LE BUDGET DE
L'interpellation du 8 Juillet faillit amener un commencement de dislocation ministérielle. M. Peytral, comme beaucoup d'autres personnes, faisait remonter à M. Lozé la responsabilité des premiers troubles. Il donna sa démission le 8 Juillet et reprit son portefeuille le lendemain, quand le Conseil des ministres lui eut promis que M. Lozé ne resterait pas à la préfecture de police. Il y fut, en ,effet, remplacé par M. Lépine, qui va devenir le préfet de police idéal des grandes journées historiques et des époques de crise.
Maintenu en fonctions, M. Peytral put faire voter, au pas de course, par les deux Chambres le budget de 1894, qui mérite l'appellation de budget de fin de Législature. Toutes les questions délicates furent écartées, disjointes comme on dit en langage parlementaire, en particulier celle de la contribution personnelle et mobilière, celle des portes et fenêtres, celle des centimes départementaux et communaux, celle de la législation des boissons. Le temps pressait et, pour employer un mot cher aux ministres des Finances, le 12 Juillet le budget était bouclé. Il s'élevait à o 414 millions de dépenses, en augmentation de 57 millions sur le budget de 1893. Cette majoration portait pour 32 millions sur les garanties d'intérêt des chemins de fer, pour 12 millions sur la Marine, pour 5 millions sur l'Instruction Publique et pour 2 millions sur la Guerre.
Le travail parlementaire, si mal organisé, aboutit cependant sur deux points importants, pendant la session d'été de
Le 14 Juin, fut promulguée la loi sur l'hygiène et la sécurité dans les ateliers industriels et, un mois plus tard, le 15 Juillet, la loi sur l'assistance médicale gratuite dans les campagnes. Sur tous les autres points, dont quelques-uns fort intéressants, il n'y eut pas de solution acquise. C'est ainsi que la Chambre vota un projet de création d'une So-
ciélé de crédit agricole et populaire, un projet relatif à la suppressioa des octrois, un projet sur les bureaux de placement; que le Sénat discuta sur Torganisation de TAlgérie, sur l'organisation du Crédit Foncier, h propos d'une interpellation, et sur l'exagération des subventions accordées par <;et établissement à la presse et rejeta le projet sur les Syndicats professionnels. Après la clôture de la session furent promulguées, coup sur coup, le 25 Juillet la loi sur le traitement des instituteurs, le 27 la loi des cadres, en même temps que la loi de Finances, le 31 une loi sur l'armée coloniale qui ne reçut pas d'exécution, le 3 Août une loi sur les Sociétés et le 8 la loi sur le séjour des étmngers en France.
Le Sénat n'émit de vote strictement politique quele29 Juin, à propos d'un préfet, excellent administrateur et républicain éprouvé, que le ministre de l'Intérieur, après lui avoir donné des instructions contradictoires, avait obligé à se retirer. Après une question de M. Maret, sénateur de Seine-et-Oise, transformée en interpellation par M. Monis, sénateur de la Gironde et une réponse telle quelle de M. Ch. Dupuy, l'ordre du jour pur et simple, accepté par le Gouvernement faute de mieux, ne fut voté qu'à la majorité absolue et grâce au suffrage de M. Guérin, garde des sceaux, ministre de la Justice.
La politique extérieure sous le Ministère Dupuy, avant les élections, se réduit à la transformation d'une légation en ambassade, à des espérances formulées par M. Develle à la tribune sur la Un de l'occupation anglaise en Egypte, au contre-coup qu'eurent au Parlement les événements du Siam et à l'échange de vues que nécessitèrent, au mois d'Août, les événements d'Aigues-Morles.
