ZOZIME, V
ROME
aux pieds des barbares. Les Gaules aussi eu étaient infestées. Et le mardi 29 octobre 409, les bataillons innombrables des Vandales, des Suèves et des Alains, franchissant les Pyrénées, couvraient successivement de leurs llols irrésistibles les vallées de la Galice, des Castilles, des Asturies, de la Lusitanie, de l’Estramadure et de la Bétique et s’y établissaient.
Honorius, impuissant, laissa faire. Son intervention se borna à des protestations de droit. On ne lui laissa que la Tarraconaise.
Rien ne manquait à sa situation, pour achever de la rendre critique, que les horreurs de la guerre civile. Il allait en connaître les dernières extrémités. Car Iléraclien se déclarait indépendant en 4 1G, arrêtait derechef, et , cette fois en révolté, les convois de vivres à destination de Rome, puis descendait en Italie avec une (lotte de sept cents bâtiments, suivant Marcellin, de trois mille deux cents voiles, suivant Orose, et une armée considérable. Il fut, il est vrai, battu près d’Orticoli et se réfugia précipitamment à Carthage où il trouva la mort dans le temple de Mnémosyne.
Sur ces entrefaites, les Goths, à l'instigation des Romains, passèrent en Espagne, afin de la reconquérir sur scs nouveaux maîtres. Wallia, frère et successeur d’Athaulphe, assassiné à Barcelone au mois d’août 415, battit même, en plusieurs rencontres, les Alains et les Suèves. Les débris de ces nations vaincues s’unirent aux Vandales, demeurés intacts, et désormais se confondent avec eux.
Cependant Wallia, lier de ses succès, et peu soucieux de guerroyer plus longtemps au profit de Rome, veut entraîner, lui aussi, scs guerriers sur la terre promise d’Afrique. Ils l’y eussent suivi, si ses vaisseaux, avec une partie de ses trésors et de son armée, n’eussent misérablement sombré dans le détroit de Gibraltar.
Trop épuisé par celte catastrophe pour attaquer les Vandales et se tailler un empire dans leurs possessions, il accepta l'offre que lui fit Honorius d’évacuer l’Espagne et de se fixer, dans le Sud-Ouest des Gaules, du Poitou aux Pyrénées (419).
L'Empereur espérait, quand les Goths seraient partis, détruire aisément les restes des autres barbares affaiblis déjà par la lutte. H passa deux ans en préparatifs de guerre contre eux et confia le soin de l’expédition projetée aux deux généraux Castinius et Roniface. Le premier était un officier vaniteux et insolent, plein de son propre mérite, bien <pie jusqu’alors il n’eût guère à son actif que des défaites. Le comte d’Afrique, Roniface, était certainement, au contraire, l’officier le plus brave et le plus expérimenté de l’Empire. Mais Castinius l’indisposa tellement par son orgueil et sa nullité qu'il saisit la première occasion de rendre son commandement. Il partit, passa par Rome et rejoignit son poste à Carthage.
Castinius entra donc seul en Espagne en 422. Il commandait, comme nombre et comme qualité, l'une des plus belles et des meilleures
1»A THIBÎE.
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armées que l’empire ait eues depuis longtemps. Son impéritie la perdit. Battu dans les plaines de l’Andalousie, il s’enfuit jusqu’à Tanagone en laissant vingt mille Romains sur le champ de bataille.
Les suites de ce désastre furent incalculables. Les Vandales ruinèrent toute l'Espagne. Bientôt même ils ne bornèrent plus leurs courses dévastatrices à la péninsule. Ils pillèrent les côtes de la Maurétanie, envahirent les îles Baléares et ravagèrent jusqu’à la Corse (de 425 à 426).
Toutefois l’Espagne était trop peu centrale ; les populations y étaient trop profondément Romaines et, par les Gaules, où elles se recrutaient, les armées impériales pouvaient trop facilement revenir à la charge pour qu’ils ne désirassent pas concentrer leurs forces sur un point mieux situé, plus propice et plus invulnérable. L’occasion de réaliser merveilleusement ce désir ne se lit pas longtemps attendre.
