S C 1 IJ I O N
d’Himcra furent ainsi rendues aux Tliermilaircs (Thertnæ-Himerenses, Tennini ), notamment une admirable statue du poète Stésicliore. Géla, Agrigcntum recouvrèrent ec qu’elles avaient perdu, entre autres, ce fameux Taureau d’airain, instrument îles vengeances de Phalaris et une statue d’Apollon, enlevée deux ;ent soixante ans auparavant. Ségeste reprit sa célèbre Diane de bronze, objet du nulle le plus ancien et merveille accomplie de l’art*, Les ar nos, les machines de guerre et les vaisseaux, hors de service, furent brûlés sur place (fiu d’avril ou commencement de mai KG).
L’heureuse nouvelle et le bateau qui la portait arrivèrent à Rome vers le soir. Immédiatement, la population tout entière fut dehors. On se félicitait; ou s’embrassait dans les rues; on se racontait, sans se lasser de les entendre, les quelques détails connus de ce siège unique. La nuit se passa dans ces joyeuses manifestations. Le lendemain matin, de solennelles actions de grâces furent rendues aux dieux de la patrie. Puis le Sénat s’assembla.
Carthage était prise. Tout le quartier qui s’étendait des ports à la citadelle était rasé. Mais le reste de la ville était encore debout ; il fallait décider de son sort. Le Sénat vota la destruction totale de la puissante cité. Dix commissaires spéciaux furent adjoints à Scipion pour surveiller l’exécution de ce décret. On abattit les remparts; on renversa les temples et les principaux édifices; le reste de la ville fut livré aux flammes et brûla pendant dix-sept jours. Défense fut faite, sous les peines les plus sévères et les plus solennelles imprécations, de relever jamais ces ruines et môme d’habiter sur leur emplacement. Toutes les cités, qui avaient pris part à la guerre contre Rome furent également détruites et leur territoire fut réparti entre les villes alliées, notamment Utique.
Enfin une lourde contribution de guerre frappa tout ce qui avait été carthaginois, et un préteur, plus lard un proconsul, aux appointements d’un million de sesterces par an (200,000 francs), fut placé à la tête des administrations locales pour gouverner, au nom de la République victorieuse, le pays devenu désormais province romaine!
Et ici, ce n’est pas seulement un trône qui tombe, une ville qui s’effondre, ni un peuple qui meurt. Non, c’est une chose qu’on n’a vue qu’une fois : c’est tout un monde qui s’en va ; c’est une société qui en étouffe une autre, et qui l’étouffe sans pitié, car il faut qu’il ne reste rien de Carthage. Les siècles futurs ne sauront d’elle que ce qu’il plaira à son implacable rivale. Ils ne distingueront qu’à travers d’épaisses ténèbres celle capitale de l’Afrique, sa civilisation barbare, son gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts, ses monuments gigantesques.
1 Oiodoiie de Sicile, xxxii, Exe. de virt. el vit. — Cicéhok, Iti Verrem, u. 35 ; iv, 33.
SCIPION
Deux fois déjà la Grèce avait tenté cette réaction formidable de l’occident sur l’orient. Argos avait renversé Troie. Alexandre avait frappé l’Inde à travers la Perse. Mais les rois grecs n’avaient détruit qu'une ville et qu’un empire; l'aventurier Macédonien n’avait fait dans la vieille Asie qu’une trouée aussitôt refermée sur lui. Pour jouer le rôle de l’Europe dans ce drame immense et tuer la civilisation orientale, il fallait plus qif Achille et plus qu’Alexandre ; il fallut Rome!
Maintenant les esprits qui aiment à sonder les abîmes se demandent ce qui serait advenu du genre humain si Carthage eût triomphé dans la lutte? Le théâtre de vingt siècles eut été déplacé. Les marchands eussent régné et non les soldats. L’or, au lieu de l’honneur, aurait guidé les peuples. La passion des aventures, la soif du lucre, le mépris du faible, l’amour exclusif de l’intérêt propre et l’égoïsme, tant personnel que social, eussent primé tout le reste. Grâce à l’œuvre de Scipion, les nations ont échappé, pour toujours, espérons-le, à ces suprématies dégradantes. Mieux qu’aucun autre peuple Carthage pouvait coloniser le monde barbare; mais il fallait Rome pour le civiliser.
Proportion gardée, il y avait entre le génie de ces deux immortelles rivales la différence qui se retrouve, à l’heure présente, entre l’Angleterre et la France !
ROME
La ligne de démarcation de cette nouvelle province romaine* partait de l’embouchure de la Tusca*, suivait le cours inférieur de ce llcuve, descendait la vallée de Y oued, Zeen , puis remontailcelle de Y oued Maden, traversait le col du Khanga-Kef-Tout et, laissant à l’empire numide la cité de Vacca ( liêja ) avec les Grandes Plaines, prises en 172 par Massinissa, longeait l’oued Badja jusqu’à son confluent avec la Medjerdah.
A partir de ce fleuve, dont les noms antiques furent successivement: Makara, ou Makarata, et Bagrada, la frontière romaine côtoyait le versant occidental du Djebel Gorrah , passait à l’ouest de Y Enchir-ed- Douamès (Uci majus), de Bordj Messaoudi (Thacia) et suivait la ligne de faite qui sépare le bassin de Youed Kral/.ed de celui de Y oued 'Fessa.
Traversant ensuitcle Bahirt-el-Ghorfa, cette ligne frontière atteignait, vers Kasr-el-Buddid, le cours supérieur de la Siliana. Elle laissait alors à droite les massifs occupés par les Ouled-Aoun et les Üuled-Ayar, suivait la rive gauche de YOued-Merg-el-Lil jusqu’à son confluent avec YOued-Zeroud et descendait, avec Y Oued-el-Mokta, jusqu’à la Scbka de Sidi-el-llani.
De la rive orientale de cette Sebka, un fossé, tracé à l’ouest de Sidi Naçeur, jusqu’à la pointe est de la Sebka-el-Gorra, marquait la limite des possessions romaines.
Puis de la Sebka-el-Gorra, cette limite courait par un de ces nombreux talwegs, encore appelés dans le pays El lladd (la frontière), jusqu'au littoral, qu’elle joignait au sud de Thenœ, dont les ruines se retrouvent à YEnchir Tina, par 12 kilomètres au sud-sud-ouest de Sfax. Cela devait durer ainsi cent ans3.
1 I'li.xr, llist. nat., lib. V, cap. i.
* Oucd-el-Kebir, affluent de l'Oucd-Mafragh.
3 Salllste, Cont. Jugurth., xix.
ROME
Rome n’occupait donc guère qu’une longue bande de terre beaucoup moins étendue en superficie que la Tunisie actuelle. Vacca (Béjà), Bulla- Regia ( Hammam-Daradji ), Sicca Veneria (Le Kef), Zaïna Regia, (Djiama), Capsa ( Gafsa ), Tacape ( Gabès ) et quantité d’autres villes du Beylik, en elTet, n’en faisaient point partie. Les indigènes virent affluer sur cette nouvelle colonie la troupe avide des négociants de toutes sortes, des chevaliers romains, commerçants ou fermiers de l’Etat, qui envahirent bientôt tout le trafic de la province, aussi bien que des pays numides et gétules fermés jusqu’alors à leurs entreprises1.
Carthage cependant ne tarda pas à sortir de ses ruines dans toute la partie voisine des anciens ports.
Bien plus, vingt-deux ans après sa chute, en 124, la loi Rubia ordonnait son relèvement. Et, deux ans plus tard, en exécution de cette loi, le tribun Caïus Gracchus et Fulvius Flaccus, personnage consulaire, • débarquaient, avec six mille colons latins, pour restaurer la vieille cité punique à laquelle ils donnaient le nom de Jimonia colonia. Ce nom même était un hommage rendu à Tanit, l’antique génie de Carthage, que les Romains assimilaient à leur Junon céleste.
On travailla soixante-dix jours à cette restauration. Mais elle était entreprise malgré les répugnances de l’aristocratie romaine. Aussi de sinistres fables furent-elles lancées à dessein pour l’entraver. Et, bien que démenties par les intéressés, ces fables furent exploitées par l’esprit de parti. C’est ainsi que se répandit le bruit que des chacals avaient arraché les jalons marquant le tracé de la cité en reconstruction2. Toujours est-il que, pendant que Gracchus et son collègue étaient en Italie à préparer la venue de six mille nouveaux colons italiens, une loi, votée sur la proposition deMinucius Rufus, abrogea celle de 632 3.
La jeune colonie cessa donc d’exister légalement sans, pour cela, cesser d’exister en fait. On ne pouvait effectivement déposséder les six mille Romains déjà fixés dans Carthage et autour desquels s’étaient groupés certainement un nombre plus ou moins considérable d’indigènes.
Bien que déchue de son titre, Carthage continua donc néanmoins à se relever et reprit peu à peu assez de son antique importance commerciale pour battre de nouveau monnaie et, ce qui paraîtra plus étrange, pour avoir à sa tète des sufletes de race punique4.
