÉSORDRES AU QUARTIER LATIN
Une condamnation fort légitime, prononcée le 23 Juin pour outrage aux bonnes mœurs, eut pour conséquence inattendue de graves désordres au Quartier Latin. Le 8 Février précédent, dans un bal public des boulevards extérieurs, des étudiants et des artistes avaient profité de la liberté du mardi-gras, pour faire figurer dans un cortège, dit des Quatre- z-arls, des femmes insuffîsamment vêtues. Il eut peut-être mieux valu fermer les yeux sur ces juvenilia. L'information commencée, les poursuites étaient forcées et la condamnation certaine. Etudiants et artistes prirent parti pour les condamnés et allèrent manifester autour du Palais du Luxembourg, contre le Sénat collectivement et individuellement contre M. Bérenger. L'honorable sénateur inamovible, l'un des plus fermes républicains et l'un des premiers criminalistes de notre temps, faisait partie de la Ligtie contre la licence des 7*ue$ et il appelait volontiers les sévérités du parquet contre les outrages aux mœurs commis par la voie de la presse, des affiches, des prospectus, etc. Tant que la manifestation ne comprit que des étudiants et des artistes, elle ne dépassa pas les proportions d'une gaminerie d'écoliers. La blessure de Nuger, atteint par un porteallumettes à la nuque, devant le café d'Harcourt et transporté mourant à l'Hôpital de la Charité, ne fut peut-être qu'un déplorable accident. Mais, peu à peu, aux éléments primitifs de la manifestation se mêlèrent des éléments nouveaux et Tordre parut sérieusement compromis.
Le 3 Juillet, la Chambre avait, après une interpellation de M. Millerand sur les troubles, adopté un ordre du jour de M. Turrel absolument insignifiant. Le soir même, les bagarres recommençaient et l'intervention des brigades centrales, parcourant en rangs épais le boulevard Saint-Michel et le boulevard Saint-Germain, ne parvenait pas à les arrêter. Tout omnibus, tout tramway arrivant sur ces deux voies
était dételé ; la voiture, couchée sur le flanc, formait un commencement de barricade et les manifestants, se portant sur un autre point, dès qu'apparaissaient les agents de la force publique, y commettaient les mêmes méfaits. La nuit venue, les kiosques étaient renversés, les bancs arrachés, les vitres brisées et les deux boulevards, à peu près solitaires le lendemain matin de bonne heure, offraient le spectacle d'un quartier pillé par quelques centaines de sauvages. Nous n'oublierons jamais avec quelle tristesse chacun contemplait ces tableaux de désolation et de vandalisme qui rappelaient, avec la Terreur et les dénonciations en moins, ceux des derniers jours de Mai 1871. L'Association générale des Étudiants de Paris avait, dès le 3 Juillet, répudié toute complicité dans les troubles. Les étudiants d'ailleurs n'étaient plus qu'en petite minorité parmi les manifestants. Leur place avait été prise par des cochers en grève, par des ouvriers lancés en avant par leurs Syndicats et il avait fallu faire occuper militairement la Bourse du travail, autour de laquelle s'était transportée l'agitation.
Une nouvelle interpellation eut lieu à la Chambre, beaucoup plus sérieuse cette fois, le 8 Juillet. Flottant et maladroit au début, le Gouvernement, qui s'était montré énergique et décidé, dès que les troubles avaient pris le caractère que nous avons signalé, ne fut pas en peine de répondre et de justifier sa conduite, tout en reconnaissant que des fautes avaient été commises. Après une discussion à laquelle prirent part MM. Paulin Méry, Camille Dreyfus, Tony-Révillon, Millerand, Brisson, Lockroy et Ch. Dupuy, l'ordre du jour de confiance fut adopté par 343 voix contre 134. L'interpellation ayant porté sur la fermeture de la Bourse du travail, le résultat n'en était pas douteux. A la même séance, 439 députés contre 43 opposèrent la question préalable à une demande de mise en accusation du président du Conseil, déposée par M. E. Roche.