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LA LETTRE DU NONCE AUX ÉVÉQUES

Ministères dits modérés, ou prétendus cléricaux, comme pour se justifier des soupçons ou des attaques dont ils sont l'objet, nous apparaissent parfois, dans cet ordre d'idées, plus nets et plus résolus que les Cabinets radicaux.

Dans son discours du 17 Mai, M. Casimir-Périer s'éleva contre les coteries politiques qui ne négligeaient aucune occasion de troubler les relations normales du Gouvernement français avec la Papauté ; cela dit, il blâma, tout en reconnaissant l'intention bienveillante qui l'avait dictée, la lettre de M^ Ferrata aux évèques; il déclara que la forme et le caractère de ce document étaient inacceptables et il soumit à la Chambre une sorte de rétractation du nonce, exprimant ses regrets et promettant qu'un pareil incident ne se reproduirait pas. Passant à la question en litige, celle des fabriques, le président du Conseil affirma avec plus d'énergie que jamais, qu'elles étaient des corps laïques et que le temporel du culte, en France comme en tout pays, relevait exclusivement du pouvoir laïque. Après avoir protesté contre l'accusation de TExtrême-Gauche, qui lui reprochait de s'inspirer des principes du Syllabus plutôt que de ceux de la Révolution, M. Casimir-Périer donna connaissance de la lettre qu'il avait adressée, le 7 Mars, à l'ambassadeur de France auprès du Saint-Siège * et M. Georges Leygues put s'écrier, sans être contredit par personne : « Nous n'avons jamais entendu un langage plus honnête et plus fier. » La Chambre pensa de même : par 292 voix contre 193 elle repoussa le renvoi de la discussion demandé par MM. Pelletan et d'Hulst et, par 304 voix contre 122, elle approuva Tordre du jour de confiance de MM. Georges Leygues et Descubes. Cette séance du 17 Mai avait valu un succès personnel considérable à M. Casimir-Périer : la franchise de son atli-

* Voir à TAppendice XVIII. Lettre du ministre des Affaires Etrangères à l'ambassadeur de France au Vatican.

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iude, la netteté de ses déclarations avaient réuni autour de lui une majorilé compacte et qui semblait devoir lui assurer une longue existence ministérielle. 11 en eût été ainsi, avec une Chambre où l'esprit politique aurait été plus formé, où Ton aurait mieux compris et pratiqué les règles essentielles du régime parlementaire.

Une question adressée le âl Avril par le général Riu^ député de Loir-et-Cber, au ministre de la Guerre doittretenir un instant notre attention, moins à cause de son importance qu'à cause de ses conséquences ultérieures. Un journal avait publié des vues paradoxales sur le désarmement et des considérations peu flatteuses pour quelques-uns de nos grands chefs militaires ; il avait attribué ces considérations et ces vues à un commandant de corps d'armée. Une Noie officieuse derAgejice Havas avait bien opposé un démenti officieux au journal en question; le général Eiu sollicitait un démenti officiel que le général Mercier donna, aux applaudissements de la Chambre. Mais la conviction n'entra pas dans tous les esprits et les affirmations du Figaro rencontrèrent beaucoup de créance.

Le 2â Mai, pendant qu'au Sénat M. Combes interpellait M. Spûller, sur l'interdiclion de la Médecine et du Droit aux élèves de renseignement moderne, la Chambre, presque sans s'en douter, renversait le Cabinet Casimir-Périer. Un député radical de riiérault, M. Salis, questionnait M. Jonnart sur le refus opposé par certaines Compagnies à leurs ouvriers de se rendre au Congrès national de la fédéraiion des Syndicats de chemins de fer. M. Jonnart répondit que les Compagnies accorderaient des autorisations individuelles, en ne consultant que les besoins du service. Et que ferez-vous pour les ouvriers des chemins de fer de l'État? demanda M. Jourde. La loi d» 1884 ne s'applique pas à eux, répondit M. Jonnarl, parce que leur salaire est fixé par le budget. La question ayant été

transformée en interpellation, M. Millerand dépose un ordre do jour, autrefois adopté par la Chambre, M. Viette étant minisire, et qui invitait le Gouvernement à faire respecter la loi de 1884 par l'administration des chemins de fer de rÉtot*

M. de Ramel s'unit à M. Millerand et à M. Jourde et, malgré rintervention du président du Conseil, qui repousse tout ordre du jour motivé, se ralliant à Tordre du jour pur et •impie, la priorité est refusée k cet ordre du jour pur et ftimple par Sol voix contre 217. Le président du Conseil et ses collègues n'attendent pas la suite du débat : ils quittent le Palais Bourbon et vont remettre leur démission au Président de la République.

Trois semaines avant cette regrettable séance, le 29 Âvrit, à l'inauguration de TExposition de Lyon, le président du Conseil, fort de rhomogénéité de son Cabinet et de la confiance croissante de la Chambre, avait prononcé un remarquable discours, où il disait avec une netteté souveraine, avec Ui maîtrise d'un véritable homme de gouvernement, en formules d'une heureuse concision et en un style presque lapidaire, les conditions auxquelles il comprenait Texercice da tpouvoir. Nous ne retiendrons de ce discours, cité en entier *, que rénumération des réformes accomplies ou projetées par :un Ministère qui n'avait pas duré six mois. Le programmé avait été exposé dans la Déclaration inaugurale du 4 Décemt»re1893; le discours du 29 Avril 1894 montra commentai •avait été rempli.

Les projets militaires, déposés parle général Mercier, aug- ■menteni sans dépenses considérables la force défensive du 'pays. L'un de ces projets, qui rai tachait les pontonniers au igénie, avait été voté parla Chambre quelques jours aupara- ^vant.

(1) Voir à TAppendice XIX. Discours de M. Casimir-Périer à l'Exposilition de Lyon.

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Les taxes successorales ne devaient plus être perçues que sur l'aclif net des successions et le Parlement, dans le même ordre d'idées, était saisi d'un projet de dégrèvement des ventes d'immeubles et d'un projet d'organisation d'assurances agricoles.

Des réformes étaient proposées à la législation des bois* sons, au Code de procédure et le budget, préparé par M. Burdeau, abondait en mesures ingénieuses et sages, où l'on retrouvait, comme le disait si bien M. Casimir-Périer, toute l'intelligence et tout le cœur du député de Lyon. Ce budget comportait, outre des modîQcations dans l'assiette des contributions directes, la suppression de l'impôt des portes et fenêtres, le relèvement, sans inquisition ni vexation, des plus fortes cotes et la question des retraites ouvrières y était abordée. Pour réaliser toutes ces améliorations, M. Gasimir- Périer adressait un pressant appel aux Associations libres, aux Assemblées départementales et communales: sans elles, l'État seul ne pouvait rien.

Sans doute toutes ces réformes semblent modestes : elles ne le sont pas, quand on songe que, six ans après la chute du Cabinet Périer, elles sont loin d'être toutes accomplies. Le Ministère du 2 Décembre 1893, avec sa belle tenue parlementaire, qui ne s'est jamais démentie, avec le prestige sans cesse grandissant de son chef, avec « l'intelligence et le cœur» de son jeune ministre des Finances, avait autant de force et d'autorité pour les réaliser qu'aucun des Ministères qui l'ont suivi.

On se prend à regretter amèrement l'accident du 22 Mai 1894, en pensant que le maintien du Ministère du 2 Décembre au pouvoir, outre qu'il épargnait peut-être à la France la tragédie du 24 Juin, permettait à M. Casimir-Périer et à ses collègues de donner toute leur mesure, d'assurer la défense sociale, sans porter atteinte à aucune des libertés qui sont

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