Pendant ce temps, Etique était le siège du Gouvernement romain en Afrique, et certes elle n’avait qu’à se louer, au double point de vue de la richesse et du développement matériel, de cette situation. C’était entre elle en effet et sa nouvelle métropole un va-et-vient continuel d’agents, de fonctionnaires et de commissaires de la république romaine,
1 G. Boissière, Esquisse d’une histoire de la conquête romaine , p. 183.
2 Appien, Punie., vin, 136. — Orose, v, 12. — Eutrope, iv, 9. — Plutarq., C. Gracchus, 11.
3 Ait., De bel. civil., i, 24.
1 Muller, Numismatique de l'ancienne Afrique, n, p. 149-131.
ROM K
auxquels la guerre ne devait pas tarder à ajouter encore, pendant près d’un siècle, le mouvement incessant des escadres militaires et des (lottes de transport.
En 120, Micipsa s’éteignait doucement, après trente années de règne, àCirta*, notre Constantine actuelle. C’était le dernier des (ils de Massinissa. Depuis longtemps scs deux frères, Manastabal et Gulussa, l’avaient précédé dans la tombe. Lui-même laissait en mourant sa couronne et son empire à ses deux enfanls, Adherbal et Iliempsal, et à son neveu, le trop fameux Jugurtha, (ils naturel de Manastabal2.
L’ambition sauvage de Jugurtha ne tarda pas à semer le deuil dans la famille de son bienfaiteur. Son premier crime est le fruit de la trahison et la tète d’Hiempsal, assassiné lâchement à Thirmidi (peut-être Sidi-Ali-Sedfinit à trois milles au sud-ouest de la Mohammedia 3), est bientôt en son pouvoir*. Il se tourne alors contre Adherbal, qui s’enfuit à Home. Sans se déconcerter, Jugurtha envoie de l’argent dans cette ville et entraîne le Sénat dans son parti. Des commissaires sont envoyés en Afrique pour partager l’héritage de Micipsa entre lui et Adherbal. 11 les achète, se fait adjuger par eux les provinces les plus fertiles et les plus peuplées5; puis, dès qu’ils sont repartis pour l’Italie, il se jette sur le territoire d’Adherbal, enlevant les habitants et les troupeaux, brûlant les villages et ravageant tout G. Adherbal, forcé de recourir aux armes, est battu et contraint de se réfugier dans Cirta, sa capitale. Jugurtha l'y bloque aussitôt et tâche d’emporter la place d’assaut avant le retour des ambassadeurs envoyés au Sénat romain, dès le début des hostilités, par son royal cousin7. Il n’y réussit point. Trois jeunes patriciens sont délégués près les belligérants pour leur signifier que la République entend qu’ils mettent bas les armes et terminent leur différend à l’amiable. Jugurtha les reçoit, les amuse par de belles paroles et de vaines promesses et finalement les renvoie en Italie sans leur permettre de communiquer avec Adherbal8.
Cependant il presse plus que jamais le siège de Cirta. Sous les étreintes de la famine et du fer, l’infortuné fils de Micipsa, réduit aux dernières extrémités, fait encore une fois appel à la puissance et à la justice de Rome. Sa lettre, lue en plein Sénat, se terminait par ce cri de désespoir et celte adjuration solennelle : « Ce n’est plus à la mort « et aux infortunes que je vous prie de me soustraire, mais aux mains « de mon ennemi et aux tortures qu’il me prépare. Le royaume de « Numidie vous appartient. Faites-en ce que vous voudrez; mais arra-
i De Kairtha, forteresse.
* Salluste, Cont. Jugurth., 5, 10, 11.
* Ch. Tissot, Céograph. comp., H, p. 590-767.
* Flobus, Hist. Rom., in, 2.
* Salluste, Cont. Jug., 16.
* Salluste, Cont. Jug., 20.
1 Sallust., Cont. Jugurth., 21.
* Sallust., Cont. Jug., 22.
R OME
« chez-moi, de grâce, à la fureur impie de Jugurtha; je vous en conjure « par la majesté de votre empire et par la sainteté de l'amitié, si vous « gardez encore quelque souvenir de mon aïeul Massinissa1. »
A ces accents, le Sénat s’émut et, bien que sa mâle vigueur fût, en partie, détruite par la puissance de l’or numide, il décida néanmoins le départ immédiat de nouveaux commissaires. Trois jours après, sous le cri de l’indignation populaire, ces commissaires s’embarquaient pour Ulique, où ils ordonnaient à Jugurtha de venir, sans délai, s’expliquer, et, si possible, se justifier devant eux.
Que faire ? Avant de partir, Jugurtha tenta un effort suprême et donna sur tous les points de la place, à la fois, un formidable assaut. Il espérait l’emporter et faire accepter à la conférence d’Ulique les faits accomplis. Son espoir fut déçu. Cirta tint bon. Pour ne point désobéir ouvertement aux injonctions des plénipotentiaires romains, il dut donc partir et se rendre au rendez-vous assigné.
Du reste, il refusa de leverle siège de Cirta. Les menaces des envoyés du Sénat le laissèrent inébranlable et ils se retirèrent sans rien avoir obtenu2. A celte nouvelle, les Italiens, dont la valeur faisait la principale force de la ville assiégée, poussèrent Àdherbal à se rendre, lui et la place, aux assiégeants, sous la seule condition d’avoir la vie sauve et de s’en remettre pour tout le reste au peuple romain. Cette détermination répugnait au prince, qui connaissait trop son cousin. Toutefois, comme son sort était entre les mains de ces Italiens et qu’ils pouvaient faire malgré lui ce qu’ils le priaient d’exécuter volontairement, il se rendit.
Ses pressentiments funestes, hélas! ne l’avaient pas trompé. Jugurtha le fit périr dans les supplices et, crime autrement impolitique, il fit passer au fil de l’épée tous les défenseurs de Cirta, sans distinction de nationalité.
Ce ne fut qu’un cri dans Rome. Cri tel que le Sénat, encore hésitant, dut, bon gré, mal gré, assigner la Numidie à l’un des consuls, lever une armée pour cette expédition, voter la solde de ces troupes et toutes les dépenses nécessaires à la guerre qui commençait.
La nouvelle province et la conduite des opérations militaires furent confiées à Calpurnius Bestia (1 1 1) 3.
Pour parer le coup qui le menace, Jugurtha envoie vainement de nouveaux messagers chargés d’or. Cette fois, les portes de Rome ne s’ouvrent même pas devant eux. On leur intime l’ordre de quitter l’Italie sous dix jours, pendant que Calpurnius prend la mer à lieggio, passe en Sicile et, delà, sur les côtes de Numidie où la guerre éclate, brillante du côté des Romains4.
• Sallust., Cont. Jug., 24.
2 Sallust., Cont. Jugurth ., 25.
3 Sallust., Cont. Jugurth ., 26.
1 Sallust., Cont. Jugurth ., 28.
ROME
ir.r,
Ces succès sont de courte durée. Jugurlha corrompt le consul et l’achète. Accusé de ce crime et cité à comparaître par-devant le Sénat, sous la garantie de la foi publique, Jugurlha qui connaît assez sa Rome pour se permettre toutes les audaces, non seulement y vient, mais fait assassiner en pleine ville le prince Massiva, iils de Gulussa, un compétiteur probable au trône (110) *.
Rome épouvantée chasse de scs murs ce barbare toujours altéré de sang et charge le consul Sp. Postumius Albinusde tirer enfin vengeance des crimes du Numide.
Jugurlha l’amuse. Tantôt il lui promet sa soumission, tantôt simulant des craintes exagérées, il se dérobe au consul. Bref, Albinus retourne à Rome soupçonnéde connivence avec l'ennemi. Il laissait, à son départ, l’armée d'Afrique sous les ordres de son frère Aldus s.
Au mois de janvier 109, ce général fait sortir les soldats de leurs quartiers d’hiver. Par un froid intense, il les achemine, à marches forcées, vers Suthul. où étaient renfermés alors les trésors du roi. Cette ville était située à l’ouest, et probablement assez près de Calama que certains auteurs identifient à Guelma 3. Les rigueurs de la saison et la position même de cette ville en rendaient impossibles non seulement la prise, mais même le siège. Bâtie, en effet, sur le sommet d’un roc escarpé, elle était environnée d’une plaine fangeuse que les pluies d’hiver avaient changée en marécage. Les légions prirent néanmoins, comme elles purent, leurs dispositions pour investir la place. Jugurlha travaille habilement l’armée romaine et son chef, détermine Aulus «à quitter Suthul et à le suivre comme s’il fuyait, achète deux centurions et des capitaines, puis, une nuit, quand toutes ses mesures sont prises, il enveloppe le camp romain. Le lendemain, il forçait les légions à mettre bas les armes, faisait passer honteusement quarante mille Romains sous le joug et signait, avec leur chef, un traité les obligeant à quitter la Numidie sous dix jours 4.
