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Ses premiers essais d'organisation, faits probablement avec celte ferme décision qu’il apportait aux choses de la guerre, mécontentèrent vivement les grands chefs vandales. En «43, ou 444, une conspiration formidable fut ourdie parmi eux contre lui. Il en fut informé. La répression fut terrible. Gouverner ne fut plus que frapper. Les Vandales présentèrent le spectacle d'un peuple décimé par lui-môme. Puis Giscric poursuivit l’exécution de ses vastes desseins '.
Les terres de la Byzacène, c’est-à-dire du Sahel tunisien, jusqu’à Pudput ( Enchir-el-Abiad ), les territoires de Gafsa, de Gemelhe (près Ga/sa), de Cellæ ( Golib-el-Kdim ), la Gétulie de Victor, d’Orose, de Florus, de Velleius Paterculus •, notre Djerid, les cantons de liéja et et de la haute Medjenlah (province Abaritane) furent constitués eu domaines royaux. La Zeugitane au contraire, c’est-à-dire approximativement l'arrondissement aeluel de Tunis, fut divisée en propriétés multiples et partagée entre Hunéric et Genzon, fils de Giséric et les autres guerriers Vandales 1 * 3.
Les anciens propriétaires romains suivirent le sort de leurs biens et passèrent avec eux sous la dépendance des conquérants. Cette dépendance toutefois ne fut point l'esclavage proprement dit. Elle créa plutôt une sorte de vassalité assez semblable à celle que la féodalité établit plus tard, au moyen âge, dans notre pays de France, entre les suzerains et leurs feudataires. Ces fiefs militaires, taillés sur la terre conquise, étaient exempts d’impôts. Autant de moins à prélever sur les vassaux! Il en résulta que les Romains s’enrichirent si facilement dans leur servitude que lorsque Justinien reconquit l’Afrique, ils regrettèrent les barbares beaucoup moins exigeants que le fisc impérial 4.
Les domaines royaux fournissaient seuls presque tous les revenus de l'État. Néanmoins les impôts que payaient leurs habitants restèrent toujours si modérés qu’ils leur permirent de fonder des monastères, de bâtir des églises, des palais, des théâtres, ou de créer des chaires publiques de littérature et de science 5.
Beaucoup d’anciens fonctionnaires furent maintenus dans leurs emplois. Les percepteurs, les inlendants et fermiers des biens de l’Etat, les maîtres de poste, les inspecteurs des mines furent presque tous romains G. — Il en fut de même des membres du clergé catholique, que les Vandales tolérèrent peu à peu et qui, le 25 octobre 45i, eurent même un nouveau métropolitain : l'archevêque Deogratias, sacré à Carthage, dans la basilique de Faustin, des professeurs publics et privés, des directeurs de théâtres et jeux et des médecins. — Dans toutes leurs affaires civiles ou criminelles, les Romains conservèrent
1 PnOSPER.
9 Vict. Vitexs, i, 4. — Orose, i, i ; vu, 21. — Florcs, iv, 12. — V'Ei.i.ms Paterc , h.
3 Prochp.. Vand., i, 5.
4 Pkocop., Ilixl. arc.. 18. — Gotii., ni, 1. — Vaxdal., h, 8.
•' Fei<raxi>i, Vil. Fubjent., Il, 16. — Victor Cartbxxexsi®.
* Vict. Vitexs. ii. 3, 4: iv, 2. — Vict. Carten., p. 16.— Procop., Vand., i, 16.
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également leurs tribunaux. Des cours mixtes eurent, sans doute, mission de prononcer sur les différends entre personnes de nationalités différentes1. L’histoire, en tous cas, ne mentionne qu’un procès de ce genre et la sentence fut favorable au Romain demandeur 2.
Bref, l’établissement des Vandales modifia les conditions de la propriété pour les anciens habitants, mais ne les dépouilla point totalement. Ils gardèrent leur liberté, leurs lois, leurs coutumes et le plus grand changement, opéré par le nouveau gouvernement, eut trait au régime militaire. Les Vandales se réservèrent seuls le droit sacré de défendre leur conquête et désarmèrent absolument tons les étrangers. Sous ce rapport, ils poussèrent la défiance jusqu’à ses dernières limites, détruisirent les travaux de défense de toutes les places tombées en leur pouvoir et ne laissèrent debout que les remparts de Carthage. Ils ne voulaient pas, si jamais Rome tentait de reprendre l’Afrique, que ces forts, jalonnant la route, pussent lui servir de point d’appui 3.
Tout en s’occupant de ces questions intérieures, Giséric n’avait garde de négliger ses relations extérieures. Il s’attacha surtout à gagner ses voisins les Maures, en enrôla dans ses armées, en prit à titre auxiliaire et, pour faire d’eux des alliés fidèles, les traita toujours sur un pied d’égalité parfaite avec ses propres sujets. Ils avaient leur part dans toutes les prises faites sur l’ennemi et la moitié du butin leur était toujours réservée 4.
Cependantl’empercur d’Orient, Théodose II, était mort le 28 juillet 450. Le 27 novembre de la même année, l’impératrice d’Occident, Placidie, l’avait suivi au tombeau. Sa disparition laissait à Valentinien III tout le poids et toutes les responsabilités du commandement. Ce prince n’était point l’homme qu’il fallait pour tenir le gouvernail d’un grand empire dans des temps aussi difficiles. C’était un efféminé, sans fermeté de main, sans justesse de coup d'œil. Il tombait du reste le 6 avril 455, sous le poignard de sicaircs payés pour venger l’honneur du sénateur Petronius Maximus dont il avait odieusement violé l’épouse 5. Le lendemain du meurtre, Maximus prenait la pourpre impériale. Bientôt après, sa propre femme étant morte, il poussait sa vengeance jusqu’au bout et contraignait à l’épouser l’impératrice Eudoxie, veuve de Valentinien. C’en était trop.
La malheureuse impératrice implora, dit-on, le secours de Giséric. Elle conjura le barbare de venger le sang d’un empereur dont il avait été l’allié, et de la soustraire elle-même aux étreintes et aux mauvais traitements de l'homme le plus odieux à sa vue.
Le roi vandale ne se fait point prier. 11 se met en mer quelques
1 Cod. Théo»., XVI, v, 52, 54, 48. — Yict. Vitens, v, 4.
2 Fkubandi, Vit. S. Fulf/entii, i.
3 I'rocop., De Bell, vand., i, 5.
4 Vict. Vitens, i, 8.
4 Vict. Tunnon., Ap. Scalig.
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semaines après, débarque en Italie avec une puissante armée de Vandales et de Maures et marche sur Home. A son approche, tout fuit. Les Humains s’échappent et, le 12 juin, Maximus, en personne, se disposait aies imiter lorsqu’Eudoxic le prévient, le fait massacrer et fait traîner aux gémonies son corps en lambeaux*.
Giséric n’était plus qu’à trois journées de Home. Il y entra le 15. La Ville Eternelle n’opposa pas la moindre résistance. Elle n’en subit pas moins toutes les rigueurs de la guerre. Pendant quatorze jours, du 15 au 29 juin, elle resta livrée au pillage et connut toutes les horreurs des cités prises d’assaut. Les trésors de ses palais, les ornements impériaux, les vases précieux de scs basiliques, les chefs-d'œuvre de l’art, le toit d’or du temple de Jupiter Capitolin, les images des dieux, les statues des héros de la République et de l’Empire, toutes les richesses publiques et toutes les richesses privées, furent emportées par les vainqueurs et chargées sur leurs navires. Non contentes de cet immense butin, leur hordes descendirent en Campanie, pillant, brûlant, saccageant Capotte, N<ïïe, toutes les villes et toutes les bourgades qui ne furent pas, comme Naples , assez fortes pour leur résister.
Au mois d’août enlin, rassasiés de sang et d’or, Giséric, ses Vandales et ses alliés les Berbères, quittèrent les villes fumantes et les champs dévastés de l'Italie et reprirent, sur leurs vaisseaux, le chemin de l’Afrique. Outre les dépouilles des vaincus, ils emmenaient en esclavage plusieurs milliers déjeunes patriciens, l’impératrice Eudoxie et ses deux tilles. Combien amers durent être les regrets de celte femme en s’éloignant des rives de sa patrie! Combien douloureux ses remords, en voyant ses propres enfants chargés des chaînes qu'elle avait elle-même forgées ! La traversée se fit sans emcombre et, bientût, maîtres et captifs al térirent dans les ports de Carthage*. Là, tous les objets précieux, tous les esclaves furent partagés entre le prince et les soldats.
Giséric eut pour sa part les ornements impériaux, les vases les plus précieux dérobés aux églises et ceux jadis apportés par Titus de Jérusalem à Rome1 * 3. Eudoxie et ses tilles furent également remises entre ses mains. 11 maria l’une de celles-ci, Eudoxie ou Ilonorie, à son fils aîné Hunéric et renvoya plus tard la seconde, avec sa mère, à Constantinople.
Quant aux autres prisonniers, les catholiques de Carthage se cotisèrent pour les racheter. L’évêque Deogratias vendit, afin de payer leur rançon, calices et ciboires de sa métropole, et transforma même deux de ses églises en hôpitaux pour y installer les malades et leur prodiguer les secours dont ils avaient besoin4.
