‹ Histoire de la TunisieChapitre 13 sur 32 · II 0 M · texte numérisé non relu

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Cu rubis {Courba), devant Néapolis ( Nabeu/ ), devant Pudput ( Souk-el - Abiad ), devant Lamniana {Enrhir SeUouin), devant Aphrodisium ( Fradiz ) et devant llorrœa Cœlia ( Ikrgla ). Puis, dans la soirée du même jour, il atteignit la rade d’Hadrumetum ( Sousse ), la seconde ville de la province d’Afrique.

Celte place était occupée par deux légions et commandée par C. Considius. Tandis que le vaisseau de César, excellent voilier, attendait, pour accoster, d'être rallié par quelques trirèmes en retard, on vit arriver, sur le rivage, venant du côté de Kclibia, la cavalerie de Considius et trois mille Maures aux ordres de Cn. Pison. On leur avait signalé la (lotie césarienne; ils avaient suivi ses mouvements et accouraient pour la repousser.

Le dictateur n’en donna pas moins l’ordre de débarquement. I! parait qu'en descendant à terre lui-même lit un faux pas et tomba. Son entourage considérait déjà cette cluitc comme un mauvais présage lorsqu’avec une grande présence d’esprit, César calma ccs appréhensions superstitieuses en s’écriant : « Je prends possession de la terre d’Afrique 1 ! » Il n’avait alors avec lui que trois mille fantassins et cent cinquante cavaliers gaulois. C’est avec cct embryon d’armée qu’il allait commencer la guerre!

lladrumctum avait gardé ses fortifications puniques, composées, comme autrefois celles de Carthage, d’une triple ligne de défense présentant un développement d’au moins 5 kilomètres. Elle était de plus parfaitement gardée. Il ne fallait donc pas songer à l’emporter d’un coup de main. César s’en convainquit, en faisant à cheval le tour de la place, cl rentra dans son camp.

L. Plancus, son chef d’état-major, essaya 'de parlementer alors avec le commandant Considius en lui écrivant, du consentement de César, une lettre qui fut portée par un prisonnier. Considius fit égorger le parlementaire sous ses yeux et envoya le message, sans même le décacheter, à son chef L. Metcllus Scipion. Un jour et une nuit, César attendit cn vain la réponse de Considius et, tout aussi vainement, les vaisseaux dispersés de son escadre.

La situation, dès lors, n’était plus tenable. S’obstiner à rester plus longtemps à deux pas d’ennemis si supérieurs en nombre, c’était s’exposer à un échec à peu près certain. César le comprit. Le 1er janvier 45, il venait, en conséquence, de quitter ses retranchements et s’acheminait vers Ruspina ( Monastir ), lorsque la garnison d’Hadrumetum, opérant une sortie en masse, se précipite dans le camp à peine évacué. Au même instant arrivait la cavalerie numide. Elle venait toucher la solde que lui allouaient les Pompéiens sur les fonds du Trésor. Ces escadrons soutiennent la sortie des Hadrumétains, et tous ensemble se jettent sur l’arrière-garde de César. Devant cette attaque, les légionnaires font

Siktom, Div. M, 59. — Diox, xlii, 68.

volte-face et l’on vit alors trente cavaliers gaulois chasser plus de deux mille cavaliers berbères et les ramener au galop, l’épée dans les reins, jusque derrière leurs murailles. L’armée césarienne, ainsi dégagée, reprit sa marche, harcelée quelque temps encore par les charges d’un ennemi toujours repoussé, et arriva le soir même à Ruspina.

Cette ville, bâtie sur un vaste plaLeau en forme de pentagone, baignée de quatre côtés par la mer, et dominant du cinquième côté la vaste plaine de l 'Oued Mclah, formaitune base excellente d’opérations militaires. César y entra sans coup férir L Le lendemain, 2 janvier, il descendit à Leptis Minor (kemfa), à sept milles au sud-est de Monastir. Cette ville fit immédiatement sa soumission 2. C’était un petit port de mer, soigneusement fortifié, où, comme à Thysdrus, Utique, Hadrumetum etThapsus,on retrouve encore les vestiges d’une triple ceinture de murailles. Le dictateur venait de dresser son camp entre la ville et le rivage lorsqu’arrivèrent quelques trirèmes et plusieurs transports. Le reste de la flotte paraissait, dirent les officiers, s'être dirigé sur Utique. César consigna la cavalerie à bord, de peur qu’elle ne ravageât le pays et commanda quelques escouades de fantassins pour renouveler la provision d’eau des bâtiments. L’aiguade existe encore. Elle est sous la Koubba de Sidi-ez- Zagliouani. A celte hauteur le littoral dessine une berge assez élevée, coupée de quelques ravins. Tandis que les soldats exécutaient leur corvée, sortit à l’improviste de ces ravins un détachement de cavaliers maures qui tua ou blessa plusieurs hommes 3.

Le 3 janvier, César laisse à Leptis une garnison de six cohortes, sous le commandement supérieur d’un officier nommé Saserma, et rentre à Monastir. 1) ne fait du reste que la traverser et part aussitôt fourrager dans les environs. Entre temps, il envoie Sallusle, l’historien des guerres deJugurtha et de Catilina, jusqu’aux îles Kerkennah, avec mission d’enlever, à tout prix, les approvisionnements de bouche que l’ennemi, disait-on, y avait rassemblés. « Je ne considère pas, lui dit César, en le faisant partir, si ce que je vous demande est possible, ou non. Allez et réussissez. Les conjonctures présentes n’admettent point d’excuses et ne souffrent point de retard. » Un pareil discours, sorti d’une pareille bouche, à une pareille heure, donne une haute idée des talents militaires de l’illustre historien. On ne parle pas ainsi à un homme médiocre. Ajoutons immédiatement, qu'à la vue de l’escadre de Salluste, le questeur Caius Decius, qui gouvernait pour Pompée, quitta Ccrcina ( El-Mersa ), sur un esquif, abandonnant, sans môme essayer de les défendre, ses magasins au lieutenant de César 4.

Pendant ce temps, celui-ci sc disposait à partir, avec sept cohortes,

* César, De bell. Afric., 3, 6.

2 César, De bell. Afric., 29.

3 César, De bell. Afric., 7.

4 César, De bell. Afric., 8, 10.

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à la recherche de scs transports égares, lorsque, le 4 au matin, une partie d’entre eux parut à l’horizon

Dès que les renforts, qu’ils amenaient, sont débarqués, il les fait camper près de la ville et repart, avec trente cohortes, chercher des vivres. Il avait à peine franchi 3 kilomètres dans la plaine qui s’étend entre la rive droite de Youed Melah , le plateau de Monastir et les collines de Sidi-ez-Zaghotiani lorsque son avant-garde; se repliant en hâte, signala l’approche rapide d’un corps ennemi nombreux. Le dictateur fait immédiatement venir les quatre cents chevaux et les cent cinquante archers, laissés au camp, forme scs colonnes en bataille et part en avant, au galop, reconnaître par lui-même les forces ennemies signalées.

Outre les cent vingt éléphants et les irréguliers numides, ces forces, conduites par Labienus, comprenaient douze légions, mille six cents cavaliers gaulois et germains, onze cents cavaliers de la division Petreius, quatre mille quatre cents hommes de troupes légères et un nombre considérable d’archers à pied et à cheval.

Ces masses arrivaient sur une ligne très étendue et très serrée, et à une telle allure que César eut à peine le temps de déployer ses hommes sur une seule ligne, cavalerie aux ailes, et de recommander uniquement à tous de ne pas se laisser envelopper. En un clin d’œil, ils furent rompus, rejetés les uns sur les autres et réduits à se former en un groupe compact faisant front de tous côtés.

Ces braves gens ne perdirent cependant pas la tète. Ils se défendirent avec un courage héroïque. Labienus, à cheval, et tète nue, poussait les siens et parfois aussi s’adressait aux soldats de César avec cette familiarité brusque des hommes de guerre : «Comment, conscrits, leur disait-il, vous faites les braves. Votre maître vous a donc tourné la tète avec ses harangues. Avouez toutefois qu’il vous a jelés dans une vilaine impasse. Je vous plains! » — « Labienus, répondit quelqu'un, je ne suis pas un conscrit, moi; je suis un vétéran de la X'! » — « Rah! dit le général républicain, de la X°? Mais je n’en vois pas les enseignes! » — « A défaut d’enseignes, général, vous me reconnaîtrez à mes coups, » riposte le vétéran. En même temps, il lance son javelot avec une telle vigueur que l’arme traverse le poitrail du cheval de Labienus. L’animal, mortellement blessé, s’abat; le général tombe; on s’empresse et l’émotion produite par cette scène ralentit l'attaque des constitutionnels.

César profite de ce moment de répit, charge avec impétuosité, rompt le cercle de fer qui l’étreint, repousse l’ennemi et commence, en bon ordre, son mouvement de retraite.

Sur ces entrefaites, un renfort de onze cents chevaux numides et de plusieurs bataillons d'infanterie d’élite, amenés par Petreius et

1 César, De bell. A fric., U.

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Cn. Pison, ranime l’ardeur des Pompéiens. Ils chargent de nouveau avec fureur, arrêtent l’arrière-garde césarienne et la coupent de sa ligne de retraite. A cette vue, César s’arrête, commande volte-face et la lutte recommence. Ses chevaux sont harassés de fatigue et presque tous blessés; ses hommes sont épuisés. N’importe! Le dictateur demande à tous un suprême effort, paye de sa personne, se jette au-devant de ceux qui plient, ramène, de sa propre main, à son poste, un portedrapeau qui tournait le dos ’, et, finalement, dans une charge générale et à fond, rejette définitivement au-delà des collines de Sidi-ez- Zaghouani les divisions pompéiennes très éprouvées, et dont un des généraux, Petreius, était gravement blessé. Le soleil se couchait et le combat durait depuis onze heures du matin1 2.

Cette journée était un avertissement. César en profita. 11 se hâta d’augmenter les défenses de son camp retranché, doubla les postes avancés, assura, par une double ligne palissadéc, ses communications avec le port de Ruspina, fit apporter de sa flotte les machines de guerre dont elle était pourvue, arma ses marins, installa des ateliers pour fondre des balles, forger des traits, fabriquer des pieux et fit demander en Sicile du fer, du plomb, des poutres à béliers, toutes choses manquant en Afrique.

L’ennemi ne lui laissa, pour tous ces préparatifs, que trois jours de répit. Au bout de trois jours, Seipion arrivait d’Utique, avec huit légions et trois mille cavaliers, opérait sa jonction avec les divisions Labienus et Petreius et venait, avec ses lieutenants, camper à moins d’une lieue de César. Sa cavalerie, battant la campagne, enlevait tous les maraudeurs et tous les hommes envoyés aux corvées d’eau, ou de fourrage. Les Césariens étaient bloqués par terre; la meme leur avait amené aucun convoi. C’est assez dire que, dans leur camp, la famine se faisait cruellement sentir. On en était réduit à laver, dans l’eau douce, les fucus succharinus , dont abondait le rivage de Monastir, pour nourrir les chevaux, et à donner aux soldats cette sorte de galle que la plante produit et que les indigènes, réduits encore à s’en nourrir parfois, désignent sous le nom d’olive de mer 3.

Si le présent était critique, l’avenir s’annonçait plus critique encore. Juba accourait en ell’et avec de nombreux contingents. Heureusement, au moment de joindre scs alliés, il apprit que Rokkus et un aventurier d’origine italienne, compromis précédemment dans la conjuration de Catilina, nommé Sittius, avaient franchi leurs frontières, envahi ses États, pris Cirta et deux autres villes. Ce coup de foudre sauva César. Juba, forcé de rétrograder, repartit en ne laissant aux constitutionnels qu’un secours insignifiant de trente éléphants4. L’heure ne pouvait

1 Appif.n, De bell. civil., ii, 95.

- César, De bell. Afric., 12 à 19.

3 Ch. Tissot, Géograph. comp., n, 734. — César, De bell. Afric., 24.

4 César, De bell. Afric., 23. — Appie.n, De bell. civil., n, 9(i.

donc élre mieux choisie pour reprendre, eontre eux, l’offensive. Le dictateur le sentait. Aussi pressait-il Allienus de lui envoyer, sans délai, tous les renforts disponibles, et s’impatientait-il, dès le lendemain du départ de son courrier, de ne pas voir encore arriver sa Hotte et ses troupes L

Chaque jour amenait, en attendant, quelque rencontre entre les postes avancés de cavalerie des deux partis. Ceux de Labienus poussaient même des reconnaissances jusqu’à Leptis et tentèrent, plusieurs fois, d’enlever la place. Elle était bien fortifiée; sa garnison était suffisante ; Saserna était un officier sur lequel on pouvait compter. Elle résista donc. Un jour, un trait, adroitement lancé des remparts par l’artillerie névrobalistique du temps, cloua net au sol le chef du détachement ennemi et mit fin à ces tentatives *.

Quoique ne possédant en Afrique que l'emplacement occupé par son camp, César réussissait mieux. Sur la demande même des habitants, il faisait occuper militairement, par C. Messins, le port et la ville d’Acholla ( El-Alia ), à 50 kilomètres au sud-sud-ouest de Monastir. Considius, parti de Sousse avec huit cohortes, essaya de devancer cet officier, n’y réussit point et rentra, sans avoir osé rien tenter, à son quartier général. Toutefois, quelques jours plus tard, ayant reçu de Labienus un renfort de cavalerie, le môme Considius revint mettre le siège devant la ville3.

Entre temps, César avait enfin reçu toute une flottille, chargée de vivres, expédiée de Cercina par Salluste, puis la XIII* et la XIVe légion, avec huit cents cavaliers et un bataillon d’infanterie légère d’un millier d’hommes venant de Sicile.

Il reprend aussitôt l’offensive. Le 27 janvier, dans la nuit, il sort, avec toutes ses forces, de son camp, assis à l’extrémité nord-ouest du plateau de Skanès, se dirige sur Ruspina, passe entre la ville et le port, qui en est éloigné de 3 kilomètres et, pour dérober sa marche à l’ennemi, grâce au bourrelet qui rattache le plateau de Monastir aux collines de A 'nis, fait descendre et marcher ses troupes le long du rivage. Son objectif était l’occupation de la série de hauteurs, qui, partant de Benbla, s’étagent en gradins dont le dernier fait face au village arabe actuel de Mesdour.

Scipion occupait les plus élevés de ces gradins, sur lesquels, de place en place, se dressaient de vieilles tours, bâties autrefois pour servir de postes d’observation. César s’empara facilement dos premiers sommets et fit organiser hâtivement, sur chacun d’eux, des postes fortifiés. Ce fut l’affaire d’une demi-heure. On avança de la sorte de colline en colline jusqu'à la plus élevée. Là, on s’arrêta, afin de laisser reposer les hommes et de reconnaître le terrain. Au sommet

1 César, De bell. A fric., 26.

1 César, De bell. A fric., 29.

s César. De bell. Afrie., 33.

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de la pente à gravir et près du camp ennemi, se dressait une des vieilles tours, dont nous avons parlé, gardée par un fort détachement de Numides. Un escadron espagnol reçut ordre de se porter en avant et d’enlever vivement la colline et la tour. Au galop de charge, il emporte les hauteurs et tombe sur le poste avancé. Labienus accourt soutenir ses Numides; César appuie son escadron. Bref, un sérieux engagement de cavalerie a lieu, qui se termine par la fuite, ou l'écrasement des Pompéiens. Leurs Numides tournent le dos; leurs Gaulois et leurs Germains sont sabrés sur place, et leur infanterie, massée devant leur camp retranché, y rentre en désordre '.

Un autre effet de ce combat fut la levée du siège d’Acholla. Considius, brûlant ses grains, détruisant ses machines, se hâta de battre en retraite, de peur d’être pris en liane par la cavalerie du dictateur. Pour regagner Hadrumetum, il prit même par Thysdrus [El Djem ), et contourna la Sebka de Sidi-el-Uani, par la rive occidentale, afin d’éviter plus sûrement une rencontre 1 2.

A 2,300 mètres à l’ouest de la colline, que s’étaient ainsi disputées les deux armées, se trouvait la ville d’Uzita, d’où Scipion tiraiL tous ses approvisionnements. Ces ruines se trouvent aujourd’hui à 3 kilomètres à l’est de Mesdour. Le 28 janvier, dès le matin, César, à la tête de ses légions victorieuses, marche sur cette place. 11 avait fait la moitié du chemin lorsque les constitutionnels, craignant la réussite du coup de main tenté par leur adversaire, sortent de leurs retranchements et se rangent en bataille sous les remparts mêmes de la ville. Cette démonstration suffit pour arrêter momentanément l’ennemi. César toutefois, bien résolu à prendre quand même Uzita, fit commencer, sans délai, les travaux d’approche : parallèles, tranchées et autres, en usage dans les sièges réguliers 3.

Se sentant sérieusement menacé, Scipion dépêcha courriers sur courriers à Juba. Le roi de Numidie était toujours aux prises avec Sittius et Bokkus. Lui aussi, cependant, comprenant que la partie décisive allait se jouer avec César, laissa le commandement des opérations dans ses Etals à Sabura, et, arrivant au secours de ses alliés, plaça son camp derrière celui de Scipion. 11 amenait trois légions, huit cents hommes de cavalerie régulière, un grand nombre d’irréguliers, formant soit des escadrons volants, soit des bataillons d’infanterie légère et trente éléphants 4. Presque aussitôt, il est vrai, Juba dut détacher de ce corps d’armée six cohortes et les diriger vers les frontières méridionales de son empire que les Gétules venaient d’envahir 5.

Du reste, César avait reçu de son côté d’abord la IXe ei la Xe légion

1 César, De bell. A fric., 37 à 40.

2 Dion, llist. Rom., xliii, 4. — César, De bell. Afric., 43.

s César, De bell. Afric., 51.

4 César, De bell. Afric., 48.

César, De bell. Afric., 55.

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et, peu de jours après, il recevait encore les VIIe et VIII* 1 . A co propos même, Varus, qui d’Utique était venu croiser devant Hadrumetum pour empêcher le débarquement de ces troupes, avait paru à ('improviste devant Leptis Minor, y avait brûlé quelques vaisseaux mouillés en rade et pris deux bâtiments de guerre dont l’équipage était descendu à terre. Le dictateur visitait scs travaux de siège lorsque celle nouvelle lui fut apportée. Aussitôt il quitte tout, monte à cheval, franchit au galop les six milles qui le séparaient du port de Leptis, commande immédiatement un branle-bas général, prend les devants sur un bâtiment léger, rallie la division navale d’Acholla, se lance à la poursuite de l’ennemi, l’atteint dans les eaux de Sousse, brûle, à son tour, une partie des vaisseaux stationnés dans cette rade, prend les autres, regagne Leptis et rentre à son camp J.

Uzita tenait toujours. On ne pouvait cependant s’éterniser devant cette place, d'autant moins que les vivres se faisaient rares. On avait battu tous les environs, recherché cl ouvert tous les silos, spécialement ceux de Menzel-Kemel. Toutes ces ressources étaient épuisées. L’ennemi, d'autre part, refusait d’en venir à une action générale. Il fallait donc prendre un parti. Le dictateur rassembla toutes ses forces; augmenta les garnisons de Ruspina, de Leptis et d’Acholla ; donna ordre aux deux divisions navales de Cispius et d’Aquila de croiser devant Hadrumetum et devant Thapsus; initie feu aux bagages qu’il ne pouvait emporter et, quittant le camp d’Uzita à dix heures du soir, partit dans la direction d’Agar. Cette ville s’élevait à 25 kilomètres au sud-ouest de Thapsus, sur l’emplacement actuel du village arabe des Béni- Hussein.

