S CI P I O N
On les reçut au camp avec un grand apparat militaire. Les troupes formaient la haie, enseignes au vent, et les consuls se tenaient sur un trône, entourés d’un brillant et nombreux état-major.
Un héraut d’armes fut les chercher, leur lit traverser les longues files de soldats sous les armes et les amena près du trône consulaire dont un ruban les séparait cependant. Le doyen de ces ambassadeurs prit alors la parole. Dans une harangue émouvante, il conjura les Romains de se montrer généreux vis-à-vis d’un peuple prêt à tous les sacrifices pour l’amour de la paix. « Puisque vous aimez tant la paix, « répondit Censorinus en sc levant à demi, vous n'avez besoin ni de « balistcs, ni d’épées, ni de javelots. Le Sénat vous prie, en consé- « quence, de remettre toutes ces armes inutiles entre les mains du « peuple romain. » Les délégués y consentirent en faisant observer humblement que, sans armes, ils ne pourraient cependant plus se défendre contre Asrou-Baal, ni contre la vingtaine de mille hommes qui tenaient avec lui la campagne. « Rome y pourvoira, » leur répondit-on. Là-dcssus, ils se retirèrent, accompagnés de Scipion Nasica et de Scipion l’Espagnol chargés de recevoir les armes pour le compte du Gouvernement romain. Carthage leur remit deux cent mille armures, un nombre infini d’épées et de javelols et deux mille catapultes'.
Les princes du Sénat, les chefs de la magistrature et les grands pontifes voulurent accompagner eux-mêmes les voitures chargées de tout ce matériel de guerre. A les voir, parés de tous les insignes de leurs dignités, suivre cc long convoi, on eût dit qu’ils suivaient les funérailles de leur patrie. C’étaient elles en effet.
Dès qu'ils parurent devant les consuls, l’air triste et le front assombri de ces derniers ne leur laissèrent guère de doutes à cet égard. Censorinus, au reste, les fixa immédiatement. «Armez-vous de courage, leur « dit-il, pour entendre les derniers ordres de mon Gouvernement. 11 « entend que vous quittiez Carthage. Vous pouvez vous retirer où vous « voudrez, pourvu que ce soit à 11 kilomètres de la mer. Mais il faut « abandonner la ville actuelle qn’il a décidé de détruire. »
A ce coup de foudre éclate une telle explosion de cris, d'imprécations, de malédictions même que la voix du consul en est couverte. Les députés, presque tous vénérables par leur âge et leurs fonctions, se jettent par terre, le front dans la poussière, déchirent leurs vêtements et se meurtrissent le corps. Puis, à celte scène d’inexprimable désolation, succède un silence de mort plus effrayant encore. Longtemps ces malheureux restent comme pétrifiés, sans un geste, sans un regard, sans un mot. Leur douleur est si poignante que les Romains euxmêmes en sont émus et que, jusque sur les joues de vieux vétérans, on voit glisser des larmes à la dérobée.
Enfin le plus illustre de tous les Carthaginois présents, Blannon
SCIPION
Tigillas reprend la parole et lâche de faire revenir les consuls sur la fatale décision L 11 fait appel à la bonne foi du peuple romain. Il invoque son humanité, sa religion, son respect des tombeaux et des morts. Mais en vain. Censorinus reste inflexible. 11 refuse même le délai nécessaire pour que ces pauvres gens puissent aller plaider eux-mêmes leur cause à Rome et les congédie en les pressant d’obéir sans retard. Il part, du reste, immédiatement après eux, avec une division navale de vingt bâtiments, pour aller croiser dans les eaux de Carthage.
Cependant on attendait, dans cette ville, avec une impatience facile à deviner, le retour des envoyés. Quelle nouvelle allaient-ils rapporter? On était partagé entre la crainte et l’espérance. Toutefois l’espérance l’emportait. On s'était montré si obéissant et si humble que l’ennemi devait être désarmé. Beaucoup d’habitants, pour apercevoir de plus loin les délégués, étaient montés sur les remparts de la ville. Beaucoup d’autres étaient même allés au-devant d'eux. En les voyant revenir silencieux, l’air navré, se frappant la tête et levant les mains au ciel, tous ces malheureux comprirent que leurs envoyés étaient porteurs d’un triste message. Mais lequel?...
Sans dire un mot à la foule qui les écrase et les presse de questions, ils se rendent directement au Consejl des Anciens et lui font part de l'affreuse nouvelle2. Ce n’est qu’un cri dans le palais, cri auquel ceux de la foule répondent du dehors. Lanouvelle se répand. Bientôt, les portes du Conseil sont forcées; le Conseil est envahi; la multitude hurlante s’y précipite, frappe ceux qui l’ont engagée à donner des otages, écharpent ceux qui ontvoté pour qu’on livrât les armes. Sous la conduite de quelques énergumènes, elle se disperse ensuite à la recherche des Italiens fixés dans ses murs ; les arrête ; les maltraite ; décharge sur eux sa rage et jure de venger sur leur personne le siège de la cité et l’enlèvement des armes3. Toute la ville est en révolution ; chaque quartier s’agite dans une effervescence indescriptible. Les femmes, surtout celles dont les fils sont à Rome, les cheveux au vent, excitent la masse et la poussent aux plus violentes extrémités. Les moins exaltés ferment les portes de la ville ; entassent des pierres sur les remparts et se préparent à recevoir l’assiégeant qu’on s’attend à voir arriver d’heure en heure.
Séance tenante, sous la pression populaire, le Sénat carthaginois vote la guerre par acclamation ; affranchit, par un second décret, tous les esclaves et les appelle à la défense de la patrie; choisit, pour commandant de place, un Asrou-Baal, parent de Massinissa par les femmes, et nomme général à l’extérieur cet autre Asrou-Baal lâchement condamné à mort quelques semaines auparavant. Cet officier, qui devait jouer un rôle si néfaste dans la défense de Carthage, était entièrement dépourvu des qualités militaires nécessaires à sa haute situation. Plein
1 Diodore dr Sicit.R, xxxii, Excerpt. de Légat. 5 Diodore de Sicii.e, xxxii, Excerpt. de Légat.
3 Polybe, xxxvi, 5.
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de vanité, présomptueux, superficiel, aimant le clinquant et le bruit, il était apte, tout au plus, à faire un général de parade. Gros et court, le teint fardé, le ventre débordant sur la jaquette écarlate qui lui couvrait les cuisses, les plis du cou retombant sur la poitrine, il paraissait d’autant plus grotesque qu’il se prenait au sérieux et se croyait un grand homme de guerre, malgré le désastre d'Oroscopa, dû certainement à son incapacité '.