1 Procop., i, 4. — Prosp., Apud. Scali.
1 Procop., i. 5. — Vict. Tissox. — Tiiéopiiaxb. — Idatius. — Paix Piacrp. In Enlrop.
3 Procop., Vand., i, 5 ; u, 9.
4 Vjct. Vîtes*, i, 8.
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La prise de Rome eut un autre résultat pour les Vandales. Elle leur donna la souveraineté de l’Afrique du détroit de Gibraltar aux frontières de la Cyrénaïque. Ils possédaient depuis longtemps les Baléares; ils y ajoutèrent Malte , Gozzo, et Panfellaria.
Rentré dans sa capitale, le vieux Giséric ne se reposa point encore. Chaque année, au printemps, il envoyait une division navale, avec des bataillons vandales et maures, tantôt vers les côtes de l’Italie, tantôt vers celles de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse. Arrivées surces rivages, les troupes de débarquement descendaient à terre, couraient le pays, enlevaient le bétail et les hommes, brûlaient les maisons et les villes ouvertes.
La plupart du temps, ces coups de main hardis furent couronnés de succès. Quelquefois cependant, ils aboutirent à de pitoyables échecs. C’est ainsi qu’en 45G, le général Ricimer coula, près d’Agrigentum ( Gir genti ), une (lotte de soixante voiles, montée par ces pirates et les expulsa de la Corse. Deux années plus tard, l’empereur Majoricn, successeur d’Avitus, le remplaçant de Maxime, batlit encore, aux environs de Sinuessa, près Mondragone , un corps ennemi. Ses débris, rejetés à la mer en désordre, laissèrent même un champ de bataille jonché de morts, parmi lesquels un proche parent de Giséric, nommé Sersaon1.
Ce succès encouragea Majorien. 11 se crut assez fort pour arracher l’Afrique à son rival. 11 réunit donc, dans les eaux d’ Alicante, trois cents galères, sorties des chantiers maritimes d’Aquilée, de Ravenne et de Misène (458).
A l’annonce de ces préparatifs, Giséric fut un moment inquiet. 11 essaya de conjurer le danger par des propositions de paix; elles furent repoussées. Afin de rendre impossible, ou au moins, de retarder la marche de l'armée d’invasion, il parcourut alors les Mauritanies Tingitane et Césarienne par où les Romains devaient passer, ravagea tout ce pays, empoisonna les puits et les fontaines, fit, en un mot, le désert devant eux. Ces dévastations furent du reste inutiles. La trahison, largement payée, de quelques officiers goths et maures au service de Rome lui livra cette escadre menaçante qui fut entièrement détruite 2. L’Empereur dut renoncer à ses projets belliqueux et signa la paix vers la fin de l’année 4G0.
Au mois d’août 4G1, il était assassiné par Ricimer. Giséric reprit aussitôt ses courses, s’empara de la Sardaigne et de la Corse, tâcha d'arracher la Sicile aux Romains et poussa l’audace jusqu’à ravagerles côtes de la Grèce, cette Grèce qui, baignée de toutes parts par la mer, a la mobilité des ondes.
Pour venger cet affront, l'Empereur d’Oricnt, Léon, fit marcher, par l’Égypte, sous le général Héraclius, une première année contre les
1 Simon. Apoi.i.., Punég. major.
- Idatiüs. — Vict. Cartenn.
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Vandales. En même temps, il en envoyait, par mer, une seconde, forte de cent mille hommes distribués sur mille cent treize bâtiments, et commandée par Basiliscus, son beau-père *.
Héraclius, traversant la Cyrénaïque, fondit sur la Tripolilaine, s’en empara et dirigea scs colonnes sur Carthage. Pendant ce temps, Basiliseus débarquait au Cap lion. Avec un peu de décision, le beau-père de l’Empereur pouvait, en huit jours, terminer la campagne, être maître de la capitale vandale et de toute la province d’Afrique. Gisérie le sentit, l’amusa par des négociations illusoires, obtint une trêve de cinq jours, prit ainsi le temps de se reconnaître et de rallier toutes ses forces, puis, tout-à-coup, lorsqu’il fut prêt, il tomba sur la Hotte impériale, la surprit, et malgré l’héroïsme de quelques ofliciers, la brûla, la dispersa, l’anéantit (47Ü). Elle avait coûté 130, 000 livres pesant d’or à l’empire! Quelques misérables débris échappèrent seuls au désastre et se réfugièrent péniblement en Sicile, avec Basiliscus, tandis que, frappé de stupeur, Héraclius regagnait, de son côté, l’Égypte avec ses légions *.
Après cette attaque manquée, il va, sans dire, que, plus que jamais, les Vandales infestèrent la Méditerranée. En 472, ils essayèrent même d’emporter de liante lutte Alexandrie, le grenier de Constantinople, comme autrefois Carthage avait été celui de Rome. L’illyrie, la Dalmalie, l’Epire {Albanie), le Péloponèse {Morée) les iles de l’Archipel et les côtes de l’Asie les virent apparaitre tour à tour. La lutte continua de la sorte jusqu’en 476.
Üdoacre et ses Hérulcs avaient mis lin, le 23 août de celle année-là, à l’Empire d’Occidenl. Léon, empereur d’Orienl, était ,mort en janvier 474, et Gisérie revenait d’une expédition contre l’Epire, au cours de laquelle il avait saccagé Nieopolis. A son reloue à Carthage, il trouva Sévère, ambassadeur de Zenon, beau-fils et sucesseur de Léon, qui venait lui proposer la paix. « Je suis tout disposé, répondit-il à « l’ambassadeur, à entendre tes propositions de votre maître ». Effectivement, les prélimaires de paix furent promptement arrêtés et le traité définitif ne tarda pas lui-même à être signé. D’autres conventions furent aussi négociées entre le Gouvernement vandale et celui d’Odoacre 3. Tous ces traités consacraient les succès de Gisérie en lui reconnaissant la souveraineté légitime de l’Afrique du Nord de la Cyrénaïque à l’Océan, ainsi que de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse et des iles Baléares.
Sévère allait repartir pour Constantinople.
Gisérie, qui l’estimait beaucoup, voulut en témoignage de cette affectueuse estime, lui faire accepter divers présents. Le noble plénipotentiaire refusa. « Le seul présent que je puisse recevoir, dit-il, c’est
1 Cidres us, i.
* Procop., i, 6.
* Vict. Vîtes», i, i.
« l’autorisation de racheter de mes propres deniers ceux de mes con- « citoyens en esclavage dans vos États ». Le monarque vandale, touché de tant de grandeur d’âme, ne voulut pas être en retour de magnanimité. Non seulement il accorda l'autorisation demandée, mais il remit lui-même, sans rançon, à Sévère tous les sujets de l’empire devenus ses esclaves ou ceux de ses enfants. 11 fit plus. A la prière du plénipotentiaire de Zénon, il consentit encore à rouvrir les églises des catholiques fermées depuis la tentative avortée d’invasion faite par Majorien et rappela sur leurs sièges les évêques alors exilés *.
l'eu de mois après, Giseric, dans tout l’éclat de sa gloire, après un règne de cinquante ans qui n’avait guère été qu’une suite ininterrompue de succès, sentit sa fin approcher. 11 avait trois enfants : Hunérie, Théodéric et Théodat. Par testament, il régla que sa couronne appartiendrait à l’aîné de ses descendants mâles. Puis il fit venir autour de son lit tous ses proches, leur recommanda l’union, leur fit jurer d’être surtout fidèles à la loi de succession qu’il avait établie et, le 25 janvier 477, il expira doucement à Carthage, dans l’ancien palais proconsufaire, devenu son palais royal 2.
Avec lui disparaissait une des plus grandes figures de l’histoire d’Afrique. Il est permis, sans doute, de ne point admirer, sans réserve, ce génie à demi-sauvage, mais on ne peut en méconnaître la puissance. C’est une ébauche de Charlemagne! Notre Tunisie ne fut ni malheureuse ni pressurée sous son autorité. Après l’anarchie des périodes précédentes, ce règne fut même vraiment, pour elle, un temps de repos et de tranquillité. On a beaucoup accusé Giséric de cruauté vis-à-vis des catholiques. Ces griefs paraissent exagérés. D’abord ils n’émanent que de ses adversaires religieux et de ses ennemis politiques, premier motif pour douter de l’impartialité des accusateurs et de l’exactitude des accusations. Secondement, les plaintes formulées, fussent-elles exactes, il faudrait se rappeler encore que les Vandales, à leur entrée en Afrique, étaient loin de la civilisation raffinée des Grecs et des Romains; ce que ces derniers taxaient de barbarie paraissait aux autres, tout au plus, une juste sévérité. Il faudrait se souvenir enfin que, de tout temps, les luttes religieuses furent implacables et que, sous ce rapport, les édits, promulgués par Justinien sur la terre africaine, moins d’un siècle après la mort de Giséric, n’ont rien à envier à ceux reprochés au roi vandale.
Ilunéric (//ww-hardi ; m'Æ-puissant), son fils aîné et son successeur allait, du reste, le faire regretter de tous, sans distinction d’opinion. Son règne eut toutefois les plus heureux débuts. L’empereur d’Orient Zenon, s’empressa de le féliciter de son avènement au trône. Il rcmer-
1 Mai.ciics, Excerp. e ler/at.
'2 l'nocor., Y and., i, î>, 7. — Vict. Vitens, ii, ü. — Jornandès, De lleb. Gctic., p. 33. —
huiNART.
cia l’empereur, se déclara très touché de sa démarche cl l’assura de son vif désir de vivre en paix avec l’Empire.