C'est le 4 Mai que le premier ambassadeur des Étals-Unis en France avait présenté ses lettres de créance h M. Carnot.
l' ANGLETERRE EX léfiVPTE 237
L'initiative des États-Unis commandait la nôtre. Le 40 Mai M. Oevelle déposait un projet de loi tendant à transformer notre légation à Washington en ambassade. Le projet fut adopté sans difficultés et notre ministre devint ambassadeur. C'était M. Houstan, l'ancien résident à Tunis.
Le 16 Mai M. de Mahy, député delà Réunion, interpellait le ministre des Affaires Étrangères sur Madagascar. LMntérèt de la réponse de M. Develle réside dans ses déclarations relatives à l'Egypte. Le ministre rappela que la France avait donné son adhésion au Congrès de Berlin, à la condition que les affaires d'Egypte resteraient en dehors des délibérations du Congrès; que cette condition, acceptée par TAIlemagne et par les autres puissances, fut la base du condo^inium anglofran(;ais; que l'Angleterre s'adressa à la France, en 1882, pour une intervention commune et qu'elle négocia l'évacuation avec la France en 1884 et en 1885; et enfin qu'une convention, non suivie d'effet, fixait à Tannée 1888 la date de cette évacuation. M. Develle estimait qu'une attitude différente de l'Angleterre ou, pour mieux dire, une déclaration d'elle, contraire h l'évacuation, ne serait pas en rapport avec les relations amicales existant entre les deux peuples. L'Angleterre ne devait pas prendre, en effet, une allure différente. Elle resta officiellement en bonnes relations diplomatiques avec la France, mais elle demeura en Egypte, où M. de Freycinet n'avait pas voulu agir d'accord avec elle en
Une échauffourée à Mourgues, près d'Aigues-Mortes, entre ouvriers français et italiens, amena des représailles, ou plutôt des manifestations anti-françaises en Italie. Ces déplorables collisions entre indigènes et étrangers étaient fréquentes dans le midi de la France, où les têtes sont plus chaudes et aussi les étrangers plus nombreux ; elles n'avaient pas eu encore de contre-coup aussi inquiétant en Italie. Au mois
de Décembre 1893, 17 accusés, cités devant la Cour d*assises de la Charente pour les troubles d'Aiguës -Mortes, furent acquittés par le Jury.
La question du Siam vint le 18 Juillet devant la Chambre. C'est par un exposé très détaillé du ministre des Affaires Étrangères que la Chambre et le public furent mis au courant, car l'opinion, en France, ne s'occupe de la politique étrangère qu'après que le Parlement s'y est intéressé. Dans sa réponse à M. Camille Dreyfus, M. Develle fit savoir que le Gouvernement siamois se refusait depuis longtemps à réparer les préjudices causés à nos nationaux, comme à évacuer les territoires dépendant de l'Annamet du Cambodge sur lesquels il avait empiété. Des postes siamois s'étaient avancés jusqu'à 40 kilomètres de Hué; d'autres menaçaient de couper le Tonkin de l'Annam. Or la France réclamait, comme limite orientale de ses possessions en Indo-Chine, la rive gauche du Mékong. Pour faire valoir nos droits le Gouvernement avait deux voies à suivre : envoyer une flotte à Bangkok, remettre un ultimatum et attendre que satisfaction nous fût donnée; ou bien former des colonnes de tirailleurs annamites, à Hué et à Saigon, qui refouleraient les postes siamois. l\ choisit ce dernier moyen et les colonnes de tirailleurs rentrèrent en possession d'un territoire de SOO kilomètres.
Pendant ces opérations, les Siamois reprenaient l'île de Khône qu'ils avaient évacuée la veille et faisaient prisonniers le capitaine Thoreux et quelques tirailleurs annamites. Ailleurs un de nos inspecteurs, M. Grosgurin, était assassiné par les ordres du mandarin qu'il faisait reconduire au Mékong, pour le protéger contre les populations que ses vols et ses assassinats avaient exaspérées.