A peine arrivé sous les murs de la place, César campa. Son camp fut d’abord assis entre Djemal et Zererndin (Avidu Vicüs), à 1,600 mètres au nord de ce dernier point, puis reporté à 2 kilomètres de là, sur les hauteurs qui s’étendent entre Zererndin et Beni-llassein 3.

Scipion ie suit par les hauteurs, prend position à six milles de distance et partage son armée en trois corps, occupant les collines de Menzel-Kemel , au-dessus d’une des deux sources de YOued-Mclah. Bientôt les nécessités du ravitaillement l’obligent à détacher deux de ses légions dans la direction de Zêta (probablement Kneis). La nuit suivante, César sort avec des forces considérables, passe inaperçu près du camp de Scipion, arrive à Zêta, s’en empare sans coup férir et s’apprêtait à poursuivre les deux légions constitutionnelles qui avaient dépassé celte ville, quand la vue de nombreux détachements pompéiens, accourant au secours de leurs camarades, arrêta sa marche et le lit rentrer dans la ville. II y lit quelques prisonniers de marque, s’empara de vingt chameaux appartenant à Juba et reprit le chemin de

* César, De bell. Afric., 53, 62.

s César, De bell. Afric., 63.

* Ch. Tissot, Géog. comp., il, 746. — César, De bell. Afric., 67

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son camp, en laissant, dans la place conquise une garnison suffisante sous les ordres d’un officier nommé Appius L

Ses légions avaient parcouru 15 kilomètres environ et se trouvaient près du camp de Scipion, lorsque Labienus, sortant des ondulations du plateau de Bordjin, chargea leur arrière-garde et, pendant près de vingt-deux heures 1 2, les harcela sans relâche.

Cette tactique nouvelle ébranla le moral des troupes césariennes. Il fallut que le dictateur les dressât lui-même à ce genre de combat. Trois jours après, du reste, il put offrir la bataille aux Pompéiens sur le plateau qui s’étend en arrière de Menzel-Kemel. Ceux-ci la refusèrent 3.

Sur ces entrefaites, une députation de Vacca, ville voisine de Zêta, et qui probablement était bâtie sur l’emplacement actuel del’Enchir Zaïet, vint demander une garnison à César. La petite cité n’avait point été occupée par Scipion; ce fut son malheur. Avant d’avoir reçu, en effet, pour la protéger, la force armée qu’elle sollicitait, elle fut enlevée par Juba qui en massacra tous les habitants et la ruina de fond en comble 4.

On était arrivé au 21 mars. Ce jour-là, César passa une grande revue de ses troupes et, le 22, il sortit, avec toutes ses forces, présenter une seconde fois la bataille aux alliés qui la refusèrent encore.

Le lendemain 23, désespérant d’amener l’ennemi à l’action décisive, qu’il souhaitait si ardemment, il se met en marche sur Sarsura (Enchir El-Zaouadi), où Scipion avait un dépôt de vivres et entretenait une garnison numide.

Labienus le suit; fond, à son habitude, sur l’arrière-garde et enlève quelques prolonges chargées de bagages. Mais César avait, cette fois, pris ses précautions. Quelques colonnes, légèrement armées, firent face à l’ennemi sur-le-champ, lui tuèrent ou lui blessèrent un certain nombre d’hommes et le rejetèrent en déroute, sur leur droite. Malgré son activité et sa science militaire, Labienus, qui certainement était le meilleur des généraux alliés, dut se contenter de suivre de loin l’armée de César, par les hauteurs qui prolongent du nord au sud le massif de Zeremdin et se terminent à 3 kilomètres au nord de Bou-Merdès. Sous ses yeux, César prit Sarsura et, par représailles contre Juba, fit égorger toute la garnison numide tombée en son pouvoir5.

Le 24, il continue sa marche et arrive devant Thysdra ou Thysdrus.

C’était une place forte de premier ordre, entourée d’une triple enceinte, défendue par une garnison nombreuse et commandée par ce Considius que nous avons déjà rencontré à Hadrumetum et sous les murs d’Acholla. Les ruines de l’antique Thysdrus se retrouvent à El- Djem, dont le magnifique amphithéâtre, qui n’existait point encore à

1 César, De bell. Afric., G8.

2 Ch. Tissot, Géograph. comp., n, 747. — César, De bell. Afric., 69, 70.

3 César, De bell. Afric., 73. — Ch. Tissot, Géog. comp., n, 748.

4 César, De bell. Afric., 74.

5 César, De bell. Afric., 7a.

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cotte époque, puisqu’il est de construction impériale, a été si souvent décrit.

César se rendit compte immédiatement de l’impossibilité d’enlever de haute lutte une position de celte importance. Aussi n’essaya-l-il pas même de tenter l’aventure. Après une reconnaissance sommaire des défenses de celte ville, il fut camper à 11 kilomètres au nord, entre les sources des deux ruisseaux qui se réunissent un peu plus bas pour se jeter ensuite dans la Sebka de Sidi-el-JIani. Le 28 mars, il rentrait dans son ancien camp d’Agar, tandis (pic, de son côté, Seipion regagnait ses retranchements de Menzel-Kemel. Ce dernier les quittait d’ailleurs presque aussitôt pour aller camper à 18 kilomètres de César, sur les hauteurs qui dominaient Tegea (llordjin), à 1,500 mètres au nord de cette ville'.

Pendant ces allées cl venues, le dictateur occupait , sans coup férir, Thabena, ville située sur le littoral, à la limite du royaume numide, et qu’il faut pcul-èlre idenlifier à Thenœ; recevait de Sicile ses derniers renforts: quatre mille légionnaires, quatre cents cavaliers et un millier de tirailleurs et parlait enfin présenter, une troisième fois, la bataille à ses adversaires. Ils la refusèrent encore et tout se borna à une escarmouche assez vive dans laquelle un officier supérieur de cavalerie pompéienne, nommé Pacidius, fut grièvement blessé à la tête. A quatre heures du soir, tout était terminé, et les Césariens rentraient à Agar sans être inquiétés et sans aucune perte*.

Ce qui résultait le plus clairement de cette journée, c’est (pie l’ennemi refusait, de parti pris, toute bataille rangée. 11 fallait pourtant le forcer à combattre. Pour cela, César modifie tout à coup son plan de campagne, quitte son camp d’Agar, le 3 avril au soir, fait de nuit une étape de 25 kilomètres, en longeant la rive septentrionale de la Sebka Afta Moknine et arrive, le 4 au matin, devant Thapsus ( Ed Dimas ), que défendait une forte garnison sous les ordres de Virgilius. Le jour même de son arrivée, il investit la ville et occupe plusieurs points importants qui en commandent les approches.

Thapsus avait une triple enceinte fortifiée, un port marchand et un port militaire important : on ne pouvait donc sacrifier une place de celle importance sans essayer au moins de la secourir. Seipion se décide en conséquence à marcher à l’ennemi. 11 sort de son inaction, passe par Djemal , longe les collines peu élevées qui s’étendent de Lemta au cap Dimas et s’arrête à 12 kilomètres de Thapsus, le 4 dans la journée.

La ville était construite sur une sorte de péninsule, baignée d’un côté par la mer, de l’autre par la Sebka M'ta Moknine et l’un ne pouvait y arriver (pie par les deux passages étroits, d’une largeur approximative de 1,500 pas, que formait au nord et à l’est la partie

1 Ch. Tissot, Géog. comp., 753.

1 César, l)e bcll. AfrtCi, 77, 78.

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rocheuse du rivage. A l’ouest de la ville, et tout près de ce rivage, dont elles n’étaient séparées que par un étroit chenal, s’allongeaient deux îles plates et sablonneuses, les Sornlle.

Le 5, au matin, Scipion essaye de forcer le passage nord et de se jeter avec ses troupes dans la place assiégée. Trop tard! Depuis la veille, César a fait rapidement construire un fort d'arrêt, en avant de ses lignes, sur l’éminence où s’élève maintenant la Koubba de Sidi- Fodeili, et ce fort coupe en deux la partie septentrionale de l’isthme. Les alliés ne se découragent point. Scipion prescrit à ses lieutenants, Afranius et Juba, de se porter à 1,700 mètres des Césariens: le premier, avec une division romaine, du côté de la Sebka; le second, avec ses Numides, du côté de la mer ; de s’v retrancher et d’y attendre ses ordres pour attaquer de front le fort qui barre le passage. Lui-même, manœuvrant alors de manière à prendre ce fort à revers, passe l’aprèsmidi du 5 et la nuit du 5 au 6 à doubler la Sebka par sa rive méridionale. Le 6, à l’aube, son mouvement tournant était achevé et il prenait position entre le fort et les lignes de César, à 1,100 mètres des unes et de l’autre.

A ce moment, ce général ordonnait à une division de son escadre, en croisière devant Thapsus, de se porter dans le chenal, qui sépare les Sorelle du continent, et de s’embosser le plus près possible du rivage, afin d’opérer, au moment opportun, une diversion sérieuse sur les derrières de l’ennemi.

Celui-ci commençait à se retrancher. Isolé de ses deux autres corps d’armée, Scipion surtout poussait ses travaux de défense avec une activité fiévreuse. Pour incapable qu’il fût, il devait se rendre compte de tout ce que sa situation en l’air avait d’anormal et d’inquiétant. Il avait donc placé ses éléphants, comme un bastion vivant, aux deux extrémités de sa ligne et couvert ses travailleurs du reste de ses troupes en armes.

César, instruit de ces divers préparatifs, rappelle en hâte les nombreux détachements employés aux travaux du siège ; laisse le proconsul Asprenas, avec deux légions de réserve, à la garde de son camp; forme les autres en colonnes et les achemine vivement vers l’ennemi. Des douze légions, les IIe, Ve, VIIe, VIIIe, IXe, Xe, XIIIe, XIVe, XXVIe, XXVIIIe, XXIXe, XXXe, alors sous ses ordres en Afrique, la Vil0 avait fourni les garnisons de Ruspina, de Leptis et d'Acholla ; une autre, dont nous ignorons le numéro, avait été répartie entre Zêta, Thabena, Agar et le fort d’arrêt dont il est question plus haut. Restaient donc sous la main du dictateur dix légions.

Arrivé sur le champ de bataille, il les range sur trois lignes : la Xe et la IIe cà l’aile droite, la VIIIe et la IXe à l’aile gauche, et trois légions au centre. Puis il renforce chacune de ses deux ailes d’une quatrième ligne empruntée à la Ve légion : cinq cohortes à droite, cinq à gauche, destinées spécialement, et. sur leur demande, à combattre les éléphants ennemis.

WTV*7'

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Ces dispositions prises, il parcourt lui-même, à pied, les rangs, ayant un mot pour chacun, rappelant aux vétérans leurs hauts fails et exhortant ses recrues à se montrer dignes de leurs anciens.

Cependant l’ennemi, dont les forces éparpillées étaient partagées en trois groupes échelonnés sur l’isllune, présentait tous les symptômes de la terreur et du désordre. Ces signes n’échappent ni à César, ni à ses lieutenants, ni aux vétérans qui réclament, à grands cris, le signal de l’attaque. César hésite encore. Il résiste, il cherche à contenir l’impatience de ses soldats quand, soudain, à l’aile droite, un trompette, sous la pression de ses camarades, sonne la charge. Tout s’ébranle aussitôt. Vainement les centurions veulent arrêter l’élan général. Ils sont débordés. César n’a que le temps, en sautant à cheval, de jeter à scs hommes, pour mot de ralliement, le mot : Félicitas! et de prendre la tête de celte charge furieuse.

Les éléphants, qui protègent la gauche de Scipion, mal dressés et allblés par une grêle de balles, se rcjeltcnl presque aussitôt sur les Pompéiens, les rompent, les écrasent et se précipitent par les portes inachevées de leurs retranchements. Les Numides, placés à la même aile, privés de leurs formidables auxiliaires, prennent immédiatement la fuite. Alorsrien ne résiste plus. Au lieu d’une retraite, c’est une débandade inouïe d'hommes épouvantés, se pressant les uns sur les autres et se sauvant dans le délire de la terreur. Le camp est emporté. Tout ce qui cherche à se reformer est massacré. Le reste fuit dans une épouvantable confusion, vigoureusement poursuivi par les Césariens.

Après le camp de Scipion, ceux d’Afranius et de Juba tombent entre leurs mains. Quantité de vaincus, ne sachant où se rallier et n’ayant plus de chefs, s’arrêtent alors sur une petite éminence et, se voyant perdus, mettent bas les armes.

Cet acte de soumission ne les sauva point. L’enivrement des vainqueurs était tel qu’ils ne firent point de quartier. Lien ne put les arrêter, ni leurs officiers, dont plusieurs mêmes furent tués ou blessés en voulant arrêter le massacre, ni César en personne dont les ordres et les prières furent également méconnus.

Plus de dix mille cadavres, Plutarque dit même plus de cinquante mille, restèrent sur le champ de bataille1.

Pendant la lutte, ta garnison de Thapsus avait tenté une sortie par la porte de la Marine. Les soldats étaient entrés dans l’eau jusqu’à la ceinture et avaient essayé de gagner la terre pour opérer uue diversion sur la droite des Césariens. Mais la partie guéablc du bras de mer était à portée du trait; les esclaves restés au camp de César et les valets de son armée les repoussèrent et leur tentative échoua (6 avril 16).

Le 7, César somma Thapsus de se rendre : le commandant Virgilius ne répondit même pas à ces sommations et César, pressé de marcher

1 Ch. Tissot, Géog. comp ., u, 760. — J.Césaii, De bell. A fric., 70 à 85. — Appies, Debell civ., u, 97. — Plutarq., Vie de César C., u u. — Flohus, llist. Rom., iv, 2.

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sur Utique, laissa devant la place trois légions et confia la direction des opérations à Rebilus. Il envoya deux autres légions pousser l’attaque de Thysdrus, où Considius tenait toujours et s’achemina personnellement, avec le reste de ses forces, vers la capitale africaine. 11 avait eu soin de lancer en avant toute sa cavalerie sous les ordres de M. Messala1.

Les débris des trois corps d’armée pompéienne, échappés au carnage, avaient aussi pris, dans une inexprimable confusion, sitôt après leur défaite, la route d’Utique. Un fort détachement à cheval de ces fuyards arriva devant Parada. Celte petite ville, dont on ignore l’exact emplacement, se trouvait évidemment dans le voisinage de la capitale africaine. Ses habitants, instruits déjà du triomphe de César, refusent de les recevoir. Pour se venger, ces soldats forcent l’entrée de la petite cité, font un bûcher de tout ce qu’ils trouvent, y mettent le feu, garrottent les malheureux habitants, sans distinction d’âge ni de sexe, et les jettent au milieu des flammes.

Arrivés immédiatement après, probablement le surlendemain de la bataille, à Utique, ils trouvent le peuple de cette place, par ordre de Caton, qui se défiait de ses sympathies pour César, parqué sans armes, en dehors des portes, dans l’ancien camp de Varus, près du théâtre et de la Porta Bellica. Ils veulent renouveler les horreurs de Parada et venger leur honte sur des citoyens sans défense. Heureusement ce peuple, poussé par le désespoir, s’arma de pierres et de bâtons et chassa ces lâches, hardis seulement contre les femmes et les enfants désarmés.

Ainsi repoussés, ils envahirent Utique, massacrèrent un certain nombre d’habitants restés dans la ville, pillèrent les maisons, volèrent et obligèrent enfin Caton de leur donner 100 sesterces par homme, environ 20 francs de notre monnaie, pourse débarrasser d’eux. Ils partirent pour la Numidie2.

Cependant, le 9, d’autres bandes de fuyards, appartenant à toutes les armes et à tous les corps de l’armée constitutionnelle, arrivèrent successivement. Caton les rassembla et leur parla d’organiser la défense d’Utique. Mais sa voix resta sans écho. Tous ces hommes étaient complètement démoralisés. Il n’y avait rien à faire avec eux. Il le comprit. Aussi les fit-il embarquer sur-le-champ, malgré une forte houle, sur les vaisseaux stationnés dans le port et ordonna-t-il aux commandants d’appareiller sans délai.

Pour lui, ne voulant ni quitter son poste, ni sc rendre au vainqueur, il remit aux magistrats d’Utique le trésor municipal, celui de guerre et tous les papiers en sa possession ; dîna selon son habitude ; s’entretint du départ des bâtiments avec ses officiers d’ordonnance, plaignit ses amis, comme Cassius et autres, qui partaient par un si gros temps ;

> César, De bell. Afric., 86. 8 César, De bell. Afric., 87.

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embrassa ses enfants et se retira, ù l’heure accoutumée, dans son appartement.

Scs domestiques, redoutant un malheur, avaient enlevé son épée de la tête de son lit où elle était ordinairement suspendue. Il s’enaperçut, la réclama en demandant si on voulait le livrer sans défense aux mains de César. Cette parole, à double entente, permit «à son entourage, pour se justifier, d’exprimer les craintes où l’on était de le voir tourner ec glaive contre lui-mème. Scs gens le supplièrent ensuite de se reposer sans son épée. « Si je voulais mourir, leur répondit-il avec un mélan- « colique sourire, ne pourrais-je pas aussi bien soit m’étrangler avec « mon linge, soit me briser la tête contre la muraille, soit me jeter du « haut en bas de ce palais. »

On lui rend donc ses armes. 11 se couche, demande le dialogue de Platon sur l’immortalité de l’âme, le lit à la lumière de sa lampe; vers minuit, donne encore quelques ordres ; puis s’endort presque jusqu’au matin. A ce moment, tout le monde reposait. 11 se frappe au ventre de deux coups d’épée, mal assurés d’ailleurs, parce qu’il souffrait en ce moment d’une enflure de la main droite qui lui en rendait l’usage difficile.

Les gardes, entendant des gémissements, entrent, un moment après, dans sa chambre et le trouvent tombé par terre, râlant, et les entrailles sorties du corps.

Son médecin, Cléante, accourt; on le relève, on le recouche ; il le panse et bande ses plaies. Le blessé cependant avait repris connaissance. Il remercie toutson personnel des soinsdôvoués qu’on lui a prodigués et le congédie en prétextant un extrême besoin de sommeil.

Dès que tous se furent retirés, en emportant toutefois, par précaution, l’épée du malade, celui-ci enleva les appareils qui retenaient ses blessures, arracha les coutures faites par l’homme de l’art, élargit, avec ses ongles, les plaies déjà existantes et se mit à déchirer ses propres entrailles. Le 10 avril, au matin, scs esclaves le trouvèrent mort, les mains encore crispées à leur horrible besogne. Il n’avait que cinquante ans1.

Quelques jours plus tard, Juba se tuait, avec Petreius, dans une ville voisine de Zama Iiegia ( Djiama ), sa résidence habituelle1, et Varus se perçait de son épée.