Honorius était mort, à Ravenne, le 15 août 423. 11 ne laissait, comme héritier, qu’un neveu de six ans, alors en exil à Constantinople avec sa mère l’impératrice Placidie, fille du grand Théodose.
Un des grands officiers de la couronne, Jean , surnommé le Notaire , profita de cette situation et s’empara de la dignité impériale. Heureusement Boniface lui opposa, en Afrique, une résistance opiniâtre; repoussa Sigiswulde envoyé contre lui par l'usurpateur ; entoura Carthage, jusque-là ouverte, de fortes murailles et de larges fossés ; fit tout, en un mot, pour amener enfin, le 23 octobre 425, la proclamation, à Ravenne, de Valentinien III, sous la régence de sa mère *. Plus tard encore, après cette proclamation, il réprima sévèrement, dans sa province, une tentative de révolte de ce même Castinius, jadis battu par les Vandales.
Tant de services, rendus par Boniface, auraient dû suffisament le défendre, près de l’impératrice régente, contre les calomnies d’ennemis envieux. Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme bel esprit, sans doute, mais, en même temps, d’un piétisme exagéré, était un terrain favorable à toutes sortes d’intrigues. Le général Aëtius, jaloux du crédit mérité dont jouissait le comte d’Afrique, résolut de le perdre. 11 prétendit qu’il visait à l’indépendance. Cette accusation ne tenait pas debout. Placidie refusa d’y croire. 11 insista. Il engagea l’impératrice, pour éprouver le comte, à lui ordonner de venir immédiatement se justifier en personne. En même temps, il prévenait Boniface qu’on allait le mander à Ravenne et l’avertissait confidentiellement qu’on voulait se débarrasser de lui 2. Cette odieuse machination réussit à merveille.
L’impératrice fit mander le Comte qui refusa d’obéir. Placidie ne douta plus dès lors de la rébellion de Boniface. On apprend son mariage récent avec une princesse Arienne de naissance et d’origine probablement Vandale. Cette circonstance achève de le compromettre
1 Olympiod, ap. l‘/iol. — Ppospeu, in chron. i I’iiocop., De bell. vand., i, 3.
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et fait regarder sa trahison comme certaine. Placidie n’hésite plus. Elle fait aussitôt marcher contre le comte d’Afrique trois corps d’armée commandés par Mavortius, Galbio et Sinoécès. Boniface est assiégé. Mais Sinoécès trahit ses deux collègues qui périssent misérablement et dont les troupes se dispersent, Lui-mémc est tué quelque temps après en voulant aussi trahir le Comte (457).
L’année suivante, une nouvelle armée impériale passe en Afrique sous les ordres de Sigiswulde, l’ex-licutenant de Jean le Notaire. La position de Honiface devenait extrêmement difficile. Il était évident qu’il ne pouvait résister longtemps, avec scs seules ressources, aux forces coalisées de l’empire.
Il se vit perdu. Cette vision de l’abîme lui donna le vertige et amena sa chute. Il oublia que, depuis sept années, il faisait à cette terre africaine, confiée à sa loyauté, un rempart deson épée. Il oublia son passé glorieux, fait de dévouement et de fidélité. Dans l’affolement du désespoir, il oublia tout pour ne penser qu’à sa vio menacée et au deuil prématuré de sa jeune femme. Et se souvenant de la nationalité de celleci, éperdu, fou, il appela les bataillons Vandales à son aide et livra de la sorte sa patrie aux armes de l’étranger.
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Le traité d’alliance offensive et défensive conclu, en 427, entre Boniface et Gunderie (de Gund , guerre), fils de Godegiscle ( God-bon ; Gisal, compagnon), portait que le Comte cédait à ses nouveaux alliés les possessions ^romaines d’Afrique, du détroit de Gadès à 1 Ampsaga ( Oued-el-Kebir ).