Effectivement, il voulait la paix avec l’étranger, mais c’était uniquement afin de pouvoir satisfaire, plus à l'aise, son ambition et ses haines. D’après la constitution de Giséric, le pouvoir appartenait à l’alné de la famille au détriment même des propres enfants du prince défunt. Or, Hunéric avait un fils, Hildéric, et il voulait que ce fils lui succédât. Mais le prince avait des aînés dans la famille régnante. Une faire donc? Violer la constitution paternelle? il ne l’osait point ! Violer le droit commun et la loi naturelle lui parut plus aisé ! Se jouer d’un caprice de son père semblait grave, mais se jouer du précepte de Dieu ne fut à scs yeux que jeu de prince. Il se mit donc à tramer la disparition de tous ceux qui barraient à son fils le chemin du trône. La femme et le fils aîné de son frère Théodéric, accusés d’un crime imaginaire, furent décapités par son ordre. Bientôt Théodéric lui-même et Genzon, ses deux frères, Godagès, son neveu, et plusieurs autres membres de la race royale furent exilés, déclarés déchus de tous leurs droits et privilèges, et maltraités l.
S’il agissait de la sorte avec scs proches, on peut deviner comment il traitait ses officiers et ses serviteurs. Sur un soupçon, pour un caprice, il les envoyait à la mort. Le patriarche arien de Carthage, Jocundus, fut ainsi brûlé vif sur une des places de la ville. Son crime ? Ce malheureux avaitessayé de rappeler ce misérable à des sentiments d’humanité L
Le monstre eût achevé de décapiter ainsi sa propre maison et son propre empire si les Berbères et les Maures ne l’en eussent empêché en appelant soudain toute son attention sur les frontières. Elles étaient menacées de tous côtés. Des déserts de la Tripoli taine, des montagnes Ulc des hauts plateaux qui s’étendent de ce massif au Djebel
A/imor et de la trouée méridionale de la Tunisie, entre Gafsa et la mer, ces barbares, assoiffés de meurtre et de pillage, que les Vandales n’occupaient plus comme autrefois à dévaster le monde, se précipitaient en effet pour dévorer la main qui les nourrissait jadis.
Il fallut leur faire face. Mais dressés à la guerre par Giséric, ils étaient devenus redoutables. Tout le massif de VAurès leur appartint bientôt. Leurs tribus indépendantes se donnèrent la main depuis celte chaine jusqu'à celle de Djurdjura , de sorte que l’Afrique vandale se trouva réduite aux régions littorales de la Numidie et de la Proconsulaire antiques jointes à quelques cantons de l’intérieur de ces provinces *.
Ce n’était que le commencement de l’invasion berbère Nous la verrons, comme une marée montante, recouvrir de son Ilot irrésistible
1 VlCT. VlTENSl, II, 5.
* VlCT. VlTENS, II, 5.
3 Pnocop., Vund ., i, R.
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la Byzacène et toute la Numidie, sous les successeurs d’Hunéric, puis l’Afrique entière, sous les Grecs dégénérés de la décadence.
Tout entier à ses sanguinaires desseins et aux luttes contre la poussée des Berbères, le fils de Giséric avait paru tout d'abord oublier les rigueurs de son père contre les catholiques. Pendant quatre années, il se montra plutôt bienveillant à leur égard et, le 19 mai 481, il permit même au clergé de Carthage d’élire son métropolitain \ Cette bienveillance ne pouvait durer longtemps. Arien convaincu, Hunéric ordonna bientôt à l’archevêque élu, Eugène \ d’interdire l’entrée de son église aux Vandales et aux Bomains employés à la Cour. L’évèque refusa. Inde iræ. Des agents de police, apostés aux portes de la Métropole catholique, frappèrent si cruellement des dignitaires de la cour et des Vandales qui se présentèrent que plusieursenperdirent la vueet d’autres la vie1 * 3.
La nouvelle des persécutions, auxquelles ses coreligionnaires les Ariens étaient en butte en Orient, acheva d’irriter Hunéric. Il voulut user de représailles et fit expier aux catholiques de Carthage les violences que subissaient les Ariens de Constantinople. Des mesures d’une sévérité jusqu’alors inouïe furent prescrites. En 483, des évêques, des prêtres et des fidèles, au nombre de 4,970, furent arrachés de leurs maisons, enlevés à leurs familles, à leurs occupations, à leurs biens, et déportés. On Iesréunitau Kef et à Lares (Lorbeus), d’où les uns furent conduitsà Macri (Inchir Set tara, Algérie) ou à Tubunæ ( Tobnah ), et les autres à Nippis (peut-être Nef ta?) au pays des Maures, c’est-à-dire au trépas !
L’empereur Zénon intervint en faveur des catholiques et obtint, en échange de concessions analogues pour les Grecs ariens, qu’Hunéric convoquât uneoneile. Le décrétée convocation fut rendu le 20 mai 483. Le concile devait s’ouvrir à Carthage le 1er février 484. Les Ariens s’y trouvèrent en majorité, anathématisèrent leurs adversaires et arrachèrent à Hunéric, le 25 du même mois, un édit qui les proscrivait en masse. Quarante-six évêques furent, en conséquence, exilés en Corse, trois centdcux autres, chassés de leurs sièges, furent relégués aux limites du monde civilisé, internés dans les places frontières ou livrés au bourreau 4. Ce régime de terreur prit du reste tin, le 13 décembre, par la mort d’Hunéric.
Son neveu Gundamund(Gund- guerre, Afam^-hoinme), fils de Genzon (Gc«o--joyeux compagnon), lui succéda. Il se hâta de rendre à chacun la liberté de conscience ; rappela les bannis ; restitua à l’évêque de Carthage la basilique de Sainte-Agilée pour qu’il en fit sa cathédrale,
1 VlCT. VlTENS, II, 1,2.
- Scs reliques sont vénérées en France, à Albi, où il fut exilé par Trasaniund, en 496, ou 4i)7.
3 VlCT. VlTENS, II, 4.
Victor Vitens, v, 11. 12.
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rétablit, on un mot, la paix si profondément troublée depuis des années
Cette conduite était d'autant plus sage (pie ce n’était pas trop detoutes les forces de l’État réunies, pour lutter contre les berbères. Ils étaient plus menaçants que jamais et leurs bataillons épais s’avancaient jusqu’à Præsidium {Honij-el-biban) •. Du côté de l’Europe, les nuages s’amoncelaient aussi. Pour arrêter lesOstrogolhs de Théoderic, Gundamund dut même renoncer au tribut annuel, payé depuis Odoacre pour la possession d’une partie de la Sicile, et leur abandonna le reste de celte île.
Le 24 septembre 496, ce prince expirait et la Constitution de Giscric appelait au trône son frère Trasamund (Traz-Rrrogunce ; ww/ntf-homme). Celui-ci, marié en secondes noces à la princesse Amalafreda, reçut en dot de Théodéric, frère de sa nouvelle épouse, la place de Marsala , une escorte royale de mille jeunes gens nobles et cinq mille guerriers goths équipés et armés. Trasamund était lettré ; les lettres l'avaient rendu libéral. Il continua l’œuvre d’apaisement commencée par son prédécesseur et accueillit mémo à sa Cour l’illustre Fulgence, évêque de Ituspœ ( Siba ).
Tout son règne se passa d’ailleurs en luttes contre les Berbères. Vers 520, un indigène tripolitain, nommé Gabaon, s’était mis à leur tête et attaquait incessamment les frontières méridionales de la Ryzacène. Le gouvernement vandale lit marcher contre lui un corps d’armée presque entièrement composé de cavalerie. Une rencontre décisive eut lieu en avant de Tripoli. Les barbares furent habiles. Ils couvrirent leur front de bataille, formé en cercle, de plusieurs lignes de chameaux, placèrent entre les jambes de ces animaux leurs plus adroits tireurs, et abritèrent le gros de leurs guerriers, avec leurs femmes et leurs bagages, derrière ce rempart vivant. Quand les Vandales chargèrent, ils ne surent où frapper. Leurs chevaux, effrayés par l’odeur des chameaux, se cabrèrent et n’obéirent plus à la main; les tirailleurs indigènes augmentèrent le désordre par leurs volées de (lèches et leur grêle de projectiles ; enfin les guerriers de Gabaon, quittant leur abri, achevèrent la déroute et la changèrent en désastre. De toute l’armée Vandale, un petit nombre de fuyards isolés rentrèrent seuls à Carthage. Derrière eux, les Berbères, dans l’ivresse du triomphe, semèrent, jusqu’à la hauteur de Monastir, la terreur, le deuil et la dévastation3.
C’est au bruit de leurs chants de victoire et des lamentations de son peuple que Trasamund mourait à Carthage, le 28 mai 523. Par ordre de succession, la couronne appartenait désormais à Hildéric ( Huldreich , plein de bonté), le fils d’Hunéric et d’Eudoxic, fille elle-même de l’ern-
* Tiro Prosper, Apud Ruinai t. — Cfr. Vict. Tino.w, Apucl Scalig. — Isid., Ilispal. chron. vand.
* Procop., Vand., i, 8. — Vit. S. Fulgeiit., 4, 8, 9.