Il fallut donc rentrer en vaincus dans la province romaine. C’est là qu’au printemps de l’année 109, Quiutus Cœcilius Mctellus, le nouveau consul, vint chercher ses troupes et en prendre le commandement. Le premier soin de ce général fut de rétablir l’ordre et la discipline dans cette armée démoralisée. Vigilant, actif, laborieux, sévère, voyant tout de ses yeux et se faisant rendre un compte exact de tout, il eut vite fait de rendre à ses soldats leurs vieilles habitudes d’obéissance, de patience et de sobriété.
Cela fait, Metellus entra en campagne. Vainement alors Jugurlha, qui connaissait son adversaire et le savait incorruptible, essaya de conjurer l'orage. L’heure des transactions honteuses était passée ; celle de l’expiation allait commencer.
• Flobüs, Hist. Rom., ni, 2.
s Salli'st., Conl. Jugurlh., 36.
s Orose, v, 15. — Ch. Tissot, Géog. cornp. de la prov. rom. d'Afrique , n, p. 767.
4 Orose, v, 15. — Sallust., Cont. Jug., 38.
ROME
L’armée romaine occupe d’abord militairement Béja , le plus grand marché de toute la Numidie, et y laisse une garnison *. Puis ses approvisionnements assurés de la sorte, Metellus traverse la Medjerdah et remonte la vallée du Mutliul ( Oued Mellègue ) en suivant, pour éviter toute surprise, les hauteurs déboisées de la rive gauche beaucoup plus praticables que celles de la rive droite. Il gagnait ainsi les hauts plateaux qui commandent à la fois au sud-est les plaines de Sicca et de Zama ; au nord-est, celles de Naraggara et de Thagaste ( Souk-Arhas ) ; au sud enlin, celles de Thala et de Theveste ( Tébessa ). 11 venait de traverser les sommets du Djebel Nemeur-M'ta-Ouargha, qui court parallèlement à l’ Oued. Mellègue , et s’apprêtait à descendre par le Feïd-es- Smar, sur les bords de ce fleuve, pour de là gagner la plaine qui s’étend au-dessous du Kef. Le Feïd-es-Smar , ou rivière des Joncs, forme une vallée étroite et aride, surtout dans l’angle fait par le Djebel Nemeu)' et le Koudiat Abd-Allah, qui se détache du Djebel et projette ses mamelons couverts d’oliviers, de myrtes et de lentisques perpendiculairementà Y Oued Mellègue. Metellus, dans sa marche, présentait donc le flanc à ce Koudiat lorsque l'ennemi fut signalé %
Jugurtha s’était précisément embusqué, avec toute sa cavalerie et l’élite de son infanterie, dans la partie du Koudiat la plus rapprochée du Djebel Nemeur et avait envoyé son meilleur lieutenant, Bou-Melek-Ard, prendre position, avec ses éléphantsjet le reste de son infanterie, àl’autre extrémité du Koudiat, voisine de l’ Oued Mellègue 3.
Sitôt averti, Metellus fait halte, renforce son flanc droit auquel il donne trois rangs de profondeur, distribue ses tirailleurs entre les corps d’infanterie légionnaire et place sa cavalerie sur les ailes. Puis, par un quart de conversion sur la droite, il transforme sa marche en colonnes en ordre de bataille, front à l’ennemi.
Cependant les Numides ne s’ébranlent point. Metellus, redoutant alors que le manque d’eau n’épuisât son armée, détache des compagnies d’infanterie légère et une partie de sa cavalerie, sous le commandement de Rutilius, pour occuper fortement les bords du fleuve près duquel il compte camper.
Comme l’ennemi ne fait toujours aucun mouvement, le consul prescrit ensuite une nouvelle conversion à gauche et reprend lentement sa marche vers la plaine et le fleuve4. C’est ce qu’attendait Jugurtha.
Dès que l'arrière-garde romaine a quitté les dernières pentes du Djebel Nemeur et dépassé le front de ses troupes, le Numide jette, sur la montagne abandonnée, deux mille fantassins pour couper toute retraite à l’ennemi et fond de tous côtés, en même temps, sur les légions de la République.
> Sallust., Cont. Jugurth., 47.
* Sall., Cont. Jug., 48.
3 Sall., Cont. Jug., 49.
4 Sallust., Cont. Jugurth., 50.
ROM R
En un instant, l’arrière-garde de Metellus est taillée en pièces, et le désordre est partout. Il est d’autant plus grand qu’on ne peul atteindre l’ennemi ; il se disperse dès qu’on le charge, disparait dans les broussailles, sur les lianes du Koudiat, et revient en masses innombrables dès que les légionnaires, épuisés par une course inutile, tournent le dos pour regagner leurs lignes \
Le combat se prolonge ainsi, llottant, sans commandement ferme et un peu au hasard, pendant une grande partie du jour. Vers le soir enfin, Metellus, qui voit se ralentir les efforts de l’ennemi, rassemble peu à peu ses hommes, reforme leurs rangs et réunit ainsi quatre compagnies d’infanterie qu’il oppose à celle des Numides. C’est le moment décisif. Les deux généraux le comprennent et exhortent une dernière fois leurs troupes. Puis les Romains se précipitent, enlèvent dans un un suprême ctlort le Koudiat- Abd- Allah, en délogent l’ennemi qui se disperse sans grande perte, et restent définitivement maîtres du champ de bataille *.
Rutilius venait à ce moment même de repousser victorieusement l’attaque de Bou-Melek-Ard.
Suivant ses instructions, le lieutenant de Jugurlha avait laissé passer Rutilius sans donner signe de vie. Puis, l’avant-garde romaine une fois passée, il était lentement descendu derrière elle dans le Fe'id-e.s- Smar et avait soigneusement rangé ses troupes sans cesser d’observer, avec un soin minutieux les moindres mouvements des deux corps ennemis entre lesquels il opérait.
Lorsqu’il vit Rutilius, sans défense, déjà tout occupé à dresser son camp et qu’il entendit, du côté de Metellus, les clameurs du combat, il craignit que le général romain, entendant aussi le bruit de la lutte, ne lâchât tout pour courir au secours des siens. Pour lui barrer le chemin, détendit donc sa ligne d’attaque, d’abord beaucoup plus resserrée et plus profonde, el marcha de l’avant.
Les nuages de poussière que soulevaient au-dessus des arbustes de la plaine la division d’éléphants et les bataillons numides, signalèrent leur approche. Rutilius eut le temps d’interrompre ses travaux de campement, de faire rompre les faisceaux et de ranger, sans précipitation, sa division devant les terrassements inachevés du camp. C’est là qu’il reçut l’assaut de Bou-Melek-Ard. Cet assaut fut vif d’abord. La charge des éléphants surtout fut terrible. Toutefois l’élan de ces animaux étant brisé par les accidents et la nature boisée du terrain, les Romains en vinrent encore assez facilement à bout. Us en prirent trois, tuèrent les quarante autres et la perte de celte cavalerie redoutable entraîna, comme toujours, la défaite des troupes dont elle formait la principale force. Les soldats de Bou-Melek-Ard jetèrent leurs armes et, sans avoir
1 SallUST., C ont. Jugurth ., 51.
* Sauxst., Cont. Jugurth.
ROME
subi de pertes considérables, s’échappèrent à la faveur de la nuit, qui tombait, à travers les pentes embroussaillées du Koudiat-Abd- Allah.
Inquiet alors de ne point voir apparaître Metellus, la division de Rutilius, oubliant, dans l’ivresse du triomphe, la triple fatigue d’une marche, d’un campement et d’un combat, se mit à sa recherche, s’avançant en ordre de bataille. La nuit était complètement venue lorsque les deux troupes se rencontrèrent. Après un échange de félicitations mutuelles, Metellus etsonlieutenant revinrent camper ensemble sur les rives du Muthul. Ils y restèrent pendant quatre jours et le consul romain y reçut la soumission de Sicca L
Cependant il fallut changer de tactique. Dans l’impossibilité d’atteindre Jugurtha, qui se dérobait toujours et réduisait la guerre à de continuelles escarmouches, Metellus fit ravager les campagnes, piller et incendier les maisons, brûler les villes et passer au fil de l’épée tout ce qui résistait.
L’armée romaine, divisée en deux corps, l’un sous les ordres du consul, l’autre sous ceux de Marius, le futur dictateur, opérait ainsi sur une plus grande étendue, sans que ces deux corps s’éloignassent jamais assez cependant l’un de l’autre pour ne pouvoir, en cas de besoin, se prêter un mutuel et rapide secours.
Un jour, on décide de frapper un grand coup et, de concert, les deux généraux choisissent, comme objectif, la ville de Zama ( Djiama ), déjà célèbre par la défaite d’Hann-Baal. Jugurtha l’apprend par des transfuges, précède Metellus à grandes journées, jette l’élite de ses troupes dans la place menacée, exhorte les habitants à se défendre vaillamment et promet de venir en personne les secourir en temps opportun. Puis il sort et se lance, au galop, sur la route de Sicca pour écraser Marius qui était allé dans cette ville chercher un convoi de vivres.