Ces mesures prises, on décida de demander, une fois encore, aux consuls, un délai de trente jours pour faire parvenir au Sénat romain l’expression des doléances cl des vœux de Carthage. Un nouveau refus accueillit les pétitionnaires et ne lit qu’augmenter l’irritation. Chacuu (il le serment de s’ensevelir sous les ruines de la cité plutôt que de la livrer à l’étranger. On convertit immédiatement en ateliers et en fabriques d’armes les places, les temples, tous les édifices et toutes les salles assez spacieuses. Tout ce qui est valide et fort y travaille jour et nuit. Afin que ce patriotique labeur ne soit point interrompu, les enfants et les vieillards préparent les repas et les apportent, dans les ateliers mêmes, aux travailleurs volontaires. Du bronze des temples, des boiseries des palais et des cheveux des femmes sont façonnées des armes nouvelles. Chaque jour, on arrive, de la sorte, à fabriquer cent boucliers, trois cents épées, mille traits pour les catapultes, cinq cents lances et javelots et autant de machines de guerre que l’on peut.
Pendant que les Carthaginois déploient cette activité prodigieuse, les consuls, soit pour leur donner le temps de la réflexion, soit dans la conviction de prendre, quand ils voudraient, une ville sans défense et, croyaient-ils, sans armes, restent dans la plus complète inaction. Le vieux Massinissa s’en indignait; cette indignation fut telle même qu’il ne put en contenir l’explosion; elle éclata dans une réponse hautaine faite aux consuls. Leur unique préoccupation, pour l’instant, était d’assurer les subsistances de leur armée. Ils ne tiraient de vivres, en cfl'el, (pic AeSousse, Thapsus (Enchir-Ed-Üi/nas), Leptis Minor {Lemta) Acholla ( El Alia) et U tique. Le reste de la Tunisie était encore au pouvoir d’Asrou-liaal qui envoyait à Carthage tout ce qu’il pouvait en tirer.
Cependant les deux armées consulaires quittèrent enfin les castra Cornclia et s’approchèrent de Carthage. Elle était alors telle que nous l’avons décrite ailleurs, avec scs palais, ses temples dorés, son acropole incomparable, scs ports toujours peuplés de vaisseaux, scs richesses accumulées, scs rues innombrables, étroites et dallées, sa foule impressionnable, remuante et grouillante, s’élevant à sept ou huit cent mille personnes.
Manilius choisit comme point d’attaque l’endroit où l’ithsme, sur lequel était bâtie la ville, sc reliait au continent, à la hauteur de Sidi Daoud , au saillant de Malka.
1 Polybs, six, Excerpt . Val.
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Pour réussir, il avait, par conséquent, à franchir trois fossés, puis à emporter, d’abord, le parapet qui protégeait le plus extérieur de ces fossés, ensuite, l’avant-mur et, enlin, les hautes murailles qui constituaient, à proprement parler, les remparts de Carthage.
Censorinus se porta, par terre et par mer, à 3 kilomètres de là, sur l’angle où la triple muraille, qui, du côté du continent, entourait la ville d’une formidable ceinture de pierre, se soudait, à la pointe sudouest, à la muraille unique qui la longeait du côté de la mer. C’était, à vrai dire, le point le plus faible de la place.
Les deux consuls, du reste, approchèrent sans précaution. A leurs yeux l’ennemi était toujours désarmé, réduit à l’impuissance et, dès lors, inoffensif. Ils durent changer promptement d’avis et se replier en hâte quand ils se virent accueillis par une grêle de projectiles et vigoureusement repoussés.
Une deuxième attaque, tentée par eux, fut suivie d'un second échec.
11 fallait renoncer à enlever Carthage d’un coup de main et se préparer à l’assiéger suivant toutes les règles de l’art. Les généraux romains désappointés firent donc, avant tout, dresser les camps et investir la place. Censorinus s’établit entre la ville et le lac El Bahira , et Manilius prit position de manière à couper les communications entre la ville et la terre ferme.
Asrou-Baal s’était également rapproché de Carthage et maintenant il campait sur l’autre bord du Bahira , près de Tunis, d’où il surveillait les Romains.
Ceux-ci, fort embarrassés, n’avaient rien de ce qu’il fallait pour entreprendre un siège régulier. Censorinus traversa le lac et envoya des escouades couper, dans la direction d 'Hammam Lif et de Bhadès, les bois nécessaires à la fabrication des machines de guerre. Mais Phamœas Himileon, général en chef de la cavalerie punique, tomba sur les ouvriers et les détachements d’escorte, les sabra, leur tua beaucoup d’hommes, leur prit plus d’armes encore et les contraignit à se retirer avec une quantité de bois insignifiante.
Un troisième assaut, tenté simultanément, quelques jours plus tard, par les armées consulaires, n’aboutit, comme les précédents, qu’à un piteux échec. Manilius, reconnaissant même que la place était absolument inexpugnable du côté par lequel il l’avait abordée, renonça à toute attaque ultérieure.
Censorinus, plus entreprenant que son collègue, fit combler une partie du Bahira, afin d’agrandir sa base d’opérations, et dressa en batterie, contre l’angle relativement faible, près duquel il campait, deux gigantesques béliers. Chacun d’eux exigeait les efforts de six mille hommes pour cire mis en mouvement. Le premier fut servi par l’infanterie, le second par les marins de l'escadre. Sous les coups effroyables de ces colossales machines, mues avec un ensemble et une précision mathématiques, un pan de mur finit par s’écrouler. La brèche était ou-
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verle ; on donna l’assaut. .Mais les assiégés se ruèrent bravement sur les colonnes d’attaque, les refoulèrent et commencèrent, pendant la nuit, à relever la partie du mur qui s’ôtait ellondrèe. Craignant môme que ce mur tout frais ne pût opposer une longue résistance aux Romains, ils opérèrent, le lendemain, une sortie vigoureuse, dispersèrent les assiégeants, brûlèrent leurs machines et les mirent absolument hors de service.
Pendant que la brèche n’est pas encore entièrement réparée, les Romains veulent tenter de nouveau un suprême effort. lisse précipitent en masse. Mais, formés en carrés, derrière leur brèche, sur une petite place semi-circulaire, les Carthaginois les reçoivent avec une véritable rage. Les premiers rangs, bien armés, les accueillent à la pointe de l’épée ; les derniers rangs, qui n'ont point d’armes, les blessent à coups de pierre, les assomment à coups de massues, les mettent en fuite et les poursuivent furieusement. Sans le jeune Scipion, petit-fils du vainqueur d’Hann-Baalet tribun militaire, qui arrête l’élan des assiégés avec son bataillon et les refoule dans leurs murailles, le camp romain était pris.
On était arrivé de la sorte aux journées les plus chaudes du mois d’août. Les fièvres, engendrées par les exhalaisons pestilentielles du lac de Tunis, près duquel ils stationnaient, décimaient les équipages de la tlotte de Censorinus. Les hautes murailles de Carthage, dominant le lac et arrêtant la brise du large, aggravaient le danger. Pour le conjurer, le consul envoya sa division navale en haute mer. Les Carthaginois inventèrent alors un genre d’attaque nouveau. Ils emplissaient de sarments et d’étoupes de légères barques, les faisaient sortir doucement, les remorquaient le plus près possible de l’escadre romaine sans être vus, et, profilant du moment où le vent les portait rapidement sur l’ennemi, ils inondaient de bitume et de soufre les petits bateaux ainsi chargés de matières intlammables, y mettaient le feu et les poussaient au milieu des navires consulaires. Ces brûlots causèrent d’énormes dégâts ; une fois même, ils faillirent incendier la flotte entière.