3 Procop., Vand., i, 8 ; u, H.
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pereur Valentinien III. Ce prince devenait en effet l’aîné des descendants mâles de la famille régnante. Mais il vivait depuis trente-neuf ans à la Cour de Constantinople. 11 s’y était réfugié, sans doute, avec sa mère, à la mort d’Hunéric afin d’échapper aux représailles vengeresses des siens cruellement décimés par son père. Ce souvenir douloureux, le peu de sympathie qu’il excitait personnellement, étant presque inconnu du peuple qu’il allait gouverner, son amitié notoire pour les souverains de l’Empire grec, notamment pour Justinien et, comme conséquence de cette amitié, son peu d’attachement pour l’Arianisme dont ce futur empereur était l’ennemi acharné, tout cela, dans un pays d’Ariens fanatiques, de gens entièrement dévoués à leurs institutions nationales et profondément hostiles à tout étranger, devait fatalement créer des mécontents et soulever de violentes oppositions.
De l’opposition à la révolte, il n’y a qu’un pas. Ce pas fut vile franchi. Hildéric avait à peine pris en main les rênes de son gouvernement, qu’une insurrection formidable éclata contre lui sous la direction de la reine Amalafreda. On se battit. Mais la sœur de Théoderic eut beau mettre au service de sa haine, ou de ses ambitions l’épée des Gotbs qui composaient sa garde, elle et son parti furent vaincus. Ils s’enfuirent vers le Sud afin de se réfugier chez les Berbères indépendants. L’armée royale poursuivit vigoureusement les fugitifs, les atteignit à Gafsa , massacra jusqu’au dernier les Goths de l’escorte et ramena la reine enchaînée dans les murs de Carthage. L’infortunée princesse fut jetée dans un cachot, où, plus tard, au trépas de Théodéric, Ilildéric la fit étrangler1.
Cette exécution brutale réveilla les inimitiés ardentes, quelque temps assoupies, qui jadis avaient existé entre les conquérants de l’Afrique et les Oslrogoths. Elle amena l’alliance de ces derniers avec Justinien et motiva la part active qu’ils prirent à l’expédition de Bélisaire. Elle fut donc plus qu'un crime inutile, elle fut une faute politique énorme.
A cette faute, Hildéric en ajouta d’autres:
11 rendit aux catholiques toutes leurs églises, fit revenir en bloc tous ceux de leurs évêques encore en exil, laissa élire comme métropolitain de Carthage, et sacrer dans la basilique de Sainte-Agilée, l'archevêque Boniface2, et convoqua même, le 5 février 525, un Concile national à Carthage. Tout cela fut fait d’une façon trop brusque et sans les ménagements nécessaires pour ne point froisser les susceptibilités ombrageuses d’une population absolument intolérante. Presque tous Ariens, les Vandales virent dans ces mesures une bravade à l’opinion publique, une sorte de défi jeté à leurs convictions religieuses et, ce (pii les blessa plus encore, une sorte de main-mise de la cour de Constantinople sur leur gouvernement intérieur.
1 Cassiodoiie, Variai'., ix, 1. — Pnocop., Vand., i, 9. — Vict. Ti xxoxkxs.
2 Fulgent. vita, cap. xxvm.
fii sk me
Le roi ne Ht rien pour atténuer le mauvais effet produit, et surtout pour dissiper les patriotiques appréhensions de ses sujets. Au contraire. Des monnaies vandales parurent frappées à l’effigie de Justinien qui venait d’étre associé à l'Empire par son oncle Justin, le 1" avril 527
Ilildéric n’avait, sans doute, vu, dans cet acte, qu’un hommage de respectueuse amitié envers son bienfaiteur et son ami. Le peuple y vit autre chose : l’intention délivrer l’Afrique au nouvel empereur et l’hommage officiel d’une vassalité reconnue.
Le mécontentement dès lors ne connut plus de bornes. L’agitation gagna de proche en proche. Un long frémissement d’indignation courut d’un bout à l’autre de la nation. Ce n’était pas encore la guerre civile, mais c’était son prélude certain.
Il fallait un chef au parti national. Gélimer (G*Y/-fort, mar-célèbre) fils de Gelaride, petit-fils de Genzon et héritier présomptif du trône, en prit la tête. Qu’une circonstance se présentât, et ce parti devenu chaque jour plus puissant, discipliné, organisé, allait s’affirmer publiquement. Celle circonstance ne tarda pas à se présenter.
Ilildéric était d’un caractère si pusillanime que le bruit seul des armes l’effrayait. Il ne soutirait pas même qu’on discutât en sa présence les questions militaires. Les Vandales étaient tombés en quenouille ! La direction suprême de l’armée appartenait exclusivement au neveu du roi, Oamcr, surnommé Y Achille Vandale. C’était lui qui avait vaincu les Goths d’Amalafreda. C’était lui qui avait écrasé l’insurrection d’alors et l’avait noyée dans le sang des insurgés. Mais le généralissime venait d’être malheureux contre les Berbères du Sud. Leur chef Anlalas l'avait battu et, le poussant l’épée dans les reins, était entré, à sa suite, jusque clans Monastir et Sousse. Le Sahel était perdu pour les Vandales. Tout était à feu et à sang. Jusque dans les Églises on égorgeait a.
Dans celte extrémité, on recourut à Gélimer. Investi du commandement en chef, populaire, enthousiaste, celui-ci rassembla promptement quelques troupes, les anima de son ardeur, marcha contre Antalas et vainquit à son tour le vainqueur de Y Achille Vandale. Ses soldats, que le succès enivre, ne se possèdent plus. Le soir même île la victoire, sur le champ de bataille, à la lueur des torches éclairant les cadavres ennemis et aux derniers cris des mourants, ils portent leur général en triomphe, proclament sa royauté et prononcent la déchéance d’Hildéric. Gélimer accepte. Il accorde la paix aux Berbères qui la demandent, moyennant la restitution de la Byzacène, de Tripoli , de Lcptis magna (Lehda) et de Sabrata ( Tripoli vecchio), enrôle une partie de leurs bandes sous ses propres drapeaux et reprend le chemin de Carthage. Les portes de la vieille cité s’ouvrent devant lui. Ilildéric est arrêté dans son palais avec ses neveux Oamer et un frère d’Oamer nommé
1 Procop., Anecrl., x, 3. 4. — Novclle, 47, ch. I, g I.
s Procop., Vnnd., i, 9. — Vit. S. Fulyent., 30.
ftlSERIC
Evages ( Eva , loi Cise qui sait). On les jette en prison, on massacre les personnalités les plus compromises de leur entourage et la révolution est consommée *.
Lorsque Gélimer notifia son avènement à Constantinople, Justinien avait toutes ses forces occupées dans une guerre contre les Perses. 11 ne put donc mettre immédiatement scs armes, retenues ailleurs, à la disposition du roi déchu, son ami et réellement son vassal. Néanmoins il écrivit à Gélimer une lettre autographe pour lui représenter ce qu’il appelait \' odieux de sa conduite et l’engager à rendre à Ilildéric, son cousin et son prince légitime, le trône et la liberté. Gélimer reçut la Mission impériale et les ambassadeurs chargés de l’apporter à son royal destinairc avec toutes les marques extérieures du respect. Mais il ne daigna pas même répondre. L’unique résultat appréciable de la démarche de Justinien fut de rendre plus dure la détention des illustres captifs en faveur desquels il avait élevé la voix.
En 533, sous prétexte de tentative d’évasion, Gélimer fit encore resserrer les liens de ses prisonniers et fit crever les yeux d’Oamer i 2. L’Empereur l’apprit, protesta de nouveau, écrivit une seconde lettre et envoya de nouveaux ambassadeurs. 11 invitait cette fois Gélimer à laisser Hildéric et ses neveux se réfugier à Constantinople, et menaçait d’une intervention armée dans le cas où sa demande amicale serait repoussée. C’était un ultimatum. Il était impossible de s’y tromper. Gélimer le comprit. Et se redressant de toute la hauteur de son patriotisme indigné, il répondit à l’insolent défi qui lui était jeté: « Je « ne dois point ma royauté à la violence. Hildéric trahissait les inté- « rêts de son peuple et ceux de sa maison. Les Vandales l’ont déposé. « Le trône dès lors était vacant. J’y suis monté en vertu de la Constitu- « tion du pays, et conformément au vœu unanime delà nation. » A ces explications, Gélimer ajoutait en réponse aux menaces de l’Empereur: « Un prince fait sagement de gouverner son Empire sans s’immiscer « dans les affaires des autres Etats. Pour nous, si l’on brise les traités « de paix qui nous unissent aux peuples, nous saurons repousser la force « par la force et la violence par la violence3. »
Quinze siècles plus tard, le 20 avril 1792, la Révolution Française devait tenir à peu près le même langage aux rois de l’Europe conjurés contre elle.
En réponse à leurs provocations armées, elle devait promener en triomphe, pendant vingt années, nos couleurs nationales à travers leurs capitales. Naples, Rome, Florence, Parme, Turin, Milan, Venise. Madrid, Lisbonne, Dresde, Rcrlin, Vienne et Varsovie devaient les voir défiler tour à tour, ces couleurs triomphantes, dans leurs murailles silencieuses et domptées, portées par les mains invincibles des géants
i Pttocop., i, 9, Joannes Mallala, xvm. — Vict. Tunnonens.
a Pmücop., De Bell, vand ., i, 9.
