‹ Histoire de la Troisième RépubliqueChapitre 89 sur 172 · LE BOLS D£ CARNOT SOS · texte numérisé non relu

LE BOLS D£ CARNOT SOS

Tout a été dit et admirablement dit, au Panthéon, sur les mérites de M. Carnot. Chacun des orateurs a tracé du grand mort un portrait parfaitement ressemblant. Nous ne tente rons pas de refaire ce portrait, mais, arrivés au terme de sa Présidence, nous indiquerons brièvement la façon dont il comprit son rôle. En 1887, quelques-uns de ses meilleurs amis craignaient que, porté au pouvoir par Tuaion'des modérés et des radicaux, il n*eût pour ceux-ci quelques complaisances. Une seule fois, il sembla encourir ce reproche, quand il chargea M. Floquet de constituer un cabinet radical homogène. Mais il faut se demander si les circonstances lui permettaient d'agir autrement et s'il n'était pas bon que Texpérience d'une administration radicale fût faite. On peut seulement regretter qu'elle ait été faite dans des circonstances particulièrement critiques pour la République et qu'elle ait plutôt fortifié qu'aûfaibli le Boulangisme.

Le reproche d'être resté trop neutre, trop impassible au milieu des partis déchaînés, semble plus fondé. Ici encore, pourtant, nous trouvons, au bénéfice de M. Carnot, des circonstances très atténuantes. De même que l'usage fait par le Maréchal de Mac-Mahon de la dissolution, a déconsidéré pour longtemps ce moyen de gouvernement très légal, très constitutionnel et qui, dans certains cas, pourrait assurer le salut des institutions, de même l'usage que tenta de faire M. Grévy, dans les derniers jours, de sa prérogative, a rendu impossible, pour longtemps, le simple exercice des droits les plus essentiels du pouvoir exécutif. On le vit bien, sous le successeur de M. Carnot, et comment un homme d'État qui ne passait pas pour timide, emprisonné dans son irresponsabilité, ne put se libérer que par une démission.

des deux griefs, réduits à leur juste valeur, il faut louer sans réserve M. Carnot, pour la franchise de son attitude en face des pouvoirs publics et pour sa haute dignité en

face de TEurope et du monde. Infatigable, malgré une santé plutôt délicate, il multipliait les voyages, sachant bien que la France aime à être en contact fréquent avec ceux qui la représentent. Dédaigneux d'un vain protocole et d'une étiquette surannée, il supprimait, autant qu'il le pouvait, les barrières qui le séparaient du peuple, de cette foule des humbles et des déshérités qu'il aimait par tradition de famille, par éducation et par cet instinct naturel, oommun à tous « les cœurs bien nés », comme on disait jadis.

Arrivé presque au terme de sa magistrature M. Carnot avait laissé entendre qu'il n'accepterait pas le renouvellement du mandat septennal et s'il lui avait été permis, sans entreprendre sur la liberté du Congrès, de lui conseiller un choix, il eût probablement prononcé le nom qui sortit des urnes le 27 Juin 1894. Par cette décision, irrévocablement prise, M. Carnot fortifia l'institution de la Présidence élective, en montrant qu'il n'est pas d'homme indispensable, que, dans une démocratie, il est bon que les plus dignes arrivent tour à tour au plus haut emploi et enfin que ce n'est pas l'expérience acquise mais le caractère inné qui assure l'autorité d'un Président de la République.

Figure originale, d'une gravité un peu triste que tempérait la douceur du regard, M. Carnot occupe une place éminente dans la galerie des Présidents de la Troisième République. Qu'on le compare à ses trois prédécesseurs, MM. Thiers, Mac-Mahon et Grévy, il les dépasse tous les trois par la noblesse d'àme qui commande le respect, par la bonté qui commande la confiance *.

* Voir à l'Appendice XX le discours prononcé k Lyon, le 4 Novembre 1900, par M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, en présence de M. Louhet, Président de la République, à l'inauguration du monument Carnot.