Sur ces entrefaites, Censorinus partit pour Rome. Son départ rendit les Carthaginois plus audacieux encore. Une nuit, ils fondirent à l'improvisle sur les légions, les surprirent en désordre, jetèrent un pont portatif sur le fossé du camp de Manilius et commencèrent à arracher les palissades qui le défendaient. Heureusement Scipion courut, avec quelques cavaliers, opérer une fausse attaque contre une des parties opposées de la ville. On sonna le rappel et cette alarme sauva les Romains, qui, sans cela, se faisaient écraser. Manilius, du reste, pour empêcher le retour d’une semblable tentative, se hâta défaire entourer les camps d’une muraille. De plus, il éleva près de la mer, où se trouve actuellement le bord méridional de la Sebka de Soukara , à huit cents mètres environ de la triple enceinte punique, un fort qui prolé-
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geâtle mouillage des bâtiments venus pour prendre ou laisser un chargement.
Toutes ces précautions n’empêchèrent d’ailleurs pas les troupes d’être continuellement harcelées, tantôt par les assiégés, tantôt par les infatigables cavaliers de Phamœas, dont les chevaux, petits, rapides, sobres et endurcis à la fatigue, tombaient à tout instant sur l’ennemi, comme la foudre, passaient comme le vent et disparaissaient comme l’éclair. Les fourrageurs consulaires surtout étaient tellement maltraités qu’il devint impossible d’en laisser sortir hors du camp sans les faire escorter par de forts détachements de cavalerie.
Le consulat de Manilius touchait à sa fin ; il voulut l’achever glorieusement, en anéantissant l’armée de secours d’Asrou-Baal. Elle campait sous Népheris. Cette ville, située dans la montagne, occupait un plateau rocheux qui dominait la rive gauche de Y Oued-Toumis , dont il n’était éloigné que de cinq cents mètres environ. Pour y arriver il fallait longer le versant sud-ouest du Rou Karnain et suivre les pentes ravinées et boisées, qui le relient au massif du Djebel lleças. Le général romain partit donc, avec trois journées de vivres seulement. Cette expédition déplaisait à Scipion. Jusque sur les bords de YOued Tournis, il essaya de la faire abandonner. Ne pouvant y réussir, il insista du moins pour que l’armée campât sur la rive gauche de ce cours d’eau, afin de trouver, en cas d’insuccès, un abri sûr dans les lignes fortifiées du camp. Le consul rejeta ces propositions. Il eut lieu de s’en repentir. Asrou-Baal battit, en effet, les Romains, leur tua beaucoup de monde, et, quand ils voulurent repasser YOued Tournis, dont les gués sont peu nombreux et difficiles, les assaillit derechef et leur fit subir de nouvelles et cruelles pertes. Le dévouement de Scipion les tira seul de ce mauvais pas, où ils s’étaient engagés malgré ses avis. Manilius dut ramener au camp ses troupes fatiguées, décimées et, surtout, démoralisées. Elles n’osaient plus tenir tête aux Carthaginois et le général Phamœas, avec sa cavalerie légère, venait impunément enlever des partis isolés de Romains jusqu’à la porte de leur camp.
Rome s’émut de cette situation. Elle envoya des commissaires aux armées de la République, se fit rendre un compte exact des faits et, en présence des échecs multipliés, subis par les légions, pria Massinissa d’envoyer d’urgence quelques renforts absolument indispensables.
Le vieux Numide ne put répondre à cet appel. Il était mort, âgé de quatre-vingt-dix ans, quand la dépêche du Sénat parvint à Cirta. Quelques jours auparavant, sentant ses forces faiblir sous le poids des années, il avait mandé près de lui Scipion, et l’avait institué son exécuteur testamentaire. Scipion, quoique parti en toute hâte, était arrivé lui-même trop tard pour fermer les yeux du vieillard. Massinissa s’était doucement éteint, trois jours avant son arrivée, recommandant à ses enfants, qui l’entouraient, l’obéissance à Scipion et la fidélité aux Romains. Ce fut le jeune tribun militaire en personne, qui, après avoir
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rendu les honneurs funèbres à l’illuslre défunt et réglé ses affaires* amena sous Carthage, dans les premiers jours de 148, avec le second lils du roi numide, les renforts sollicités.
Manilius, qui avait «à cœur de venger sa défaite de Népheris , partit aussitôt, avec quinze jours de vivres, pour attaquer de nouveau Asrou- Baal. Il passe l 'Oued Tournis et, cette fois, établit soigneusement son camp sur les berges encaissées du funeste ruisseau. Mais ce fut tout. La peur le prit, et, après dix-sept jours d’inaction, il battit piteusement en retraite. Au milieu de ces déboires, il eut pourtant deux consolations: la prise de Tegaza, dont on ignore l'emplacement, mais où périrent, ou bien furent faits prisonniers ', dix-huit mille Africains, et la défection de Phamœas II imilcon . L’intrépide général, abandonnant la cause punique, à l'instigation deScipion, eut l’audace de rassembler scs escadrons, de les haranguer et de leur annoncer sa désertion. Il exerçait sur eux un tel ascendant qu’il entraîna plus de deux mille cavaliers à sa suite. Le reste, contenu dans le devoir par Hannon le Blanc, passa sous le commandement de cet officier.
Le mois d’avril était arrivé, et, avec lui, le nouveau consul, Calpurnius Pison, et l’amiral L. Mancinus. Ni l’un ni l’autre ne tentèrent un effort sérieux pour s’emparer de Carthage ou détruire l’armée d’Asrou-Baal. Ils se bornèrent à quelques tentatives sur les villes voisines qui leur réussirent assez mal. Ncapolis ( Nabeul ) fut prise. Mais Kelibia les repoussa ; Bizerte , après un siège qui dura tout l’été, les obligea à s'éloigner et, par surcroît, brûla leur matériel de guerre.
Tous ces cehccs successifs des armées consulaires avaient rendu l’espoir aux Carthaginois et décuplé leur courage. Ils envoyèrent ambassade sur ambassade en Macédoine pour promettre des secours et des vaisseaux de guerre aux Macédoniens en lutte contre Rome; en Numidie, pour gagnera leur cause, si possible, les fils de Massinissa dont la conduite assez réservée paraissait vouloir attendre les événements.
Asrou-Baal surtout, fier de son double avantage à Néphris, ne se possédait plus. C’était le héros du jour, l’homme populaire du moment. Il profita même indignement de cette éphémère popularité. Ses insinuations calomnieuses amenèrent effectivement l’assassinat de son homonyme et collègue, le gouverneur de Carthage, dont il ambitionnait la situation. Le malheureux, accusé de trahison, périt assassiné en plein Sénat.
