LA COLONNE BONNIER A TOMBOUCTOU
nécessité de repousser une agression. Quelques jours après, apprenant que le colonel Bonnier était peut-être à Tombouctou, le Gouvernement avait télégraphié au gouverneur du Soudan de ne pas entraver le colonel en cours d'opérations militaires, mais de le renvoyer en France immédiatement après ces opérations. Le dernier télégramme relatif à cette affaire était expédié de Paris le 24 Janvier. Le 7 Février une dépèche de Saint-Louis apportait la nouvelle du désastre de la colonne Bonnier. Le 8 Février le Ministère câblait au Soudan et au Sénégal les ordres nécessaires pour Tenvoi d'un bataillon de tirailleurs soudanais à Tombouctou, où le capitaine Nigotte, blessé à Goundam aux côtés de Bonnier, avait pu se réfugier avec un détachement. M. Casimir-Périer terminait ses explications, en affirmant qu'il était impossible d'évacuer Tombouctou, que ce serait la plus imprudente des mesures, au point de vue même de notre sécurité.
On put surprendre sur le fait, dans l'exposé de M, Casimir- Périer, ce qu'il appelait si bien des ardeurs excessives et des courages irréguliers. L'histoire de notre établissement au Soudan et de nos tentatives de pénétration dans l'Afrique Centrale abonde en faits de ce genre. Ils se produisent surtout sous les administrations les moins fermes. Nos officiers, comme nos explorateurs, convaincus que le succès les absoudra, n'écoutent que leur bravoure et partent à l'aventure, comptant sur leur étoile, beaucoup plus que sur les moyens infaillibles et classiques de rendre une expédition facile et un voyage sans danger.
Le 12 Février commençait une importante discussion sur l'augmentation des droits d'importation du blé étranger en France. M. Méline voulait que le droit fût équivalent à l'écart entre le prix de revient du blé en France et à l'étranger, ce qui eût amené l'établissement d'un droit de 10 francs par quintal ; la Commission des douanes de la Chambre proposait
i LE HINISTEriB CASIUlR-PEniEIl
iDcs ; H. Viger, ministre de l'Agriculture, se contentait francs. La Chambre donna raison au ministre. L'intérêt a discussion, qui s'éleva très haut grâce à MM, Jules le, Jaurès et Léon Say, résida surtout dans la défaite gée au protectionnisme ultra de M. Héline, qui favorisingulièremenl les progrès du socialisme, ma le courant du mois de Février, le Sénat avait adopté e forte majorité la proposition de loi qui donnait aux nés le droit de vote dans les élections consulaires, mais les rendre éligibles. Le â Mars, sur le rapport de M. Bé- ;er, il adoptait un projet de loi sur tes erreurs judiciaires devait, à quelques années de là, recevoir une application ntissanle. La revision, en vertu de l'article 443 du Code jtruction criminelle, n'est possible que lorsque après une lamnation pour homicide la prétendue victime est reconvivante, lorsque après la condamnation un nouveau juget a frappé te vrai coupable et enfin lorsque l'un des ains entendus a été ultérieurement condamné pour faus Dignage. A ces dispositions le Sénat en ajouta une ainsi ;ue : la revision sera admise, lorsque après une condamon, un fait viendra à se produire ou à se révéler, ou lorsdes pièces, inconnues lors des débats, seront de natureà lir l'innocence du condamné. C'est là le fait nouveau t il sera tant question en 189ti. La Chambre avait été jcoup plus loinque le Sénat : le texte qu'elle avait adopté nait droit à réparation pécuniaire pour toute incarcéra- , pour tout procès, non suivi de condamnation : le Sénat aa sagement de la suivre jusque-là, dans la crainte légiî d'énerver entièrement !a répression, e 3 Mars, après une tentative inutile faite par l'Exlrcme che pour mettre en cause M. Ch. Uupuy, auquel on "ochait d'avoir, étant ministre de l'Intérieur, subvenmé M. Ducret, directeur de la Cocarde, le Gouverne-
<c l'bsprit nouveau » 273
ment eut une occasion toute fortuite d^exposer sa politique religieuse. M. Denys Cochin interrogeait le ministre des Cultes sur un arrêté du maire de Saint-Denis, qui avait interdit les processions sur la voie publique et l'exhibition des emblèmes religieux aux enterrements. M. Spuller répondit, comme ministre des Cultes, que la première partie de Tarrêté du maire était légale, que la seconde était illégale et, à ce titre, avait été annulée par le Conseil d'État. Dans la suite de ses observations, M. Spuller Gt des déclarations qui dépassaient de beaucoup la portée de la question de M. Cochin.