Discours de M. Floquet, Président du Conseil, à la Chambre des Députés {Séance dit 19 Avril 1888).

M. Charles Floquet, Président du Conseil, ministre de Tlntérieur. — «Messieurs, au moment où M. le Président delà Chambre vient de vous appeler à discuter la première affaire qui se trouve à l'ordre du jour, je n'ai pu me défendre d'un certain étonnement; il me paraissait que quelques explications devaient être échangées entre la Chambre et le Gouvernement. {Très bien! très bien! à gauche.)

M. Paul de Cassagnac. — Vous vous interpellez vous-même alors ? {Rires à droite.)

M. LE MARQUIS DE Breteuil. — Développez votre interpellation.

M. de Baudry d'Asson. — M. le Président du Conseil n'a pas trouvé un ami complaisant.

M. LE Président. — Veuillez garder le silence.

M. LE Président du Conseil. — Je répondrai à ceux de mes collègues qui veulent bien m'interrompre que je ne m'interpelle pas moi-même et que je n'ai pas besoin d'amis complaisants. [Très bien! très bien! à gauche.)

Je m'adresse à ceux qui, par des prétentions plus ou moins calculées, ou par des attaques plus ou moins vives^ ont, en dehors de cette tribune, exercé leur verve contre le Gouvernement, et je viens leur dire devant la Chambre et devant le pays que les circonstances, sans être anssi périlleuses qu'on pourrait le croire (Exclamations à droite, — Applaudissements à gauche et sur divers bancs au centre), ont une suffisante gravité pour que des explications

Edq. Zevort. — Troisième République. iv. — 20

claires et nettes.... (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs) s'échangent entre les représentants légaux de la nation et le Gouvernement qui est chargé, à Theure qu'il est, de lourdes responsabilités. (Xouveatix applaudissements.)

On s'en va répétant qu'on nous donnera quelque répit, qu'on nous accordera une tolérance provisoire, quelque chose comme un délai de vingt ou vingt-huit jours....

M. DE LA RociiETTE. — Oui. treize jours î

M. LE Président du Conseil — ... de service obligatoire. {Rires et applaudissements à gauche.)

M. Paul de Cassagnac. — Monsieur Ribot, vous êtes interpellé !

M. le Président du Conseil. — Nous n'avons pas besoin de tant de miséricorde. ( Très bien ! très bien ! et applaudissements à gauche)

Ce qu'il nous faut, c'est, devant la nation, la confîance complète des représentants du pays. [Xouveaux applaudissements à gauche.)

Ce qu'il nous faut, c'est de savoir s'il y a dans cette Chambre, comme nous le croyons, une majorité résolument décidée au.x réformes... {Nouveaux applaudissements à gauche.)

M. Lahogiie-Joubeut. — C'est la majorité du pays qu'il faut avoir !

M. LE Président du Conseil. . . et prête à donner sa confiance à un Gouvernemenl qui marche vers la gauche... (Applaudissements sur les mêmes bayics. — B7'uit à droite.)

M. PÉRiLLiER. — Très bien ! C'est la réponse au mot : « Le péril est à gauche ! »

M. LE Président du Conseil.... qui ne croit pas que le péril soit à gauche... (Tm bien! et applaudissements répétés à gauche) et qui veut avoir la consécration de La Chambre pour l'œuvre de réformation qui est son but, et la force qu'elle peut lui donner pour défendre les institutions républicaines contre tous les prétendants, qu'ils se couvrent ouvertement du drapeau de la monarchie ou qu'ils présentent à la nation des énigmes plébiscitaires. (Acclamations prolongées à gauche. — U orateur en descendant de la tribune, reçoit des félicitations.)

Après une intervention de M. Andrieux, M. le Président du Conseil répliqua : « Messieurs, je ne pense pas que, dans cette Assemblée parmi mes adversaires, ou, à plus forte raison, parmi mes amis il y ait personne qui puisse supposer que je me sois jamais prêté à ce qu'on me demande dans quelques journaux, à ce qu'aucun de mes collègues ne se croirait le droit d'exigerde moi, c'est-à-dire à faire des amendes honorables, à atténuer mes opinions.