Tandis que ce drame sanglant se déroulait dans Carthage, dont tous les fds eussent dû cependant s’unir plus que jamais pour la défense delà commune patrie, une révolution, pacifique celle-là, mais d’incalculables conséquences pour la grande cité d’Afrique, s’accomplissait aussi dans Rome.
Ennuyé des lenteurs de Calpurnius Pison et douloureusement affecté
1 Onos*, iv, 22.
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de la tournure que prenaient les affaires africaines, le peuple venait d’v élever à la dignité consulaire le jeune Scipion. 11 n’avait pas encore 1 âge requis par la loi, et les vieux consuls et le Sénat, tous ces vieux défenseurs de tous les vieux usages, s’agitaient pour faire annuler l’élection. Mais le peuple tint bon, maintint son choix et, sous sa pression, Scipion Emilien, fils du héros da Cannes et petit-fils, par adoption, du vainqueur de Zama, rentra consul, au commencement de l’année 147, dans cette Afrique qu’il avait quittée, simple tribun militaire, peu de mois auparavant.
La nuit même qui suivit son débarquement à Utique, le jeune général reçoit de Mancinus une dépêche cachetée. Immédiatement, il fait sonner le rappel, embarque l’escorte qui l’avait accompagné d’Italie, lui adjoint quelques jeunes gens d’Utique, prend le large et fait mettre le cap droit sur Carthage.
Que s’était-il donc passé?
Mancinus, en faisant, par mer, le tour de la ville assiégée, avait remarqué que, du côté des hauteurs à pic et presque inaccessibles de Sidi-bou-Saïd , les remparts étaient moins bien gardés que partout ailleurs. 11 avait fait approcher des échelles et quelques soldats avaient réussi à gagner le haut des falaises, puis celui des murailles. Vu leur petit nombre, les assiégés ne s’étaient point effrayés. Ils avaient ouvert la porte la plus proche et, opérant une sortie, s’étaient rués sur ces téméraires. Mais ils avaient été repoussés vigoureusement l’épée dans les reins, si vigoureusement même que vainqueurs et vaincus étaient entrés pêle-mêle dans la place. Mancinus, fou de joie de ce succès inespéré, avait aussitôt débarqué tous ses matelots, à peine armés, et s’était porté au secours de ses hommes. Cependant le jour baissait et les vivres manquaient.. Tout le petit détachement, si imprudemment engagé, s’était alors retranché sur le point culminant du promontoire, là même où s’élève actuellement le phare de Sidi-bou-Saïd, et se tenait prêt à soutenir une lutte désespérée. Son chef avait envoyé estafette sur estafette au camp de Pison et à Utique pour réclamer des secours et des provisions. Et, certes, le danger était pressant, car, au petit jour, les Carthaginois ne pouvaient manquer de revenir en nombre et de le jeter à la mer, lui et tous ses braves gens.
Effectivement, dès le matin, Mancinus avait dû ranger en cercle, autour de trois mille hommes désarmés, les cinq cents soldats valides et armés qui composaient toute sa troupe. Beaucoup étaient déjà blessés et le moment approchait où, forcément, acculés par la masse toujours grossissante des Carthaginois, ils allaient tous être jetés du haut en bas des falaises, élevées en cet endroit d’environ 130 mètres.
Soudain l’escadre de Scipion apparaît, arrivant à toute vitesse et bondée de soldats. Sa vue découragea les assaillants et sauva l’héroïque détachement de Mancinus.
Le nouveau consul reprit, du reste, immédiatement les opérations du
scipion
HO
siège et vint camper à 1,925 mètres de Carthage, à l’ouest de sidi Daoud et à peu près sur la ligne occupée par les ruines de l'aqueduc romain.
L’armée de secours, toujours sous les ordres d’Asrou-Baal, forte de six mille vétérans et mille chevaux, commandés par Bilhyas, vint également camper entre la ville et le camp romain, à 925 mètres des murailles, sur l’emplacement même de Sidi Daoud.
Avant tout, Scipion dut rétablir la discipline parmi ses troupes, purger l’armée de tous les gens sans aveu qui s’étaient mêlés aux soldats et rappeler ceux-ci aux rigueurs de l’obéissance passive. Quand ce fut fait, le jeune général ordonna une double attaque de nuit contre l’immense faubourg de Mégara. 11 partagea ses forces en deux divisions. L’une, sous la direction de Calpurnius Bison, devenu son lieutenant, devait se porter vers une porte située à 2 kilomètres au nord-est du camp. La seconde division, qu’il conduisait en personne, partit dans le plus profond silence, emportant, outre ses armes, des haches, des échelles et des leviers. Elle dépassa la division Bison de 3,700 mètres, marchant dans la direction du nord-est, sur la rive orientale de la Sebka de Soukara, vers une poterne du simple mur de mer, qui défendait, en cet endroit, les pentes occidenlalles de Kamart.
Malgré toutes les précautions prises, l’approche de cette division fut néanmoins remarquée par les sentinelles qui s’empressèrent de la signaler en jetant le cri d’alarme. Se voyant découvertes, la division Scipion d’abord, puis la division Bison répondirent à ce cri par une formidable clameur. Les Carthaginois furent effrayés devoir, au milieu des ténèbres, tant d’ennemis sur leurs flancs. Toutefois ils firent si bonne contenance que. malgré tous leurs eflorts, les Romains de Scipion ne purent franchir la muraille. Ils allaient se retirer lorsque de jeunes soldats escaladèrent une tour déserte, appartenant à des particuliers et sottement laissée debout par les assiégés. Elle était en dehors et au pied du mur d’enceinte qu’elle égalait en élévation. Barvenus au sommet de cette tour, les assiégeants tuèrent ou dispersèrent, sous une grêle de projectiles, les défenseurs de l’enceinte, firent un pont volant de poutres et de planches, qu’ils trouvèrent, sautèrent sur le rempart, descendirent dans Mégara, brisèrent la poterne la plus voisine et introduisirent leurs camarades dans la place. Scipion entra donc avec ses 4,000 hommes et suivit intérieurement le chemin de ronde jusqu’à la porte près de laquelle Calpurnius opérait sa diversion1. Ce hardi coup de main jeta la panique parmi les Carthaginois. Ils se replièrent en hâte et se retirèrent, derrière Mégara, dans la ville proprement dite.
Asrou-Baal lui-même, après une tentative de résistance, craignant de se voir cerné, abandonna ses positions de Sidi Daoud et se réfugia, comme les autres, dans Carthage. Cette opération stratégique eut donc
1 ZoNARAS, IX, 23.
ISO
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pour résultat de rendre Scipion complètement maître de toute la presqu'île punique.
Le lendemain matin, Asrou-Baal, pour se venger de ses terreurs de la nuit, fit monter sur les remparts, face à l'ennemi, tous les Romais tombés en son pouvoir et mutila ces malheureux de la façon la plus odieuse et la plus barbare. Aux uns, il arracha les yeux, la langue, les nerfs ; aux autres, il coupa les pieds et les mains ; il y en eut qui furent écorchés vifs. Puis il fit jeter tous ces infortunés respirant encore, du haut des murs, aux légions comme un suprême défi et comme le cartel sanglant d’une lutte sans merci.