Gonsidius, sorti secrètement de Thysdrusavec unescadror.de Numides, tombait sous les coups de son escorte qui le dépouillait et disparaissait ensuite1.

Virgilius capitulait et rendait .à la fois au lieutenant de César son épée et la place de Thapsus qu’il ne pouvait plus défendre.

1 Appiex. De bell. civ., n, 98, 99. — César, De bell. A fric., 88. — Flores, Hisl. rom., iv, 2. — Plltarq., Vie de Caton d’t'tique , 88, 89.

* Appien, De bell. civ., il, 100. — César, De bell. Afric., 91, 94. — Flores, Hisl. Rom., rv, 2.

* César, De bell. Afric., 93.

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Enfin Scipion, qui fuyait vers l’Espagne, arrêté dans les eaux de Banc par les croiseurs de Sittius, n’avait d’autre ressource pour échapper à ses vainqueurs que de se percer de son épée et de se précipiter dans les flots. On dit qu’au moment où, tout sanglant, il allait s’ensevelir dans l’abîme, quelqu’un ayant demandé où était le général, il répondit: « Soyez tranquille; le général est en sûreté. » Ce fut son dernier mot1.

Sittius avait déjà défait et tué Sabura et devait encore, en venant audevant de César, exterminer deux chefs pompéiens: Faustus et Afranius.

Pendant ce temps, Messala était entré, sans résistance, à U tique. César avait emporté la place d’Uzita, où nous l’avons vu, les Pompéiens avaient des magasins de subsistances, d’habillement et d’armes, avait occupé Hadrumetum, y avait laissé une légion et, le même jour, était reparti pour Utique. Il arriva sous les murs de cette ville, le soir du troisième jour, aux flambeaux, et n’y fit son entrée solennelle que le lendemain matin.

Il reçut les délégations des habitants à la tête de son étal-major et les remercia de leur affection pour lui. Puis, il frappa d’une amende de deux millions de sesterces (410,000 fr.) les trois cents notables de la cité qui avaient fourni des subsides à Scipion. Il régla, en outre, la contribution de guerre que les villes, où il avait rencontré de la résistance, devaient payer. Thapsus fut imposée de deux millions (410,000 fr.), et son territoire de trois (615,000 fr.) Hadrumetum, de trois millions (615,000 fr.), et son territoire de cinq (1,025,000 fr.). Leptis dut fournir trois millions de livres romaines d’huile par an (près d’un million de kilogrammes), et Thysdrus, une quantité de blé à déterminer.

Par contre, les habitants de Zama Regia, qui avaient hardiment fermé leurs portes à Petreius et à Juba, furent exemplés d’impôts.

César modifia ensuite la situation politique de Rome en Afrique et partagea le royaume du petit-fils de Massinissa entre le peuple romain et ses propres alliés. 11 donna à Sittius, en récompense de ses services, la ville de Cirta et les districts adjacents, entre autres celui de Sétif qui tire. même son nom des partisans de Sittius, ou Sitificus. 11 agrandit les États de Bokkus en y joignant la partie occidentale de la Numidie jusqu’à l’Amsaga ( Oued-el-Merzoug et Oued-el-Kêbir ), et réduisit tout le reste en province romaine sous le nom d’Afrique Nouvelle. Salluste fut mis à la tête de celte nouvelle province avec le titre de proconsul, et Zama pour résidence. C’est évidemment dans ce poste que l’illustre écrivain conçut l’idée, le plan général, prit les notes et commença la rédaction, s’il ne l’acheva point, de sa fameuse histoire de la guerre contre Jugurtha.

Enfin, à la suite d’un rêve étrange, fait après une visite aux ruines de Carthage, le dictateur nota, parmi ses projets d’avenir, la recons-

1 César, De bell. Afric ., 95. — Florus, Hist. Rom., iv, 2. — Appibn, De bell. civil., n, 100.

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truclion de la grande cité. Et, de fait, il envoya, quelques semaines plus tard, pour la relever, un certain nombre de familles italiennes pauvres auxquelles il accorda des concessions de terres

Tout cela fait, le 15 juin 46, César partit d’Utique et fut débarquer à Caralis ( Cagliari ), en Sardaigne. Le 28 juin, il en repartait et, après une traversée rendue longue et diflicile par le mauvais temps, il arrivait, le 2G juillet, à Rome. Les honneurs du triomphe l’y attendaient. C’étaient les ornements de la victime destinée à la mort ! Moins de deux ans après, en effet, le 15 mars 44, le grand homme tombait en plein Sénat, aux pieds de la statue de Pompée, frappé de vingt-trois coups de poignard.

Par testament, il adoptait César-Octave, son petit-neveu, alors Agé de dix-huit ans. Il avait témoigné la plus vive affection à ce jeune homme et l’avait formé lui-même au métier des armes pendant la guerre d’Espagne 2.

Cette mort et cette adoption furent le signal de nouvelles commotions et de nouvelles luttes en Afrique.

D’abord Sittius fut assassiné et ses États, ainsi que ceux de Bokkus III, fils et successeur de Rogud 1", furent repris par Arabion, dont Rogud et Sittius, en dépouillant Juba, avaient aussi dépouillé le père: Massanassès, parent et allié du roi numide 3.

Bientôt après, les sanglants démêlés de Marc Antoine, l’ancien lieutenant général de César, son ami, son parent même, de M. Æmilius Lepidus et d'Oclave, le fils adoptif du grand dictateur, y faisaient sentir leur contre-coup. La nouvelle province d’Afrique était gouvernée par Titus Sextius, et l’ancienne par Cornificius. Ce dernier était l'homme du Sénat, Sextius celui de César. Sextius avait trois légions sous ses ordres. Le Sénat en fit rentrer deux en Italie et lui enjoignit de remettre la troisième aux mains de son collègue. C’était, blessant. Sextius obéit néanmoins. Mais, peu après, Octave, à la suite du premier partage fait entre les triumvirs et lui donnant l’Afrique entière, ayant prescrit à son lieutenant de prendre le commandement des deux provinces réunies, Sextius se hâta de mettre Cornilicius en demeure d'obéir à son tour. Ce dernier refusa. Ce fut la guerre.

Cornificius, qui disposait de forces plus considérables que son adversaire, envahit la Numidie Nouvelle. Pour* forcer l’ennemi .à la retraite, Sextius, à la tète d’une troupe peu nombreuse, mais bien en main, alla hardiment s’emparer d’Hadrumelum et de quelques autres places maritimes. Cette attaque, tout à fait imprévue, força Cornificius «à diviser son armée. Il en fit deux corps, confia l'un à Deciinus Lœlius avec ordre d’enlever Cirta, et remit l'autre à P. Vcntidius avec mission de courir à l’ennemi, de le joindre, de le battre et de le jeter «à la mer.

1 César, De bell. A fric., 97. — Appiex. De reb. punie., vin, 136.

* Velleius Patf.rcei.., Hist. Rom., ii, 56-39. — Florus, liist. Rom., iv, 2. — Cicero, De divin., il, 9. — Appiex, De bell. civil., u, 117.

3 Appiex, De bell. civil., iv, 54.

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Sextius ne perdit pas courage. Il ôtait (rnnc infériorité numérique trop manifeste pour affronter une lutte en rase campagne. Il s’enferma dans une place forte, négocia avec Arabion, qui ne demandait qu’à se concilier les bonnes grâces d’Octave dont il pressentait le succès définitif et donna, par sa résistance opiniâtre, le temps à son nouvel allié d’accourir. Ce renfort arrivé, il offrit la bataille à Ventidius, le tua et anéantit son corps d’armée qui fut massacré ou pris. Quel fut le théâtre de cette action? On ne saurait le préciser entièrement. Il est certain toutefois qu’elle dut se passer non loin du litttoral et probablement au sud de Sousse.

A la nouvelle, en effet, du désastre de Ventidius, son collègue Lœlius se hâta de lever le siège de Cirta et d’accourir au secours de son chef Cornificius. Celui-ci, suivi de près par Sextius, s’était réfugié dans Utique, sa résidence officielle. Un jour que Lœlius, son questeur, avait conduit, par son ordre, une forte reconnaissance de cavalerie dans la plaine environnante, il futattaqué de front par les escadrons d'Arabion, pris en flanc par l’infanterie de Sextius et réduit à chercher un refuge sur un mamelon isolé qui s’élevait à une certaine distance. Poussé l’épée, dans les reins par les infatigables Numides d’Arabion, Lœlius perdit, dans sa retraite vers ce point, une partie de son monde et se vit, dès qu’il l’eut occupé, cerné de tous côtés par les lignes ennemies.

Cornificiusvoit la situation désespérée de son lieutenant; pourle sauver, il sort avec ses légions et, sans s'arrêter pour repousser une attaque furieuse de Sextius, qui tombe sur ses derrières, il continue sa marche en avant dans la direction de Lœlius, qu’il veut dégager à tout prix.

Mais Arabion l’a vu venir. Il détache de ses masses de cavalerie un peloton d’hommes résolus et le lance sur le camp de Cornificius. Tout est massacré dans ce camp, dont le commandant supérieur Roscius n’a que le temps de se faire tuer par un de ses gardes pourn’être pas égorgé par les mains de l’ennemi.

Le Numide, pendant ce temps, se précipite, à la tête d’une division entière, qu’il a formée sans trop dégarnir ses lignes d’investissement, charge en front Cornificius et l’anéantit. L’infortuné proconsul reste lui-même parmi les morts. A cette vue, Lœlius, qui, du haut de son éminence, suit toutes les péripéties de la lutte, voyant tout irrémédiablement perdu, se perce lui-même de son épée. Ses soldats, sans chef, n’essayèrent même pas de résister plus longtemps1.

Pour acquitter sa dette de gratitude vis-à-vis d’Arabion, Sextius le fit assassiner et gouverna seul, au nom des Césariens, les deux provinces d’Afrique.

En 43, après la réconciliation d’Octave et d’Antoine et la formation du triumvirat, Sextius fut à son tour sacrifié par les Césariens et, par

1 Appien, De bell. civil., iv, 53, 54, 55, 56.

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ordre de Lucius, frère d’Antoine, dut remettre son gouvernement à C. Fuficius Fango, la nouvelle créature d’Octave*.

Nouveau partage de l’Afrique en 42, après la bataille de Philippes. La nouvelle province resta à Octave; niais l’ancienne revint à Antoine. Sextius, qui n’avait point quitté son pays d’adoption, reçut aussitôt de Fui vie, l'épouse d’Antoine, cette femme d’un courage viril, qui ceignait l’épée comme un soldat1, l’ordre d'occuper le département échu au rival de César. Fango refusa de le livrer. La guerre recommença donc entre lesdeux propréteurs, à la grande satisfaction de Sextius, enchanté de pouvoir venger une disgrâce passagère sur un rival heureux. Elle se termina par la mort de Fango et la victoire de son adversaire, qui gouverna de nouveau les deux provinces3.

Cet état de choses dura jusqu’à l’arrivée de Lepidus à qui l’Afrique Humaine fut donnée en il. L’histoire est très sobre de détails sur l’administration de ce triumvir. On sait seulement qu’il vint prendre possession de son commandement avec six légions4; qu’il retira à Carthage, devenue florissante sous Marc-Antoine, ses privilèges de colonie romaine et lui enleva même une partie de scs habitants. Quel fut le motif de cette sévérité? On est, à cet égard, réduit à des conjectures. Peut-être la nouvelle Carthage témoigna-t-elle des sentiments peu favorables au triumvir. Peut-être celui-ci céda-t-il à des craintes mal dôlinies. Peutêtre encore fut-il poussé par les conseils intéressés des Itykéens, dont la rivalité jalouse contre leur antique suzeraine était un héritage des siècles.

Quoiqu’il en soit, le 1er juillet de l’an 30, Lepidus, appelé par Octave en Sicile pour prendre part à la guerre contre Sextius, le fils du grand Pompée, s’embarquait à Utique avec douze légions, à moitié de leur effectif ''. Les bataillons complémentaires restaient dans les garnisons d’Afrique. L’incapacité de ce général ne tarda pas à révolter Octave qui lui retira son commandement6, l’envoya à Home et le remplaça dans son gouvernement des deux provinces africaines par Slalilius Taurus. C’était un soldat dont la vaillante et loyale épée sut débarrasser les sujets de Home des tribus pillardes qui venaient impudemment les razzier 7.

Cinq années plus tard, le i septembre 31, Octave, écrasant définitivement les armées d’Antoine, restait seul maître cl maître incontesté du pouvoir. 11 mit alors à la tète de la Numidie, non comme gouverneur, mais comme roi vassal, Juba II, son ami, qui venait de combattre à ses côtés8. Ce jeune prince était un savant et un raffiné, également instruit

1 Dion, xi.viii, 22. — Appiex, De bel!, civil., v, 2fi.

2 Yeli.eius Paterc., Ilist. Hum., 11, ~ii. — Florcs, Uist , Hum., iv, 5.

* Appiex, De bell. civil., v, 26.

* Appiex, De bell. civil., v, 53.

s Vili.eii’s Paterc., llisl. Rom., h, 80. — Appiex, De bell. civil., v, 98.

6 Appiex, De bell. civil., v, 126.

7 Diox, ilix, U.

8 De ia IIlanciikrb, De rege Juba, regis Jubæ filio. Paris, 1883.

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des lettres et épris de la civilisation de Rome1. 11 ne resta du reste que peu de temps dans ce poste.

Depuis les dernières années de la République, les provinces romaines étaient au nombre de quatorze. Car, suivant la remarque de Montesquieu, « dansées guerres civiles, qui durèrent si longtemps, la puis- « sance de Rome s’accrut, sans cesse au dehors. Sous Marius, Sylla,

« Pompée, César, Antoine, Octave, Rome, toujours plus terrible, acheva « de détruire tous les rois qui restaient encore2. » Ces quatorze provinces étaient administrées, soit par des préteurs, soit par des proconsuls.

César Octave, devenu l’empereur Auguste, en jetant les bases de la Constitution impériale, le 13 janvier 20, maintint cette division. Les provinces entièrement soumises, où peu de forces suffisaient à maintenir l’ordre, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires. Les autres, où les légions furent particulièrement cantonnées, furent dites prétoriennes, ou de l’empereur, général en chef des armées3.

L’Afrique ancienne et la Numidie furent classées parmi les provinces sénatoriales. La seconde de ces provinces fut donc reprise, l’an 25, à Juba, qui reçut en échange la Maurétanie avec quelques districts gétules. L’Afrique Romaine s’étendit alors de l'Amsaga jusqu’aux autels des Philènes, frontière de la Cyrénaïque. La IIIe légion, dite Augusta, y fut envoyée comme corps permanent d’occupation; l’empereur fixa le quartier général de cette légion à Théveste ( Ttbessa ). Etablie de la sorte au pied oriental de l’Aurès, à cheval sur les routes de 1 Afrique ancienne, de l’Afrique nouvelle ou Numidie, des oasis et de la Tripolitaine, elle était admirablement placée pour étouffer immédiatement tout commencement de révolte et protéger efficacement la colonisation romaine contre les incursions et les pillages des barbares du sud.

Quelque temps après, Auguste, en signe de paix universelle, fermait à Rome le temple de Janus qui ne l'avait été que deux fois depuis Numa, et donnait une impulsion vigoureuse à cette colonisation.

Carthage, la première, éprouvait les bienfaits de son administration. Dès l’an 35 avant Jésus-Christ, son lieutenant Statilius Taurus y continuait l’œuvre inachevée de Jules César. Six ans plus tard, en 29, Auguste s’efforçait de réparer les pertes que lui avait faites subir l’imbécile tyrannie de Lepidus et envoyait, pour la repeupler, trois mille nouveaux citoyens Romains, auxquels se joignaient d’autres colons pris dans le pays même.

Quiconque jette aujourd’hui les yeux sur le sol où fut Carthage est frappé de la régularité, tout à fait insolite en paysarabe, avec laquelle les sentiers s’y coupent à angles droits et à intervalles égaux. Les divi-

1 Rio?:, li, 1.3.

2 Grandeur et décadence des Romains, xi.

3 Duiiuv, llist. des Romains, iv, p. 2.

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sions ainsi formées sont coordonnées à deux lignes principales : l’une part du sommet de Sidi-bou-Saïd et descend vers Tunis par la face sud-est des grandes citernes; la seconde, perpendiculaire à celle-ci, court du point culminant de Byrsa dans la direction de Kamart. Onze des carrés subordonnés à ces grandes lignes mesurent environ 710 mètres de côté. Or précisément la centurie romaine, équivalant comme superficie à 51 hectares, formait un rectangle de 714 mètres de côté. De l’avis dcM. Pli. Caillai, ingénieur, et de M. Ch. Tissot, qui tenait lui-mème, comme nous, scs renseignements de M. Caillai, il est donc tout à fait probable que celle division singulière du sol punique remonte à l’établissement de la colonie romaine. Mais de laquelle ? Peut-être à l’arrivée des colons amenés par Caius Gracchus ; peut-être, à la venue de ceux envoyés par Jules César, mais peut-être aussi seulement à l’expédition commandée etfavorisée par Auguste.

Quoi qu'il en soit, nous savons d’une façon précise, par divers textes, inscriptions et monnaies, que la nouvelle Carthage ne fut, en tous cas, définitivement reconstituée comme colonie et rétablie dans tous ses droits de capitale qu’en l’année 13 ou 14 de notre ère, sous le proconsulat de Scnlius Saturninus. Ce fut la première colonie romaine située en dehors de l’Italie. Le proconsul, par flatterie, tint à donner à la cité sortant de ses ruines, qui, l’emportant sur Clique, redevenait le siège du Gouvernement africain, le nom de Colonia Julia Carthago. Ce nom ne lui resta du reste pas longtemps. Elle dut en changer presque aussi souvent que l’empire changea de maître. Commode lui impose celui de Colonia Alexandrin Commoda Togata ; Caracalla, celui de Colonia Aurélia Antoniana Carthago; Justinien, celui de Colonia Justiniana Carthago.

Heureusement tous ces changements de nom n’entravent en rien le progrès de sa résurrection et de sa prospérité! Moins d’un siècle après Auguste, son véritable restaurateur, Strabon la cite déjà comme une des villes les plus peuplées de l’Afrique, et Pomponius Mêla nous dit qu’elle avait recouvré sa splendeur d’antan.

Sans doute, il manque à sa jeune et renaissante beauté l’incomparable ceinture de pierres que lui formaient autrefois ses immenses murailles. La politique de Rome, toujours soupçonneuse, ne lui a pas permis en effet de les relever. Elle a beau n’être peuplée que de Romains, ce nom seul de Carthage épouvante encore la vieille République et le jeune Empire au point de leur faire regarder avec défiance jusqu’à leurs propres enfants. La veille seulement de l’invasion vandale, en 424, Théodose II, sur les prières du Comte d’Afrique leur intimera l’ordre de s’entourer à la hâte d’une enceinte fortifiée. Construites aux frais de la cité, ces murailles, commandées par la peur et improvisées dans une heure d’angoisse, tomberont du reste en ruines moins d’un siècle plus tard si bien que, malgré leur restauration, ordonnée par Bélisaire en 533, elles n’ont point laissé de vestiges reconnaissables. On ignore même quels élaient leur étendue et leur tracé. Tout ce qu’on peut affirme

LA TINISIK.