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à changer le langage que nous avons tenu à la première heure devant la Chambre. (Applaudissements à gauche.)

Parmi les membres du Gouvernement, il y en a plusieurs qui ont dirigé, presque tous ont déjà exercé le pouvoir : vous les connaissez. Un membre de la droite. — Hélas !

M. LE Président du Conseil. — Quant à moi, Messieurs, je crois être de ceux à qui on reconnaît quelque sincérité et quelque fixité dans les opinions ! {Applaudissements à gauche.) M. DE Baudry d'Asson. —Et les autres?

M. LE Président du Conseil. — Ce que nous avons déclaré, le jour où nous nous sommes présentés devant la Chambre, nous l'avons dit après mûre délibération. Les membres du Cabinet nouveau appartiennent à diverses fractions deTopinion républicaine. Ils ont pu être séparés dans le passé par la politique du moment, divisés sur des questions même importantes, mais en présence des circonstances actuelles, après un examen approfondi et une discussion complète, ils se sont trouvés réunis dans cette solution commune, et sur laquelle il ne saurait plus y avoir, — quoi qu'on en dise — aucune dissidence entre nous, ni aucun désir de nous séparer les uns des autres. (Applaudissements à gauche,)

M. DE La Rochefoucauld, duc de Doudeauville. — C'est à-dire que vous ne voulez plus de revision!

M. LE Président du Conseil. — Cette pensée commune, c'est de faire appel à la conciliation de tous les républicains... [Applaudisments à gauche et sur divers bancs du centre.) A droite. — C'est le vieux jeu !

M. le Président du Conseil. — ... dans un programme de marche en avant... {Nouveaux applaudissements à gauche) y et dans une aspiration égale vers la réalisation du progrès démocratique. Ce que nousa?ODs dit devant la Chambre, nous le répétons... M. Paul de Cassagnac. — Oui, mais précisez.

M. Camille Pelletan. — - C'est l'auteur de la métaphore sur la botte qui demande de préciser !

M. DE Baudry d'Asson. — Parlez-nous donc de la revision ! M. LE Président du Conseil. — - Oui, sur la revision, je n'ai qu'à répéter ce que nous avons dit dans notre programme : que, parmi les membres du Cabinet, ceux-là mêmes qui, de tout temps, s'étaient montrés — et j'en suis — les plus ardents promoteurs de la revision sincèrement démocratique de la Constitution, demanderont à la Chambre d'attendre... (Applaudissements à gauche et au centre. — Exclamations à droite.) M. DE la Rochette. — C'est le comble de l'opportunisme l

M. DB B.vuDav D*AssoN. — G'esl uq aveu que nous atleadions et que nous retiendrons !

M. LE PaîsiDENT DU Conseil. •— ... d'attendre que la révision ne soit plus le piège tendu parles partis monarchiques... {Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Un membre a droite. — Vous appelez un piège la volonté du pays!

M. Le Président du Conseil. — ... tendu par les monarchistes. . .

M. CoNÉo d'Ornano. — Vous vous moquez du pays ! [Réclamations à gauche et cris : à V ordre! à V ordre!)

M. le Président. — Monsieur Cunéo d'Ornano, je vous prie de ne plus employer de pareilles expressions !

M. LE Président du Conseil. — Je répète ce que j*ai dit, pour que mes paroles constituent un engagement solennel devant la Chambre et devant le pays : d'attendre que la revision ne soit plus le piège tendu parles monarchistes ou le manteau...

M. Cunéo d'Ornano. ^- Alors pourquoi étes-vous président du Conseil? Il faut rappeler M. Tirard,

M. LE Président du Conseil. — ... ou le manteau troué de la dictature. [Applaudissements prolongés à gauche et au centre,)

Discours de M. Floquety Président du Conseil, à la Chambre des Députés {Séance du 4 Juin 1888).