Pour être juste, il faut se (hâter d’ajouter que le peuple de Carthage, et surtout l’aristocratie punique furent absolument étrangers à ces actes que ne sauraient justifier les exigences ni les horreurs de la guerre. En même temps, du reste, qu’il essayait d’effrayer les Romains par ses cruautés, Asrou-Baal terrorisait ses concitoyens, faisait arrêter et crucifier plusieurs sénateurs, déployait dans toute la ville épouvantée un appareil formidable et prenait toutes les allures d’un odieux tyran.
Cependant Scipion se hâtait de brûler le camp abandonné de Sidi- Daoud et, sans perdre un instant, il faisait commencer, à 100 mètres des fortifications, une parallèle gigantesque qui coupait l’ithsme entier et isolait complètement Carthage. Cette immense tranchée de 4,625 mètres de longueur ne se fit point sans difficultés. L’ennemi opérait de continuelles sorties, si bien qu’une moitié de l’armée devait rester sous les armes pendant que l’autre moitié travaillait. Derrière cette parallèle, du côté du continent, Scipion en fit ouvrir une seconde qu’il réunit à la première par des tranchées transversales établies aux deux extrémités. Ces ouvrages dessinèrent ainsi, dans leur ensemble, un immense rectangle dont il hérissa le fond de fers de lances et de pieux durcis et pointus. Non content de ces défenses, il fit protéger les tranchées transversales et le fossé le plus éloigné de Carthage par de solides parapets en terre garnis de palissades. Quant à la parallèle qui regardait Carthage, il éleva, pour la fortifier, un mur en pierre de plus de 5,000 mètres de longueur, 12 pieds d’élévation et 6 pieds de largeur, flanqué çà et là de bastions et de tours. Au centre de ce front, et, par conséquent, à peu près à la hauteur du saillant de Malka, il fit, en outre, construire une tour en pierres très élevée, surmontée ellemême d’une autre tour en bois à quatre étages. De cet observatoire, on pouvait suivre aisément tout ce qui se passait dans Carthage. Vingt jours et vingt nuits suffirent à l’achèvement de tous ces travaux.’ Lorsqu’ils furent terminés, Scipion plaça ses troupes dans le vasle parallélogramme ainsi fortifié qui servait de la sorte, tout à la fois, de camp retranché et de lignes de circonvallation.
Bloquée du côté du continent, la ville assiégée commença à ressentir les hqrreurs de la famine. Cependant elle pouvait recevoir encore des secours par mer. Grâce à l’insuffisance de la croisière romaine et à
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l'audace des Carthaginois, chaque fois que s’élevait un vent favorable, le général de cavalerie Bithyas, qui campait au fond du golfe, au-dessous de Népheris, lui faisait parvenir des felouques chargées de vivres.
Pour épargner ces ressources, on ne distribuait d’ailleurs de rations qu’aux trente mille hommes enrôlés et armés pour la défense de la cité. Le reste des citoyens : hommes, femmes, enfants, vieillards, ne recevait absolument rien et soulfrait cruellement. Celle population inactive mourait sans qu’on prit garde à elle, pendant qu’Asrou-Baal se régalait avec scs amis, leur servait des repas somptueux et prenait un embonpoint qui contrastait odieusement avec la disette et la misère générale *.
Ce dut être à celte époque que le misérable gouverneur de Carthage eut avec Gulussa les deux fameuses conférences racontées par Polybc. Asrou-Baal franchit les fortifications, s’avança jusqu’au bord du fossé extérieur portant sa cuirasse dorée, son manteau de pourpre dt suivi d’une escorte de douze gardes armés jusqu’aux dents. Gulussa, aussi simple dans ses manières que l’était Massinissa, son père, était venu seul et sans armes. Il daigna même se déranger sur l’invitation d’Asrou-Baal et franchir la distance qui le séparait du général carthaginois. Lorsque la conversation se fut engagée, il railla d’abord celui-ci d’être venu à une entrevue pacifique dans tout cet appareil. Sur la réponse d’Asrou-Baal qu’il ne déployait ce luxe d’armes et de gardes que par crainte des Romains: « Si vous les craignez tant, dit le Numide, « pourquoi, sans nécessité, vous êtes-vous donc enfermé dans une « ville qu’ils assiègent? Mais venons au fait: que désirez-vous de moi?» « Je vous ai demandé cette entrevue, dit Asrou-Baal, pour vous prier « de plaider notre cause auprès du général romain. Qu’il épargne Car- « thage et la laisse debout; nous signerons toutes les autres conditions « de paix qu’il voudra nous imposer. » Gulussa se récria: « Comment « voulez-vous, lui dit-il, que Borne accepte aujourd’hui des proposi- « tions qu’elle a rejetées avant même l’ouverture des hostilités ? » Asrou-Baal insista néanmoins, prétendant (pic les dieux sauraient défendre la bonne cause, et affirma que les Carthaginois étaient résolus à périr jusqu’au dernier plutôt que de se rendre. Le prince et le général se quittèrent sur ces paroles et promirent de se revoir au même endroit trois jours après.
De retour au camp, Gulussa fit part à Scipion de l’entretien qu'il venait d’avoir. Le consul en rit. « Asrou-Baal a vraiment bonne grâce, dit-il, de compter sur la protection des dieux après avoir indignement massacré nos prisonniers. La belle manière de se les rendre propices que de violer toutes les lois divines et humaines ! » Toutefois sur les instances de Gulussa, qui lit valoir l’ineouslanccdc la fortune et la nécessité d’achever la guerre au plus tôt, Scipion consentit à accorder au géné*
1 Poltbe, xxxix, 2. — Diooohe ue Sicile, xxxn, Escerp. val.
SCIPION
ral carthaginois, s’il voulait se retirer, un sauf-conduit pour lui, sa femme et ses enfants. 11 l’autorisait, en outre, à emporter une somme de 58,000 francs environ et à se faire accompagner par six domestiques. Gulussa, porteur de ces offres, qui lui paraissaient séduisantes, revint au jour dit et s’empressa de les transmettre au gouverneur de Carthage. Ce jour-là, il paraissait encore plus gros que de coutume et avait le teint du visage plus allumé. Aux propositions de Gulussa, il se frappa la cuisse à coups redoublés, jurant que le soleil ne verrait jamais Carthage détruite et Asrou-Baal vivant. « Un homme de cœur, s’écria-t-il, ne « saurait être nulle part plus noblement enseveli que sous les cendres « de sa patrie ! » Belles paroles, qu’il devait, hélas ! étrangement oublier plus tard M
En attendant, Scipion résolut de rendre le blocus de Carthage absolu et de compléter l’investissement de la place en fermant l’entrée des ports.