C'est alors que M. Le Myre de Villers reçut la mission de .faire valoir nos justes revendications. H était en route lors-
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que le Gouvernement français^ qui avait résolu d'augmenter sa force navale à Bangkok^ à I imitation du Gouvernement anglais, reçut le 12 Juillet de notre ministre à Bangkok, M. Pavie, la nouvelle que les Siamois s'opposeraient à rentrée de nos navires dans le Ménam.
M. Develle, tout en réservant les droits que la France tenait du traité de 1856, fît donner Tordre à l'amiral Humann de ne pas passer la barre du Ménam. Cet ordre n'arriva pas à destination. V Inconstant et la Comète franchirent le barrage sous le feu des forts et des navires siamois, évitèrent les torpilles et vinrent mouiller à Bangkok le 13 Juillet. Le lendemain la populace de Bangkok mettait à sac le J.-D, Say, navire des messageries fluviales cochinchinoises, échoué par accident et qui venait d'être renfloué. Cette nouvelle violation du droit des gens comblait la mesure. M. Pavie remit le 20 Juillet au ministre des Âfl^aires Etrangères de Siam un ultimatum qui énuméraitnos griefs et réclamait les satisfactions et réparations qui nous étaient dues.
Le Gouvernement siamois avait 48 heures pour répondre à l'ultimatum : sa réponse, au bout de 46 heures, fut telle que M. Pavie, amenant le pavillon de la légation, se retira sur le Forfait et nos forces navales bloquèrent l'embouchure du Ménam.
Cette attitude énergique eut raison de toutes les résistances : le blocus du Ménam avait été notifîé à toutes les puissances le 28 Juillet : le 29 le Siam se soumettait, acceptant même les garanties complémentaires que la France exigeait de lui. Le 3 Août le blocus du Ménam était levé; le 20 le roi de Siam recevait solennellement M. Le Myre de Villers et le 1" Octobre la convention franco-siamoise était signée. L'heureuse solution de cette afl'aire fît grand honneur au tact et à l'habileté de M. Develle.
Les élections générales de 1893 furent précédées par une
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tentative de modification & la loi électorale et par une cam- Daicne de discours et de banquets, qui commença presque à baement du Miaislëre Dupuy.
es le milieu du mois de Hsi, on s'était demandé s'il ne venait pas d» hâter par une dissolution la date des élec- LS générales. C'est une idée assez répandue, dans le ide parlementaire, que les élections sont toujours plus )rableE pour le Gouvernement au printemps qu'à l'auine, avant les récoltes qu'après les récoltes. S'élevantausus de ce préjugé, le président du Conseil combattit, dans banquet, l'idée d'élections prématurées; il la combattit s eriicacement encore en déposant le budget de 1894 et il fut plus question de dissolution.
le 25 Mai fut volé le projet de loi qui modifiait les circons- )tion3 électorales, conformément aux variations du nomdes babilanls dans chaque arrondissement. Une propoon qui n'accordait qu'un député à chaque fraction de ' 000 habitants fut déposée par H. Hovelacque, député de 'is. On la repoussa, parce que son adoption eût réduit d'un s le nombre des membres de la Chambre. En revanche, on ipta un peu au hasard trois amendements de HH. Baiille, rel et de Douville-Matllefeu, qui restreignaient singulièlent la liberté des électeurs, en excluant de l'éligibilité ministres du culte, les fonctionnaires rétribués et les pernea ayant un traité avec l'État, ou employées par des pcrnes ayant semblable traité. En seconde délibération on ;ta les trois amendements et la loi électorale se réduisit modificalions qui furent apportées aux circonscriptions Horales, suivant que la population avait augmenté ou linué.