3 Procop., Vand., i, 9. — Vict. Tunnonens., p. 8.
de Valmy, de Jemmapcs, de I,odi, d’Arcole, de Marengo, du Thabor, des Pyramides, d’Iéna, d’Auerstaëd, de Friedland, d’Austerlitz, de Wagram et de la Moscowa!
Gélimer fut moins heureux dans sa lutte héroïque contre la tyrannie étrangère parce que ses efforts ne furent poiut secondés par l’indomptable énergie d’un peuple libre.
Sa lettre a Justinien n’en reste pas moins le cri d’un noble cœur et l’une des pages les plus glorieuses de la vie du prince qui l’écrivit.
BÉLISAIRE
Celte lettre, communiquée à Justinien, fut reçue avec une colère non déguisée par l’empereur. La guerre tranche tout. La pensée lui vint sur-le-champ d’y recourir. Avant de se résoudre toutefois à cette extrémité, il en pesa mûrement, dans le silence de la réflexion, toutes les difficultés et aussi toutes les chances.
Sans doute les Vandales étaient une puissance essentiellement militaire. Leur gouvernement n’était qu’une discipline, leur peuple qu’une armée. Mais ce peuple était considérablement affaibli et cette discipline était prodigieusement relâchée!
Partis quatre-vingt mille environ de l’Espagne, les guerriers Vandales n'avaient pas cessé, depuis lors, si l’on peut ainsi parler, de fondre : soit sous les ardeurs d’un soleil qui dévorera toujours les envahisseurs venus du Nord chaque fois que ceux-ci voudront persister, sous ses embrasements, dans les habitudes apportées de leurs brumes glacées et de leurs terres refroidies; soit sous les feux, jamais éteints depuis leur conquête, de la guerre étrangère et des discordes intestines. Leur nombre avait donc notablement diminué.
La discipline des survivants s’était également beaucoup relâchée. Accoutumés à la fatigue, aux privations et aux marches, les conquérants de l’Afrique s’étaient tout à coup trouvés plongés dans l’abondance sous un climat énervant. Les plaisirs, la bonne chère, les jouissances de toutes sortes les avaient amollis. Dans ces hommes dont les longs cheveux flottaient parfumés, qui marchaient vêtus de robes de soie brodées d’or, surchargés eux-mêmes d’ornements d’or ou d’argent rehaussés de pierreries, on ne reconnaissait plus, en vérité, les hommes que Godegiscle, Gunderic et Giseric avaient amenés demi-nus des bords de la Vistule et des vieilles forets de la Germanie. Ils étaient énervés.
De plus, les Berbères et les Romains haïssaient également ces vain-
BÉLISAIRE
queurs efféminés: les premiers, parce que, pour eux, race indomptable et jamais soumise, tout maître, quel qu’il soit, est et sera toujours l’ennemi ; les seconds, parce qu’ils voyaient dans ce maître celui qui les avait dépossédés, au moins en partie, de leur propriété, celui qui, parfois, avait poussé l’insolence jusqu'à mettre brutalement sa main sur leur conscience pour leur imposer de vive force son culte et sa foi. Cet attentat contre la liberté de la conscience humaine était même ce qui suscitait le plus de haines, et les haines les plus implacables.
Enfin l’élévation de Gelimcr et la déposition d’Hildérie, bien que conforme au vœu de la majorité des Vandales, avaient néanmoins soulevé l’opposition peu dissimulée d’une minorité puissante. Cette opposition divisait la nation et ajoutait une cause de faiblesse de plus à toutes celles que nous venons d’énumérer.
Bref, les circonstances étaient telles qu’elles présageaient la plus heureuse issue à une attaque résolue et bien conduite. Il fallait surprendre l'Afrique en fiagrant délit d’anarchie.
Il n’v avait donc pas à balancer. L’opinion de Justinien fut d’autant plus vite fixée que, seul héritier de l’Empire Romain, il nourrissait l’ambition de le rétablir dans son intégrité, d’arracher aux barbares toutes leur conquêtes d’Occident et considérait le retour de l’Afrique entre ses mains comme un premier pas vers cette reconstitution totale si ardemment désirée.
Plein de ces pensées, Justinien s’en ouvrit à son Conseil. Ces ouvertures furent d’abord mal accueillies. On se rappelait l’épouvantable désastre subi par la Hotte de Léon, et ce souvenir pénible, encore présent à toutes les mémoires, rendit les conseillers de l’empereur nettement opposés à toute expédition nouvelle.
Le premier ministre, Jean de Cappadoce, se fit du reste, à cet égard, l’interprète de tousses collègues. « Votre dessein, dit-il à l’empereur, « est d’assiéger Carthage. Or vous êtes à cent quarante journées de « marche par terre de cette capitale et vous avez, par mer, toute la « Méditerranée à traverser avant de l’atteindre. Vous serez plus d’un « an avanL de recevoir de nouvelles de vos troupes. L’entreprise que « vous méditez est donc d’une exécution presque impossible. Mais sup- « posons toutes ces difficultés surmontées. Quel bénéfice en retircrcz- « vous? Vous aurez beau être victorieux, l’Afrique vous échappera « toujours parce que vous ne possédez ni l'Italie, ni la Sicile. Si vos « armes, au contraire, subissent un échec, votre armée périra miséra- « blement, sans aucun secours possible et les Vandales, justement « irrités de votre attaque, reprendront leurs courses et reviendront « porter la guerre jusqu’au milieu de l’empire. »
Ces raisons n’étaient certes pas à dédaigner.
Aussi firent-elles, jusque sur l’empereur, une si profonde impression qu’d fut un instant, dit-on, sur le point de renoncer à ses belliqueux
BÉLIS A.IRE
projets. Mais un prélat d’Orient, saint Sabas, vint l’exhorter à les mettre à exécution en lui promettant la victoire au nom de Dieu. L’évêque de Nepte, Lœtus1, martyrisé le 20 septembre 484, sousHunéric, lui apparut aussi dans un songe et le pressa, de son côté, de voler à la délivrance des catholiques africains. Superstitieux, comme presque tous ses contemporains, l’empereur crut trouver, dans ces avertissements, un encouragement du ciel 2 et revint à ses premières idées.
Il apprenait, en même temps, qu’un romain d’Afrique, Pudentius, venait d’arracher aux Vandales la province de Tripoli et lui offrait de conserver cette province à l’empire, moyennant l’appui de quelques troupes. D’autre part, Godas, officier goth, nommé gouverneur de Sardaigne par Gelimer, se mettait en révolte, proclamait son indépendance et offrait également son concours à l’empereur en échange de soldats. Justinien se hâta d’envoyer Tatimut, avec un détachement, à Tripoli, et le général Cyrille, avec six cents hommes, à Godas.
Pendant que Justinien soutenait ainsi, des deux côtés, les ennemis du roi Vandale, Gelimer, peu soucieux de se lancer dans deux guerres simultanément, différait la reprise de Tripoli jusqu’après le châtiment du gouverneur de Sardaigne, rassemblait en hâte, à Carthage, cent cinquante vaisseaux; embarquait sur cette flotte deux corps d’armée de cinq mille hommes et les envoyait contre Godas sous les ordres de Tzazon, l’un de ses frères.
Tant d’événements inattendus modifiaient singulièrement la situation et résolvaient les plus sérieuses objections présentées au Conseil par Jean de Cappadoce. La conquête de la Tripolitaine rapprochait en effet de Carthage les frontières de l’Empire. Cette province offrait, en outre, aux troupes impériales, en cas d’insuccès, une retraite assurée sur la Cyrénaïque et l’Égypte et ne les exposait plus, par conséquent, après une bataille malheureuse, à un désastre sans remède ni à un anéantissement complet. L’absence d’une partie du contingent vandale était un motif de plus de tenter une descente en Afrique et enfin, grâce à d’habiles négociations, non seulement on n’avait rien à craindre des Ostrogolhs de Sicile et d’Italie, mais on pouvait compter, au contraire, en cas de débarquement, sur leur assistance et leur concours.
Evidemment le moment d’agir était arrivé. Justinien le comprit. Aussi, malgré l’opposition persistante de ses ministres, donna-t-il, sans plus tarder, les ordres nécessaires à l’exécution de la campagne projetée. Moyennant onze millions, il conclut la paix avec les Perses. Bélisaire, le meilleur général de l'Empire, qui guerroyait contre eux, fut rappelé à Constantinople. Justinien lui exposa ses idées, lui conféra le commandement suprême de l'expédition et l’investit, dans ce commandement, de toute son autorité impériale.
Le nouveau généralissime se mit aussitôt à l’œuvre. Bientôt une
* Vict Tinnoxe.ns., In Scalig. Eusebio.
2 Pkocop., Vand., i, lü.
BÉLISAIRE
quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers se trouvèrent rassemblés. Mais jamais armée n’avait été plus disparate. Outre les soldats réguliers, il y avait là des Goths armés, comme les Vandales, de longues lances et de larges épées, des Alains cuirassés de pied en cap; des Huns et des Persans habiles à tirer de l’arc, des Hérules, excellentes troupes légères, des Syriens portant de lourdes massues et des Arméniens dont le sabre à deux tranchants était terrible.
Il fallait toute l’autorité de Bélisaire pour établir l’ordre, faire régner la discipline et mettre l’unité dans tous ces corps dissemblables.