Cette entrée n’était pas très éloignée de la muraille sud de la ville. De l’extrémité de la Tœnia , près du Lazaret de Khéréddine , il fit donc jeter une digue, soutenue à droite et à gauche par d’énormes blocs de pierre, jetés à flot perdu. Elle devait rejoindre le point terminus du môle puissant qui protégeait l’entrée des ports. Ce môle, construit du nord-ouest au sud-est, avait pour but de rompre l'effort des lames que les vents du sud-est soulèvent et font déferler sur cette côte avec violence. Il partait du sommet du petit triangle que dessine, en s’avançant dans la mer, le rivage au nord du Kram. Le travail de géant, entrepris par les Romains, qui mesurait, dit Appien, quatre-vingtseize pieds à sa base et vingt-quatre au sommet, et dont les vestiges toujours existants accusent les proportions plus colossales encore de 160 mètres de largeur, au point où il se rattachait à la Tœnia, et de 90 mètres à l’extrémité du môle, fit d’abord sourire les Carthaginois.
Ils pensaient que jamais Scipion ne pourrait venir à boutd’une pareille tâche. Toute l'année cependant se mit à l’œuvre et l’ouvrage avança rapidement. Les assiégés commencèrent alors à s’inquiéter sérieusement. Ils entreprirent de creuser à leurs ports une issue nouvelle du côté de la haute mer, dans un endroit où la profondeur des eaux et la violence des vagues empêcheraient les Romains de pousser jamais leur jetée. Hommes, femmes et enfants s’attelèrent jour et nuit à cette besogne. Tout se fit de l’intérieur et tellement en secret que les prisonniers eux-mêmes, faits par Scipion, ne purent rien lui apprendre. On savait seulement qu’on entendait dans les ports un grand bruit incessant ; mais la cause en était inconnue. En même temps qu’ils poursuivaient ce travail de mine, les assiégés construisaient dans les cales du Cothon, avec d’anciens matériaux, des trirèmes et des quinquérèmes. Un matin enfin, lorsque tout fut prêt, les Carthaginois ouvrirent la
1 Diodohe de Sicile, xxxii, Exc. valic.
loi)
communication nouvelle avec la mer et sortirent avec cinquante trirèmes et quantité d’autres bâtiments de moindre tonnage, tous formidablement armés. Le nouveau goulet, pratiqué par les assiégés, est encore visible dans la partie sud-est de l’ancien port militaire. 11 y forme une coupure, maintenant ensablée, de 00 mètres de largeur.
L’ouverture de cette issue nouvelle et l’apparition subite de cette Hotte étonnèrent à ce point les Romains (pie, si les Carthaginois s’étaient immédiatement précipités sur leur Hutte, ils l’auraient infailliblement détruite. Elle était en effet désarmée; les équipages étaient à terre et prenaient part aux travaux du siège. Mais ils se bornèrent à de vaines démonstrations.
Trois jours après, ils opérèrent une deuxième sortie ; mais, cette fois, la division navale consulaire était prête à recevoir leur attaque. Les deux escadres s’abordèrent donc aux cris, mille fois répétés, de leurs équipages. La rencontre eut lieu à la hauteur du môle qui défendait l’ancienne entrée des ports et la lutte, furieuse de part et d’autre, dura toute la journée. Vers le soir seulement, les Carthaginois regagnèrent leur nouveau goulet sans être vaincus et prêts à recommencer la bataille le lendemain. Mais leur retraite fut mal exécutée. Les plus petits bâtiments de leur Hotte, qui naturellement prirent les devants, encombrèrent ce goulet, si bien que les vaisseaux de haut bord, ne pouvant entrer, durent attendre le long du rivage. Ils se réfugièrent près d’un quai, construit au nord du môle pour l’exposition et la vente des marchandises. Ce quai, coupé en deux par le nouveau débouché des ports, avait une longueur totale de 420 mètres et une largeur de 135. Il avait été garni de quelques ouvrages avancés, depuis le commencement du siège, alin d’empêcher l’ennemi de s’y établir et d’en faire une base d’opérations contre l’enceinte de la ville. Ce fut près de ces ouvrages que les galères puniques vinrent s’embosser, opposant leur proue aux galères romaines et protégées tout à la fois par les défenseurs de ces travaux extérieurs et par ceux du rempart qui n'était pas éloigné. Les deux Hottes furent à peu près également maltraitées. La nuit, du reste, mit tin au combat et les gros bâtiments de l’escadre punique purent, à leur tour, entrer dans les ports.
Dès le lendemain matin, Scipion chercha à s’emparer de ce quai, qui, la veille, lui avait paru une excellente position pour l’attaque directe des ports. Il lit donc avancer ses machines et bientôt il eut détruit une partie des travaux qui le défendaient. Mais les assiégés, quoique affaiblis parla famine et les maladies, opérèrent une sortie formidable pendant la nuit. Ils vinrent, non par terre, cette voie leur était fermée, ni sur des vaisseaux dont les bas-fonds rendaient, sur ce point, l'usage impossible, mais les uns à la nage, et les autres dans l’eau jusqu’à la poitrine. Parvenus près des Romains, ils allumèrent les torches dont ils s’étaient munis, se ruèrent sur les assiégeants avec cet irrésistible courage que donne le désespoir, les enfoncèrent et brûlèrent
SCIPION
leurs machines. La vue de ces hommes nus, qui se précipitaient aveuglément au-devant des coups et que leurs propres blessures et la vue du sang rendaient plus furieux encore, épouvanta les légionnaires. Ils s’enfuirent éperdus. Scipion dut monter à cheval en personne et lancer quelques escadrons pour barrer le chemin et ramener au camp ces fuyards qui couraient, affolés, dans toutes les directions.
Au petit jour, les Carthaginois, débarrassés des machines de Scipion, réparèrent les brèches faites à leurs ouvrages et les complétèrent par des tours en bois placées de distance en distance.
De leur côté, les assiégeants fabriquèrent à la hâte de nouvelles machines, les installèrent sur de larges remblais, en face des tours de l’ennemi, en brûlèrent quelques-unes et chassèrent les Carthaginois. Le sang versé, soit lors de la dernière sortie, soit dans ces derniers combats, avait coulé en si grande abondance et avait si fort détrempé les terres sur lesquelles il fallait marcher que toutepoursuite était d’ailleurs impossible. Les Romains finirent néanmoins par s’emparer ainsi de tous les ouvrages avancés. Une fois complètement maître du quai, Scipion lit creuser un fossé dans toute sa longueur, et, derrière cette tranchée, il fit élever, le plus près possible du rempart de la ville, un large mur en briques, d’une hauteur égale à celle de ce rempart. Sur ce mur enfin, il installa quatre mille hommes d’infanterie légère, chargés d’inquiéter sans cesse et de contenir l’ennemi. On atteignit ainsi la fin de l’été 247.
Les assiégés tiraient encore quelques secours et quelques renforts de l’extérieur. Scipion résolut de leur enlever ces dernières ressources.