M. Charles Floquet, Président du Conseil, Ministre de Tinléricur. — Messieurs, après celte discussion déjà longue et dans laquelle se sont produits tant d'incident», où, de divers côtés de la Chambre, ont été attaquées, avec une violence que nous réprouvons également, les choses que nous respectons le plus : la République, les libres institutions. Tannée de notre pays... {Très bien ! très bien ! à gauche. — Interruptions à droite), je crois que le Gouvernement a le droit de demander à la majorité républicaine de cette Assemblée de s'unir pour repousser l'urgence... (Applaudissements répétés à gauche et au centre.)

M. Paul de Cassagnac. — Je demande la parole.

M. LE Président du Conseil. — Pour repousser l'urgence de la proposition présentée par M. le Général Boulanger.

M. CuNÉo d'Ornano. — Nous voterons l'urgence de la vôtre. {Applaudissements et rires à droite.)

M. LE Président du Conseil. — Eh bien, moi, Monsieur, je ne voterai jamais l'urgence de la vôtre (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

M, CuNÉo d'Ornano. — Vous l'avez votée, monsieur Floquet.

M. LE Président du Conseil. — Je ne l'ai jamais votée.

M. CuNÉo d'Ornano. — Quand vous vouliez arriver au pouvoir, vous avez voté avec nous î Je vous montrerai le Journal officiel!

M. LE Président. — Monsieur Cunéo d'Ornano, si vous continuez à interrompre, je vous rappellerai à l'ordre.

M. LE Président du Conseil. — Vous pouvez essayer de mettre vos adversaires en contradiction avec eux-mêmes...

M. Paul de Cassagnac. — Ce n'est pas difficile avec vous I

A droite, — Souvenez-vous 1

M. le Président du Conseil. — Quand vous voudrez, non pas

ici, — co serait trop long, — mais entre nous, nous instituerons un débat sur ce point.

M. Cdnéo d'Ornano. — En Juin 1884 vous avez voté Turgence avec nous. ( Très bien ! et rires à droite.)

M. LE Président. — Je vous rappelle à Tordre, monsieur Cunéo d*Ornano.

Ne pouvez-vous donc pas, Messieurs, permettre au Gouvernement de s'expliquer et Técouler avec respect?

M. le Président du Conseil. — Je ne répondrai plus aux interruptions, parce que je voudrais abréger le débat et prononcer très peu de paroles.

Au surplus, je crois que Thonorable orateur qui est venu ici, au commencement de la séance, fait à sa proposition la plus cruelle injure en demandant Turgence.

Cet exposé des motifs, qu'on pourrait appeler un nouveau résumé de toules les contradictions politiques en matière constitutionnelle... {Rires à gauche) mérite de fixer les plus longues méditations du législateur. (Rires et applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Nous n'avons pas été étonnés de le voir se produire à la tribune. On avait eu le soin de nous annoncer, sous une forme solennelle, que pour la première fois le député du Nord viendrait à cette séance à une heure et demie. (On rit.)

A droite. Parlez en face !

M. LE Président. — Ce n*est pas à vous, Messieurs, à dicter à Torateur la façon dont il doit parler.

M. LE Président du Conseil. — Je vous demande pardon. Messieurs, veuillez être indulgents pour moi, j'essayerai de me conformer à votre désir.

M. Paul de Cassagnac. — C'est parce que nous voulons savourer vos paroles. (Rires à droite.)

M. LE Président du Conseil. — L'honorable orateur avait fait annoncer qu'il déposerait une proposition de revision. Il l'avait annoncé solennellement.

M. Clovis Hugues. — Qui est-ce qui est le plus solennel? Le général ou le président du Conseil. [Bruit).

M. LE Président du Conseil. — Il n'avait pas réfléchi, Messieurs, que sa proposition était inutile, car il y a déjà quatre propositions de revision des lois constitutionnelles qui...

A droite. — Eh bien ! qu'est-ce que cela fait?

M. LE Président du Conseil... qui ont été l'objet d'une déclaration d'urgence et dont le dispositif est rédigé absolument dans les mêmes termes : c II y a lieu à revision des lois constitution*

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