,e 19 Juin fut déposée une proposition de renouvellement tiel : la discussion fut longue, HM. Millevoye et Dérou- E ayant saisi l'occasion pour diriger contre M. Clémeo-
REJET DU RENOUVELLEMENT PARTIEL 241 j^
ceau les attaques les plus vives, les imputations les plus >
injurieuses. Mais le ministre de l'Intérieur, qui est volontiers classique en matière gouvernementale, vint facilement à bout des partisans du renouvellement partiel, en leur objectant les inconvénients qu'il y aurait à rendre caduc, tous les deux ans, tout le travail accompli pendant la Législature. Le meilleur argument en faveur du renouvellement '>j partiel, c'est le danger qu'une Assemblée nouvelle, animée -'rt d'un nouvel esprit, ne veuille tout changer. Cet argument perd de sa valeur, avec un Sénat qui a le droit de dissolution et avec un pays qui avait montré, après la crise du 16 Mai et la crise du Boulangisme, sa force de résistance aux tentatives révolutionnaires, qu'elles viennent d'en haut ou d'en bas. L'élection de députés qui ne représentent pas l'opinion vraie de la majorité, outre qu'elle est fort rare, n'est à redouter qu'en présence d'une grande crise extérieure, comme en Février 1871.
Le 23 Juillet fut signé le décret fixant les élections législatives au 20 Août et les ballottages au 3 Septembre. Le même jour était promulguée une loi, votée sur la proposition de M. Alicot, et qui fixait au 31 Mai 1898 le terme extrême ^
des pouvoirs de la future Assemblée. La prochaine Législature aurait ainsi une durée de quatre ans et demi.
Par une singulière ironie des choses, cette prolongation de durée devait faire un tort irréparable au Ministère modéré de M. Méline. Faites six mois plus tôt, après le voyage du Président de République en Russie, les élections auraient certainement tourné en sa faveur; en 1898 elles le renversèrent du pouvoir et ces élections différées eurent, par contre-coup, un autre résultat inattendu : elles écartèrent M. Méline de la magistrature suprême.
La campagne des discours et des banquets, des professions de foi et des toasts, à laquelle tous les partis prirent part, à
Edg. Zbvort. — Troisième République. iv. — 16
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laquelle le président du Conseil fut activement mêlé, où Ton vit intervenir le Souverain Pontife, commença dès Je mois d'Avril par un discours-ministre, nous serions presque tenté de dire par un discours- président, que M. Gasimir-Périer prononça à Troyes, à Toccasion de la réunion du Conseil général. Le futur chef d'État est tout eatier dans ce discours, avec des aphorismes frappants de vérité comme ceux-ci : « Dans le bataille des idées, la neutralité est une défaillance. — Il ne reste guère aux partis monarchiques que des États-majors. — La République n'est pas un accidenL — La politique peut être le plus noble ou le plus vil des métiers. » Quel accent de vérité encore dans ces mots : « La nation ne paye pas d'ingratitude l'homme public qui a pris envers elle, et envers sa propre conscience, rengagement de ne jamais la tromper. »
Le président de la Chambre, entre autres trouvailles heureuses, déûnit admirablement l'attitude qu'il faut garder avec les ralliés. L'armée républicaine doit accueillir tous ceux qui s'enrôlent comme soldats, mais elle ne doit confier ni la garde de la citadelle, ni l'honneur du drapeau à ceux qui, hier encore, combattaient dans le camp ennemi. L'espérance même d'un retour au passé est interdite aux nouveaux convertis, car la Révolution a séparé le passé du présent par un abîme infranchissable. L'adhésion au nouveau régime implique la foi dans la démocratie et dans l'évolution sociale.
Commentant le mot célèbre de Leibnitz « Le présent est gros de l'avenir, -» M. Casimir-Périer constate lui aussi que nous traversons une époque de transition, où tout ce qui a été n'est plus, où tout ce qui sera n'apparaît pas encore et les hommes peu clairvoyants considèrent comme un désordre ce qui sera peut-être l'ordre nouveau des sociétés.
A ceux qui croient que le passé éclaire l'avenir et que l'histoire recommence, il dit que même les souvenirs peuvent être des illusions et que Ton peut périr pour avoir trop de mé-