Aux premiers jours de l’automne, il envoya ses lieutenants de divers côLés pour amener la destruction ou la soumission des derniers partisans de Carthage. Lui-même, au commencement de l’hiver, partit avec une colonne expéditionnaire contre INépheris dont le commandement, et celui du camp retranché qui la soutenait, était passé, des mains d’Asrou-Baal, dans celles d’un de ses collègues nommé Diogène. Une partie de cette colonne prit, avec son chef, la voie de mer et fut débarquée, après un trajet de il kilomètres, à l’est d q Ilamman-Lif. L'autre partie, formée d’une brigade de cavalerie, sous les ordres de C. Lœlius et de Gulussa, prit la voie de terre, contourna le lac de Tunis et vint rejoindre l’infanterie aux pieds du Bou-Karnain. La colonne entière s’engagea alors dans la montagne et franchit une vingtaine de kilomètres. A 370 mètres de l’ennemi, Scipion fit faire halte, dresser le camp et, laissant le commandement à Gulussa, revint à Carthage. Pendant tout le temps que durèrent ses opérations sous Néphcris, il allait et venait ainsi, presque chaque jour, voyant tout par lui-même, se faisant rendre compte des moindres détails et donnant partout scs ordres.
Diogène occupait de très fortes positions. Deux seuls points semblaient légèrement faibles dans sa ligne de défense. Le rempart du camp s’était effondré sur ces deux points. Scipion, après avoir examiné la situation,
SCIPÏON
choisit mille hommes d’élite et les plaça en embuscade sur le côté opposé du camp. Trois mille hommes reçurent en même temps l’ordre de se préparer à attaquer hardiment les brèches de front à l’escalade. Ces trois mille hommes furent lancés successivement à l’assaut par bataillons. Au moment où la lutte était le plus furieusement engagée, les mille sortirent de leur embuscade, s’élancèrent dans le fossé, franchirent les retranchements du camp punique et tombèrent à l’improviste sur les Africains. Ceux-ci, surpris et croyant avoir sur les bras beaucoup plus d’ennemis qu’ils n’en avaient en réalité, lâchèrent pied et furent massacrés surtout par les Numides de Gulussa. Soixante-dix mille individus, soit combattants, soit de la population non combattante, périrent dans cette affaire, dix mille furent faits prisonniers et quatre mille s’échappèrent.
Le camp retranché pris, restait la ville clle-mêmci Vingt-deux jours durant, elle résista à tous les efforts de l’assiégeant, très éprouvé par les rigueurs de la saison. L’examen du terrain donnerait assez à penser qu'il n’en vint à bout qu’à l’aide de la sape.
La chute de celte place allait contribuer largement à celle de Carthage. Scipion, sûr désormais de n’avoir plus rien à craindre sur ses derrières, pouvait, en effet, concentrer toutes scs forces pour en finir avec la capitale assiégée.
Dès le retour du printemps 146, il résolut d’attaquer le Cothon, ou port militaire, et Byrsa. Pour arrêter la marche en avant de l’ennemi, Asrou-Baal fit incendier, pendant la nuit, le côté quadrangulaire du Cothon, donnant au sud et le plus exposé aux coups des Romains. Mais, tandis qu’il attendait une attaque sur ce point, Lœlius escalada, par surprise, la -partie nord de forme circulaire, qui donnait sur le forum et sur Byrsa. Les légions, maîtresses de ce point sans combattre, poussent aussitôt des cris terribles, s’élancent de toutes parts, franchissent les abîmes béants créés par le feu, sur des planches, et refoulent partout un ennemi surpris, exténué et démoralisé. Dans l’impétuosité de leur élan, elles s’emparent même des murailles qui protégeaient le Cothon et poussent jusqu’au forum qui se trouvait de l'autre côté, au nord-est, ou au nord-ouest du port.
La nuit était revenue pendant cette lutte acharnée. Comme il eût été souverainement imprudent de se hasarder au milieu des ténèbres, Scipion fit arrêter la marche de ses colonnes et les fit rester sous les armes, sur ce forum, jusqu'au lendemain.
Le lendemain, dès le petit jour, il envoya l’un de scs aides de camp porter l’ordre à quatre mille hommes de troupes fraîches de venir relever la division épuisée par trente-six heures de veilles et de combats.
Ces quatre mille hommes, étant passés devant le temple de Baal Apollon, se jetèrent sur la statue d’or du dieu et sur la toiture en tuiles d’or du sanctuaire qui l’abritait. Cette toiture, à elle seule, valait 5,800,000 francs. Ils arrachèrent les tuiles précieuses avec leurs épées
SCIPION
et., sourds à la voix de l'honneur et aux ordres de leurs chefs, ne voulurent rejoindre leur poste que lorsqu’ils eurent partage ces dépouilles entre eux. On les verra punis plus tard de ce manquement à la discipline.
Maître du port et du forum, Seipion se trouvait au cœur de la ville proprement dite. Il ne lui restait plus qu’à s’emparer des hauteurs et de la formidable citadelle de Byrsa, le réduit de Carthage.
Trois rues, longues de 000 mètres environ, y montaient du forum. Toutes trois étaient escarpées, étroites, tortueuses et bordées de maisons à six étages changées en forteresses. Il fallut commencer, étage par étage, le siège de ces maisons. Dès qu’on en avait enlevé quelqu’une, on courait sur les défenseurs, on les passait au fd de l’épée, si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les expulser; puis les soldats l’occupaient en nombre et de là tiraillaient pour chasser les défenseurs de la maison voisine. On cheminait ainsi péniblement : les uns de terrasse en terrasse, traversant les rues adjacentes sur des poutres ou des planches ; les autres, en bas, dans les rues elles-mêmes, où la bataille, à chaque pas, redoublait d’horreur. C’était, de toutes parts, un affreux vacarme de cris, de hurlements, d’imprécations, mêlés à des chutes lourdes de corps qui venaient s’écraser des fenêtres et des terrasses sur les dalles, ou s’empalaient tout vifs sur les lances et les épées des combattants.
Tant que Seipion n’eut pas atteint le pied de Byrsa, on n’osa pas mettre le feu, dans la crainte que les flammes n’atteignissent les soldats qui s’avançaient par les toits. Mais, dès que le bas de la citadelle fut atteint, on mit immédiatement le feu à ce triple massif. Et, comme l’incendie n’allait pas assez vite dans ces maisons où les voûtes remplaçaient les planchers, on les sapa par la base, afin que leur masse s’effondrât d’un seul bloc. La ville otfrit alors un spectacle épouvantable. De temps en têmps, on entendait, au milieu des crépitements de l’incendie, le fracas sinistre des bâtiments qui s’écroulaient. De tous côtés, gisaient des cadavres, au milieu des amoncellements de décombres, les uns sanglants encore, les autres à demi-consumés déjà. Les survivants, femmes, enfants, vieillards, tous ceux qui s’étaient soustraits à la bataille et cachés pendant la lutte de maison à maison, blessés, brûlés, asphyxiés par la fumée et affolés par les tourbillons de la flamme poussaient des rugissements affreux. Courant sur leurs terrasses embrasées, ou apparaissant, comme des spectres, aux fenêtres de leurs maisons, ils s’abîmaient avec elles et tombaient pêle-mêle, sous l’action combinée de la mine et du feu, avec les pierres brûlantes, les poutres enflammées et les tisons ardents. Les moins à plaindre de ces victimes étaient celles qui mouraient sur le coup; les autres à demi-broyées, les membres rompus, les entrailles ouvertes, se débattaient en vain sous les débris calcinés et fumants qui les brûlaient lentement et les écrasaient en même temps.