Les Romains commençaient à sortir de la place quand l’ennemi se rua sur eux en criant aux habitants de lui prêter main-forte et de tomber sur les derrières des envahisseurs. Heureusement Marius eut le temps d’évacuer entièrement Sicca, s’aligna surles pentes mêmes du Dyr, eut vite fait de disperser les irréguliers de Jugurtha et gagna tranquillement Zama, où, de son côté, Metellus était arrivé.
Les deux hommes de guerre prirent ensemble leurs dispositions et l’assaut de la place fut résolu. Zama était mieux défendu par l’art que par la nature. Elle était surtout abondamment pourvue d’armes, de soldats, de munitions et de provisions de toutes espèces. Néanmoins Metellus espérait l’emporter par un coup de main hardi. Son espoir fut déçu. Les Numides, qui opposent rarement en plaine une longue résistance, se battirent comme des lions derrière leurs murailles et repoussèrent tous les efforts de l’assiégeant 2.
1 Sam.ust., Cont. Jugurth., 53, 54, 56.
- Sallust., Cont. Jugurtli., 57.
Pour comble, au milieu de l’assaut, Jugurtha tombe, comme la foudre, sur le camp romain. La garde en était peu nombreuse et le service de surveillance était fort négligé. En un clin d’œil, les portes du camp furent forcées ; les légionnaires, blessés, tués ou dispersés. Quarante hommes seulement, se formant en carré, occupent une petite éminence d’où l'ennemi ne peut les déloger. Ils allaient pourtant finir par être accablés sous le nombre, lorsque Metellus entend les clameurs de ce combat furieux, apprend ce qui ce passe parties fuyards et lance au secours des siens l’intrépide Marius avec toute la cavalerie et quelques compagnies d’infanterie légère.
Devant ces forces, Jugurtha n’essaie pas même de tenir ; il s’enfuit précipitamment, tandis que ses Numides, embarrassés dans les lignes du camp, se jetant par-dessus les palissades, ou se pressant aux portes pour sortir tous à la fois, se font sabrer sans pitié.
L’attaque de Zama n’avait pas moins échoué. Il fallut ramener, à la nuit, les troupes découragées dans un camp dévasté L
Dès le lendemain, Metellus, avec une ténacité digne d’un meilleur sort, lit donner un second assaut à la place. Et, pour prévenir toute surprise, la cavalerie eut ordre de rester à cheval au camp, prête à charger en cas d’attaque. Cette précaution ne fut point inutile. Jugurtha voulut, en effet, renouveler sa tentative de la veille; mais, après une lutte opiniâtre, il fut repousé. Les Romains toutefois subirent un nouvel échec sous les murs de la ville. Broyés par les blocs de pierre, brûlés par les matières enflammées ou fondues, écrasés par les projectiles de toute nature, qui pleuvaient sur eux et rompaient, ou incendiaient leurs échelles, ils durent se retirer, blessés pour la plupart et convaincus que la place était imprenable de haute lutte 2.
On touchait, en outre, à la fin de l’été 108. Metellus leva donc le siège, mit des garnisons dans les villes soumises et repassa dans la province romaine prendre ses quartiers d’hiver. Il mit du reste à profit ce temps d’inaction forcée pour détacher secrètement Bou-Melek-Ard du parti de Jugurtha. C’était le meilleur officier du roi numide et son plus tin conseiller. Il vint trouver le consul et obtint de lui la promesse formelle que, s’il livrait son maître, le Sénat oublierait le passé et lui laisserait, ou lui rendrait tous scs biens. Puis, fort de celte parole, l’astucieux confident circonvint aussitôt Jugurtha, lui fit sentir les dangers d’une lutte dont l’issue finale devait forcément lui être contraire et, peu à peu, l’amena à entrer en pourparlers avec Metellus. Les bases d’un traité furent arrêtées et signées. Déjà même une partie des clauses de cette convention était exécutée : Jugurtha avait payé 200, 000 livres d’argent (environ 13 millions de notre monnaie), avait remis ses éléphants, une grande quantité d’armes, de chevaux et de transfuges, lorsque, mis en défiance par l’insistance étrange avec laquelle on
• Salllst., Cont. Jugurth., 5S.
1 Salllst., Cont. Jugurth., 59, 60.
LA TISIS1E.
ROME
le pressait de se rendre près du consul, à Tisidium, sur les frontières de la province romaine, à 65 kilomètres environ de Béjà, il éventa le piège dans lequel il avait failli tomber, fit tuer Bou-Melek-Ard, rompit les négociations et lit un nouvel appel aux armes *.
A son instigation, les principaux habitants de Béjà organisent un complot contre la garnison romaine qui occupe la ville. Pour l’exécuter, on choisit un jour de fête. Ce jour-là, chaque affidé invite à sa table un des officiers romains, depuis le commandant en chef Turpilius Silanus. Puis, au milieu du festin, les conjurés se jettent traîtreusement sur les officiers, attirés sans défiance et sans armes dans cet odieux guet-apens, et les égorgent. Aussitôt ils donnent le signal de se ruer sur les soldats dispersés à travers les rues de la cité. Ces malheureux, assaillis de tous côtés, veulent regagner la citadelle où sont leurs armes et leurs étendards. Mais la porte en est barricadée et gardée par les Numides de Jugurtha qui se joignent au peuple et massacrent ces hommes sans défense. Seul, Turpilius Silanus peut sortir de Béjà sans blessure 2.
A la nouvelle de cet horrible attentat, Metellus resta d’abord muet de douleur. Puis, le sang versé criant vengeance, il part, au coucher du soleil, avec la seule légion casernéeà son quartier général et tout ce qu’il peut rassembler de cavaliers numides alliés. Sans rien dire de ses projets, ni communiquer à personne les nouvelles qu’il a reçues, il marche toute la nuit et toute la matinée du lendemain. Vers midi, ses hommes, à bout de forces, commencent à murmurer. 11 les harangue alors, leur explique que 2 kilomètres à peine les séparent encore de Béjà , qu’il faut châtier cette ville de sa perfidie et venger leurs infortunés camarades. « Soldats, encore un effort, ajoute-t-il, et vous serez récompensés de vos fatigues ! » Ces paroles relèvent tous les courages. La cavalerie prend la tête et marche sur une ligne très étendue, masquant ainsi la légion qui s’avançait en rangs serrés.
Bientôt toutes ces troupes arrivent en vue de Béjà. Les habitants ferment aussitôt leurs portes. Mais, reconnaissant les cavaliers numides et croyant à l’arrivée de Jugurtha, ils sortent et accourent avec des transports de joie.
Celte joie fut de courte durée. La charge sonne ; la foule est sabrée, les portes occupées et la ville livrée au pillage. Mutellus fait exécuter sur-le-champ tous les sénateurs de Béjà. L’aneicn commandant, qui se défend mal de l’accusation de trahison portée contre lui, est battu de verges et décapité. Enfin, par une cruauté, qui donne une idée de la barbarie de ces temps-là, le consul fait couper les mains de la moitié des transfuges thraces, ou ligures, livrés par Jugurtha, fait enterrer les autres jusqu’à la poitrine, les fait servir ainsi de cibles humaines à
i Sai.lust., Cont. Jugurth., 61, 62, 63. - Sallust., Cont. Jugurth., 67.
n o m iî
ses légionnaires ivres de sang et de carnage, et, [tour comble, les fait enduire de résine et brûler vils '.
Le printemps était revenu (107). Metellus reprit méthodiquement la campagne et envahit la Numidie. Après avoir longtemps reculé. Jugurllia livra bataille et fut vaincu. Ses Berbères ne tinrent pas et, sauf au poste où le roi se trouvait en personne, ils furent culbutés au premier choc et s’enfuirent honteusement, mais sans grandes pertes 3. Toutefois Cirta capitula. Metellus y transporta scs magasins et ses dépôts et se lança à la poursuite du roi numide, qui, traversant les solitudes, s’était enfui, avec ses trésors et sa famille, jusqu’à Thala.
Où s’élevait exactement celte cité? Beaucoup d’auteurs la placent non loin d’Haïdra, sur l’emplacement du village actuel qui porte son nom. D’autres identifient à la cité, dont parle Salluste, un autre emplacement, également appelé Thala et situé à une vingtaine de kilomètres de Gcifsa.
Toujours est-il que cette Thala, dont la poussière est aujourd’hui si difficile à reconnaître, était alors une grande et opulente cité, dont le siège était fort difficile. Kn dehors des citernes et des sources, situées dans la ville même, il fallait en effet parcourir 00 kilomètres environ, au milieu d’un pays absolument désert et nu, avant de rencontrer l’eau potable dont ne peut cependant se passer une armée.