(( Il est temps, dit textuellement le ministre, de^'inspirer, dans les questions religieuses, du principe supérieur de la tolérance... de la tolérance qui a son principe non seulement dans la liberté de Tesprit mais aussi dans la charité du cœur... Il est temps de lutter contre tous les fanatismes... contre tous les sectaires... Sur ce point, vous pouvez compter à la fois sur la vigilance du Gouvernement pour maintenir les droits de l'État et sur Y esprit nouveau qui l'anime. » Telle fut la circonstance où furent prononcés, pour la première fois, ces deux mots, appelés à la même fortune, au même retentissement, aux mêmes discussions que le fait nouveau de la loi de réparation des erreurs judiciaires. M. Spuller qui ne s'attendait certainement pas à ce que sa déclaration, fort simple en vérité, soulevât une telle approbation à Droite et au Centre, de telles réclamations à Gauche et sur les bancs des socialistes, termina ses explications en définissant l'esprit nouveau celui qui tend « à ramener tous les Français autour des idées de bons sens, de justice et de charité qui sont nécessaires à toute Société qui veut vivre ».
L'orage était déchaîné et bien que M. Spuller, collaborateur
des principales lois scolaires et approbateur convaincu de
toutes celles qu'il n'avait pas rapportées, ne fût pas suspect,
M. Henri Brisson demanda que la question fut transformée
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en iaterpellatioa : elle le fut, avec rasseniimeai de M'. Casi^ mir-Périer, et M. Spuller dut remonter à la tribune. U improvisa, toute réserve faite sur le fond, le plu9 beau discours qu'il ait prononcé dans sa carrière politique. 11 rappela que la philosophie , la libre-pensée n'avaient jamais eu un défenseur plus loyal et plus convaincu que lui, que sea con* viciions philosophiques^ bien loin de s'affaiblir^ s'élaient affermies, que la liberté de son esprit était telle qu'il n'était affilié à aucune secte, pas même à la franc-maçonnerie. Il se fit gloire de Tépithète d'opportuniste et déclara, qu'à son sens, la politique nécessaire en 1877 ne l'était plus en 1894, que le pays avait changé, la Chambre également, que le temps de la lutte contre le cléricalisme était passé et que cette lutte, de l'aveu de M. Henri Brisson, rendue nécessaire par l'action politique de TÉglise, avait peut-être retardé de quinze ans le triomphe de la République. Désormais la lutte devait avoir un autre caractère : il faut prendre garde que l'Église, qui se jette à la tête de la démocratie, ne prenne sur les foules l'influence que les républicains ont perdue et il faut éviter toute mesure d'apparence tracassière, vexatoire, oppressive de la liberté de conscience de tel ou tel citoyen. M. Brisson monte à la tribune après M. Spuller, pour prendre acte du (c repentir i>, de la « contrition » de son honorable ami et propose un ordre du jour par lequel la Chambre déclare persister dans les principes anticléricaux dont s'était toujours inspirée la politique républicaine. M. Casimir-Périer dut prendre la parole pour préciser, et aussi pour atténuer tant soit peu les déclarations de M. Spuller. Le Gouvernement n'avait rien à renier de l'œuvre enfin achevée, mais le moment lui semblait venu de constater que, dans le combat engagé entre Tautorité religieuse et le pouvoir laïque, celui-ci avait remporté la victoire. M. Casimir-Périer constata qu'aucune vexation n'était dirigée contre