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LE BANQUET DU PALAIS DE LA BOURSE

en 1888, au début de sa Présidence et contracté alors, envers cette belle cité, une dette de reconnaissance qu*il avait à cœur d'acquitter, avant de toucher au terme de la mission qui lui avait été conflée par les représentants du pays. On savait, en effet, M. Carnot le répétant volontiers, qu'il ne solliciterait pas le renouvellement du mandat accepté à un moment critique pour la République, quand tous ses adversaires, déclarés ou masqués, étaient coalisés contre nos institutions, quand on pouvait craindre le triomphe d'une Dictature pour le Centenaire de 1789. Après ce retour sur les débuts de sa magistrature, le Président faisait un éloquent appel à la concorde, au nom de cette patrie, qui avait besoin de l'union de lous ses enfants, pour « la marche incessante vers le progrès et la justice dont il lui appartient de donner l'exemple au monde ». Le progrès et la justice, voilà les derniers mots qu'ait prononcés ce noble esprit parlant à la France. Ce que tout le monde regardait le 24 Juin 1894, à 9 heurea du soir, comme les uUima verba du Président de la République, allait devenir, par le crime d'un anarchiste, les idtima verba de l'homme d'élite et du bon citoyen.

Du Palais de la Bourse au Ihéàtre, où M. Carnot doit paraître un instant, il n'y a que quelques pas. Le Président veut faire la route à pied. M. Gaillelon, informé confidentiellement par M™® Carnot qu'il est un peu fatigué, insiste pour qu'il monte dans un landau très bas : il y prend place avec M. Gailleton et'les généraux Borius et Voisin. Le landau se met en marche lentement, au milieu d'une foule compacte qui acclame le chef de l'Etat et que les cavaliers d'escorte ne cherchent pas même à rejeter sur les trottoirs; d'ailleurs M. Carnot donne l'ordre au cavalier qui se trouve à sa droite, et qvi lui masque la vue de la foule, de reculer un peu. A ce moment un homme s'approche du landau et monte lestement sur le marche-pied, tenant un papier qui semble un

placet ; ce papier recouvre un poignard dont Tassassin, d'une main exercée, porte un coup violent à M. Carnot, en plein flanc. « Je suis blessé, » dit doucement M. Carnot et un flot de sang rougit son plastron, pendant qu'il s'affaisse au fond de la voilure.

La voiture quitte la rue de la République, où le drame vient de s'accomplir, et au galop de ses chevaux regagne la Préfecture, où le Président succombe au bout de trois heures, le Lundi 25 Juin, à minuit trente-cinq. Son cousin germain, M. Siméon Carnot et sa sœur, les médecins, les journalistes, les députés et les sénateurs du Rhône, Tarchevêque de Lyon, M«''Couillié, qui lui a administré Textrème-onclion, le maire, le préfet, les principales autorités et le Président du Conseil ont assisté à ses derniers instants.

Le docteur Poncet, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine de Lyon, dans un récit sobre et tech»nique, d'où se dégage une intense émotion, a raconté la blessure, l'opération et la mort du Président de la Republique. Avec un calme et une résignation vraiment héroïques, M. Carnot s'affaissait lentement, sans un mot de regret, de récrimination. A aucun moment il ne fil allusion à l'attentat dont il avait été victime. Comme il mandait le colonel Chamoin, M. Poncet lui fît remarquer qu'il était là et que tous ses amis se trouvaient auprès de lui. « Je suis très touché, répondit^ il, d'une voix encore forle, de leur présence et je vous remercie de ce que vous faites pour moi. » Quelques instants après, à minuit et demi, les phénomènes agoniques se précipitaient. A aucun moment il n*y eut de nausées, de vomissements et, quoique le Président eût accusé à deux ou trois reprises une certaine gêne de la respiration, celle-ci resta calme jusqu'à la fin, qui fut annoncée par quelques soubresauts convulsifs se produisant surtout du côté du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale. L' autopaie, faite le

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2S Juin, à 2 heures de raprès-midi, révéla que la lame du poignard avait fait dans Tintérieur du foie une blessure de

I i à 12 centimètres et ouvert en deux endroits la veine porte. Cette blessure était fatalement mortelle et M. Camot ne dut qu'à l'opération faite par les docteurs Poncet et Ollier d'avoir survécu plus de trois heures à l'attentat.