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mer, c’est qu’ils furent loin d’atteindre les limites de l’enceinte punique et que, entre autres, les grandes citernes de la cité phénicienne, ces réservoirs de la Ma'alka, si curieux encore dans la désolation de leur abandonnement présent, restaient en dehors de leur ligne de défense1.

Mais, à défaut de tours et de bastions, quatre faubourgs situés : le premier, près l’extrémité septentrionale du Bahira, sur la routeactuelle de Tunis à Carthage; le second, sur le chemin de Carthage à YAouïna, appelés l’un ou l’autre du nom d'Aclas 2 ; et les deux derniers, plus au nord, de la hauteur de Sidi Daoud à celle de la Sebkha de Soukara , forment à la cité nouvelle une couronne de verdure et de vie.

Puis elle a reconstruit, sinon tous, du moins la plupart des monuments qui plaçaient la ville phénicienne au rang des merveilles du monde. Où s’élevait le fameux temple d’Eschmoun, se dresse de nouveau, dans la pureté grecque de ses lignes de marbre blanc, un temple nouveau 3, celui d 'Esculape.

Au-dessous de ce temple, sur le liane est de Byrsa, regardante mer, à l’abri des vents du nord, dans une situation admirable, voici le Prœto • Hum ou Palais du Gouverneur général de la province d Afrique. C’est là que défileront tour à tour les proconsuls de Rome, les rois vandales : Genseric, Gelimer et tous les envoyés de Byzance : Bélisaire, Solomou, Héraclius. C’est là que seront jugés et condamnés tous les chrétiens de Carthage morts pour leur foi, que l’Église honore, et c’est dans les cachots de ce palais que, la sentence prononcée, on les jettera pêle-mêle avec les criminels vulgaires en attendant l’heure de leur martyre 4.

Sur la colline qui fait au nord face à Byrsa, à l’endroit où, suivant la tradition, le temple de Tanit étendait autrefois ses portiques mystérieux, on a réédifié, en l’honneur de la Juno Cœlestis, la Rabbetna romaine, de superbes et vastes parvis, de plus de deux mille pas de circonférence et tout Carthage y court et s’y presse encore. Même chrétienne, elle conservera si opiniâtrement ce culte de sa déesse que vainement, pour l’en détacher, l’évêque Aurelius consacrera son sanctuaire, le jour de Pâques 399, au culte du Crucifié. Le Dieu du Golgolha ne détrônera point la douce et pâle Rabbet. Elle restera par l’amour maîtresse dans ce temple d’où la force aura voulu la chasser, si bien qu’en 421, Constance comprendra son sanctuaire, pourtant violé, dans le décret par lequel il ordonnera la destruction de tous les temples païens. Son emplacement, par la suite, servira de cimetière5. Tous les Baalim phéniciens et tous les grands dieux de Rome : Jupiter, Saturne, Cérès,

1 Victor di Vita.

2 Procope, De bell. vand., h, 7.

3 Apulée, Florid.

4 Tacite, J/fi/., iv, 38. — Ruinard, Acla martyr. — Victor di Vita, Hist. persec. vand. — Procope, De bell. vand.. i, 20-30.

1 De promisses et prsediclionibus , ni, 38. — Saint August., De civil. Dei., n, 4. — Salyien, De yub. Dei, vm, 52.

Proserpine, la déesse Mémoire etc., ont aussi leurs autels dans lu ville restaurée.

On lui donne un Amphithéâtre dont les ruines se retrouvent à peu de distance du village de la Maalka, à quelques mètres au sud-ouest de la station actuelle du chemin de fer. l.es deux axes de son ellipse, mesurant 90 mètres sur 30, disent assez sa grandeur et l’on peut se faire une idée de sa magnificence en replaçant, par la pensée, leur revêtement de marbre sur les masses de blocage, maintenant dépouillées, qui soutenaient ses gradins et dessinent encore sa circonférence. C’est là que, le 7 mars 202, étaient livrées aux bêtes, aux applaudissements d’une foule hurlante, les saintes martyres Perpétue et Félicité, originaires de Thcbourba. C’est là que retentit plus d’une fois le cri sinistre et sauvage: « Cyprien aux Lions* » !

Carthage a son Cirque , dont l’ossature gigantesque se retrouve à six cents mètres au sud-ouest de l'Amphithéâtre entre la Maalka et Douar-ech-Chotts, et mesure 675 mètres sur 100. La Spina, large de 5m,50, se voit encore sur un parcours de plus de mille pieds. Pour se former aussi une idée de la splendeur de ce monument, il suffit de rétablir, par la pensée, toutes les colonnes, toutes les sculptures et tous les revêtements de marbre aujourd’hui disparus.

Carthage a sa Palestre et son Stade , dont nous ignorons l'exact emplacement 2, son Gymnase, d'où sortira toute une pléiade de génies: Apulée, Terlullien, Arnobe, Victor di Vita, saint Cyprien, saint Augustin, l’immortel évêque d'IIippone, Lactance, surnommé le Cicéron chrétien. Elle a son Odéon , que nous savons avoir été inauguré de ISO à 183, sous le proconsulat de Vigellius Saturninus. Il fut construit sur un ancien cimetière punique « et ses fondations sacrilèges, dit Tertullicn, qui nous apprend ces détails, bouleversèrent dans leurs sépulcres des ossements qui y dormaient depuis près de cinq cents ans3 ».

L’on sait également que, sur la colline de Byrsa, s’élevait, avec le Palais proconsulaire, dont nous avons parlé, le Palais du Sénat, la Bibliothèque publique et une Eglise dédiée à la Vierge sous Justinien.

Outre celte église, les documents de l’époque chrétienne nous font connaître l’existence et le vocable de vingt et une autres: l’église Perpétua restituta, résidence des évêques de Carthage 4 et voisine du forum, qui parait être la même que la Basilica Major ou Majorum où reposaient les corps de sainte Perpétue et de sainte Félicité 5 ; les trois basiliques d e Saint-Cyprien, construites: l’une, dans VAger Sexti, lieu de la décapitation de l’illustre martyr; l’autre, dans la cour de la maison du procurateur Macrobe, où son corps fut enterré, sur la Voie des Mappales, dans le voisinage des citernes et du Palais proconsulaire,

i Epiât. 10, 20. 59, 60.

* Apn.Ée, Florid. — Tertit.i.iev, De spect., ni, 20, 29.

* Tertuli.., Scorpiace C., 4.

* Victor di Vita, De per sec. vaud., i, 5.

r‘ C’est elle probablement qui a été récemment découverte à la porte septentrionale de la ville antique.

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pnr conséquentenlre Byrsa elles réservoirs delaMaalka1; la troisième, près du port, où sainte Monique passa une nuit en prières. Puis viennent les basiliques de Terlullien 2, de Faustin, dont les échos répétèrent la voix de saint Augustin; de Saint-Agitée, remarquable par son cimetière3; la basilique des martyrs Scillitaim 4, celle de Celcrina; les basiliques Novarum 5 *, Tricillarum G, de Gratien 7, Theodosicum 8, Honoricum 9, Théoprépicnne '° ; la basilique du deuxième quartier où furent tenus les conciles de 404, 407,409 et 410; celle de Saint-Pierre, dans le troisième quartier “; celle de Saint-Paul ; dans le sixième n, la grande église du Palais; celle Ag Sainte-Prime, l’une des martyres d’Abitina, près Medjez et celle de Thrasamund 13. Ils parlent également du Diaconium , ou grand séminaire, du Couvent de Biqua 14, voisin de la basilique Celerina, et le monastère fortifié que fit bâtir Salomon près du port, ou Mandracium. Excepté la position de ce dernier monastère, celle d’aucun autre des monuments religieux, énumérés plus haut, ne nous est connue. Toutes les suppositions, faites jusqu’à ce jour, pour leur assigner un emplacement précis et déterminé sont des hypothèses à peu près gratuites que rien ne justifie.

Rien ne permet davantage de fixer, même approximativement, le point qu’occupaient les Thermæ Maximianæ, les Thermæ Gargilianæ , les Thermæ Theodosianæ, élevés par ordre de Justinien; les Thermæ Alianarum ou Thrasamundiacæ Thermæ. Ici, la parole humaine, qu’un souffle emporte cependant, a plus duré que lesentassementsgigantesques de la pierre et du marbre. C’est elle seule qui nous révèle, après quinze siècles, l’existence de ces édifices disparus. Une inscription, récemment découverte, a même permis de reconnaître les ruines d’un de ces Thermes dans une des masses informes de blocage qui bordent aujourd’hui la grève au sable d’or.

Qu’ajouter encore sur Carthage ? Son forum était peu éloigné du palais proconsulaire, puisque de ce palais, dit Tacite15, on entendait les cris de la foule s’agitant sur la place publique. Il avait deux annexes : un Tribunal civil et un Portique des Changeurs (Vicus argentarius), l’un des plus beaux édifices de la cité10 11 12. Outre ce forum, plusieurs autres

1 Ruinard, Act. martyr.

2 Aug., Lib. de Heres.

3 Append. chron. prosp. apud Caius, Lecl-Aut., t. T.

4 Ilist. Persec. vaud., i, 3.

3 Ibid., i, 8.

c Aug., Serm. in ps., xxxii.

7 Serm. S. Aug.

s Ibid.

2 Ibid.

<o Ibid.

11 Aug., Serm., xv.

12 Hard., Conc., t. I.

13 Félix, Antol. vet. lut., ni.

14 Vict. DI Vita.

lr’ Tacite, Ilist., iv, 38.

lf' August., Confess., vi. P.

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2or»

places également remarquables l’embellissaient. Citons entre antres: une Place de la Marine (Platea maritima) 1 et une Place Neuve (Platea nova) 2 qui semble avoir occupé le plateau actuel de llordj Djedid. Elle communiquait avec la plage par un immense escalier [dont six murs parallèles, encore visibles, paraissent avoir formé les rampes et soutenu les degrés.

La ville enlin était tout entière construite d’après un plan 'régulier; ses rues étaient parfaitement alignées 3; elle était digne, en un mot, de son passé glorieux et de son nouveau titre de capitale de l’Afrique. Le marbre, sous toutes les formes possibles, s'y étalait partout avec une telle variété d’espèces précieuses et avec une profusion telle que, pendant tout le moyen âge, les (lottes des Républiques italiennes ont exploité, sans l’épuiser, cette carrière à ciel ouvert. Oui, durant plus de six siècles, chaque ville d’Italie s'qst abattue sur la malheureuse cité comme un vautour sur sa proie. C’était à qui emporterait un lambeau de ce cadavre pantelant. Pour ne citer qu’un seul monument, il Duomo de Pisc, dans son immensité, passe pour avoir été construit entièrement avec des marbres de cette provenance. « Aucun navire venu de tous les points de la côte d’Afrique, de la Sicile, de l’Italie et de la Corse, écrivait au mi* siècle le géographe arabe Edrisi, ne quitte Carthage sans charger des quantités considérables de marbres. » C’est de là que Tunis a pareillement tiré, jusqu’à nos jours, les matériaux de ses édifices, les sculptures ornant les portiques et couvrant les murailles de ses villas princières; c’est de ces décombres que proviennent cent cinquante colonnes qui sont un des joyaux de la grande mosquée Es-Zitouna. C’est de là encore que El Hadj Ahmed, le dernier bey de Constantine, venait, vers 1830, enlever les dépouilles destinées à l’érection de son palais. C’est enfin avec des pierres, provenant des dernières fouilles, qu’a été pavée, en 1881, la route de la Marsa à La Goulelte.

Aussi maintenant ne reste-t-il plus delà ville, si odieusement spoliée, que des débris ignorés, enfouis sous le sol actuel, et des masses énormes de blocage gisant çà et là dans leur royal isolement, se dressant, comme des squelettes géants, entre les collines désertes, ou s’entassant les unes sur les autres dans de formidables enchevêtrements.

Deux exceptions pourtant! Oui, deux monuments ont survécu à’cettc destruction générale. Et tous deux attestent, par leurs prodigieuses dimensions, la grandeur et la magnificence de la Carthage romaine. C’est d’abord l'aqueduc fameux qui régnait, sans interruption, de Carthage à Zaghouan , petite ville à 65 kilomètres de Tunis, et dont on attribue la construction à l’empereur Hadrien. Entre la Mohammedia

1 Auoust., Confess., il, 58.

* Victor Yitess, De persec. vaud.

3 Aüony»., Descripf. mundi.

ROME

et la Bourbia, on peut admirer encore une centaine d’arcades et, sur le reste du parcours, d’imposants débris de cette conduite magnifique qui avait pour château d’eau les immenses citernes creusées entre Byrsa et Sidi-bou-Saïd. Ces citernes elles-mêmes, le second de ces survivants grandioses du passé, qui viennent d’être utilisées de rechef pour alimenter d’eau le Kram et La Goulette, sont si merveilleusement conservées que, lorsqu’on procéda à leur examen avant de les rendre à leur destination première, ce fut à se demander si l’on se trouvait vraiment en face d’une œuvre quinze fois séculaire, ou si l’on se trouvait devant une construction moderne.

De Carthage un admirable réseau de routes enveloppait de ses mailles serrées tout le territoire soumis à Rome, servant tout ensemble pour le transport des productions 'du pays et pour la marche des légions.

11 convient d’observer, il est vrai, que, souvent, les ingénieurs romains n’ont fait que consolider des chemins ouverts par lesCarthagiginois et transformer les chaussées puniques. La construction de quantité de ces routes en macadam , système carthaginois, au lieu d’être en blocage , système romain, le prouve assez.

C’est ainsi qu’ils utilisèrent les deux sections est et ouest de la grande route du littoral aboutissant, d'une part, à Hipponc, avec prolongements sur tout le littoral algérien, — et, d’autre part, se terminant à Gabès avec prolongement jusqu’à Sabrata ( Tripoli Vecchio). Nous savons même que le premier segment de cette route, celui de Carthage à Hippone, fut restauré en 76, sous Yespasien, par le légat impérial G. Ignatius Catus.

Indépendamment de cette grande artère du littoral, le génie de Rome se servit encore des deux routes phéniciennes de l’intérieur, conduisant de Carthage à Cirta : l’une, par RullaRegia [llammam Darradji), — etla seconde par Sicca Veneria (Le Kef). Cette dernière fut réparée, en 216, sous Caracalla.

Puis d’autres voies, presque exclusivement stratégiques, furent tracées. La troisième légion ouvrit de la sorte, en 123, sous l’empereur Hadrien et son légat P. Metilius Secundus la ligne superbe de Carthage à Théveste ( Tebessa ), d’une longueur de 191,740 pas. — Celle de Telepte ( Medinat-el-Kdima ) à Tacape (Gabès) par Capsa (Ga/sa), longue de 294 kilomètres, — et celle de Tacape à Leptis Magna (Lebcda), d’une longueur de 893 kilomètres, furent ensuite et successivement livrées à la circulation.

Après ces lignes militaires, Rome en construisit d’autres de pénétration : de Tacape à Véri sur Y Oued Nefetia par Martœ ( Mareth)', — de Telepte à Tacape, parNepte (Ne/la); — d’Hadrumetum à Thysdrus (El Djem) ; — de Coreva ( Enchir Dermoidiya) à Hadrumetum, par Oncllana (. Zaghouan ); — d’Altiburos ( Enchir Medeina) à Leptis Minor

(Lemta) et à Usilla (Inchilla) par Zama Ucgia ( Djiama ) el Thysdrus (El Djem)\ — celles enfin dcSufetula (Sbeitlu) à Musti (Enchir Mest), à Aquæ Regiæ (Enchir liaboucha ), à Thenœ (Enchir Tina) el à Macomades (Oglet-el-Kh Ji fia ) .

Les principales étoiles de la province romaine, après Carthage el Théveste, paraissent avoir été Teleple, Sufclula, Aquæ llegiæ et Thysdrus.

Telepte était le centre de quatre routes. Deux la mettaient en communication avec la grande voie du sud numidique et deux la rattachaient h Tacape, l’une par Capsa, l’autre par Thigcsi(7’tf////w?/s) et Nepte. — Deux autres lignes la reliaient, en outre, à Théveste el à C i 1 1 i u i n ( AV/.v/vV? ) .

De Sufclula partaient six routes aboutissant à Hadrumelum, à Musli, à Théveste, à Thenœ, à Macomades et à Cellm Picenlinæ ( Golib-cl-Kdim .

La ville d’Aquæ Itegke était au point de jonction des routes d’Assuras ('/.an four), par Zama Regia ; — de Sufcs (Enchir Sbiba), par Marazanæ (Enchir ; — de Sufctula par Mascliana (Enchir -es-Souda) ; — d’Hadrumetum par Vicus Augusti (Enchir Sabra) ; — et de Thysdrus par Æliæ.

Thysdrus était à l’intersection des voies se terminant à Lpptis Minor ( Lcm/a ), à Sullectum (Sele/cta), à Usilla, à Hadrumelum, à Vicus Augusti (Enchir Sabra) et à Aquæ Regiæ (Enchir liaboucha).

Les routes secondaires étaient trop multipliées pour qu’il soit possible de les nommer toutes ici. Citons seulement les principales: celle de Thuburbo Majus (Enchir Kasbat) à Inuca (Enchir Reukba ), — celle d’Onellana à Tunis, — celle de Simittu (Chemtou) à Tabraka (Tabar/ca), — celle de Thuburcicum Bure (Teboursouk) à Yacca ( Béjd ), — celles enfin, dont on a déjà parlé, de Telepte à Theveste, à Cillium et à Capsa par Cerva et Fcriaua.

Une seule localité à desservir suffisait à faire décider l’ouverture d'une roule. Pour n’en citer qu'un seul exemple, c’est ainsi que fut ouverte, en 217, sous Macrin, la ligne directe de Inuca à Turris (Enchir-el-Djemel) pour abréger de 4 milles la distance qu’un chemin, précédemment existant, établissait entre ces deux villes.

Et toutes ces voies étaient jalonnées de cités, aujourd’hui disparues complètement, ou réduitesàn’élre plus que l’ombre decc qu’elles étaient autrefois. Quelques misérables gourbis remplacent une ville populeuse ; qnelques tentes infectes d’Arabes occupent l’emplacement de grandes cités. Moins encore parfois: le silence et le désert régnent seuls où retentirent la trompette des légions, le tumulte des batailles et les cris de la multitude 1

Sur le littoral, entre Carthage et la frontière ouest de la Tunisie s’élevaient la fameuse Ulique, dont les ruines, presque effacées, sont à D ou Chaleur ; Membrone, dont quelques débris gardent le souvenir à Sidi Ahmed- bou-Farès; Thinissa (Ras-el- Djebel) ; Hippo-Diarrhylus et Tabraka.