Les Vandales avaient hâte de pénétrer sur leurs nouveaux domaines. Aussi commencèrent-ils immédiatement leurs préparatifs de départ.
Pendant ces préparatifs, Gunderie mourut, d’apoplexie, disent les uns, de mort violente, affirment les autres (428) L Cette dernière opinion paraît être la vraie. 11 semble certain que le malheureux prince fut assassiné. L’histoire accuse même Giseric d’avoir soudoyé les meurtriers. Sa conduite à l’égard de la veuve du roi défunt et de ses héritier directs autorise assez cette accusation. 11 fit, en effet, noyer la malheureuse femme dans Y Oued-el-Kebir et fit massacrer les dix enfants qu’elle laissait1 2.
Quoi qu’il en soit, Giseric jouit à loisir du fruit de son régicide, s’il en commit un. Il succède à Gunderie dont il était le frère consanguin. Parlant peu, de taille moyenne, boiteux par suite d’une chute de cheval, il payait peu de mine ; seulement on s’apercevait bientôt que, rompu au métier des armes, il excellait dans leur maniement et, qu’en réalité, c’était un des hommes les plus adroits de son temps, l’un des plus perspicaces et l’un des plus actifs 3.
Sous un tel maître, l’expédition décidée ne pouvait manquer d’entrer promptement en voie d’exécution, Effectivement, dès les premiers jours du printemps de l’année429, environ quatre-vingt mille Vandales,
1 GnÉc. DE Sévi!.., Chroniq. vand. — Jornandès, De Ueb. Gelic., 33.
2 Victor Yitf.xsis, ii, 5.
3 John, \NDÈs, 33. — Procope, Vand. i, 3.
dont cinquante mille guerriers, étaient prêts à prendre la mer lorsqu’on apprend qu’un chef de la nation Suêve, Hermigairc, ravage les provinces espagnoles voisines. A celte nouvelle, Giseric arrête rembarquement des siens, vole à la recherche des pillards, les atteint en Lusitanie, leur livre bataille et les anéantit. Dans la déroute, llermigaire lui-même, emporté par son cheval, se noie dans la Guadiana, près de Merida L Celle campagne assurait la paix aux Vandales restés en Andalousie. Elle n’avait duré que peu de jours si bien, qu’au mois de mai, les vainqueurs, de retour à Cadix, franchissaient le détroit de Gibraltar. Boniface leur avait fourni des vaisseaux et les Espagnols, heureux de se débarrasser de leurs conquérants, avaient aussi, de tout leur pouvoir, facilité ce passage.
La conquête des trois Maurétanies, de Coûta (Septa) à l'Ampsaga ( Oued-cl-Kcbir ), se lit aussi sans aucune difliculté. Les habitants fuyaient éperdus devant l’invasion qui, s’avançant comme un torrent dévastateur, ne laissait derrière elle que des ruines et la mort. Elle devait s’arrêter à ce dernier point. 11 n’en fut rien. Elle déborda furieuse sur la Numidie et son Ilot barbare menaçait de tout engloutir lorsqu’il vint se heurter au Comte d’Afrique en personne.
Que s’était-il donc passé ?
L’impératrice Placidie avait réfléchi. Repassant dans sa mémoire toutes les preuves de dévouement (pie Roniface lui avait données dans les mauvais jours, elle s’étail demandée comment ce courtisan fidèle du malheur avait pu s’insurger contre elle après lui avoir donné l’Empire? Plus elle avait songé à sa trahison, moins elle l’avait comprise. Elle avait donc fini par acquérir la conviction qu'Elle-même et le Comte étaient tous deux les jouets de quelque abominable complot. Pour en avoir le cœur net, elle envoya vers son ancien ami un officier de confiance afin d’apprendre de la bouche même de Roniface les causes de sa rébellion et afin de le ramener aussi, s’il était possible encore, dans le sentier du devoir et de l’honneur 2
Le comte Darius, choisi pour remplir cette mission délicate, était un homme dont Roniface estimait beaucoup les talents et la vertu. Il obtint facilement du Comte d’Afrique l’aveu de ce qui s’était passé et la preuve écrite de la trame infâme ourdie par Aëtius.