L'assassin, Caserio Giovanni Santo, n'a pas vingt-cinq ans ; sa physionomie d'aspect insignifiant ne s'anime que lorsqu'il parle politique. Ce garçon boulanger se prétend anarchiste et peut-être a-t-il voulu venger Vaillant, Ravachol et Henry.

II mourut sans courage et n'eut que tout juste assez de sangfroid pour crier une dernière fois « Vive l'anarchie. »

Le président du Conseil quittait Lyon, où régnait une agitation très inquiétante, quelques instants après la mort du Président de la République, et arrivait à Paris dans la matinée du Lundi 25. Il fil connaître le tragique événement aux présidents des deux Chambres, par une lettre où il célébrait le loyal serviteur, le citoyen intègre qui avait porté avec honneur et fidélité le drapes^u national. M. Casimir-Périer répondit que le Président était tombé au champ d'honneur, dans l'exercice de ses devoirs constitutionnels. Il ajouta qu« sa vie, faite de dévouement h la patrie et à la République, était un enseignement et un exemple.

Au Sénat M. Challemel-Lacour parla, presque dans les mêmes termes, du citoyen excellent qui avait exercé avec tant dt dignité et une correction si parfaite la première magistrature de la République. Il montra que si un homme devait échap* per à la haine et au fanatisme c'était M. Carnot, si modéré, si droit, si juste, si pitoyable aux faibles et aux déshérités, si compatissant à toutes les infortunes et doué de toutes les vertus domestiques.

Les deux Chambres votèrent presque unanimement les obsèques nationales proposées par le Gouvernement et la

sépulture au Panthéon. La cérémonie fut fixée au 1" Juillet. Avant celle date devait avoir lieu, le Mercredi 27, la réunion du Congrès à, Versailles.

L*émotion produite à Lyon, en France, en Europe, dans le inonde entier par le crime de Caserio, avait été immense et dès le 25 arrivaient les témoignages de cette émotion et de Tindignation générale.

Le premier le roi Humbert associa Tltalie entière au deuil de M"** Carnot et il rappela heureusement à M. Charles Dupuy que Carnot avait été frappé le jour anniversaire de Solférino, jour sacré aux deux nations par une gloire commune. M. Crispi annonça le crime à la Chambre italienne, par un discours plein de tact, de convenance et d'émotion et, après que le président de la Chambre eut répondu, la séance fut levée en signe de deuil, au milieu de Fassenliment général. Alexandre III témoigna ses regrets profonds et sa sympathie la plus vive. Guillaume II, avec une noie plus personnelle, dit que Carnot, digne de son grand nom, était mort comme un soldat. L'Empereur doubla le prix de ce lémoignagne, par la grâce qu'il accorda aux officiers de la marine française Degouy et Delguey-Malavas, arrêtés en Allemagne, condamnés et enfermés dans une forteresse pour espionnage. Mon cœur de veuve saigne pour vous, écrivait l'Impératrice Reine Victoria à M™« Carnot, en ajoutant quelle horreur elle éprouvait pour ce crime hideux.

Le 1®' Juillet était un Dimanche. La journée fut presque remplie par la double, par la triple cérémonie de TÉlysée, de Notre-Dame et du Panthéon. Tout Paris, renonçant à sa distraction favorite des jours d'été, était resté en ville pour assister à Timmense défilé. Toute la France était représentée, dans le long et imposant cortège que le nouveau Président de la République avait voulu conduire, malgré le protocole. Rien ne troubla celte belle manifestation. Paris sait admira-

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