Jugurlha avait compté sur ces difficultés matérielles pour arrêter son implacable adversaire. Ses illusions furent promptement détruites. Laissant tous ses bagages, Metellus ne chargea ses équipages que de blé et d’eau, réquisitionna sur sa route toutes les bêtes et gens qu’il rencontra, leur fit porter des rations supplémentaires d’eau et de blé et arriva inopinément devant la place, qu’il investit, pas assez vite cependant pour empêcher Jugurtha de s’enfuir de nuit, sans être aperçu, avec ses enfants et une partie de ses trésors.
Le siège fut néanmoins vigoureusement poussé et vigoureusement soutenu. Il durait depuis quarante jours lorsqu’enfin les assaillants s’emparèrent des murailles. Ce fut tout leur butin. Les derniers défenseurs de Thala, désespérés, s’étaient retirés au palais royal avec tout ce qui restait de précieux et de vivant dans l’héroïque cité. Là, ils s'étaient gorgés de viandes et de vin. Puis, l’orgie battant son plein, ils avaient mis le feu au palais et avaient tous péri dans les flammes 3.
Au moment où les légionnaires prenaient possession de ces ruines fumantes encore, des députés de Lcptis Magna ( Lebda ) vinrent prier Metellus de leur donner une garnison romaine. Le consul leur envoya quatre compagnies de Liguriens sous les ordres de C. Annius, nommé gouverneur militaire. Cette occupation n’enleva du reste point à cette
1 Appies, De reb. Numid., excerpt., n. — Sallust., Cont. Jugurth., 68, 69.
* ld., 74.
* Sallust., Cont. Jugurth., 76.
ROME
ville son autonomie, puisque, beaucoup plus tard, on la retrouve encore administrée par ses suffètes L
Cependant Jugurtha, retiré chez les Gétules, les formait à la discipline pour se refaire une armée et tâchait d’entraîner dans son parti le roi de Maurétanie: Bokkus, son beau-père. Il y réussit; et bientôt les deux rois alliés marchèrent ensemble sur Cirta. Metellus les prévint et, pour couvrir la place, vint prendre position dans un camp, solidement retranché, en avant de l'ancienne capitale de la Numidie.
C’est là qu’il reçut la nouvelle de son remplacement. Le nouveau consul, chargé de la guerre, était Marins, son lieutenant. Marins était plébéien ; Metellus, aristocrate. Ce choix d’un plébéien, pour lui succéder dans le commandement, et, plus particulièrement, le choix de son ancien subalterne, lui déplut à tel point qu’il ne voulut point lui remettre personnellement l’armée. Il partit pour l’Italie, laissant ce soin à P. Rutilius.
Marius arrivait du reste. Débarqué à Utiquc avec des renforts, des armes, des munitions et de l’argent, il prenait, presque aussitôt, possession de son commandement, portail l’effectif de ses forces à cinquante mille hommes environ, rejetait dans le désert, avec l’aide de Manlius, son major général provisoire, Bokkus, Jugurtha et leurs bandes; enlevait, au pas de course, quantité de villes ou de Bordjs, plus ou moins fortifiés, et, désireux de frapper un coup retentissant, marchait vers la fin de l’été 107, sur Capsa { Gafsa ). C’était le dernier refuge du roi numide et la dernière place de premier ordre qu’il possédât encore. Bien défendue, peuplée de fanatiques, merveilleusement fortifiée par l’art, et plus encore par la nature, assise sur un plateau peu élevé, il est vrai, mais situé au milieu d’un vaste désert, infecté de cérastes et privé d’eau les trois quarts de l’année, à l’extrême limite de la civilisation, porte du Sahara et clef du Tell, cette position formait une base de résistance admirablement choisie et d’une attaque extrêmement difficile.
Laissant Manlius, avec son infanterie légère, à Lares ( Lorbem ), à la garde de son trésor de guerre et de ses approvisionnements, Marius part des environs de Sicca à marches forcées. En six jours, il arrive sur le fleuve Tana, que M. Tissot identifie à l 'Oued-ed-Derd2. Il y fait ses provisions d’eau pour le reste de la route. Puis, à partir de ce point, faisant reposer ses troupes pendant la journée, il ne les remet en mouvement qu’au coucher du soleil. Vers le milieu de la troisième nuit, il parvient ainsi sur un terrain accidenté, sorte de contrefort du Djebel Yowiès, qui domine Gafsa au nord-est, à la distance de 2,700 mètres environ. Aussitôt il prescrit aux soldats de s’arrêter et de se dissimuler le plus possible, derrière les ondulations de ce terrain. A l’aube, les habitants, sans défiance, sortent, comme d’habitude, pour vaquer à leurs
1 Sallust., Cont. Jugurlh., 77.
2 Ch. Tissot, Géograp. comp. de la prov. rom. d’Afriq., i, p. 86.
ROME
IT.'i
travaux. Soudain, Marins démasque ses cavaliers et quelques compagnies de fantassins en leur ordonnant de courir à la ville et de s’emparer des portes. Lui-même suit de près cette avant-garde avec le reste de sa division massée en colonnes d’attaque. Les portes sont occupées, toute résistance est impossible, il faut se rendre. Le consul, usant brutalement d’une victoire qui ne lui avait cependant pas coûté un seul homme, livra la ville aux flammes, passa les jeunes gens au fil de l’épée, pilla tous les trésors que renfermait la cité et vendit, comme esclaves, ceux des malheureux habitants échappés au massacre*.
Ces cruautés eurent un retentissement prodigieux. Elles découragèrent la résistance. Nombre de places qui, peut-être, eussent essayé de tenir tète aux Romains, furent trouvées par eux complètement abandonnées.
Le consul dut toutefois relancer son insaisissable ennemi jusque dans l’ouest, où il s’était retiré, toujours vaincu, mais jamais dompté. Il dirigea contre lui, dans le Zab et le Ilodna, une campagne habile et couronnée de succès. Il réussit même, [très du Mulueha ( Oued Moulouia), à enlever, après un long et pénible siège, une forteresse élevée sur un rocher presque inaccessible où le prince numide avait caché ses derniers trésors2.
Exaspéré par tous ces revers, Jugurtha voulut jouer sa forlune sur un dernier coup de dé. 11 fait un suprême appel à Bokkus, lui promet, s'il triomphe, le tiers de la Numidie et le décide enfin à rentrer en lice.
Les deux rois opèrent donc leur jonction et fondent, à l’improviste, à la tète de soixante mille hommes3, sur les troupes romaines. La rencontre eut lieu non loin d’El-Anasser et de l’Oucd-Gaamour près de Bordj-Bou-A rreridj, à l’ouest de Sétif. Sous un général moins habile et moins vigilant que Marins, l’armée romaine était perdue. Mais Marins n’était pas homme à se laisser surprendre. Secondé par le trop fameux L. Sylla, qui, jeune, plein de talent, de courage et d’ambition, lui amenait une division de cavalerie toute fraîche, il prend rapidement ses dispositions et le combat, engagé seulement assez tard dans la soirée, dure jusqu’à la nuit sans résultat. Les Numides, tout fiers d’avoir tenu si longtemps sans prendre la fuite, passent cette nuit à chanter une victoire qu’ils escomptent trop tôt. Car, lorsqu’au petit jour, cédant à la fatigue et à l’orgie, ils s’endorment épuisés, les Romains tombent sur eux, en font, presque sans résistance, un épouvantable carnage et dispersent les survivants4.
L’ennemi battu et dispersé, Marius ramena ses lésions vers Cirta pour les y faire reposer. Toujours prudent, d’ailleurs, il les fit marcher en bataillons carrés. Bien lui en prit. Après quatre jours de marche, il
1 Sallust., Cont. Jugurth., 89, 90, 91, 92. 3 Sallust., Cont Jugurth ., 92, 93.
s Paul Orose, Hist., liv. V.
* Saul., Cont. Jugurth., 97,98, 99.
ROME
approchait de Cirta lorsque les alliés, ayant rassemblé leurs forces, fondirent sur lui de tous côtés simultanément. La lutte fut chaude. C’était le dernier effort d'un désespéré. La bataille, dit P. Orose1, dura trois jours entiers avec un incroyable acharnement. A la fin, les Numides furent rompus et leur déroute, cette fois, fut complète. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, dans la plaine immense et nue, on n’apercevait que monceaux de traits et de cadavres, ou que débris d’armures jonchant une terre rougie de sang2.
Cinq jours après, se présentaient devant le consul, à Cirta, des plénipotentiaires, envoyés par Bokkus, pour négocier sa paix en dehors de Jugurtha. Marius, Syila son questeur, Bellienus, préteur d’Utique, et tous les sénateurs présents dans la province, réunis en conseil, écoutèrent leurs propositions et les acceptèrent en principe. Les délégués partirent, en conséquence, pour Rome, afin d’exposer au Sénat la demande de leur maître et de plaider en sa faveur.