ROME

Sur la cote est de la Tunisie, c’étaient Tunès, notre Tunis, l’héritière définitive de Carthage; Maxula, dont on ignorait jusqu’à ces derniers temps l’emplacement exact, et dont pourtant le tracé complet des rues, des places, des maisons se trouve à Rhadès à moins d’un mètre audessous du sol ; Ad Aquas ( Hammam Lif)\ Ad Mercurium (. Djedeida ) ; Vina Civitas [Enchir -el-Medcn) ; Siagu [Ka.sr-ez-zit) ; Neapolis (. Nabeul ); Curubis ( Kourba ) ; Clypœa ; Misua ( Sidi Daoud-en-Noubi ) ; Pudpud [Sotik-el-Abiad) ; Lamniana [Enchir Se lioum) ; Cubiu ( Enchir-el-Abiad ); Orbita ( Bord.j Hammam) ; llorrœa Cœlia [Hergla] ; Hadrumetum; Ruspina; Leptis Minor ; Thapsus, dont il ne reste plus que l’amphithéâtre, les citernes et d’informes décombres; Alipota ( Muhédia); Sullectum ; Acholla; Ruspe ( Enchir Sbia ); Caput Vada (, Bordj Khadidja), qui servira de base d’opérations à Bélisaire ; Usilla; Taphrura (S fax) ; Thenœ, avec les restes d’une enceinte et d’un port encore visibles ; Iunca ( Ounga ), dont les vastes citernes et les vastes ruines nous attestent l’anliquc splendeur ; Macomades ; Ad Oleastrum ( Enchir-el-Alamat ) ; Cellæ Picentinæ ( Golib-el-Kdime ); Lacene ( Tarf-el-ma ), aux débris immenses; Ad Palmam ( Enchir -el-Aioumct)\ Tacape. Plus on descend vers le sud, dans ces régions presque désertes à l’heure actuelle, plus les débris des cités antiques se multiplient. La voie romaine traverse ceux de Fulgurita Villa ( Zarat ) ; de Templum Veneris ( Tarf-cl-Djeurf ) ; de Gigti [Enchir-Salem-bou-Ghora), qui sont immenses ; de Ziza [Ziati), dont il faut répéter ce qui vient d’être dit de Gigti; de Villa Magna (Enchir -Abdeïri), dont le nom seul indique l’importance. Et la route et les ruines se prolongent ainsi jusqu’à la Cyrénaïque.

Même abondance de cités sur les deux voies de Carthage à Cirta.

Sur celle qui passait par Bulla Regia se trouvaient, en territoire tunisien, Thuraria [La Djedeida) ; Thuburbo Minus, sur l’emplacement et avec les décombres de laquelle la Tcbourba mauresque, que nous voyons, fut construite auxve siècle ; Cluaearia ( Enchir -el-Amir a ), dont les ruines dessinent nettement encore un rectangle allongé; Elephantaria [Sidi Djcdidi) ; Teglata [Ain Kahloidia), aux vastes citernes et aux restes de murailles éloquents dans leur solitude actuelle; Vicus Augusti [Sidi-bou-Kahila) , poste frontière de 1,800 mètres environ de circonférence ; Picus [Enchir -cl-Amri) ; Novis Aquilianis [Enchir Sidi-Ali- Djebin) ; Armascla [Enchir-el-Karia) ; Ad Silma [Djenan Zaab) \ Bulla Regia, dans une position magnifique, incomparablement mieux située que Souh-el-Arba la fiévreuse, son héritière actuelle. On y admire encore les ruines d’une forteresse puissante, de 90 mètres de longueur sur 70 de largeur, d’un théâtre, d’un amphithéâtre de 60 mètres sur 45, et de thermes grandioses. Au-delà de Bulla, venaient : Similtu Colonia [Chemtou), d’où provenaient ces beaux marbres si prisés des Romains. Similtu était une ville de premier ordre avec théâtre, amphithéâtre, etc. ; ce n’est pas même une bourgade aujourd’hui! Puis Ad Aquas [Sidi Alibcl-Kassem) et Thuburnica, où des décombres sans nom attestent seuls l’existence oubliée d’une cité antique.

La roule par Sicca Vbneria n’était pas moins fréquentée.

Elle se détachait de la précédente, à 700 mèires du Bardo, et scs stations principales étaient: Ad Pertusa [El Harairia, près la Manouba ) ; Ad, Mercuriuin (Bordj-Si-Mrad) ; Inuca ; Turris, ville forte, dont les citernes, les colonnes gisant à terre et les puissantes assises proclament assez la grandeur passée ; Chisido ( Krisch-el-Oued ) ; Membressa, qui doit le nom moderne de la bourgade élevée sur son emplacement, Medjcz-el-bub (le Passage de la Porte), à l’arc de triomphe qu’elle avait dédié aux empereurs Gratieu, Valentinien et Théodose; Mcnbressa aux thermes grandioses et dont le {tout romain, construit sur la Medjerdah, mais maintenant à quelque distance du lleuvc, montre assez que ce fleuvca changé de lit; Tichilla ( Testeur ) ; Tignica [Ain Tonnga), dont les vastes débris, l’enceinte, en partie subsistante encore, et l’arc de triomphe font l’étonnement et l’admiration du voyageur ; Tubursicum Bure ; Agbia {Enchir Iledja) ; Thugga (Dougga) dont le temple de Jupiter, Junon et Minerve, le théâtre, les portes, la citadelle, l’arc de triomphe constituent, sans contredit, l’une des merveilles de l’antiquité romaine en Tunisie1 ; Musti ( Enchir Mest), où un autre arc triomphal, d’autres portes et d’autres temples attirent aussi l’attention ; Thacia ( Bordj Messaoudi) et, près de Thacia, Uci Majus ( Enchir Ed Douâmes) avec un temple magnifique ; Drusiliana {Khanguct-el-Kdim) ; Siguese ( Enchir Damna ) ; Sicca Veneria, l’un des points stratégiques les plus importants de la Tunisie, jadis une ville immense, comme en témoignent encore ses fortifications, maintenant un gros bourg sans animation, sans commerce et sans vie; Naraggara, dernière station, sur la terre de Tunisie, de celte roule où les ruines succèdent aux ruines, les débris aux débris et les vestiges aux vestiges presque sans aucune solution de continuité.

Sur les lignes militaires, les viltesabondaieut avec une égale profusion.

Prenons celle de Carthage a Theveste. Jusqu'à Turris, elle suivait le même tracé que la voie de Carthage à Cirla. De Turris à Agbia, elle marchait parallèlement à cette voie et desservait les cités de Yallis (Stdi Medicn), dont les immenses décombres, la forteresse et les nombreuses citernes attestent la prospérité passée; Ad Atticilc (Enchirs Amra et Goubella ), Choreva dont les ruines ont souvent servi de carrières à la Testour moderne ; Aquis (Ain-Kibrit). Puis d’Aquis, elle rejoignait de nouveau la route de Carthage à Cirta, et lui empruntait un second segment jusqu'à Drusiliana. Mais, à ce point, elle la quittait définitivement et marchait en ligne droite sur Theveste par Lares (Lorbeus), dont les ruines sont immenses; Orba ou Obba (Ebba) ; Altiburos, où le voyageur admire, parmi d’autres décombres, les restes de quais établis le long de deux petits cours d’eau et ceux d’un arc de triomphe; Mulia (Enc/iir-el-Gheria) ; Ad Medera ( Haidra ), ta plus complète peut-être des villes romaines que possède la Tunisie. Elle est là tout entière, renversée, mais non détruite, donnant au voya-

' Ces mines ont été fort bien mises en lumière par le D' Carton.

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geur, avec sa forteresse de 250 mètres de côté, son théâtre, ses quatre basiliques, ses deux mausolées, ses deux arcs de triomphe et ses monceaux de pierres, accumules sur une immense étendue, la sensation profonde de la puissance et de la magnificence de ses constructeurs ; Ad Mercurium (Ain Chedjra), la dernière station avant Theveste, sur les limites actuelles de la Tunisie.

Jetons les yeux sur la ligne de Telepte a Tacapë par Capsa. On y rencontrait, après Telepte, Vicus Gemellæ (Enchir Sidi Aïch) où se voient encore, parmi d’autres débris, les restes d’un aqueduc; Capsa, la grande cité aux piscines thermales, aux multiples arcs de triomphe, relevée du terrible désastre que lui avait inlligé Marins; puis Veresvos; Thasarte; Silesua, desquelles on peut dire avec le poète : Etiam periere ruinæ! Aquæ Tacapitanæ (El U anima ) et la station terminus Tacape, à laquelle a succédé notre Gabès. Indépendamment des villes que nous venons de citer, tout ce pays, aride aujourd’hui et presque désert, était alors, si l’on en peut juger par les débris innommés et innombrables qui le couvrent de toutes parts, un des districts les plus peuplés et les plus prospères de l’Afrique.

La route, également stratégique de Tacape a Leptis Magna, par Agarladas, Turris Tamalleni ( Telmine ), Ad Templum et Berezeos, ne comptait pas moins, sur son parcours, de vingt-trois villes importantes, dont on sait les noms, mais de la plupart desquelles on ne saurait même déterminer d’une façon certaine à l'heure présente, l'exact emplacement.

Cette partie méridionale de la Tunisie, maintenant si désolée, offrait spécialement alors une telle densité de population et une telle abondance de richesses que les grandes voies y étaient multipliées avec une véritable profusion.

C’est la route de Tacape a Veri par Martæ (Mar et h). Elle traverse Métameur et a sept stations considérables.

C'est une deuxième roule reliant Telepte a Tacape et desservant les centres importants d’Alionianum ( Bir-Oum-Ati ) sur la frontière tunisienne; de Cerva, de Ad Turres (Tamerza) ; de Spéculum, grande cité, si l’on en juge par les ruines qui couvrent tous les alentours de la Chebeka actuelle; de Thiges (Kris-Taguions), deThusurus (Tozeur), d’Aggarsel Nepte (. Nef ta ) ensevelie sous les sables et voisine de Zafrana; d’Aggarsel (El Galaa) sur la rive orientale du Chott-el-Djerid, ce mouvant abîme recouvert d’une mince couche de sel ; de Puteo (Bir Abdallah ), de Mazatanzur, de Tinzimedo, de Timezegeri Turris ( Enchir cl-Baguel), point d’attache d’une puissante muraille défensive qui fermait aux nomades l’accès du plateau s’étendant entre ce point et la route qui contournait, un peu plus au nord, la rive sud du Chott-El- Fedjédj ; et enfin d’Avibus, le dernier poste considérable avant Gabès.

Sur la route de Thysdrus a Hadrumetum, voici Thysdrus d’abord (El Djcm ), où se dresse encore, presque dans son intégrité primitive,

l'immense amphithéâtre dans lequel Gordien 1" fui proclamé Auguste et dont les arcades gigantesques, de 35 mètres de hauteur, rivalisent en grandeur et en beauté avec celles îles colisécs de Home, de Vérone et de Pola; puis viennent Sarsura (Enchir- Ez-Zaouadi) et Avidu Vicus (, Zramedine ).

Sur celle de Tiiysdrus a Usilla, se trouvait l'importante place de Bararus dans la plaine de Rogga. Ses ruines occupent une superficie de plus de 4 kilomètres carrés et laissent admirer au voyageur un arc de triomphe, un amphithéâtre, les restes d’une basilique et deux grandes citernes.

Sur la ligne de Ciiohkva a IIadrumetum, se rencontraient les villes de Bisica (Enchir- Biska ou Bigga), dont les débris jonchent une étendue dépassant 50 hectares; Avitta ( Enchir- Bou-Ftis ), où du milieu de vastes décombres se dressent encore deux arcs de triomphe; Tlmburbo Majus (Enchir Kasbat ), relevée par César, l'an 44 avant notre ère, en même temps que Carthage et Curubis; Onellaua, Gor [Enchir Draa-el- Gamra ), Simindji ( Enchir Simindja ), Villa Magna, Bibœ ( Foouara ) Mediccera (^4 /// M'deker), Aggersel (Bon/j Garci), Ulisippira et enfin Gurza (Kalaa-Kcbira), puis Sous.se.

En parcourant la voie d’Altiduros au littoral, on traversait successivement: Altessera, la colonie d’Assuras (Zanfour), dont il reste deux portes, un théâtre, un temple et un arc de triomphe, Zama Regia, la ville qui donna son nom à la bataille finale de la deuxième guerre punique; Seggo ( h’asr-el-Hadid ), Avula, Autisipida, Uzappa, Manange, Aquæ Regiæ ( Enchir-Rabouchn ), puis Bararus et Usilla déjà nommées.

La grande cité d'Ulhinah (Oudenah) se trouvait sur la route secondaire d’OxELLANA a Tunis, à 20 milles au sud de cetle dernière ville, sur la rive droite de YOued Milianah. Le touriste y admire encore un pont romain de trois arches, unique en son genre, car ces arches sont construites en retrait les unes sur les autres ; le castrum de la ville dévastée, de vastes citernes, des thermes, un puits magnifique et le plus superbe amphithéâtre de la Tunisie après celui A' El Djem. Cet amphithéâtre, fort beau à tous points de vue, est surtout typique en ce que, comme ceux d’Utique et de Bulla Regia, par exemple, il a été littéralement creusé dans la partie supérieure d’une colline manifestement évidée à cet effet par la main des hommes.

On n’en finirait pas s’il fallait énumérer toutes les villes qui se pressaient alors sur notre terre de Tunisie. Nous avons nommé seulement les principales. D’autres, dont nous n’avons pas même prononcé le nom, ont cependant aussi laissé d’ellcs-mèmes, sur ce sol pétri de ruines et de souvenirs, des vestiges immenses. Telles, par exemple, Sedjermès ( Enchir Haret ), Thuceabor, au nord-nord-ouest de Mcdjczef-Bub. Les bases des maisons du village actuel de Tnukkabeur, qui remplace l’antique cité, sont entièrement romaines. Les rues du village, ses trottoirs, ses égouts, ses citernes creusées dans le roc, son arc de

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triomphe, dédié, l'an 139, à Antonin le Pieux, tout est, romain dans ce petit village mauresque. A 3 kilomètres de Toukkabeur, à VEnc/ür- Chaouach , gît une autre cité romaine avec sa forteresse restaurée sous Commode et son temple de la victoire achevé sous Marc-Aurèle et Lucius Verus.

De quelque côté que l’on porte ses pas, au nord ou au sud, à l’est, à l’ouest ou au centre de ce pays, partout on voit le sol littéralement jonché dè débris de villes connues et de villes aux noms ignorés ; d’ouvrages à demi renversés et d’ouvrages à demi debout; de ponts, comme à Schemtou, à Medjez, à Haïdra, à Zanfour, sur l’Oued Badja, sur la Medjerdah, sur l’Oued Milianah, sur l'Oued Kdime, sur la Siliana, sur l’Oued Djelf ; d’amphithéâtres, comme à Bulla, à El Djem, à Chemtou, à Bou Chaleur; de citernes, on en rencontre partout 1 ; d’aqueducs, de théâtres, de forteresses, de mausolées, d’arcs de triomphes et de temples; ou encore on le trouve sillonné déroutés qui proclament plus éloquemment que toute parole, avec la richesse, autrefois incomparable de ce grenier de Rome, le génie profondément colonisateur du peuple roi.

Si les ruines des cités et de leurs monuments sont si nombreuses et dénotent une civilisation si avancée, que dire des travaux de moindre importance : barrages, exploitations agricoles, minoteries, qui couvraient certainement toute la Tunisie?

Presque aucun de ces travaux n’existe aujourd’hui dans son intégrité première. Construits par les particuliers pour leurs besoins personnels, ils n’avaient point en effet cette solidité à toute épreuve des grandes œuvres élevées aux frais des municipalités ou de l’Etat.

11 n’est guère de champ cependant où, soit sur le sol, soit dans les entrailles de la terre, on ne retrouve encore la trace de ces ouvrages. Ici, ce sont les citernes privées, les puits, ou les conduites d’eau d’une métairie antique que le colon de nos jours rencontre en creusant le sol. Ailleurs, ce sont des restes de barrages, quelquefois très remarquables, tels que ceux de Schemtou , de Djebba, de l'Oued Berbouk à Tozeur, qui montrent avec quel soin l'eau était conservée, emmagasinée, distribuée. Et ces barrages sont très fréquents. Il n’est presque pas d’oued, de torrent, qui ne garde les vestiges de plusieurs de ces travaux hydrauliques et souvent même d’un grand nombre.

Grâce à ces irrigations habiles, toute la province d’Afrique n’était composée que de jardins, de prairies magnifiques et de plaines immenses couvertes de céréales.

Les Romains, il est vrai, ne furent pas exclusivement les créateurs de cet état de choses. Avant leur prise de possession, Agathocles et Regulus, lors de leur descente en Afrique, avaient été frappés des merveilles agricoles qui s’offrirent à leurs yeux 2. L’aristocratie carthagi-

i D' Carton, La colonisation dans l'Afrique du Nord.

* DlODOHE, II. — l’OLYBE, I.

ROM K

noise n’était pas exclusivement adonnée au négoce et professait un grand amour pour la culture. Mak’Ou, l’un de ses membres les plus illustres, avait même composé un traité complet des diverses méthodes agricoles. Ce traité, traduit en latin par 1). Silanus, est fréquemment cité par Caton, Pline, Columelle et tous les auteurs du temps qui ont écrit sur l’économie rurale.

Mais les guerres puniques, l’impossibilité du commerce d’exportation sur des mers continuellement sillonnées par les flottes ennemies, la destruction de Carthage et la ruine complète des grands propriétaires carthaginois avaient porté un coup fatal «à l’agriculture en ce pays. Les Romains la relevèrent; ils perfectionnèrent les méthodes, les instruments aratoires, tout le matériel et tout l’outillage agricoles. Comprenant que la grande richesse et l’inépuisable trésor de cette terre était sa ferlilité, ils employèrent, en un mot, toute leur énergie et toutes leurs forces au développement et à l’amélioration de l’agriculture.

Après Zama, le grand Hann-Baal avait employé ses vieux soldats .à de grandes plantations d’oliviers '.

Les Romains complétèrent et achevèrent l’œuvre si intelligemment commencée par l’illustre général. L’olivier devint alors si commun sur la terre tunisienne que, maintenant encore, on rencontre partout, et, pour ainsi dire, à chaque pas, d’anciennes meules des moulins établis à cette époque, pour broyer scs fruits et en extraire l’huile \ La profusion de ces pierres meulières démontre l’abondance des olivettes. Elles démontrent également, à en juger par les lieux où on les rencontre, que ces olivettes s’étendaient jusque sur des sommets totalement stériles et absolument incultes maintenant. Ce boisement, déjà si productif par lui-même, devenait, en outre, une source d’abondantes richesses pour tout le pays en maintenant dans ce sol, qui n’a besoin que d’un peu d’eau pour être d'une incomparable fécondité, la fraîcheur et l’humidité nécessaires à la végétation.

La fécondité d'un sol privilégié et parfaitement cultivé peut seule expliquer, d’ailleurs, la multiplicité des villes, des camps, des postes, des fermes, des haras, des châteaux et des maisons de plaisance dont était alors couverte la Tunisie. Cette admirable fécondité et cette culture parfaite peuvent seules expliquer surtout, qu’outre ses vingt millions d’habitants ce petit pays ait alors suffi à nourrir lTtalie et particulièrement Rome. Car c’est d’Afrique surtout que Rome, parles ports de Lcptis Magna, Hadrumetum, Clique et Carthage, tirait ses approvisionnements. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la population romaine, ce ventre sans cœur, dont tous les désirs se résumaient dans ce crique nous a légué Tacite : Panem et circenses! attendait sans cesse les arrivages d’Afrique et murmurait au moindre retard. Ce retard, en effet,

1 Aureucs Victor, lie de Probus.

5 Cfr. D' Carton, La colonisation dans l'Afrique du Nord. — Bot'RDK, Rapport sur la culture de l’olivier dans le centre de la Tunisie.

c’était la famine. Aussi tous les empereurs prirent-ils des mesures afin d’assurer la régularité de ces convois de vivres. Claude accorda des immunités particulières pour encourager les importations de blé *. Néron exempta de tout impôt les navires destinés à ce service. Commode fit plus. Il créa une flottille entière uniquement affectée à cet usage et ses successeurs perfectionnèrent encore cette institution. Un préfet de I’Annonk, résidant à Carthage, fut chargé de faire les achats nécessaires et d’assurer les approvisionnements.