C’était en efTet un grand homme de guerre que le général en chef choisi par Justinien. Doué d’une haute stature et d’une ligure martiale, il avait cette taille élevée et cette voix sonore que le soldat aime à trouver dans celui qui le commande. Son abord était d’ailleurs extrêmement facile, sa sollicitude pour ses compagnons d’armes était très grande; il ne cessait de se préoccuper de leur bien-être, de leur santé, de leur subsistance. Il leur inspirait une confiance absolue. Ils savaient qu’en toute occasion ils pouvaient compter sur lui comme il comptait sur eux. De plus, il exerçait sur scs hommes cet ascendant de tous les grands capitaines. Il les dominait simplement et naturellement en partageant leur bonne et leur mauvaise fortune, en supportant avec eux et comme eux, sans se plaindre, les rudes privations et les fatigues de la vie militaire. Il était du reste d’une sévérité terrible dans le service et pour le maintien de l'obéissance. Grâce à cet ensemble de qualités, il forma promptement de ce ramassis de gens sans cohésion, différents de mœurs, de génie, de langue et de nation, une armée aussi disciplinée et aussi solide que les plus belles légions de la vieille République1.
Quand ce fut fait et que les différents corps eurent acquis l’homogénéité et l’instruction voulues, on les embarqua sur cinq cents bâtiments. Quatre-vingt douze seulement étaient armés en guerre pour servir d’escorte. Le service de celte Hotte était assuré par vingt mille marins. On les avait tirés de l’Égypte, de l’Ionie et de la Cilicie. Ils étaient placés sous le commandement supérieur de l’amiral Calonymos d’Alexandrie.
Le 22 juin 533, tout était prêt pour le départ. L’Empereur, accompagné de l’Impératrice, et suivi de toute la cour, vint passer une dernière fois en revue la flotte et le corps expéditionnaire. L’archevêque de Constantinople, Epiphanius, bénit l’une et l’autre et célébra solennellement le baptême d’un jeune officier d’avenir, nommé Théodore. Bélisaire, avec sa femme, la trop fameuse Antonina, et le nouveau baptisé, un futur amant de celle-ci, prit place à son bord et le signal du départ fut donné.
L’escadre s’éloigna donc lentement des rives enchanteresses du Bosphore, traversa, sans encombre, la nier de Marmara et pénétra
1 Procop., Goth., ui. — Montesquieu, Grandeur et décadence, xx.
BÉLISAIRE
dans le détroit des Dardanelles. Le vent, bien qu’assez faible, s’était maintenu jusque-là. Mais, en face d 'Abydos, il tomba tout à fait. Calme plat. Il fallut stopper. On perdit quatre jours dans cette ville.
Elle fut le théâtre d’un épisode peu important en lui-même, mais qui servit au général en chef pour augmenter, par un exemple salutaire, le respect de la discipline et le prestige de son autorité. Deux Huns, pris de boisson', tuèrent un de leurs camarades qui les injuriait. Le général l’apprit, fit arrêter les meurtriers et ordonna de les pendre immédiatement sur une des hauteurs dominant la ville. Grand émoi parmi les compatriotes et les amis des condamnés ! Plaintes et récriminations ! En s’enrôlant sous la bannière de l’empire, ces étrangers ne s’étaient point soumis aux lois romaines, ils ne relevaient que de leur code national et ce code ne punissait point de mort un meurtre accompli dans les circonstancs où le crime commis avait été perpétré. Bref un commencement de mutinerie agitait tous les auxiliaires. Les Romains eux-mêmes favorisaient ce mouvement. Ils pensaient, avec raison, que, plus on serait tolérant avec leurs compagnons, moins on serait exigeant avec eux. Bélisaire, informé de ce qui se passe, ordonne à l’armée de défiler sous les potences où se balancent encore les cadavres des suppliciés. Puis, faisant former le cercle autour de lui : « Soldats, leur dit-il, ni les murmures, ni les menaces ne m’em- « pêcheront jamais de remplir mon devoir. Toute infraction aux règle- « ments sera réprimée avec la dernière rigueur. Rappelez- vous que « toute main qui lient une épée, doit être innocente et pure et que la « valeur elle-même n’a droit à la victoire qu’autant qu’elle est accom- « pagnée de la justice. » On se le tint pour dit.
L’escadre reprit le large. Avant même de quitter les Dardanelles, Bélisaire donna les ordres nécessaires pour que la flotte entière marchât toujours de conserve. Il établit même pour cela des signaux de ralliement. C’est ainsi qu’un vaisseau de l’avant-garde, le vaisseau amiral au centre et un autre à l’arrière garde durent hisser, pendant le jour à leur mât de perroquet, une voile rouge et, pendant la nuit, allumer au haut de ce mât, un feu de même couleur.
On traverse de la sorte la mer de V Archipel. Puis la flotte longe les côtes de la Grèce, double Athènes et son cap Sunium qui rappelle Platon ; laisse, sur la gauche, les hauteurs nues de Salamine ; sur la droite; les sommets du Parnasse et de XHélicon, passe entre le cap Matée et la fameuse île de Cythère, contourne le cap Matapan, voisin des cimes du Tayyète et va relâchera Mclhone, tout près de cette baie de Navarin, où, le 20 octobre 1827, les français et leurs alliés devaient anéantir la marine Turco-Egvptienne. Victoire de la civilisation sur la barbarie !
Cette relâche était nécessitée par l’état de santé du corps expéditionnaire. Les vivres, dont l’avait approvisionné Jean de Cappadoce, étaient en effet avariées et le pain gâté. Cette nourriture malsaine
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avait fait contracter aux équipages ces maladies d’entrailles qui enlèvent la force et le cœur aux soldats. La contagion sc répandait rapidement. Déjà cinquante soldats avaient succombé. Bélisaire n’hésita point. II lit jeter à la mer toutes les caisses de subsistances reconnues impropres à la nourriture des hommes et lit fabriquer, à Méthone même, la quantité de biscuit suffisante pour remplacer les provisions ainsi détruites'.
De Méthone, on mit le cap sur Zante où l’on s’arrêta juste le temps nécessaire pour compléter les réserves d’eau. Puis, coupant en droite ligne la merd 'Ionie, la Hotte Impériale, après seize jours de traversée, aborda les eûtes de Sicile par un vent très faible. Le point d’atterissage était désert et sc trouvait assez voisin du mont Etna. Elle reprit donc le large et, doublant le cap Passera, fut jeter l’ancre dans les eaux de Cancane près le cap Scalambri.
Toutefois avant de doubler ainsi la côte, Bélisaire, qui manquait de nouvelles sur la situation, sur les dispositions que pouvaient avoir prises les Vandales et sur la répartition de leurs forces, et qui, pourtant, avait besoin de connaître toutes ces choses pour savoir où tenter son débarquement en Afrique, détacha en mission son conseiller Procope avec un bâtiment. Il le chargea de gagner Syracuse, d’y recueillir toutes les informations utiles et, en même temps, de passer un marché avec les Oslrogoths pour le ravitaillement de la Hotte et de l’armée. Celte mission remplie, Procope devait rallier l’escadre impériale à Caueane.
L'illustre envoyé obtint du gouvernement d'Amalasonthe, mère et régente d’Athalaric, roi des Goths, tous les secours en hommes et en vivres qu’il désirait. Puis il fut assez heureux pour rencontrer à Syracuse un armateur de ses amis dont un des employés arrivait précisément de Carthage. Il y avait trois jours seulement qu’il en était revenu. Cet homme assura à Procope que les Vandales ne s’attendaient nullement à une attaque de l’Empire, qu’ils avaient envoyé une partie de leurs forces en Sardaigne contre Godas, que Gélimer était, avec la Cour, à Ilermionc, dans la Bysacène, et ne songeait certainement pas même à mettre Carthage en état de défense.
Charmé d’être tombé sur un homme si bien renseigné, Procope le prit par la main, l’amusa par diverses questions; le conduisit jusqu’à sa trirème, amarrée dans le port d’Arèlhuse, l’y lit monter sous un prétexte quelconque et, tout à coup, donna le signal du départ. C’était un enlèvement en règle. Il cria toutefois au marchand, son ami, demeuré sur le rivage, de ne point se fâcher de cet enlèvement; qu’il était nécessaire; que le général serait enchanté d’apprendre, de la bouche même de l’employé, les explications que celui-ci pouvait fournir; que cet homme serait même très utile, comme guide de l’cx-
1 Procop., Vund., i, 13.
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pédition jusqu’à Carthage. Arrivé dans cette ville, ajoutait Procope, on vous le renverra d’ailleurs avec une bonne récompense. Bon gré, malgré, le marchand dut en prendre son parti et Procope revint à Cancane escorté de sa capture.
Il trouva toute l’armée en deuil. Elle venait de perdre l’un de ses meilleurs officiers, nommé Dorothée, et cette perte affligeait vivement Bélisaire. L’arrivée de son envoyé l’arracha à sa douleur. Il l’écouta volontiers et surtout il interrogea longuement et minutieusement le guide qui lui fut présenté,
Ainsi renseigné, Bélisaire donna l’ordre de remettre à la voile et de se diriger sur Malte. C’était une traversée de vingt-cinq lieues environ. Elle se fit sans accident. On releva successivement Gozzo (Gaulos), Comino et Malte (Melita), dont la masse rocheuse, escarpée et nue ressemble de loin à quelque fort imprenable, bâti par la main des géants au milieu des flots.