Toujours en conséquence des négociations entamées, Sylla prit, de son côté, le chemin du quartier général de Bokkus, avec une escorte composée de cavalerie, d’infanterie irrégulière, de frondeurs baléares et d’une compagnie d’Italiens. Après cinq journées entières de marche, il rencontra Volux, fils de Bokkus, qui venait à sa rencontre avec des goums. Un moment, en présence de cette multitude de cavaliers, les Romains crurent à une trahison. Us se remirent néanmoins de leur frayeur. Le même soir, ils faillirent se jeter dans le camp de Jugurtha et n’échappèrent à ce danger qu’à force d’audace. Enfin on atteignit le campement de Bokkus. Sylla fut extrêmement surpris d’y trouver un représentant de Jugurtha, nommé Aspar, qui l’avait précédé et devant lequel il était fort difficile de traiter la question de l’extradition du prince numide. Toutefois le questeur s’y prit avec une telle habileté, et fut si bien secondé par un petit-fils naturel de Massinissa, du nom de Dabar, qu’il finit par décider Bokkus à livrer son gendre3.
Ce ne fut cependant pas sans de longues hésitations que cette trahison s’accomplit. Pendant plusieurs jours, le roi de Mauritanie hésita, ne sachant trop s’il livrerait Jugurtha à Sylla, ou le questeur au Numide. La crainte des Romains finit par l’emporter. U attira Jugurtha à un rendez-vous, le fit cerner, fit massacrer son escorte, le fit charger de chaînes et le remit ainsi, sans défense, aux mains de Sylla. La guerre était finie. Elle durait depuis sept ans 4.
Le 1er janvier suivant (104), Marius, consul pour la deuxième fois, faisait son entrée triomphaleà Rome5, précédé de Jugurtha, la pourpre royale au dos et les fers aux mains. Et, tandis que le vainqueur montait à ce Capitole, qui pour lui, comme pour tant d’autres, devait être si
1 Hist., liv. V, ch. xv.
* Sallust., Cont. Jugurth., 100, 101.
3 Sallust., Cont. Jugurth ., 102, 111. — Florus, iu, 2.
* Sallust., Cont. Jugurth., 112, 113.
5 Vellbius Patkrculus, ii, 12.
Il 0 M I?
voisin de la roche Tarpéiennc, son illuslre captif, dépouillé de ses insignes, était jeté nu dans l’horreur de cette prison Mamerline, où, pendant six jours entiers, il devait se débatlre contre la mort, dans les affres du désespoir et de la faim. 11 avait cinquante-quatre ans. Son corps fut jeté aux gémonies
Avec lui périt l’indépendance de son pays.
Les Romains, il est vrai, n’osèrent pas, ou ne voulurent pas, prendre encore ouvertement possession de toute la Numidie.
Ils en donnèrent seulement la partie occidentale à Bokkus, ce fui le prix de sa trahison, et (iront gouverner le reste par un frère de Jugurtha, nommé Gauda. Ce prince, vieillard sans énergie, ne tarda du reste guère, à disparaître, laissant sa couronne et son lief à Hicmpsal 11, son lils, et à Yarbas, issu de sang royal et peut-être aussi son enfant.
C’était la vassalité, en attendant l’asservissement. Mais la vassalité était sans honneur et sans profit, tandis que l’asservissement devait être au moins compensé par l’honneur et le bénéfice d’appartenir au Peuple-Roi.
Tant et de si grandes guerres n’avaient pas fait couler encore assez de sang, ni semé assez de ruines dans la malheureuse province d’Afrique. Pour comble, elle allait servir de champ de bataille aux partis qui s’entr’égorgèrent alors dans des luttes fratricides.
Amère dérision du sort! La liberté de Rome allait expirer aux pieds de Carthage enchaînée ! Le dernier des Scipions allait succomber là sous les coups de César, et son cadavre devenir le jouet éternel de ces mêmes Ilots qui, jadis, avaient bercé les vaisseaux triomphants de ses aïeux !
Les luttes civiles éclatèrent d’abord entre Marius et Sylla. Celui-ci, devenu tout-puissant, avait proscrit son ancien général. Marius, âgé de soixante-dix ans et six fois consul, nu, couvert de boue, n’ayant que la tète hors de la fange qui lui servait d’asile, avait été arrêté au milieu des joncs du marais de Morica et conduit, la corde au cou, dans les prisons de Minturnes, près Traetto,k l’embouchure du Garigliano. Pour l’y tuer, on avait envoyé un esclave. Cet esclave se trouva, par hasard, être l’un des prisonniers faits par Marius dans la guerre des Cimbres. Il reconnut son vainqueur, dont les regards illuminaient le cachot, et s’enfuit épouvanté en jetant son épée *.
L’épouvante de ce misérable esclave rappela les gens de Minturnes au respect de la grandeur passée de leur captif. La leçon du barbare leur inspira la pitié du héros tombé. Ils lui fournirent des vivres et facilitèrent sa fuite. Le malheureux resta quelque temps blotti dans une chaumière de feuillage. Il allait enfin tomber aux mains de Sylla lorsqu’il se jeta dans une barque de pèche amarrée, par hasard, près de son refuge. La tempête faisait rage et soulevait des vagues énormes;
1 Sallust., Cont. Jugurlh, , 114.
* ArriEN, Üe bell. civil., I, 61.
ROME
il coupa néanmoins le câble et partit à la grâce (le Dieu !... Il aborda à nie d 'Ischia, où il rejoignit son fils, qu’il envoya solliciter le secours d’Ilicmpsal II. Lui-même, débarqué secrètement sur la terre d’Afrique, vécut quelque temps, dans une cabane misérable, sur le bord de la mer, parmi les ruines et les souvenirs de Carthage. Devant ces grands débris d’hommes et de choses, la fortune adverse ne désarma point. Le proconsul Sextius chassa l’exilé de sa retraite. Le vieillard dut reprendre le bâton du voyageur et on le vit errer, seul, sur le rivage, près des frontières de Numidie, attendant impatiemment le retour de son fils. Hiempsal le retenait prisonnier. Le jeune homme eut peutêlre même payé sa démarche de sa tête, sans l’intérêt que lui porta une des femmes du prince numide. Cette femme le fit échapper. Il retrouva son père et tous deux, pour dépister les sicaires attachés à leurs pas, se réfugièrent, vers la fin de l’hiver 89, aux îles Kerkenah. Du reste, leur séjour y fut de courte durée. Yarbas, rival d’Hiempsal, leur offrit une hospitalité qu’ils se hâtèrent d’accepter, et ce fut, sans doute, à Bulla Regia, sa capitale, qu’ils passèrent l’hiver de l’année 88 L
Les deux successeurs de Jugurtha, l’un en persécutant Marius, l’autre en l’accueillant favorablement, obéissaient tous deux à un mobile identique : l’ambition. Le premier crut à la fortune de Sylla ; le second joua ses destinées sur celle de Marius. Les événements semblèrent justifier d’abord ses prévisions. Il marcha contre son parent, le défit et s’empara de ses Etats. La province d’Afrique devint aussitôt le refuge des partisans de Marius.
Metellus, autrefois banni par son ancien lieutenant, et Crassus, qui voulaient rallier le pays à Sylla, en furent chassés. Bientôt même, malgré l’assassinat du préteur Hadrianus, brûlé vif dans sou palais par les marchands d’Utique, que sa ladrerie avait exaspérés, une armée de vingt mille hommes, sous les ordres de L. Domitius Ahenorbarbus, gendre de Cinna, fut rassemblée près de cette ville. Mais un tout jeune homme, que la postérité devait appeler le grand Pompée, passa sur ces entrefaites en Afrique, 'avec six légions, et vainquit Ahenorbarbus, dont trois mille hommes seidement parvinrent à s’échapper.
Yarbas s’était enfui du champ de bataille avec les débris de scs Numides et se repliait en hâte lorsqu’un corps ennemi lui coupa la retraite et l’enferma dans Bulla Regia, sa capitale. Obligé bientôt de se rendre, il fut massacré.
Hiempsal rentra donc en possession de ses États et reçut, en récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu (81).
En 07, Pompée fut encore chargé, par décret, de purger la Méditerranée des bandes de corsaires qui l’infestaient et dont les échelles des Syrlcs et de la Cyrénaïque étaient l’un des repaires les plus redoutés. 11 divisa sa Botte en treize escadres, donna le commandement en second
* PujTAncir., V. Marii, 43, 44. — Appien, De bell. civil., i, 62.
ROM R
de celle qui devait opérer dans la nier de Libye à Lentulus', et, dans quarante jours, purgea les Ilots de ces pirates dont l'audace ne connaissait plus de bornes, dont l’or, la pourpre, les tapis précieux décoraient les navires armés de raines argentées et dont chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de musique*.
En 59, lors du premier triumvirat, Pompée se lit adjuger le gouvernement de la province d’Afrique. Elle fut administrée par ses lieutenants et lui-même conserva les plus amicales relations avec Hiempsal II, qui lui devait, du reste, sa couronne.