Pendant que Piome contribuait ainsi au développement de la prospérité matérielle de la province d’Afrique et créait à ses produits un débouché toujours certain, elle ne contribuait pas moins à sa grandeur et à son développement moral.

Sans doute, la Carthage punique avait eu sa littérature nationale. Pline l’Ancien rapporte, en effet, que les bibliothèques publiques furent, après la prise de la ville, données aux princes africains alliés de Rome. Salluste cite expressément les Libri punici du roi Hiempsal. Polybe dit que Carthage eut des historiens. L’école grecque aussi mentionne le nom d’un philosophe carthaginois: celui d'Asrou-Baal (Clitomaque). Enfin nous avons déjà parlé du Traité d' agriculture en vingt livres deMak’Ou. On ne saurait donc, suivant la judicieuse remarque de Heeren, douter de l’existence d’une littérature punique. Un ouvrage aussi considérable que celui de Mak’ou ne pouvait être, ni la première, ni la dernière production intellectuelle d’un peuple.

Mais toute cette vie littéraire était morte avec la puissance phénicienne. Lettres, sciences et arts, tout avait sombré dans l’immense catastrophe finale.

Rome, au contraire, voyait se lever, à ce moment-là même, l’aurore de son siècle d’Auguste. Elle touchait à son apogée littéraire. Le génie de ses Cicéron, de ses Virgile, de ses Horace, de ses Ovide, de ses Tite-Live, de ses Salluste et de ses Tacite allait courber l’esprit humain tout entier devant elle et devait le retenir sous sa domination longtemps après que l’Empire façonné par l’épée de ses Scipion, de ses César, de ses Pompée et de ses Octave, aurait disparu.

C’est assez dire que le mouvement littéraire, dont elle était le centre, ne devait pas profiter à elle seule, ni même à l’Italie seule. Il devait s’étendre jusqu’aux confins de l’immense agglomération de nations conquises par ses armes. L’Afrique, on peut le dire, fut surtout privilégiée dans ce rayonnement intellectuel de la grande cité. Des écoles s’v ouvrirent de toutes parts. Et le nom de quelques-uns des élèves sortis de ces écoles, devait jeter sur la Carthage romaine un éclat aussi vif et aussi durable que le grand nom d’Hann-Baal en a jeté sur la Carthage punique. Qu’il suffise de citer ici ceux d’Arnobe, né à Sicca Veneria et, plus tard, professeur d’éloquence dans cette ville; de Minutius

1 Suétone, Claudius, 18, 19.

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Félix ; du philosophe Annœus Cornutus, le mailre et l’ami de Perse et de Lueain et du poète Septimius Sevcrus, nés tous deux à Leptis Magna; de Lactance, le précepteur des lils de Constantin, surnommé le Cicéron chrétien; de saint Cyprien; de saint Augustin, l’une des plus brillantes intelligences que le monde ait vues; de Tcrtullien, dont la logique impitoyable et le style nerveux et concis rivalisent avec ceux île Tacite ; du grammairien Macrobe; de l’Iiistorien Victor, évéque de Vita, et de Térence, cet ancêtre de notre immortel Molière; du poète Neraesianus; du jurisconsulte Salvius Julianus, enfant d’Hadrumetum et du spirituel Apulée, natif de Madaure.

Sous l'influence de ces écoles, qui les latinisèrent promptement, les notables indigènes des villes acceptèrent, avec reconnaissance, le droit de cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une éducation romaine ; la carrière des emplois et des honneurs s’ouvrit devant eux. Il n’y eut bientôt (dus de distinction, partant plus de haine, entre le vainqueur et le vaincu.

Cependant Auguste était mort le 10 août 1 4 à Noie. Il était Agé de soixante-seize ans. Avec lui la puissance romaine avait atteint son apogée. Elle allait décroître, insensiblement d’abord, avec ses successeurs immédiats, puis rouler ensuite rapidement dans cet abîme de sang et de fange mêlés, que l’histoire a justement llélri du nom de Bas- Empire.

En attendant, Tibère avait recueilli la succession de son beau-père. Le gouverneur d’Afrique était, à ce moment, le proconsul L. Nonius Asprenas et rien ne faisait prévoir un mouvement insurrectionnel dans sa province, lorsque, l’an 16, un Numide, nommé Tacfarinas, ancien auxiliaire au service de Home, poursuivi pour désertion, soulève les Gétules et les Musulames; entraîne dans son insurrection Mazippa, chef des Maures, avec ses tribus et promène l’étendard de la révolte des plaines du Hoilna au golfe de Gabès.

Le proconsul M. Furius Camillus, qui, sur ces entrefaites, avait remplacé Asprenas, rassemble, à la hâte, sa légion, y joint les quelques auxiliaires dont il peut disposer et marche à l’ennemi. Tacfarinas est battu et rejeté dans les profondeurs du désert '.

Toutefois il ne perd pas courage. Il reforme ses bandes; les dresse, leur apprend la manœuvre des légions et, leur instruction terminée, se jette de nouveau sur la province romaine. Il vole, pille, incendie, et attaque, près de Lambæsis, sur les bords du Pagida, probablement YOued Tazzout, une compagnie romaine, commandée par un officier du nom de Deerius. Au premier choc, celte compagnie cède. Son brave commandant veut en vain la rallier: « Des légionnaires, s’écrie-t-il, « tourner le dosa des déserteurs et à des barbares indisciplinés! C’est trop fort ! » Hien n’v fait. Blessé plusieurs fois, un œil crevé, l'infor-

1 Tacite, Annal., il, 'ôi.

tuné Decrius continue de se battre, jusqu’à ce que, totalement abandonné des siens, il tombe pour ne plus se relever.

Enhardi par ce succès, Tacfarinas vient mettre le siège devant Thala ( Thala ) entre Mutia et Medcra. A la double nouvelle de l’échec de Decrius et du siège de Thala, le proconsul L. Apronius, successeur de Camillus, prend en personne la direction des opérations militaires, fait décimer la compagnie coupable d’avoir fui honteusement devant les insurgés, rétablit la discipline par cet acte de vigueur, bat, avec cinq cents vétérans seulement, sous les murs de Thala, les troupes de l’insurrection; les poursuit jusqu’à la mer et les rejette, une seconde fois vaincues, dans les solitudes inexplorées du Sahara *.

Tacfarinas ne désespéra point encore. L’année suivante (21) il revint et fut une troisième fois battu par Junius Blæsus, oncle d'Elius Séjan, qui avait succédé à Apronius.

Blæsus avait amené des renforts et disposait de la 111e et de la IXe légion. 11 divisa ses forces en trois colonnes volantes; donna à Scipion le commandement de celle de l’Est, avec ordre de protéger Leptis et de couper les communications de Tacfarinas avec les Garamantes, mit son propre fils à la tête de la colonne opérant dans, l’Ouest et chargée de défendre Cirta. Lui même enfin se réserva la colonne du centre avec laquelle il serra de si près les insurgés qu’il les repoussa jusque dans la région des sables et lit prisonnier le frère même de Tacfarinas 1 2 3.

Gela n’empêcha pas le redoutable Numide de reparaître au printemps suivant et de tenir en échec les forces de Rome jusqu’en l’an 24. Cette année là, fier de ses avantages et des recrues nombreuses qu’il avait faites, il vint assiéger Thubuscus, place forte à l’extrême Sud de la nouvelle province d’Afrique. C’en était trop. Le proconsul Dolabella, quoique privé de la IX légion, rentrée en Italie avec Blæsus, partage sa petite armée en quatre colonnes mobiles et se met en marche. Aussitôt les insurgés lèvent le siège commencé. Mais Dolabella se jette résolument à leur poursuite, les atteint, après une marche de nuit, près d’Auzea ( Aumale ) et les attaque avant qu’ils aient pu se reconnaître. En un clin d’œil, les Numides de Tacfarinas sont rompus, faits prisonuiers, ou égorgés; son fils est pris, et lui-même, pour se soustraire à la captivité et au supplice, n’a d’autres ressources qué de se jeter au milieu de la mêlée et de vendre chèrement sa vie. Il avait commencé en aventurier, il finit en héros après avoir inquiété Borne pendant huit ans

Tibère meurt à Misène, le 10 mars 37, dans sa soixante-dix-huitième année, étoulfé, dit-on, par son favori Macron 4.

1 Tacite, Annal., m, 20, 21.

2 Tacite, Annal., ni, 73, 74.

3 Tacite, Annal., iv, 23, 24, 25.

4 Tacite, Annal., vi, 50.

RO MK

Caïus Caligula lui succède et meurt, lui aussi, assassiné, frappé par le prétorien Cassius Chæreas, le 24 janvier 41, à l'âge de vingt-neuf ans La dernière année de son règne, il avait enlevé, par mesure de défiance, au proconsul, gouverneur d’Afrique, le commandement des troupes d’occupation. Elles furent désormais sous les ordres d’un oflicicr directement nommé par l’Empereur. Outre son commandement militaire, cet officier supérieur eut également l’administration des tribus cantonnées dans le voisinage des postes occupés par les légions. La province se trouva donc, en réalité, partagée en deux parties bien distinctes: l’une, comprenant le territoire militaire; l’autre, le territoire civil. Encore le légat impérial eut-il le droit de pénétrer sur ce territoire sans autorisation préalable pour y exercer les actes de sa compétence spéciale tels que mouvements exécutés pour la défense de la province ou travaux publics confiés aux troupes. Pour éviter d’ailleurs de trop fréquents coullits d’attributions, le siège de ce commandant militaire, fut fixé dans une des subdivisions de la province *.

Après Caligula, vint Tiberius Claude; l’imbécile après le sanguinaire! Cet empereur fit procéder, l’an 42, à une nouvelle division de l'Afrique romaine. Dans ce partage, la Tunisie actuelle, avec une partie de la Tripolilaine, sous les noms de Zengitane et de Byzacène, formèrent ensemble la province proconsulaire d’Afrique, régie par un proconsul, en résidence à Cartbagc.

Immédiatement au dessous de ce magistrat, venaient, dans l’ordre hiérarchique civil, un questeur, ou propréleur, chargé de suppléer le proconsul par délégation, et un intendant (procuralor) auquel incombaient la répartition et la rentrée des impôts, ainsi que l’administration des domaines impériaux. Ces chefs de service avaient eux-mêmes, sous leurs ordres, un grand nombre d’agents.

Ainsi partagée et gouvernée, l’Afrique goûta quelques années de tranquillité. Tranquillité toutefois purement relative, puisque Suétone nous apprend que Galba fut, pendant deux années, maintenu, comme proconsul, dans cette province, afin d’y ramener l’ordre, troublé par des divisions intestines et les incursions des barbares.

Néanmoins les événements marchaient. Claude, empoisonné par Agrippine, à Sinuesse, près Mondragone, le 13 octobre 54, disparaissait dans sa soixante-quatrième année et laissait l’empire à Lucius Domilius Néron, dont le nom, grâce aux plumes vengeresses de Tacite et de Suétone, devait rester le synonyme de la monstruosité dans la tyrannie.

Près de quatorze années, le monde supporta les orgies hideuses et les sanguinaires caprices de cet effroyable maître. Sa patience finit pourtant par se lasser. Le propréteur des Gaules, Julius Yindex, donna le premier signal de la révolte. Sergius Sulpicius Galba, l’ancien pro-

1 Siktone, C. Caligula, 58.

8 Dion Cassiis, lu, 20. — Tacite, llist., iv, 48.

ROME

consul d’Afrique, qui, depuis huit ans, gouvernait l’Espagne Tarraconaise, se souleva à Carthagène. En Germanie, Fonteius Capito et en Afrique, le commandant de la légion, Clodius Macer, suivirent son exemple. Macer retient les convois de blé, prend le titre de propréteur, se proclame indépendant et lève des troupes parmi les indigènes qu’il forme en légion *.

Mais Vindex est tué; Néron, menacé par les prétoriens qui acclament Galba, se perce de son épée et délivre ainsi l’univers de son odieuse présence, le 11 juin 68. Enfin Galba, proclamé César, commence son règne par se débarasser de Capito, fait assassiner Macer et licencie la légion Macrienne. Il est alors reconnu par toutes les troupes d’Afrique.

Élevé par l’émeute à la souveraine puissance, il périt du reste par l’émeute moins de sept mois plus tard. Un soldat l’égorgea près du forum, le 16 janvier 69, et porta sa tête au nouvel élu: Marcus Salvius O thon .

Quatre vingt-quinze jours après, le 21 avril, celui-ci se tuait à son tour pour éviter aux Romains les horreurs de la guerre civile, et laissait l’Empire à Aulus Vitellius.

Luceis Albinus, gouverneur des Mauretanies Césarienne et Tingitane, essaya bien un instant de le lui disputer. C’était un rival dangereux, car il disposait de dix-neuf cohortes d’infanterie, cinq escadrons de cavalerie et de nombreux auxiliaires. L’assassinat l’en délivra. Albinus fut massacré avec sa femme et ses principaux lieutenants 2.

Le nouvel empereur commandait alors les légions de la Germanie. Précédemment proconsul d'Afrique, il avait laissé dans cette province les meilleurs souvenirs. D’ailleurs il ne fit que passer dans le palais des Césars. Un pronunciamento l’avait porté au faîte des grandeurs, un autre le renversa au mois de décembre suivant et mit sur le pavois le général Vespasien, alors en Orient.

C’était aussi un vieil africain. Il avait gouverné cette province avec une intégrité parfaite, mais avec une avarice sordide qui lui avait même attiré quelques désagréments. C’est ainsi que, dans une sédition, à Sousse , la populace, ameutée par sa parcimonie dans les fêtes, lui avait jeté des navets à la tête.

11 était du reste revenu à Rome, après son proconsulat, aussi pauvre qu'il en était parti. Cette pauvreté même fait le plus bel éloge de sa conduite 3. Toutefois le souvenir de son économie exagérée lui avait aliéné beaucoup d’esprits en Afrique. Aussi la légion et les compagnies auxiliaires, jadis levées par Clodius Macer et licenciées par Galba, avaient-elles repris les armes à la voix de Vitellius soutenues et augmentées par la jeunesse du pays qui s’enrôlait avec enthousiasme 4.

1 Suétone, Galba, 89, H. — Tacite, Annal.

2 Tacite, HisL, n, 58, 59.

;i Suétone, Vespasien, iv.

4 Tacite, Ilist., n, 97.

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Le parti de Vespasien, plutôt que Vespasien lui-même, ou conçut un tel dépit que, dans la crainte de voir, un jour ou l’autre, le proconsul Lucius Pison prendre la télé du mouvement, on le lit assassiner. Le commandant en chef des troupes d’Afrique, Valeriws Festus, qui avait à se faire pardonner sa parenté avec Vitellius et sa conduite équivoque entre l’ancien et le nouvel empereur, hâta cet assassinat par de perlides rapports. Il y peignait la révolte de Pison comme imminente. Celui-ci fut prévenu par un officier général du complot tramé pour sa perte; mais, fort de sa conscience, il ne s’en émut point. Cependant le centurion Papirius, dépéché parLicinius Mucianus, le principal chef des Flaviens A Home, pour compromettre Pison, arrive à Carthage et proclame, «à haute voix, le proconsul, empereur! La foule aimait Pison. Elle accueille son élévation avec joie; court au forum et réclame le proconsul à grands cris. Prévenu de ce qui sc passe, cclui-ci n’a garde de céder au mouvement populaire. Il fait arrêter Papirius, déjà compromis dans l’assassinat de Clodius Macer, et le punit comme il le mérite. Puis, dans une proclamation, il blâme sévèrement les Carthaginois de leur conduite et se renferme plus que jamais dans sa maison alin de ne fournir aucun prétexte, même fortuit, à une manifestation en sa faveur.

Cependant Festus, n’a pas plutôt appris l’cITcrvesccncc momentanée de Carthage, les cris du peuple en faveur de Pison et le supplice du centurion Papirius, qu’il envoie des cavaliers avec ordre de massacrer le proconsul. Partis à franc étrier, ces émissaires arrivent à Carthage au petit jour, forcent, manu militari , l’entrée du palais proconsulaire et demandent Pison. L’esclave, qui gardait son appartement, répond à leur demande par un mensonge héroïque : « C’est moi-même, » leur ditil, et il tombe percé de coups. Ce dévouement ne sauva point son maître. Dénoncé par un intendant qui le connaissait, nommé Bcbius Massa, il était égorgé quelques instants plus tard.

Pendant ce temps, l'auteur véritable de ce lâche attentat était resté blotti à Sottsse. Il attendait le résultat. Dès qu’il apprit la mort du proconsul, il sortit, lit mettre aux fers le préfet du camp, Celronius Pisanus; châtia quelques centurions et quelques soldats, soi-disant complices de sa victime; en récompensa d’autres sans [dus de motifs et se donna enfin, vis-à-vis du pouvoir naissant, toute l’apparence d’un général qui vient d’étoutTer une insurrection '.

Vespasien, qui, au témoignage de Suétone, gémissait quand il devait prononcer les plus justes supplices, dut être profondément affligé s’il connut jamais l’infamie ainsi commise en son nom, par son légat et par ses amis !

« Un empereur, avait-il dit, doit mourir debout ! » Il prêcha d’exemple et, miné par la dysenterie, il expira, en faisant un efl’ort

1 Tacitb, /fit/., iv, 48, 49, 50.

suprême pour se lever encore, le 23 juin 79 Il laissait deux héritiers: l’un, qui devait faire les délices du genre humain. C’était Titus. 11 mourut le 15 septembre 81 1 2. L’autre, dont l’histoire au contraire ne parle que comme d’un monstre à face humaine. C’était Domitien. Le monde le supporta quinze ans. Il périt, assassiné dans sa chambre, le 18 septembre 96 3 4.

Sous ce règne de nouvelles expéditions furent faites au Sud de la Tripolitaine. Le légat impérial d’Afrique : Septimius Flaccus descendit à Garcima, puis à Audjela et, de là, passa jusqu’en Ethiopie.

Quelque temps après, les Nasamons se révoltèrent et égorgèrent quelques collecteurs d’impôts. Flaccus reprit le chemin du Sud et, après une courte expédition, fit un horrible massacre des insurgés. Domitien écrivit au Sénat que ces incorrigibles pillards étaient enfin écrasés *.

Une autre expédition, commandée par un officier du nom de Julius Maternus, traversa le pays des Garamantes et atteignit, après sept mois de marches, le territoire d’Agisymba, probablement, suivant Vivien de Saint Martin 5, l’oasis actuelle d'Asben patrie des Touaregs Kel-Ouï. La réussite de celte audacieuse entreprise dans un pays inconnu, est vraiment extraordinaire II serait certes du plus haut intérêt de connaîrc l’itinéraire et de pouvoir suivre pas à pas dans sa marche à travers l’immense continent noir, la vaillante colonne qui sortit victorieuse de cette aventure. Malheureusement les détails que nous possédons sur cette mémorable campagne se réduisent à quelques lignes.

