LE GRAND MAITRE DE L*UNIVERSITÉ
était M. Spuller, qui s'était si modestement efTacé devant son jeune ami et avait été le véritable artisan de la nouvelle combinaison ministérielle. L'ancien compagnon de luttes de Gambetta était arrivé au sommet de sa carrière politique, comme aussi au sommet de son talent. Ceux qui Tontentendu à ce moment, au ministère de Tlnstruction Publique, dans des réunions semi-ofOcielles, ont été frappés de la gravité triste de sa parole, de la hauteur de ses vues, de sa noble conception du rôle d'un grand maître de l'Université. Il voulait être comme l'éducateur suprême de la démocratie et il traçait à cette démocratie un idéal chaque jour plus élevé. Il se faisait peut-être illusion, en croyant que les adversaires de la République et de l'État laïque avaient définitivement désarmé ; il ne se trompait pas, en afQrmant que ceux qui sont les guides naturels du peuple, élus par lui ou nommés par l'Etat, ont des devoirs plus étroits et une responsabilité plus lourde.
L'autorité morale de M. Spuller était à son apogée en 1893 ; l'autorité de son jeune collègue des Finances^ M. Burdeau, n'avait pas besoin d'être consacrée par la possession d'un nouveau portefeuille. M. Burdeau, ancien professeur de philosophie, avait, dès son entrée à la Chambre, fait sa spécialité des questions financières et la direction^ pendant quelques mois^ du ministère de la Marine, en prouvant la variété de ses aptitudes et la souplesse de son talent, Tavait comme désigné pour la direction du Trésor public, à un moment où se posait impérieusement la très importante question de la conversion du 41/2 p. 100. En ratifiant le choix qu'avait déjà fait M. Spuller de M. Burdeau, le président du Conseil acceptait une désignation déjà faite par l'opinion publique, par le Parlement et par le monde des affaires.
Du 2 Décembre 1893 au 29 mai 1894, durant six mois, l'histoire de la Troisième République se réduit presque à l'his-
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toire parlementaire, restreinte elle-même aux relations du pouvoir exécutif avec la seule Chambre des Députés. Presque seul^ M. Casimir-Périer eut à supporter le poids de la discussion, soit qu'il répondit aux interpellations adressées à ses collègues, soit qu'il intervînt après eux pour compléter ou pour rectiQer leurs déclarations. C*est dans sa Déclaration ministérielle, dans ses discours, dans ses réponses qu'il faut chercher tout l'intérêt de cette période. Les autres événements, que nous mentionnerons à leur date, bien qu'ils ne soient pas tous sans importance, ont été comme étouffés par le retentissement des paroles du président du Conseil.
La Déclaration du 4 Décembre le peint tout entier. Son premier mot est, après la condamnation des formules abstraites, des préventions injustifiées et des classifications arbitraires, la défense des deux grands principes de la Révolution française : la liberté et la propriété individuelles.
Il s'engage ensuite à donner aux affaires publiques l'unité et la Qxité de vues qui constituent seules un Gouvernement digne de ce nom et à opposer aux doctrines socialistes, non le dédain, mais l'action généreuse et féconde des pouvoirs publics. A cette afQrmation, le seul point un peu vague du document, succède la promesse de répartir plus équitable* ment le poids de l'impôt et de remanier les contributions directes, pour atteindre surtout la richesse acquise. Les autres réformes de même ordre, qui apparaissent comme légitimes et possibles, sont la revision du cadastre, pour donner un point d'appui plus solide au crédit agricole; le relèvement modéré, en ligne directe, des droits de succession, qui permettra de défalquer le passif, dans le calcul des taxes à acquitter, et de dégrever les ventes d'immeubles; l'élude des conditions de création d'une caisse des retraites pour les travailleurs, des modiGcations à introduire dans la législa-
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lion des boissons et enCn le règlement des relations de l'État avec la Banque de France.
Dans Tordre économique le Cabinet continuera Tœuvre de la précédente Législature et il la complétera par un projet sur les assurances agricoles; il assure de toutes ses sympathies la démocratie rurale, source de richesse pour le pays, de force pour la République.
Comme ses prédécesseurs, comme ses successeurs aussi, H. Casimir-Périer comptait déposer un projet de loi sur les Associations : les événements ne lui en laissèrent pas le temps. S'il écarte les projets de séparation des Églises et de rÉtat et les propositions de révision constitutionnelle, ce n'est pas par timidité, c'est par respect du suffrage universel, c'est pour ne pas devancer les manifestations de Topinion.
M. Casimir-Périer n'oubliait pas la formule, devenue presque protocolaire dans les Déclarations, des réformes, à introduire dans le Code de procédure, ni le couplet sur la justice, qu'il convient de rendre plus rapide et moins coûteuse.
Où son accent devient tout à fait personnel, c'est quand il s'engage sur le terrain des affaires extérieures et quand il déclare à quelles conditions il pourra conserver le pouvoir. Il s'inspirera toujours de ce que commande la dignité d'une nation, assez puissante pour proclamer qu'elle veut sincèrement la paix et pour défendre, sur tous les points du globe, avec ses droits, les intérêts de son commerce et de son industrie. Il affirme la loyauté de son langage, la fermeté de ses résolutions et il réclame, en retour, le concours, non pas transitoire mais permanent, d'une majorité décidée à servir la même cause que le Cabinet.
Au Sénat, comme à la Chambre, la Déclaration reçut le meilleur accueil : dans les deux Assemblées on eut l'impres- 3ioa qu'il y avait quelque chose de changé en France. Et, en
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effet, c'était quelque chose de nouveau qu*uû Ministère sachant où il allait, le disant, montrant le but à atteindre et marquant la limite qu'il ne voulait pas dépasser.
Conformément à Tusage, la Chambre eut à se prononcer sur la constitution du nouveau Cabinet, après lecture de la Déclaration. L'Extrême -Gauche lui en fournit Toccasion, en déposant une proposition d'amnistie pour les grévistes et pour les deux condamnés de la Haute-Cour dans l'affaire boulangiste. La réponse de M. Raynal à M. Paschal Grousset fut marquée par un incident violent. M. Paulin Méry traita le ministre de l'Intérieur de « misérable », parce qu'il avait déclaré que le boulangisme était un crime de lèse-patrie. M. Paulin Méry dut retirer son expression et le passage à la discussion des articles de la proposition Paschal Groussetfut repoussé à 31 voix de majorité. Peut-être la faiblesse de cette majorité et la violence de la discussion devaient-elles être attribuées à l'absence de président. Cette lacune fut comblée le 5 Décembre. M. Charles Dupuy, élu par 251 voix contre 213 à M. Brisson, monta au fauteuil le 7 et prononQa un discours dont il faut retenir cette phrase : « La liberté de la tribune est la garantie commune des partis, la raison d'être et l'honneur du régime parlementaire. »
L'élection de M. Charles Dupuy à la présidence fut une victoire pour le Cabinet. Bien que les ministres s'abstiennent généralement d'intervenir dans ce qu'ils appellent des questions d'ordre intérieur, l'élection présidentielle a une telle importance qu'un Cabinet prudent et prévoyant ne saurait s'en désintéresser. Il est du reste conforme aux règles du régime parlementaire que le président de la Chambre appartienne à la majorité de la Chambre.
Le surlendemain le nouveau président eut à justifier, dans une circonstance grave, des qualités de sang-froid et d'àpropos qui l'avaient fait élire. La Chambre discutait l'élection