SCIPION
Pour frayer jusqu’il la citadelle un passade à son armée, qui ne pouvait avancer au milieu de cet affreux chaos, Scipion prescrivit alors de déblayer le terrain. Les compagnies ordinaires de pionniers n’eussent pas suffi. Toutes les troupes, cent vingt mille hommes, se mirent à l'œuvre. Armés de pics, de fourches, de haches et de crocs de fer, les soldats traînent tout ce qu’ils rencontrent. Les vivants sont ensevelis avec les morts au milieu des pans de maisons démolies, nivelés à la hâte. Quand ils passèrent après, sur ccs chemins hideux, les chevaux dos cavaliers heurtèrent encore, çà et là, des membres palpitants, s’agitant dans le vide, ou des tètes, effroyablement grimaçantes de douleur et d’épouvante, qui sortaient des décombres.
La fureur du combat, l’ivresse du triomphe, le va-et-vient précipité des cohortes qui se relevaient dans l’horrible besogne, les sonneries des trompettes, les ordres jetés en courant par les aides de camp, les commandements multipliés des tribuns et des centurions, tout cela, joint aux cris des blessés et des mourants, donnait une telle fièvre aux soldats que nul alors n’était ému d’un pareil spectacle.
Six jours et six nuits se passèrent de la sorte. Les légions de Scipion, fatiguées de carnage, de travail et de veilles, se reposaient à tour de rôle. Seul, le général en chef, infatigable, toujours à cheval, sans dormir et presque sans manger, allait et venait, donnant ses ordres et en surveillant l’exécution. A la fin pourtant, n’y tenant plus, il mit pied à terre et s’assit sur un point élevé de la ville d’où, tout en se reposant un peu, il pouvait embrasser l’ensemble de ses opérations.
L’on était loin d’avoir achevé le travail du déblaiement qu’on vient de décrire, lorsque, le septième jour, une députation suppliante, descendant du temple d’Eschmoun, placé au sommet de la citadelle, vint trouver Scipion. Elle offrait de rendre la place et demandait seulement la vie des citoyens réfugiés dans l’acropole. Le vainqueur accepta surle-champ ccs propositions, exceptant toutefois de la grâce les déserteurs romains passés aux Carthaginois. Cinquante mille personnes environ, de tout sexe et de tout âge, sortirent alors par une poterne ouvrant sur l’enceinte extérieure de Byrsa. Elles furent immédiatement placées sous la surveillance des troupes.
Les transfuges, exceptés de la capitulation, se retranchèrent alors au sommet de l’acropole, dans le temple môme d’Eschmoun. Ils étaient neuf cents. Asrou-Baal, sa femme et ses deux jeunes fils se joignirent à eux. Bien que peu nombreuse, cette petite garnison pouvait repousser longtemps les efforts de l’ennemi. La position seule, en effet, du temple le rendait presque imprenable. Use dressait comme un géant de marbre au-dessus de la citadelle, sur un rocher coupé à pic. La faim, les veilles, l’épouvante, l’excès de la fatigue firent ce que la violence n’eut pu facilement réaliser.
Sentant leur fin approcher, après quelques jours de résistance, les neuf cent trois derniers défenseurs de Carthage quittèrent la plate-
SCIPION
forme du temple et montèrent sur ses terrasses. Neuf cent trois et non pas neuf cent quatre ! Car, à ce moment terrible, le cœur manqua à Asrou-Baal. Au lieu de monter avec les autres, le lâche descendit sans que nul y prit garde et vint, une branche d'olivier à la main, se jeter aux genoux de Scipion. Le consul l’accueillit avec humanité. « Voyez, dit-il à l’état-major qui l’entourait, comme il faut se défier de la fortune. Cet homme, qui rejetait mes propositions quand je lui offrais une honorable capitulation, en est maintenant réduit à. baiser mon manteau pour obtenir la vie. » 11 prit toutefois un malin plaisir à montrer aux transfuges leur ancien général dans la posture humiliante qu’il avait prise. A cette vue, ceux-ci, du haut de leurs terrasses, réclament le silence, accablent le traîlre de malédictions, mettent le feu au temple, leur dernier asile, et périssent dans le brasier allumé de leurs mains. La femme d’Asrou-Baal, parée de ses plus beaux atours et entourée de ses deux enfants, paraît elle-même soudain aux regards de Scipion et de son époux déshonoré. Elle l’appelle à haute voix. Et, comme le misérable reste la tète baissée, courbé sous la honte, elle s’adresse à son vainqueur : « Romain, lui dit-elle, que les dieux te soient propices, à toi qui ne fais qu’user des droits de la guerre. Venge seulement le génie de Carthage sur cet infâme qui trahit, à la fois, aujourd’hui, sa patrie, ses dieux, son épouse et ses enfants! «Elle maudit encore le perfide qui l’abandonne, égorge ses fils, lance leurs cadavres sanglants dans les flammes et s’y précipite après eux.
Devant ce spectacle d’une si tragique grandeur, Scipion ne put contenir son émotion. Ses yeux se mouillèrent de larmes et Polybe, son précepteur et son ami, qui l’assistait, nous assure qu'on l’entendit murmurer les deux vers d’Homère dans lesquels le poète annonce la ruine d'ilion, la mort de Priam et la défaite du peuple troyen '. Le héros pensait à sa propre patrie, et, redoutant l’inconstance du sort, sc demandait si quelque jour ne la verrait pas succomber, elle aussi, dans une catastrophe analogue à celle dont il venait d’être l’agent principal et le témoin2.
Quoi qu'il en soit, la défaite de Carthage était consommée. Scipion accorda plusieurs jours de pillage à son armée en interdisant toutefois aux soldats de toucher à l’or, à l’argent et aux temples. Un butin considérable fut ensuite partagé par ses soins à toutes les troupes. Il exclut seulement de ce partage tous ceux qui avaient pris part au vol du temple de Baal-Apollon. Rome, en même temps que l’annonce de la victoire, reçut un premier navire, entièrement chargé des dépouilles opimesles plus précieuses. La Sicile, tant de fois éprouvée par la guerre, fut autorisée à envoyer en Afrique une délégation chargée de reconnaître et de reprendre ce que les Carthaginois lui avaient enlevé. Les statues
' Iliade, iv, 164, 165.
5 Diodohe de Sicile, xxxii, Excerp. val.