Nul des revenus de cette expédition glorieuse ne nous a laissé le récit de ses visions, de ses souffrances et aussi de ses joies! Nul ne nous a dit le soleil embrasé de l’équateur et des tropiques! Nul n’a raconté l’immensité, se déployant sous ses pas, tantôt en déserts de sable, mais tantôt se déroulant également en oasis d’une fertilité, d’une fraîcheur et d’une verdure incomparables ! Nul n’a décrit : ni le simoun bridant, parfois, et parfois, les eaux limpides des fontaines, ombragées de palmiers, dont les fruits d’or s'offraient à sa bouche altérée, ni la grande nature libre, qui ne connaît pas encore le pied de l’homme blanc et que le barbare seul effleure sur ses méharis rapides, ni cette dore ignorée des savants eux-mêmes, flore, d’une intensité de parfums et d’une richesse de coloris sans pareil, ni cette faune enfin, à peine soupçonnée jusqu’à ce jour, d’une puissance et d’une variété infinies!

L’Afrique proconsulaire ne paraît pas, du reste, avoir été troublée pendant toute cette période.

Après le court et pacifique règne de Nerim qui, selon le mot de Tacite, sut concilier deux choses qui ne semblaient plus conciliables : l’Empire

1 Suétone, Vespasien, 24.

- Suétone, Titus, 11.

3 Suétone, Domitien, 16.

4 Zonare, Annal., I, 2.

5 Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine. — Cfr. G. Boissière, l'Algérie romaine, i.

et la liberté , Trajan , alors à Cologne, était investi du pouvoir suprême le 27 janvier 08. Il fut, dit Montesquieu *, le prince le plus accompli dont l’histoire ait jamais parlé.

Ce grand homme employa largement l’élément berbère dans ses lointaines campagnes.

Pendant son absence toutefois, la malheureuse Afrique demeurait livrée aux exactions de ses gouverneurs. Ce proconsul Marcus Priscus, aidé par son questeur llostilius Firminus, la mettait en coupe réglée. Enfin, poussés à bout, ses habitants portèrent, l’an 99, leurs doléances au Sénat. Ils accusèrent Priscus de concussion, lui reprochant d’avoir vendu jusqu’à la justice et mis à prix la vie même des innocents. Leurs griefs parurent fondés, une enquête fut faite et le Sénat leur donna pour avocats : Pline le jeune et Tacite. Le jour où fut plaidée cette grande affaire, l’affluence fut énorme au Sénat. Les sénateurs siégèrent au grand complet. L’empereur présida en personne. Au banc de l’accusation avaient pris place Pline et Tacite; au banc de la défense: Salvius Liberalis et Catius Fronto. C’étaient les quatre premiers orateurs du temps. Trois séances consécutives, prolongées jusqu’à la nuit, suffirent à peine à ces importants débats. Dans la première séance, Pline parla cinq heures de suite. Le lendemain, Tacite, ^en répliquant à Fronto, lit éclater cette éloquence merveilleuse et ce sublime qui caractérisent son génie. Quel spectacle ce dut être de voir l’illustre historien des Césars, futiger le vice tout-puissant et défendre un peuple opprimé, d’entendre les foudroyants éclats de sa voix vengeresse souligner ce style brûlant comme un fer rouge qui, dans les Annales et les Histoires, a marqué tant de criminels couronnés d’un ineffaçable stigmate !

Les Africains obtinrent gain de cause, au moins en principe. Priscus fut condamné à verser au trésor les sommes extorquées pendant son administration et banni à perpétuité de Rome et de l’Italie. Son crime eût mérité, sans doute, un châtiment plus sévère, mais alors, comme trop souvent depuis, la justice, hélas ! était indulgente aux grands coupables.

Quelques années plus tard, en 115, Trajan eut à réprimer une insurrection formidable des Juifs de la Cyrénaïque. L’un de ses généraux, nommé Lupus, fut même vaincu par eux et contraint de se jeter dans Alexandrie. Tout ce qui était Grec ou Romain, des limites de la Cyrénaïque aux extrêmes frontières de l’Egvpte, tomba alors sous les coups des rebelles. Dans la seule Cyrénaïque, deux cent vingt mille personnes périrent ainsi de mort violente.

L’Empereur était en Orient. La guerre contre les Parlhes l’y retenait. Elle nécessitait même l'emploi de toutes ses forces et tout autre que lui aurait succombé dans celte entreprise où les dangers étaient toujours

1 Vie d'Arjricola, m.

* Grandeur et décadence des Romains , iv.

ROME

présents et les ressources éloignées *. Ne pouvant venir, il chargea Marcius Turbo, son lieutenant en Afrique d’écraser cette révolte et de la noyer dans le sang. Turbo partit donc avec un corps d’armée important et se fit même seconder par une division navale. La répression toutefois ne fut pas aisée. Pour venir à bout des misérables qui se livraient à tous les excès, il dut employer toutes les ressources d’un véritable génie militaire et lutter pendant deux longues années.

Sur ces entrefaites, Trajan était mort de la dysenterie, le 11 août 117. Son fils adoptif, Hadrien était monté sur le trône impérial lorsque fut définitivement écrasé ce soulèvement des Juifs.

Il était temps. Turbo avait à peine pacifié la Cyrénaïque qu’il était rappelé, en toute hâte, dans la province d’Afrique, dont il venait d’être nommé gouverneur, pour y réduire une insurrection berbère. Le chef de cette nouvelle émeute était lui-même un berbère latinisé, nommé Lusius Quietus. 11 avait commandé une division numide sous Trajan, dans la guerre des Parthes et dans celle de Judée. Pour récompenser son dévouement et sa bravoure, cet empereur lui avait même confié le gouvernement de la Palestine. Ingrat et versatile comme tous ses compatriotes, cet officier venait de se retourner soudain contre ceux qu’il avait servis jusqu’alors et la révolte, excitée par un tel homme, gagnait rapidement. Marcius Turbo fut heureux une seconde fois. Quietus fut tué et la mort du chef entraîna, la défaite des partisans. Longtemps encore, sans doute, ceux-ci luttèrent avec cette infatigable énergie qui caractérise leur résistance ; mais ce corps décapité ne pouvait plus vaincre. Il fut anéanti.

Un nouveau mouvement insurrectionnel des Maures appela Hadrien en Afrique en 122. Il apaisa la révolte, visita le pays, le combla de bienfaits et transféra le quartier général de la IIIe légion Augusta de Théveste à Lambæsis.

Il revint dans la Proconsulaire en 125, la parcourut dans toute son étendue, visita Carthage et tous les principaux centres de la province. C-’est probablement dans ce voyage qu’il descendit jusque dans la Cyrénaïque ruinée et en partie dépeuplée depuis les massacres juifs.

Partout, sur son passage, ce prince éclairé, qu’accompagnait, en qualité de secrétaire, l’historien Suétone, donna une impulsion puissante à la colonisation. La Tunisie lui doit un grand nombre de ses plus beaux monuments romains: Carthage, son [aqueduc; toute la province, de nombreuses routes et de multiples voies secondaires. Il éleva plusieurs villes au rang de colonies; donna à d’autres le droit italique; concéda des terres à ses vétérans et laissa partout, par ses bienfaits, des traces durables de sa visite. Bref, il mérita pleinement ce surnom glorieux de « Restaurateur de l’Afrique » que la colonie lui décerna dans sa gratitude.

1 Grandeur et décadence des Romains, xv.

Hadrien lit un troisième voyage en Tunisie vers l'année 129. Il est impossible de préciser, faute de documents, les causes qui motivèrent cette visite. Toutefois il parait assez probable qu’il vint étudier sur place les moyens de remédier à une sécheresse terrible dont soutirait le pays et distribuer des secours aux malheureux habitants plongés dans la misère. Il y avait, en effet, à ce moment, cinq années entières qu’il n’était tombé d’eau dans la province d’Afrique. Comme pour faire bénir plus encore sa présence par les habitants, le retour des pluies, nous dit Spartien ', coïncida avec sa venue.

Sous Anton in le Pieux, successeur d’Hadrien, le 11 juillet 138, sous Mnrc-Aurè/e, successeur d’Anlonin en ICI, et sous L. An ton inus Commode , lils et successeur d’Anlonin en 180, nouvelles révoltes des Maures. En 192, ce Commode, digne émule des Caligula, des Néron et des Domitien, mourait empoisonné, ou étranglé. Pertinax , préfet de Home et vieillard septuagénaire, appelé par un sénatusconsulte à le remplacer, eut le mérite, pendant ses quatre-vingt jours de règne, d’apaiser ccs insurrections. En fait, la Proconsulaire souffrait peu ou point de tous ces soulèvements et de toutes ces chevauchées numides, maures et gélules. Protégée naturellement au Nord et à l’Est par la mer, elle l’étail également au Sud et à l’Ouest en effet par une large ceinture de possessions romaines ; la Tripolitaine, la Numidie et les Maurélanies. Peu lui importait dès lors qu’on se battit sur les frontières et (pie l’étranger menaçât de les envahir. La guerre était, en réalité, trop loin d’elle pour qu’elle en ressentit les dures atteintes. Elle vivait donc et se développait dans une tranquillité parfaite pendant que tout était à feu et à sang sur les lianes de YAurès, ou que les troupes romaines, poursuivant Garamantes, Nasamons et Maures jusque dans la Phazanie, établissaient, pour les contenir, une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama où le I)r Barth en retrouvait les traces.

Pertinax fut égorgé, en 193, par les prétoriens, irrités de le voir maintenir parmi eux cette rude discipline sans laquelle il n’y a pas d’armée. Ces mêmes prétoriens mirent alors l’empire aux enchères; il fut acheté par le sénateur Salvius üidius Julianus. Une telle honte souleva de dégoût l’univers entier et trois généraux: Pescennius Niger, Sévère et Albinus furent, en même temps, proclamés empereurs par leurs légions. Septime Sévère, qui commandait l’armée de Pannonie, défit successivement tous ses rivaux, vainquit Niger en Asie, Albinus à Lyon, Julianus aux portes mêmes de Rome, près le pont Milvius, et resta seul maître (2 juin 193).

II était natif de Lcptis Magna. Sa patrie d’origine n’eut qu’à se féliciter de son élévation. Il la fit largement profiler de sa puissance, y fit exécuter des travaux considérables, s’entoura de ses compatriotes, en forma sa garde personnelle et peupla de tant d’Africains le palais des

1 Spartien, Uadrian., 21.

Césars qu’on n’y entendait guère parler d’autre langue que la langue berbère.

Septime Sévère s’attacha surtout à repousser les tribus pillardes dont, tout jeune enfant, il avait vu les incursions menacer sa ville natale et ravager les campagnes qui l’entouraient.

Ce fut sous ce prince, en 200, le 17 juillet, que le sang chéticn coula, pour la première fois, sur la terre d’Afrique. Douze martyrs, sept hommes et cinq femmes, les martyrs Scillitains, dent les chefs étaient Spérat et Narzale, confessèrent vaillamment la foi proscrite devant le proconsul Saturninus et payèrent leur courage de leur tête. Peu après, Carthage vit mourir pour le Christ deux femmes héroïques: Perpétue et Félicité. Puis les martyrs devinrent légion : on ne les compta plus.

La vue de ce sang, qui grisait les âmes et les faisait chrétiennes, grisa de même les intelligences et les éleva jusqu’au génie. C’est à cet enivrement sacré que Tertullien doit, pour sa part, les sublimes et immortelles pages de son apologétique. L’illustre polémiste était né, à Carthage même, l’an 160 et se trouvait, par conséquent, à l’époque dont nous parlons, dans toute la plénitude de son vigoureux talent. C’est le Bossuet d’Afrique.

Marcus Aur clins Bassianus Caracalla continua les travaux commencés en Afrique par son père, décédé le 5 février 211, à York, et mourut près d’Edesse, à l’âge de quarante -trois ans.

Opilius Macrin , son meurtrier, lui succéda. C’était aussi un Africain. 11 était né à Yol ( Cherchell ). L’Empire ne devait faire que passer en ses mains. Grandissaient alors, dans les murs d’Emèse et dans le temple phénicien d'Elah-Gabal, deux prêtres : l’un de quatorze ans, nommé Bassianus; l’autre, âgé de dix ans seulement, nommé Alexandre. Ils étaient nés des deux sœurs et tous deux étaient cousins de Caracalla par leurs mères. Les soldats, tidèles au souvenir de ce prince, qui les traitait en camarades, aimaient aller les voir. Bassien les charmait surtout lorsque, vêtu d’une longue robe aux larges manches, toute brodée de pourpre et d’or, la tête ceinte d’un diadème enrichi de pierreries, il remplissait ses fonctions sacrées. Surpassant en beauté tous ceux de son âge, il attirait tous les regards quand, selon les rites phéniciens, il dansait devant son idole, aux sons des tlûtes, suivi d’un essaim gracieux de jeunes vierges et de jeunes éphèbes comme lui. Ils le proclamèrent empereur sous les noms de Marcus Aurelius Antoninus Elah- Gabal, tils de Sextus Varius Marcellus, ancien gouverneur de la Numidie, ancien légat de la 111° légion, et massacrèrent, à Chalcédoine, en avril 218, Macrin et son fils, le César Diadumenien.

La vie du nouvel Auguste ne fut qu’un tissu de débauches et de folies. Il alla jusqu’à faire venir de Carthage la pierre triangulaire, surmontée du croissant, image de Tanit, pour la marier solennellement avec l’aérolithe noir, apporté d’Emèse à Rome, ligure tangible du Baal-igné. Les prétoriens se fatiguèrent vite d’un pareil maître. Après

lavoir supporté quatre ans, ils le tuèrent avec l’impératrice Soëme, sa mère, le 11 mars 222, et acclamèrent à sa place Alexandre *, son cousin.

Aurelius Alexandre Sévère n’était pas encore majeur. Sa mère et son aïeule lui servirent donc de tutrices. Elles l’entourèrent de sages conseillers. Plus tard, ce prince prit lui-méme, pour chancelier, le fameux Ulpien, le véritable créateur du droit romain. Son administration éclairée, sage et ferme, rétablit les affaires de l’Empire. L’Afrique, en particulier, n’eut qu’à sc louer de son gouvernement. Elle fut dotée de nouvelles routes et vit reporter très loin dans le sud les postesfrontières qui la protégeaient. Un soulèvement militaire, provoqué dans les Gaules par un officier Thrace, du nom de Maximin, priva le monde de ce bon prince qui lui avait donné treize ans et huit jours de paix 2 (mars 235). 11 fui massacré, avec l’impératrice Marnée, sa mère, dans le bourg de Sccila, près de Mayence. L’assassin prit naturellement la succession de sa victime. Le nouvel empereur était Goth par son père, qui s’appelait Micca et Alain par sa mère nommé Ababa. Toutefois son despotisme ne tarda pas à fatiguer tellement les populations que, de tous côtés, les révoltes éclatèrent. La Proconsulaire en donna le signal.

Elle avait pour intendant des finances, en résidence à Thysdrus, une créature de Maximin. Cet intendant traitait ses administrés avec une violence brutale et une dureté qui plaisait à son maître, mais qui le faisaient exécrer de tous. l’n jour, à la suite d'une injustice plus odieuse que les autres, les jeunes patriciens de la ville rassemblèrent leurs hommes de peine et leurs esclaves, envahirent les bureaux du fonctionnaire abhorré, désarmèrent scs gardes et le massacrèrent. Leur vengeance accomplie, ils réfléchirent à ses conséquences probables. Que faire pour conjurer le châtiment qui les menace? Ils courent au palais du gouverneur, en ce moment à Thysdrus. Ce gouverneur, le proconsul Marcus Anlonius Gordien , était un vieillard de quatre-vingts ans, très populaire, descendant des Gracques par sa mère, de Trajan par son père, et qui, depuis sept années, administrait le pays avec son fils comme légat. Nos insurgés entrent dans son palais l’épée à la main; écartent ses gardes et trouvent le proconsul qui se reposait pendant la chaleur du jour. Ils l’entourent, lui jettent sur le corps un manteau de pourpre et le saluent empereur. Gordien proteste, conjure qu’on épargne sa vieillesse. On n’écoule rien. Toute la cité accourt, l'acclame et l’enlraine dans l’immense amphithéâtre que nous admirons encore. Là, les applaudissements de la foule redoublent et Gordien est enfin contraint d’accepter les honneurs impériaux.

La nouvelle de celte révolution se répand comme une traînée de poudre. L’Afrique entière est debout. Partout on abat les statues de Maximin, et Gordien fait une entrée triomphale dans Carthage. De là, il

1 IIiroiuex, Hist. rom., v.

* llKitoim:*, llist. rom., vu

LA TUNISIE. 2'J

écrit au Sénat romain. Et le Sénat, ratiliant l’élection populaire, le déclare empereur avec son (ils.

Tout marchait donc à souhait et Maximin, alors en Germanie, n’élait nullement rassuré lorsque le sénateur Capellien, gouverneur de la Numidie et commandant d’un corps d’armée assez considérable pour tenir tête aux barbares du Sud, rétablit son autorité fortement compromise. Gordien, qui depuis longtemps, était mal avec ce Capellien, s’empresse dès son élévation de le destituer. Outré de cet affront, et fort attaché d’ailleurs à Maximin, Capellien refuse d’obéir; envahit la Proconsulaire à la tête de ses troupes et marche sur Carthage. Les Carthaginois sortent à sa rencontre, commandés par le jeune César Gordien. Mais ils sont défaits. Gordien le jeune est tué. Carthage est prise. A cette nouvelle, le vieil empereur s’étrangle avec sa ceinture, tandis que le vainqueur livre impitoyablement la malheureuse capitale à sa soldatesque et promène le fer et le feu dans toute la province.

De son côté, Maximin promettait à ses légions les dépouilles et les biens des vaincus et, pour la punir d’avoir épousé la cause de Gordien, licenciait la IIIe légion Augusta *.

Heureusement la mort mit fin à sa tyrannie. Avec son fils, jeune homme charmant et beau, que beaucoup de femmes avaient aimé, il fut assassiné par ses propres gardes, sous Aquilée (avril 238).

Cependant le Sénat, trop engagé contre Maximin pour revenir à lui, avait élu empereurs il/a.rù«<? et Balbin, auxquels il avait adjoint, en qualité de césar, un petit-fils de Gordien Ier, âgé de treize ans. Après s’être défait de Maximin, les prétoriens firent aussi disparaître les deux fantômes d’empereurs et Gordien resta seul sous le nom de Gordien III (juillet 238).

Il est certain que cette restauration amena la chute de Capellien, sinon sa mort. En 210, en effet, le proconsul d’Afrique Sabinianus voulant lever l’étendard de la révolte, on voit le gouverneur de Numidie rester fidèle à Gordien. L’usurpateur marcha contre lui et obtint d’abord quelque succès. Mais bientôt les troupes impériales reprirent l’offensivc, poursuivirent l’insurgé et vinrent à sa suite mettre de nouveau le siège devant Carthage où il s’était réfugié. Les habitants, pour obtenir leur pardon, s’empressèrent du reste de livrer Sabinianus au gouverneur de Numidie.