Vingt-quatre heures plus tard, un vent favorable avait fait franchira la flotte les deux cent quatre-vingts kilomètres qui la séparaient de l’Afrique. Elle louvoyait en vue des côtes du mystérieux continent, à peu près à la hauteur de Thapsus, au nord, par conséquent, du golfe de Gabès, vis-à-vis le Caput Vada (lias Kaboudia).
Immédiatement Bélisaire fit mettre en panne et réunit à son bord, en conseil de guerre, tous les officiers supérieurs de l’expédition. La question posée était celle-ci : Doit-on, oui, ou non, débarquer à la pointe de la côte la plus rapprochée ? Bélisaire ouvrit la séance, exposa la situation et demanda les avis. L’intendant général, Archelaiis, prit, le premier, la parole. Il montra la distance où l’on se trouvait encore de Carthage, rappela l’absence absolue de ports commodes et sûrs sur toute la côte où l’on allait aborder, et conclut qu’il fallait reprendre le large afin d’attérir soit à la Goulette, soit dans le lac de Tunis qui fournirait à l’escadre entière un mouillage excellent. Beaucoup se rangèrent d’abord à cet avis. D’autres néanmoins soutinrent une opinion contraire. Us redoutaient sur la route la rencontre, toujours possible, d’une flotte Vandale, et, craignant l’issue d’un combat naval dans ces conditions essentiellement défavorables aux troupes de l’Empire, ils insistaient pour un débarquement immédiat.
C'était le sentiment de Bélisaire. Avant son départ de Constantinople, il avait étudié soigneusement la campagne de César en Afrique et avait résolu d’adopter la même base d’opérations que l’illustre capitaine. La révolte de la Tripolitaine contre les Vandales, et la présence Vl’un officier de Justinien dans ce pays l’avaient encore confirmé dans cette résolution. En prenant pied dans le Sud de la Byzacène, il se ménageait, en effet, par ce chemin, une retraite aisée sur les provinces impériales de la Cyrénaïque et de l’Égypte pour le cas d’un échec, toujours à prévoir en temps de guerre. Il appuya donc ce second avis, le fit prévaloir, et l’ordre de débarquement fut donné.
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Cette opération délicate s’effectua sans encombre et l’armée prit terre au lias Kaboiulia , le 22 septembre 433.
Les navires furent laissés à la garde d’un petit nombre de soldats et disposés de manière à résister aisément à une attaque imprévue. Puis, aussitôt, on établit un camp solidement retranché et gardé par de forts avant-postes.
Kn creusant le fossé, les soldats firent jaillir une source excellente et d’un débit suffisant pour leurs besoins cl ceux <,les chevaux. Cette heureuse découverte, d’excellent augure, contribua beaucoup à augmenter la confiance des troupes dans le succès de leur entreprise '. Plus tard, en cet endroit-là même et en souvenir du débarquement de scs légions, Justinien jeta les fondements d’une cité, disparue maintenant comme tant d’autres, et à laquelle il donna son propre nom : Justimanopolis ( liai 't/j K fi a d ù !ja ) .
Cependant Bélisaire allait se mettre en marche. Il s’était décidé à suivre la route du littoral et l’avait, à cause de la Hotte, préférée à celles de l’intérieur. L’escadre, en effet, devait longer la côte en se maintenant toujours à la hauteur de l’armée, également prête à en recevoir du secours, ou à lui fournir un refuge.
Avant d’acheminer ses colonnes vers Carthage, le général en chef crut prudent encore de lancer de petits détachements dans plusieurs directions, de leur faire occuper les points qui lui semblaient utiles et de prendre contact avec les popnlations. C’est ainsi qu’il envoya jusqu’à Sulleetum ( Séle/cta au ras Djcboura) un peleton de cavaliers sous les ordres d’un officier nommé Moraïde. Ces hommes devaient occuper la ville et y répandre à profusion les exemplaires de deux proclamations apportées de Constantinople.
L’une s’adressait aux Romains. Justinien y déclarait que, loin de leur faire la guerre, il venait au contraire les délivrer du joug des Vandales.
Dans l’autre, adressée à ces mêmes Vandales, l’empereur protestait qu’il ne venait point combattre leur vaillante nation, mais seulement renverser le tyran Gelimer qui retenait dans les fers leur prince légitime.
La petite compagnie, dirigée vers Selekta, était arrivée, vers le soir, dans un ravin situé à peu de distance et au Sud-Ouest de la ville. La place elle-même n’était point fortifiée. Mais les habitants, pour arrêter les pillards berbères, avaient fermé toutes les issues extérieures des maisons formant la ceinture de la cité et avaient relié toutes ces maisons entre elles. Ces ouvrages constituaient une défense, peu redoutable, il est vrai, mais néanmoins suffisante pour empêcher un coup de main. Moraïde cl ses hommes s’embusquèrent donc pendant la nuit dans leur ravin, prêts à surprendre la ville au point du jour. Effeclivc-
• Procop., Vand., i, 14, 15.
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ment le détachement y pénétra dès l'aube mêlé aux voitures des paysans qui se rendaient au marché. Le commandant fit aussitôt mander l’évêque et les principaux citoyens, leur distribua le manifeste de l’empereur et leur renouvela l'assurance que les Grecs ne venaient point opprimer, mais délivrer les habitants. Le maître de poste, un Romain, devant ces déclarations, remit, sur-le-champ, tous ses chevaux à l’officier. Peu d’instants après arrivait le courrier du roi. On l’arrêta. Ses paquets furent saisis, puis homme et dépêches furent envoyés au général en chef. Bélisaire garda les lettres, fit prendre soin du cavalier, lui donna de l’argent et le renvoya avec un paquet de proclamations qu'il le pria de distribuer aux Vandales.
11 n’y avait plus de temps à perdre. Le généralisisme achemina donc ses divisions sur Acholla, {El Alia)\ — d’Acholla vers Sullectum ; — de Sullcctum sur Leptis minor ( Lemla ) — et Hadrumetum ( Sousse ), dont il prit successivement possession. Partout les populations l’accueillaient en libérateur. Elles n’avaicnl du reste nullement à souffrir de son passage. Personnes et propriétés étaient religieusement respectées. La plus sévère discipline empêchait les soldats de se livrer au moindre désordre et deux d’entre eux, pour avoir volé quelques fruits dans la campagne, furent jugés, condamnés et passés par les armes.
De Sousse, l’armée romaine, faisant environ dix-sept kilomètres par jour, continua sa route vers le Nord. Un escadron de trois cents cavaliers d’élite, commandés par Jean l’Arménien, la précédait d’une lieue environ, marchant en avant garde et éclairant l’armée. Un bataillon de six cents hommes, s’avançant parallèlement au centre et à distance de quatre kilomètres au moins, protégeait le flanc gauche, tandis que la flotte, longeant le rivage et se maintenant à la hauteur des troupes, protégeait le flanc droit appuyé à la mer.
On atteignit ainsi la ville de Grasse, qui, selon toutes probabilités, se trouvait sur la voie d’Hadrumetum à Pudput par Lamniana, et au Sud de cette dernière place. Les rois Vandales possédaient aux portes de cette cité, et vraisemblablement sur les bords de l 'Oued Chetioui, une villa superbe entourée des plus magnifiques jardins qui se puissent voir. Arrosés chaque jour par les pluies du ciel ou la main des hommes, les arbres, et surtout les orangers, y étalaient une telle abondance de verdure, de fleurs et de fruits que, campés sous leur ombrage parfumé, les soldats purent se rassasier de ces fruits sans que leur nombre en parût diminué. Ce séjour enchanteur, appartenant à Gelimer, était terre conquise, on y passa la nuit.
Cette nuit-là même, aux environs de ces bois d’orangers, une patrouille romaine tomba par hasard dans une reconnaissance de cavalerie vandale, qui venait, elle aussi, tâter le terrain.
D'où venait cette reconnaissance? Comment se trouvait-elle à Grasse?
Il importe de s’en rendre compte.
A la nouvelle du débarquement de Bélisaire, Gelimer était parti
BÉLISAIRE
d’Hermione. Ou ne sait rien de cette ville, sinon qu’elle était dans la Byzacène, à quatre journées de marche de la mer et qu’une grande partie des forces Vandales y séjournait dans l’attente d'une prochaine campagne en Tripolitainc. \ la tête des forces, ainsi rassemblées sous sa main, le roi s’était donc acheminé dans la direction de Bélisaire et avait suivi l’armée byzantine sans que celle-ci s'en doutât.
Les éclaireurs des deux partis venaient de se rencontrer pour la première fois. L’escarmouche, qu’ils se livrèrent, ne fut point suivie d'une action générale. Le lendemain, Bélisaire continua sa roule sans modifier en rien la direction d’une entreprise préparée de longue date et mûrement étudiée.
L’heure décisive allait pourtant sonner. D'une part, les Romains étaient obligés de renoncer à se faire escorter plus longtemps par leur Hotte. La route de Pudput à Carthage, qu’il fallait suivre désormais, quittait, en effet, au point que l’on avait atteint, le littoral pour couper, à sa base, la presqu’île du cap Bon. Bélisaire donna ses instructions en conséquence au commandant de l’escadre, et lui enjoignit de maintenir toujours, sauf contre-ordre, ses divisions navales à trois kilomètres au moins de Carthage.