Ce prince mourut paisiblement l’an 50 cl eut pour successeur Juba 1". C’était un jeune homme d’un courage remarquable et d’une ambition sans mesure. Initié à tous les raffinements de la civilisation italienne, il entrevit tout de suite le rôle prépondérant que les discordes intestines de Home préparaient à sa valeur et il s’apprêta à le jouer au mieux de ses intérêts.
Du reste, le moment d’entrer en scène ne se lit pas longtemps attendre. Marius était mort et Sylla l'avait suivi dans la tombe, âgé seulement de soixante ans. Mais César et Pompée les avaient remplacés et occupaient alors le monde entier de leurs sanglantes querelles. César venait de chasser les Pompéiens de l’Italie. Leurs débris, sous les ordres d’Atlius Varus, le grand-père de celui qui, sous Auguste, périt dans les forêts de la Germanie, s’étaient réfugiés en Afrique, avaient mis la main sur ce pays au nom de leur maître et s’étaient assuré le concours dévoué de Juba.
Pour réduire ces adversaires, qu’il ne pouvait, en ce moment, poursuivre lui-même, César dépêcha Curion, l’un de ses plus jeunes et de ses meilleurs officiers, ennemi personnel de Juba.
Des quatre légions, que César lui avait conliées, ce général en prit deux seulement, et cinq cents chevaux, avec lesquels il passa de Sicile en Afrique. Deux jours et trois nuits de navigation l’amenèrent à Aquilaria [El Hanuria). De là, traversant rapidement la presqu’ile du cap Bon, Tunis et les ruines de Carthage, il arrive, en deux étapes, sur la Mcdjerdah.
Le lleuve alors n’occupait ni le lit qu’il suivait au temps du grand Abd-Melek-Ard, ni celui qu’il occupe actuellement. Par suite de l’ensablement de son premier estuaire, il s’était frayé un passage qui se détachait de l’ancien cours à 1,501) mètres à l’ouest de VEnchir Makloub, traversait la plaine de Haoueda , dans la direction du nord-est, à 5 kilomètres au nord de l’embouchure primitive et, par conséquent, à une certaine distance au sud de l’ancien Camp de Scipion1 * 3.
Curion laissa près du lleuve son infanterie, sous le commandement supérieur de Caninius Rcbilus, et poussa une reconnaissance, avec sa
1 Flobus, Ilist. Hom., ni, 7.
* Dcnur, llisl. des Hom., u, 779.
3 Ch. Tissot, Gèog. comp. de la prov. d'Afriq., i, 78.
LA TU.NISIK.
ROME
cavalerie, jusqu’aux Castra Cornclia ( Kalaat-el-Oued),hk kilomètres à l’est d’Ufique.
Après avoir reconnu ce poste, Curion vint examiner le camp de Varus. Ce camp était placé sous lltique entre le Théâtre, près duquel s’ouvrait probablement la Porta Bellica, dont parle César, et la porte ouvrant sur le port marchand. 11 couvrait ainsi le point le plus faible de l’enceinte d’Utique. Le bassin du port marchand n’était pas compris, en effet, dans le système de défense de la ville. Cette position, du reste, était excellente pour les Pompéiens. Leur flanc droit s’appuyait ainsi aux remparts, et leur flanc gauche au Théâtre, dont les constructions puissantes formaient une véritable forteresse1.
Cependant, devant la cavalerie césarienne, comme devant toute une armée d’invasion, les paysans fuyaient, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs biens. Curion lança quelques cavaliers au galop pour les razzier. Pour tenir tête à ce détachement, Varus fit aussitôt sortir de la place six cents chevaux et quatre cents fantassins numides. Ils furent, en un instant, dispersés, sabrés, perdirent cent vingt des leurs et rentrèrent précipitamment dans leur camp.
Tout enorgueilli du résultat de cet engagement d’avant-garde, Curion rejoignit ses deux légions près delà Medjerdah et les amena, le lendemain, aux Castra Cornelia.
Les Pompéiens, qui s’attendaient à cette manœuvre, avaient empoisonné les fontaines de ce camp, et bientôt les soldats de César sentirent les redoutables effets de ce poison. Ils se plaignirent d’abord de maux d’yeux intolérables, puis d’un engourdissement général, enfin de vomissements cl de convulsions effrayantes2. On dut abandonner la position et descendre près d’Utique. Ciiéion fit dresser son nouveau camp sur le front Est de l’enceinte, près d’une porte située à l’extrémité de la dépression qui séparait, à l’intérieur de la ville, la citadelle de l’Amphithéâtre. Cette porte ouvrait en face d’un ravin de 80 mètres de largeur environ sur 175 de longueur3.
Les soldats étaient tout occupés aux travaux de retranchement de leur campement lorsque les grand’gardes accoururent signalant l’approche d’un corps d’armée assez considérable: cavalerie et infanterie, qui marchait vers Utique. Curion prend immédiatement son parti. Il jette en avant tous ses chevaux pour soutenir le premier choc, rassemble ses hommes à la hâte, leur fait prendre les armes et les range en bataille. Les légions n’avaient pas encore eu le temps de se déployer que déjà le corps de secours, envoyé par Juba, et qui venait sans défiance, était attaqué, rompu, mis en fuite. Presque toute la cavalerie numide put gagner Utique en longeant le rivage; mais l’infanterie subit des pertes considérables4.
1 César, Bell, civ., n, 25. — Ch. Tissot, Gcog. comp., n, 80, 81.
* App., De bell. civil., H, 44.
3 Ch. Tissot, Géog. comp., n, 81, 83.
4 César, De bell. civil., ii, 26.
ROME
Le lendemain, Varns et Curion rangèrent leurs troupes de chaque côté du ravin dont nous avons parlé plus haut; mais ni l’un, ni l'autre n’osant donner le signal de l’attaque, les hommes rentrèrent dans leurs cantonnements sans avoir combattu.
Deux jours après, Curion, résolu d’en finir, se déploie de nouveau en ordre de bataille. Varus l’imite, et, après quelques hésitations, se décide à faire descendre, par un détour, dans le vallon qui séparait les deux armées, la cavalerie de sou aile gauche, entremêlée d’infanterie légère. Le lieutenant de César leur oppose aussitôt sa propre cavalerie et deux compagnies de légionnaires. Les Pompéiens sont rompus au premier choc ; leurs chevaux tournent bride et s’enfuient, tandis que leur infanterie, trop faible pour tenir seule, est enveloppée et taillée en pièces. Entraîné par l’ardeur des siens, Curion s’élance, à son tour, dans le ravin, le traverse à la face de l’ennemi stupéfait de tant d’audace et en gravit lestement les pentes opposées. Elles sont si raides que, malgré leur élan, les hommes sont obligés de s’aider les uns les autres. La moindre résistance eût donc suffi pour rejeter, dans un épouvantable désordre, les Césariens au fond du ravin et les y broyer.
Mais l’armée de Varus, démoralisée, loin de tenter ce léger effort, n’attendit même pas la charge des légionnaires. Elle s’enfuiL si précipitamment que le général lui-mème faillit être tué par un simple soldat nommé Fabius et ne dut la vie qu’à son bouclier.
Cette journée coûtait aux vaincus six cents hommes tués et un millier de blessés. Curion n’avait perdu qu’un seul homme. La nuit suivante, Varus évacua son camp et se réfugia derrière les murs d’Utique dont les Césariens commencèrent immédiatement le siège *.
La situation d’Attius Varus devenait critique. Elle l’était d’autant plus que les habitants d’Utique, peu soucieux de subir les horreurs d’un siège et césariens par inclination, parlaient ouvertement de se rendre.
Il eût fallu, sans doute, leur céder, lorsque des officiers numides trouvèrent moyen de traverser les lignes d’investissement et annoncèrent que Juba accourait, en personne, au secours de la place avec une puissante armée.
L’avant-garde de ces forces u’élait déjà plus qu’à une dizaine de lieues d’Utique lorsque Curion, dans un état d’infériorité numérique par trop grand désormais, leva le siège de la ville et se décida à chercher lui-mème un refuge derrière les retranchements des Castra Cornelia, préalablement désinfectés. Il y rassembla des vivres, y ajouta divers travaux de défense, envoya des officiers d’ordonnance en Sicile avec ordre de ramener les deux légions et la cavalerie laissées dans cette île et résolut, en conseil, d'attendre ces renforts avant d’opérer aucun mouvement offensif2.
1 CftsAR, De bell. civil., u, 24, 23. — Appien, De bell. civil., il, 43.
■ César. De bell. civil., u, 26, 27.