Cependant les empereurs se succèdent avec une rapidité qui dit assez l’état d’anarchie profonde dans lequel est tombé l’Empire.

L’arabe Philippe tue Gordien non loin des ruines de Babylone et s’empare du pouvoir. Il le garde cinq ans, de février 244 à septembre 249. Alors Decius, dont l’édit de persécution, rendu en 250, fit couler des Ilots de sang; Gallua, en octobre 251 et le Maure Emilien en 253, passent successivement au pouvoir et sont tous victimes de

1 HicHoniKN, Ilist. rom., vin. — Ragot, p. 20îi.

ROM R

révolutions prétoriennes. Cette mémo année 253 voit l’avènement de Licinius Valérie», ancien légat de la III' légion.

Ce prince ne tarda pas à prescrire de nouvelles rigueurs contre les chrétiens. Nouvelle cause de trouble dans la Proconsulaire où le Christianisme avait jeté de profondes racines. I.a plus illustre victime de ce regain de persécution fut l’évéque Cvprien. D’abord exilé à Colonia Julia Curubis ( Kourba ) en 257, le grand homme, ramené à Carthage, comparut devant le proconsul Galerius et ne descendit du palais proconsulaire que pour aller, dans YAger Sexti, porter sa tête sous la hache des licteurs le IG septembre 258. Son corps fut aussitôt après inhumé dans la cour extérieure de la maison de l’intendant Macrobc. Le lieu du supplice et celui de la tombe de Cvprien étaient tous deux sur la voie des Mappales. Ils se trouvaient, par conséquent, entre la colline de Bvrsa et les citernes antiques de la Maalka '.

Valérien s’en allait lui-même quelque temps après (200), méditer, sous la botte de Sapor, sur l’instabilité des grandeurs humaines.

A sa chute, commencent le règne de Gallien , son fils, et la période dite des trente tyrans. L’Afrique a le sien. En 2G5, le proconsul Vibius Passienus et F. Pomponianus choisissent un ancien tribun, nommé Celsus, le revêtent du Zaïmph, le voile sacré de la déesse de Carthage, el le proclament Auguste. Son règne, il est vrai, fut éphémère. Quelques jours plus tard, la populace, qui l’avait acclamé, le mettait à mort.

Gallien ne lui survit que pour périr assassiné, à Milan, l’an 268. Son successeur, Claude II, meurt de la peste deux années plus tard, en avril 270, et laisse, en mourant, la dignité impériale «à son frère Quinlilius qui n’en jouit que peu de jours. Il est massacré le dix-septième de son règne et remplacé par Aurélie//.

Ces continuels changements et cette anarchie sanglante offraient aux Berbères de trop faciles occasions de révolte pour qu'il n’en profitassent point. Un de leurs chefs, Aradion, souleva toutes les tribus. L’insurrection s’étendit, comme un vaste incendie, jusqu’aux portes de Carthage. Pour l’écraser, il ne fallut rien moins que le courage et l’habileté militaire de Probus, l’un des meilleurs capitaines de cette époque. Il livra, probablement aux environs du Kef, une bataille décisive aux séditieux et tua, de sa propre main, au milieu de la mêlée, leur chef Aradion.

Carthage eut une autre alerte. Des prisonniers francs relégués sur les bords du Pont F.uxin, s’ennuyèrent, s’emparèrent de quelques barques, franchirent le Bosphore, désolèrent les côtes de la Grèce et de l’Asie, débarquèrent sur les rivages de la Maurétanie et mirent tout le pays à feu et à sang. Il fallut que la Borne africaine envoyât des hommes pour les balayer et les rejeter «à la mer *.

• Act. Martyr., p. 218. 301.

* Zo7.i»e, Hist. rom., i.

ROME

Sur ces entrefaites, Aurélien périssait de mort violente à Cenophurium, entre Héraeléeet Constantinople1 (janvier 275). Le monde demeura sept mois sans maître. Puis le Sénat élut Claudius Tacite qui, six mois après, le 12 avril 27G, fut remplacée, en Orient, par Probus , le vainqueur d’Aradion, tandis que les Romains et l’Afrique élevaient sur le pavois, Florien. Ce malheureux, frère de Tacite, ne devait goûter que deux mois l’ivresse du pouvoir suprême. Son heureux rival garda la pourpre plus longtemps. Ses soldats l’épargnèrent pendant six ans et ne le massacrèrent, à Sirmium, qu’en 282. C’était un guerrier digne du sceptre!

Carus, né à Narbonne et tué par la foudre le 25 décembre 283, non loin de Ctésiphon; Numerien, son fils aîné, tué par son beau-père Arrius Aper le 12 septembre 284, et Carinus, son second fils, mort les armes à la main près de Margus en Mœsie, ne font qu’apparaître et disparaître. Vient Dioclétien, le 17 septembre 284. En 286, le 1er avril, il s’associe Maxirnien Hercule, auquel il remet le gouvernement spécial de l’Italie, de l’Espagne et de l’Afrique. Bientôt deux maîtres ne suffisent môme plus pour arrêter aux frontières du monde romain le flot des barbares qui les bat de tous côtés. Et les deux Augustes s’adjoignent deux Césars : Constance Chlore, petit-fils de Claude II par sa mère, et Maximien Galère (1er mars 293).

Tandis que l’attention de tous était de la sorte absorbée par la vue des Goths, des Alains, des Suèves, des Wisigoths et des Huns, qui s’avançaient en bataillons invincibles et innombrables, la Numidie et la Maurétanie s’agitaient dans des révolutions incessantes. L’insurrection devint même, en 288, absolument générale et, peu à peu, elle prit de telles proportions qu’elle envahit jusqu’à la Proconsulaire. Un certain Julien, sur lequel l’histoire ne donne que de vagues renseignements, fut même proclamé à Carthage. Enfin la situation présenta un caractère de gravité si grande qu’appelé en hâte par son proconsul Dion Cassius, l’empereur Maximien Hercule passa dans sa province et prit en personne la direction des opérations militaires contre les insurgés. La répression fut terrible et Maximien, pour en finir, déporta même une partie des tribus vaincues et réduites à merci (207) 2.

Il profita de son séjour aussi pour remanier, de concert avec son collègue, les divisions administratives de toute l’Afrique romaine. Sauf la Tingitane {Maroc), que sa situation géographique rattachait à l'Espagne, le reste des possessions impériales au nord du continent africain constitua un vaste diocèse partagé en six provinces. La première de ces provinces comprit à peu près, notre Tunisie actuelle. Elle fut administrée comme les cinq autres, au point de vue civil, par un proconsul relevant d’un chef hiérarchique unique appelé: Vicaire

1 Eitrope, Ilist. — ZozniE, Hist. rom., i.

- Ei trope, viii, 5, 6. — Orose, ix, 14. — Alrel. Victor, ch. xxxix.

ROM R

(C 'Afrique, et, au point de vue militaire, par un Commandant , soumis à l’autorité supérieure d’un Comte d'Afrique.

Parut, en 303, le décret de persécution contre les chrétiens, connu sous le nom d 'Edit de Nicomédie. 11 était signé : Dioclétien. L’empereur y prescrivait des mesures terribles : destruction de tous les édifices et de tous les livres, ou objets servant au culte proscrit; mise hors la loi de tous les chrétiens, sans distinction; une seule pénalité, la mort! Et la mort, avec tout le cortège de supplices atroces inventés par la cruauté raffinée de ces temps! Le proconsul Anulinus exécuta, sur notre terre de Tunisie, le trop fameux édit, avec une rigueur qui fit couler le sang à Ilots et valut à celte période le nom sinistre d 'ère des martyrs.

Deux ans plus tard, le 1" mai 305, -Dioclétien et Maximien Hercule quittaient librement la pourpre impériale et descendaient les degrés du trône pour redevenir simple citoyens. Héritiers de ces Augustes, Constance Chlore et Galère prenaient, à leur tour, comme Césars, Sevère et Maximien Daïa, neveu de Galère.

Le 25 juillet 306, Constance Chlore s’éteignait tranquillement à York et ses troupes prêtaient serment au César Constantin, son fils. Cette élévation excita les jalousies de Maxence , (ils de Maximien Hercule. Grâce à la protection de l’ancien gouverneur d’Afrique Anulinus, devenu préfet de Rome, il prend le titre d’Empereur, le 28 octobre.

Au premier bruit de cotte usurpation, Maximien Galère envoie Sévère contre Maxence. Mais Sévère est vaincu et rejeté dans Ravenne. Attiré par les fallacieuses promesses de Maximien Hercule, accouru au secours de son fils, il n’en sort bientôt que pour être étranglé. Hercule, qui regrettait l'Empire, court, après ce coup, jusqu’à Salone ( Spalalro, ) sur les côtes de la Dalmatie, où Dioclétien se trouvait, et s’efforce de l’amener à reprendre la pourpre. « Il le faut, disait-il, afin d’éviter la la guerre civile ! » Ses instances furent vaines. Soit amour du repos, soit politique, le vieillard refusa et laissa le fléau, dont on agitait devant lui le spectre pour l'ébranler, se déchaîner sur tout l’empire, et particulièrement sur l’Afrique.

Depuis mars 306, date du départ d’Anulinus pour Rome, elle avait, comme vicaire, son ancien lieutenant, officier du nom d'Alexandre et d’une origine incertaine. Ce gouverneur reçut évidemment de son ancien chef, l’ordre de faire reconnaître dans sa province l’autorité de Maxence. Mais ses troupes, attachées à Galère, refusèrent d’obéir. La mort de Galère ne les fit point changer de sentiment. Plutôt que de se soumettre à Maxence, elles jetèrent la pourpre sur les épaules d’Alexandre et lui prêtèrent serment de fidélité (306).

Jusqu’en 311, Maxence, uniquement préoccupé d’asseoir son pouvoir en Italie, ne put s’occuper de l’Afrique. Mais alors, débarrassé de ses principaux soucis, maître de Rome et de toute la péninsule, il leva quelques légions, les plaça sous le commandement de Rufus Volusianus,

ROME

successeur d’Anulinus à la préfecture de Rome, et du général Zenas, et les fit passer dans la Proconsulaire. Carthage fut emportée d’assaut et livrée au pillage. Alexandre, qui, vaincu, avait été cacher sa défaite et sa lâcheté derrière les murs de Cirta, fut poursuivi par les généraux de Maxence, fait prisonnier et étranglé. Cirta prise eut à souffrir des vainqueurs plus encore que Carthage. Ils la saccagèrent et la brûlèrent sans pitié. Leur fureur fit cruellement expier ensuite à toute la province sa résistance à Maxence. Plusieurs cités furent livrées aux flammes. Les plus nobles citoyens furent poursuivis, leurs biens confisqués, leurs personnes livrées au bourreau. Toute dénonciation suffit à faire tomber une tête. Ce malheureux pays gémit sous le règne de la plus épouvantable terreur.

Constantin allait le venger. La guerre éclatait en effet, furieuse, entre Maxence et lui et se terminait le 28 octobre 312, près du pont Milvius, aux portes mêmes de Rome, par la mort de Maxence. Défait par son rival, il périt noyé dans le Tibre. Sa tête, promenée dans les rues de Rome, au bout d’une pique, fut envoyée, dit-on, par le vainqueur à Carthage.

Celui-ci fit plus pour l’Afrique. Il y envoya des secours en argent, diminua les impôts qui l’écrasaient, rendit à leurs anciens maîtres les biens confisqués et releva les cités délruites. C’est à partir de ce moment que Cirla, rebâtie par son ordre, prit, par reconnaissance, le nom de son bienfaiteur et s’appela Constantine.

Devenu seul maître du monde romain, en 323, par la défaite et la mort successives des Augustes Maximin et Licinius, il modifia l’administration de l’Empire, le divisa en quatre grandes préfectures et rattacha l’Afrique à la préfecture d'Italie.

A sa mort, survenue à Nicomédie, le dimanche 22 mai 337, à midi, ses trois fils, Constantin II, l’aîné, Constance et Constant, le plus jeune, se partagèrent ses états et associèrent au trône icurs oncles Dalmatius, Julius Co?istantius et Anaballien. L’assassinat fit promptement disparaître la plupart de ces princes. Constance restait seul dès l’année 350. 11 prit comme César, un neveu de Constantin, fils de Julius Constantius, nommé Julien, auquel l’histoire a donné le surnom d’ Apostat.

Ce Julien se fit proclamer empereur à Paris en 3G0. Cette usurpation menaçait le monde d’une nouvelle guerre civile. La mort de Constance, survenue en 361, évita cette conflagration. L’usurpateur, du reste, ne jouit pas longtemps de son crime. Il périt en combattant contre les Perses, le 24 juin 363, frappé d’une javeline, qui, lui rasant le bras, lui perça le côté droit et pénétra dans la partie inférieure du foie.

Sa mort rouvre l’èrc des pvominciamentos militaires. C’est la fin de l’Empire. Tout est décomposé dans ce grand corps. L’autorité n’a plus de force; les armées commandent au lieu d’obéir; le christianisme luimême, assis sur le trône depuis Constantin, augmente la confusion de

R O M lî

colle société, qui tombe, par la multiplicité îles sectes naissant dans son sein, qui s’anathémalisent, ou même s’égorgent les unes les autres. Ariens, Donalistes, Circoncellions et autres, troublent et bouleversent tout. Les barbares, enfin, paraissent de tous côtés et l’on sent déjà que bientôt tout cédera sous leur irrésistible poussée.

Eu attendant, l’armée remplace Julien par Jovien , l’un de ses officiers et celui-ci, décédé le 16 février 36 1, par Valentinien. C’était un soldat brave mais illettré. Il s’adjoignit son frère Vulc/is d’abord, tué le 9 août 378, près d’Andrinople, et plus tard Ci ra lien , son fils1.

Malheureusement, sous ces princes affaiblis, les gouverneurs traitèrent trop souvent leurs provinces en pays conquis. Tel fut, en particulier, le sort de l’Afrique. Les habitants, poussés à bout par les exactions de leur vicaire impérial Roman us et l’inutilité de leurs doléances, se soulevèrent enfin et mirent à leur tète un chef indigène du nom de Firmus. La révolte commença dans les montagnes du Djurjura , mais elle gagnra rapidement l’Afrique entière, excepté peut-être la Proconsulaire. 11 fallut tout le talent du comte Tliéodose et tout l’effort des légions, venues de Pannonie et de Moësie, pour réduire cette sédition qui dura trois ans. Comme prix de ses services, le vainqueur de Firmus, le sauveur de l’Afrique, le comte Tliéodose était décapité, quelques mois plus tard, à Carthage, par ordre de Gratien (375).

Peu d’années après, il est vrai, le i) janvier 379, le même Gratien associait à l’empire le fils de sa victime, le général Théodose et l’envoyait défendre les frontières romaines, partout violées. Il périssait ensuite, près de Lyon, le 23 août 383. Son frère, Valentinien II, le suivait dans la tombe, le 15 mai 392 et Théodose le 17 janvier 395. Ce prince laissait deux fils : Arcadius et I/onorius. Ce dernier, âgé de onze ans, eut l’Occident avec l’Afrique et dut commencer son règne par étoutfer un soulèvement de celte province qui se révolta quelques jours à peine après son avènement.

L’âme de ce mouvement fut un chef indigène, nommé Gildon, fils de Nubcl, un des rois de la Maurétanie, allié à la famille même de Théodose et grand maître de toutes les milices Africaines depuis l’année 387. Comme déclaration de guerre, il relient dans le port de Carthage les convois de blé destinés à l’alimentation de Rome. Pour grossir les rangs de son armée, il proclame l’indépendance des Berbères qui se lèvent en masse. Il avait un frère nommé Mascizel ou Masceldèlc. Ce frère s’étant rendu à Milan, il le soupçonne, à tort ou à raison, de prendre parti pour ses ennemis et ceux qu’il nomme les oppresseurs de sa patrie et, pour l’en punir, fait arrêter et passer par les armes ses deux fils2.

Mascizel cric aussitôt vengeance, oll’rc son épée à Slilicon, qui

1 ZoZMIB, III.

* Ohiise, llisl. vi, 33.

gouvernait l'Occident sous le couvert d’Honorius sou gendre et lui demande aide et secours pour châtier l’ennemi de ses enfants. Il obtient cinq mille légionnaires et débarque avec eux en 398, sur les côtes d’Afrique. Gildon l’attendait à la tète de soixant-dix mille hommes sur l’Ardilio (Oued-IIaïdra). Mais, cette fois encore, le droit et la discipline eurent raison du nombre. L’Insurgé fut défait, et cette défaite fut telle qu’arrêté à Tabarka , Gildon n’évita le dernier supplice qu’en s’étranglant de ses propres mains dans sa prison. L’insurrection, toutefois, avait dû être terrible puisque dix années plus tard, par des lois rendues les 20 avril 405 et 11 novembre 40S, le gouvernement impérial en poursuivait encore les complices.

Mascizel remit l’Afrique sous l’obéissance d’Honorius et, sa campagne achevée, retourna à Milan. 11 espérait obtenir la récompense de scs services et sollicita probablement les titres et qualités de son frère. Mais Stilieon venait d'avoir un trop frappant exemple de la confiance qu’on pouvait accorder aux indigènes. Pour se débarrasser du solliciteur, il le fit noyer sous ses yeux.

Le 23 août 408, par un juste retour de la justice éternelle, il tombait lui-même, par ordre d’Honorius, sous le poignard du tribun Iléraclien. Celui-ci, pour prix de son crime, recevait le commandement suprême des troupes d’Afrique et remplaçait, dans ce poste envié, le comte Batanaire, successeur de Gildon, qui venait, on ne sait sous quelle inculpation, d’être condamné à mort1.

A peine était-il installé, qu’Alaric conduisait ses Golhs à l’assaut de Rome, la prenait le 24 août 410, faisait déposer Honorius retiré à Ravenne et faisait élire à sa place, par le sénat Romain, Atlalus, l’un des quatre préfets de l’Empire. Dans ces conjonctures, l’Afrique, chose rare, demeura fidèle au malheur. Héraclien envoya de l’argent à la cour proscrite de Ravenne et ferma courageusement les ports de sa province aux flottes Romaines. C’était la famine à brève échéance. Bientôt, en effet, ce blocus rigoureux réduisit la capitale de l’Italie à la plus affreuse misère. On parla* même d’y manger de la chair humaine. Il n’y avait que deux remèdes à cette situation terrible. Il fallait : ou rappeler Honorius, ou triompher d'Héraclien. Altalus eut assez de patriotisme pour refuser ce dernier parti qui nécessitait l’intervention armée de l’étranger et Alaric fut assez grand pour revenir sur sa propre décision. Attalus lui remit les insignes de la dignité Impériale. 11 les renvoya à Honorius et fit sa paix avec ce prince qui ramena l’abondance à

Le roi des Golhs eut ensuite la pensée de passer en Afrique avec ses hordes. Mais sa Hotte fit naufrage dans les eaux de Messine et lui-même mourut peu de temps après (410). 11 eut pour successeur Athaulphe.

L’Italie n’était pas, du reste, la seule terre de l’Empire alors foulée

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