Muni de tous ces renseignements, il gagna Ravenne et instruisit Placidie de l’imposture dont Elle et Roniface étaient victimes. L’impératrice fut indignée. Elle n’osa toutefois briser Aëtius, ni le faire arrêter au milieu de scs troupes qui l’adoraient. Elle écrivit seulement au comte d’Afrique une lettre affectueuse, qu’elle lui fit porter par Darius. La lettre disait à Boniface, et Darius était aussi chargé de lui répéter, que l’impératrice lui rendait toute sa confiance et le mainte-
1 Idatics. — Gréo. de Tours, Ilist. franç. , n, 2.
s Vict.,1, 7.
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nait dans son gouvernement. On espérait seulement qu'il lâcherait de réparer les maux attirés sur sa province *.
Le Comte d’Afrique ne demandait pas mieux. Il entama de suite des négociations avec les Vandales. Darius suivit ces pourparlers, obtint de Giséric l’assurance qu’aucun acte d’hostilité ne serait commis avant son retour et emmena même avec lui, à Ravennc, comme otage et comme garant de la parole donnée, l’un des meilleurs officiers du roi, nommé Vérimonde.
Darius revint. Boniface et lui prodiguèrent aux Vandales promesses et menaces, pour les engager à retourner en Espagne. Mais ceux-ci refusèrent. Il fallut donc rompre’ les négociations et faire appel aux armes. Les Romains livrèrent bataille en avant de Calama (près Gue/ma); furent vaincus, et Boniface, pour arrêter l’ennemi, dût s’enfermer dans Hippône ( Bone )1 2.
Le siège de la place commença vers la fin de mai, ou les premiers jours de juin 430. Heureusement les Vandales ignoraient l’art des sièges. Ils se bornèrent à jeter dans les fossés d’Hippône, devant ses portes et autour de ses murailles, les cadavres en putréfaction d’hommes et d’animaux qu’ils purent ramasser afin d’amener la peste dans la ville 3. Ils essayèrent également de l’affamer en lui fermant la mer. Mais elle était abondamment pourvue de vivres, de sorte qu’après quatorze mois siège, ou plutôt de blocus, les assiégeants, pressés euxmêmes par la famine, durent, en grande partie, s’éloigner4. Le monde apprit alors la perte irréparable qu’il avait faite pendant le siège en la personne de saint Augustin. Ce grand homme, l’une des plus belles intelligences qui aient éclairé le monde : philosophe, écrivain, orateur, historien, l’ancêtre de notre Bossuet, s’était doucement éteint le 28 août, miné bien plus par ses patriotiques angoisses que par la fièvre et les fatigues. Il était né à Tagaste (Souk Arhas) le 13 novembre 354.
On était au mois de juillet 431. Les barbares se répandaient dans le cœur de la Numidie, volant, pillant et massacrant tout. Constantine presque seule put résister à leurs efforts ; puis ils concentrèrent de nouveau leurs forces en prévision d’un retour offensif de Boniface.
Le général romain venait en effet de recevoir des renforts. Placidie d’une part, et l’empereur d’Orient de l’autre, lui en avaient envoyé. La cour de Constantinople avait même fait accompagner ces troupes de son meilleur homme de guerre, le général Aspar.
Ce général et le Comte d’Afrique tinrent conseil et résolurent de brusquer l’attaque. Elle eut lieu dans les plaines voisines de Bône et se termina mal pour les impériaux. Us furent défaits. Hippône fut prise et brûlée. Nombre de maisons furent cependant épargnées. Celle entre
1 Phocope, Vand ., i, 3. — Saint Augest., Epist., 229, 231.
2 Phocop., De bell. vand., i, 3.
* Vict. Vit., i, 3.
4 Possidil's, Yita S. August., 28, 20. — Procope, Vandal., i, 3.