ROME
Ce plan était excellent, .Tuba eut recours à la ruse pour le faire échouer. 11 répandit adroitement le bruit de son départ. Des transfuges rapportèrent que, rappelé dans ses États par une révolte sulfite, et les attaques des gens de Leptis magna ( Lebda ), il était reparti en ne laissant qu’une seule division sous les ordres de Sabura, l'un de ses généraux. Pour tromper les espions et les éclaireurs ennemis, le rusé Numide se tenait d’ailleurs assez loin en arrière de son lieutenant qui manœuvrait seul, en avant, avec un faible corps d’armée. Tous ces bruits, revêtus ainsi d’une apparence de vérité, trompèrent l'impétueux Curion. Néanmoins, avant de s’engager à fond, il envoie sa cavalerie en reconnaissance jusqu’aux bords de la Medjerdah , où la présence de Sabura était signalée. Les Numides, surpris au petit jour, eurent un assez grand nombre d'hommes tués ou faits prisonniers.
Ces derniers sont amenés à Curion qui arrivait avec ses deuxlégions au complet, moins cinq compagnies laissées à la garde du camp. Il se hâte de les interroger. Leurs déclarations confirment les rapports antérieurs. Dès lors le malheureux Curion n’hésite plus et se lance, avec sa poignée d’hommes, vers neuf heures du malin, en plein été, par des chemins arides et sablonneux, à la poursuite de l'ennemi.
Les Numides reculent doucement, en combattant, et lui font faire de la sorte, à leur suite, une marche de vingt kilomètres sous un ciel de feu et à travers une plaine brûlante où l’on ne trouve pas une goutte d’eau. A midi, les Romains sentent leur courage défaillir. La chaleur est accablante; les hommes sont haletants; les chevaux épuisés, ruisselants de sueur, n’avalant que de la poussière, au lieu d’air, quand ils respirent, ne peuvent plus avancer. Il est impossible de cheminer plus longtemps sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, et à travers le nuage de sable fin soulevé par les colonnes en marche. Curion le comprend et donne ordre de s’arrêter à l’extrémité méridionale de l’arête projetée par le Djebel-Kabeur-el-üjoithela' (montagne du Cimetière des Romains).
C’est le moment qu’attendait Sabura. Ses troupes occupaient, en cet instant, la rive droite de la Medjerdah, un peu en amont du point où le cours actuel du fleuve se sépare de son ancien lit. Il reprend aussitôt une vigoureuse offensive. A chaque instant, lui arrivent de nouveaux renforts, composés de troupes fraîches. Juba fait donner jusqu’à sa garde, formée de deux mille cavaliers espagnols et gaulois.
11 ne reste aux Romains d’autre ressource que de traiter avec l’ennemi, ou de vendre chèrement leur vie. Ils prennent ce dernier parti et luttent en désespérés. Mais, enveloppée par les masses de la cavalerie ennemie, l’infanterie légionnaire est promptement anéantie jusqu’au dernier homme. Curion, pour ne pas survivre à pareil désastre, se fait tuer bravement en combattant. Seuls, quelques cavaliers, com-
1 Ch. Tissot, Géograph. comp., i. 8ü.
ROME
mandés par Asinius Pollion, réussissent à percer les lignes numides et rejoignent, sur les collines avoisinantes, les camarades que la fatigue de leurs chevaux avait contraints à rester en route. C’est tout ce qui échappe à la mort. Quelques instants plus tard, la tète du lieutenant de César était portée au prince berbère '.
Dès que la nouvelle de cette épouvantable défaite parvint aux Castra Cornelia, les soldats furent saisis d’une véritable panique que le préteur Kufus fut impuissant à calmer. Ils se précipitèrent vers le rivage, alin de s’embarquer sur les navires ancrés dans le port. La plupart de ces bâtiments, entre autres le vaisseau amiral, commandé par Flamma, partirent sans rien attendre ; d’autres sombrèrent sous les grappes humaines qui les avaient envahis. Dans certains navires marchands, les marins dépouillèrent les soldats, puis les jetèrent à l’eau. Il en résulta que fort peu de Césariens parvinrent en Sicile, où ils arrivèrent absolument découragés.
Ceux qui n’avaient pu s’embarquer se rendirent, la nuit suivante, à Varus. Le lendemain, Juba, qui faisait, à cheval, son entrée solennelle dans Ulique, prétendit que ces soldats étaient ses prisonniers, et, malgré les protestations de Varus, il les fil égorger sans pitié (août 47, av. J.-C.)3.
César ne put venir venger immédiatement son lieutenant et ses soldats. Victorieux à Pharsale, la révolte d’Alexandrie, la défection de Pharnace et la défaite de Gabinius le retinrent en Orient. Puis il dut passer à Marseille que ses généraux attaquaient vainement depuis longtemps et qui, après une héroïque résistance, tenait à l’honneur de ne se rendre qu’à lui. Il lui fallut enfin s’arrêter à Home. Bref, les Pompéiens, pendant neuf mois, purent, tout à loisir, réorganiser leurs forces. L’Afrique romaine, nettement hostile au dictateur, depuis l’écrascrnenl deCurion, leur parut un champ de bataille admirablement choisi. Ils y trouvaient en effet un noyau de résistance excellent dans les troupes républicaines déjà maîtresses du pays, et comptaient, en outre, sur l’appui du roi de Numidie entraîné, sans retour possible, dans une guerre qui ne lui laissait d’autre perspective finale que la victoire, ou la mort.
L. Scipion, beau-père de Pompée, qui commandait le centre de l’armée constitutionnelle à Pharsale ; Labiénus, le lieutenant privilégié de César pendant la guerre des Gaules; Afranius, Petréius, Cn. I’ison, tous chefs du parti pompéien, enfin Caton, revenu de Corcyre, s’étaient donc réfugiés auprès de Varus et reformés sous l’impérieuse protection de Juba. La coalition disposait de vingt-deux légions et d’une Hotte de cinquante-cinq vaisseaux de guerre, auxquelles devaient se joindre quatre légions de Numides, un corps d’archers à cheval royaux, cent vingt éléphants et une nombreuse cavalerie irrégulière. Grâce à l’inlluence
1 César, De bell. civil., u, 38, 43. — Appien, De bell. civil., n, 45. — Fi.onus, Uisl. Rom., iv, 2.
* César, De bell. civil., il, 43, 44. — Appien, De bell. civil., n, 46.
ROME
de Caton, Scipion fut nommé généralissime de toutes ces forces.
Ce fut Caton qui sauva pareillement Utique de la destruction. Le roi berbère voulait, en effet, la raser parce qu’elle était, disait-il, attachée de cœur au parti césarien. Rempli d’un insupportable orgueil par l’importance que lui donnaient les événements, ce monarque faisait du reste rudement sentir ses services et avait exigé la promesse qu’en cas de succès la province d’Afrique lui serait donnée. Les Pompéiens, tristes citoyens, avaient promis, faisant ainsi passer leurs intérêts personnels avant la grandeur de leur patrie.
Cependant, afin d’affaiblir Juba et de se ménager à lui-même sur les frontières occidentales de la Numidie une diversion salutaire, César fait proclamer le roi numide ennemi public et donne ses Etats aux deux rois de Mauritanie, Bokkus II, capitale Yol ( Cherchell ), et Bogud, son frère, capitale Tanger.
Puis, quittant Rome, il descend à Rheggio, passe à Messine et, toujours par mer, arrive, le 19 décembre 46, à Marsala. Il n’avait avec lui qu’une légion de recrues et six cents cavaliers.
En moins d’une semaine, il réunit cinq nouvelles légions, fait venir la Ve composée de vétérans, et rassemble deux mille chevaux. Au fur et à mesure de leur arrivée, ces troupes sont embarquées : l’infanterie, sur les bâtiments de guerre ; la cavalerie sur les transports, et dirigées sur l'ile voisine de Favignana. Enfin le dictateur donne ses ordres à Allienus, gouverneur de Sicile, pour le prompt embarquement des renforts à venir et part lui-même, le 27 décembre, escorté de toute sa flotte L
Le 30, au matin, il est en vue des côtes d’Afrique, mais suivi seulement de quelques galères. Le reste de son escadre et presque tous scs transports étaient restés en arrière, ou avaient été dispersés par une bourrasque. Ce contretemps était d’autant plus regrettable que les commandants n’avaient, dans leurs instructions écrites, ou verbales, aucun point de rassemblement indiqué. Cette faute pesa lourdement sur tout le début de la campagne et faillit en compromettre le succès.
Quoi qu’il en soit, César, instruit de la présence, dans les eaux d’Utique, de toute la Hotte ennemie, jugea prudent d’éviter une rencontre dans les conditions par trop défavorables où il se trouvait. Aussi, au lieu de cingler directement sur cette capitale, ou d’aborder dans les environs, soit à Aquilaria, soit à Carthage, soit à Rusucmona (Porto- Farina), ou encore à Ilippo-Diarrytos (Rizerie), en face desquelles il louvoyait, il préféra descendre plus au sud. Favorisé parla mer, redevenue splendide, il longea donc, vent arrière, les côtes orientales de la péninsule ; passa devant les ruines de Clypæa ( Kelibia ) détruite par Scipion Æmilien après la prise de Carthage 2, devant
1 César, De bell. Afric., i, 2. — Appien, De bell. civil., n, 95.
* Strabon, xvii.