D’autre part, Gélimer avait écrit à son frère Ammatas, gouverneur de Carthage. Pour répondre aux déclarations de Justinien, il lui prescrivait de mettre à mort immédiatement Hildéric avec ses partisans et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était déjà mort. Hildéric, Evagès et leurs amis furent massacrés. Puis, conformément aux ordres reçus, Ammatas sortit de la capitale pour aller prendre position à dix milles en avant de Carthage. Ce dixième mille, par où devait passer l’armée romaine, tombait dans une gorge dominée, à l’Ouest, par les collines de Sidi Falallah et, à l'Est, par une série de mamelons dont le plus élevé porte le nom de Mégrine. Gibamund, neveu du roi, et général commandant les deux mille cavaliers de l’avant garde Vandale recevait, en même temps, mission de se porter sur la gauche des envahisseurs et d’attaquer vigoureusement leur liane dès que leur avant-garde sérail aux prises avec Ammatas et leur arrière-garde avec le gros de l’armée royale qu’amenait Gelimcr en personne.
Exécutées avec ensemble et précision, ces manœuvres n’eussent pu manquer d’avoir un résultat désastreux pour les impériaux, enfermés dans un cercle de fer. Mais le caractère ardent et téméraire d’Ammatas lit échouer ces redoutables combinaisons. Le malin du jour fixé, il lança sa colonne en avant, en prit la tète et hâta sa marche sans s’inquiéter ni de l'heure convenue pour l'arrivée sur le terrain, ni de savoir si oui, ou non, il était suivi par le gros de sa division. Il déboucha de la sorte, avec très peu de monde et longtemps avant l’heure indiquée, sur le point du champ de bataille qui lui était assigné, n’y trouva naturellement ni son frère, ni son cousin, et s’y heurta par contre, à l’avant-garde byzantine de Jean l’Arménien.
BÉLISAIRE
Sans prendre le temps de se reconnaître, les deux troupes s’abordèrent résolument. Le combat fut des plus acharnés. D'une bravoure folle, Ammatas tua de sa propre main jusqu’à douze Grecs. Mais, percé de coups, le malheureux prince ne tarda pas à tomber lui-même pour ne plus se relever et ses Vandales, privés de leur chef, tournèrent alors le dos. Jean les poursuivit l’épée dans les reins probablement par la route directe de Maxula à Carthage; atteignit successivement les pelotons isolés de traînards qui venaient trop tard rallier un chef mort et des camarades en déroule; les sabra et s’avança de la sorte, jusqu’aux portes mêmes de la capitale.
A ce moment, Gibamund, contournant, par VAouïna, le lac de Tunis et, franchissant les petites éminences qui le séparent do la Sebka Sedjoumi, s’engageait avec ses cavaliers dans la plaine étroite et sablonneuse qui borde la rive orientale de celte Sebka. C’était bien le chemin qu’il fallait suivre pour tomber sur le flanc gauche des Romains. Cette route, malheureusement, était aussi suivie, en sens inverse, par le corps de Huns auxiliaires, chargé d’éclairer ce même flanc gauche à la distance de trois à quatre kilomètres. Fatalement donc Huns et Vandales devaient se rencontrer.
Ceux-ci furent surpris par leurs adversaires dont l’approche était masquée par les bois d’oliviers s’étendant au Sud-Est de la Sebka. A demi-vaincus d’avance par l’imprévu de l'attaque et l'aspect farouche des guerriers Huns, ils ne pouvaient tenir longtemps contre les volées de flèches de ces terribles tirailleurs. Aussi, après une résistance insignifiante, rompirent-il leurs rangs et, dans le désordre d’un sauve-quipeut général, perdaient leur chef et une grande partie de leur effectif *.
Ce double engagement, suivi d’un double succès, améliorait singulièrement la situation de Bélisaire.
Mais qu’avait-il fait et que faisait-il ?
Nous l’avons laissé sur la route qui, de Pudput ( Souk-el-Abiad ), se dirigeait sur Carthage en passant par Siagu ( Kars-ez-zit ), Vina Vicus ( Enchir-el-Meden ), Ad Mercurium [El Djedc'ida), Ad Aquas ( Hammam Lif) Maxula Pratcs ( Rhadcs ) et Tunis. En quatre étapes, il avait atteint Hammam-Lif, était arrivé, près de ce centre, à la hauteur de l’éperon rocheux, projeté, vers le littoral, par le massif du Bou Karnaïn et que les indigènes appellent le Darbct-es-Sif (le coup de sabre). Cet éperon ferme l'extrémité. Ouest des défilés d’Hammam-Lif. Avant de pénétrer dans la plaine qui, de là, déroule ses ondulations jusqu'à Tunis, il avait alors voulu reconnaître le terrain et assurer ses derrières. Il avait donc commandé de faire halte et ordonné de former le camp sur l'emplacement même où l'on se trouvait. Nul endroit ne pouvait d’ailleurs être mieux choisi. Protégé naturellement au Nord par la mer et au Sud par les escarpements du Bou-Karnaïn, ce camp n’avait que deux côtés à
Letl. de Gelimzr à Tzazon.
BÉLISAIRE
défendre : l’un tourné vers l’Est, regardant les défilés déjà franchis d'Uammam-Lif, l’autre ouvrant à l’Ouest sur la plaine à franchir vers Rhadès et Tunis.
Le camp dressé dans celle excellente position, le général en chef avait rassemblé ses soldats autourde lui. «Camarades, leur avait-il dit, « l’heure des batailles est arrivée. L’ennemi marche à notre rencontre. « Il nous faut vaincre ou mourir. Mais confiance ! Les Vandales sont « efféminés. Ils haïssent leur tyran ! Enfin le Dieu des armées doit « favoriser ceux qui luttent pour la justice et nous ne sommes venus « dans ce pays que pour reprendre ce qui nous appartient. Courage « donc ! Je compte sur vous 1 »
Sur cette péroraison, empreinte d'un cachet de religieuse et patriotique espérance, Bélisaire fait sonner le boute-selle, laisse son infanterie à la garde des retranchements, des vivres et des bagages et part en grande reconnaissance avec tous ses chevaux.
Ils formaient deux brigades distinctes: celle des Grecs et celle des alliés. Le général lance au galop la brigade étrangère et suit à distance à la tète des Grecs /Arrivée à Ad Deciinum, la brigade étrangère trouve d’abord les cadavres des douze soldats de Jean L’Arménien, ensuite les corps d’Ammalas et de quelques Vandales et apprend des indigènes ce (pii s’était passé. Que faire ? L’Arménien avait disparu ; on ignorait ce qu’il était devenu et, par conséquent, le parti qu'il fallait prendre.
Afin de s’orienter, plusieurs officiers gravisent immédiatement les hauteurs voisines de Sidi Fatallah, ou de Fondouck Choucha, et interrogent l’horizon.
Ils aperçoivent alors, dans la direction Sud, un immense tourbillon de poussière et reconnaissent, dans ces nuages mobiles, des masses de cavalerie Vandale. Le temps de descendre de leur observatoire improvisé, de rejoindre leur poste et d’envoyer des ordonnances prévenir Bélisaire, l’ennemi arrivait. C’était Gelimer.
Jusqu’à Grombalia , il avait suivi l’armée Byzantine étape par étape. Mais, à ce point, il avait quitté son itinéraire. Pour éviter ces défilés d’Uammam-Lif où Bélisaire pouvait facilement l’arrêter, il avait abandonné la grande voie de Pudput à Carthage et pris le chemin qui tourne à l’Ouest le massif du Bou-Karnaïn par la vallée de YOued-Tounis. Il débouchait ainsi de la plaine du Mornag entre la voie romaine occupée par Bélisaire et la piste suivie, quelques heures auparavant, par les Huns se dirigeant vers la Sebka Sedjoumi. Les dernières pentes du Bou-Karnaïn lui dérobaient la vue du camp romain ; le rideau de collines qui s’étendait à sa gauche lui masquait celle de la Sebka ; les ondulations de terrain qui séparent la voie Romaine #du chemin direct de Tunis à Grombalia lui cachaient enfin la marche même de Bélisaire.
Au-dessous de Sidi- Fatallah, le chemin de traverse qu’il suivait et la route romaine se rejoignaient. C’est à ce point d'intersection que, soudain, Vandales et Impériaux se rencontrent. Impossible aux deux cava-
BÉLISAIRE
leries de charger au fond de la gorge où l’on se trouvait. L’une et l’autre le comprend. Les commandements retentissent. Les hommes rassemblent leurs chevaux, rendent les rênes et s’élançent à fond de train vers un mamelon voisin, facilement accessible et dont la plateforme spacieuse présente un champ suffisant aux évolutions des troupes en présence. Ce mamelon ne peut être celui de Sidi-Fatallah, arrête étroite, escarpée, altitude : 85 mètres. C’est évidemment celui de Mégrine, sis à l’altitude de 35 mètres et dont les pentes adoucies donnent sur un plateau d’une étendue considérable.
Dans celte lutte de vitesse, les cavaliers de Gelimer, montant des chevaux barbes, arrivent les premiers et prennent position. Vainement la brigade étrangère veut les déloger. Elle est repoussée avec perte et se replie en désordre dans la direction de Bélisaire.
À 1 500 mètres de là, elle tombe dans un régiment de huit cents chevaux, commandant Uliaris, et formant l’avant-garde grecque. Cet Uliaris n’était point un de ces officiers résolus qui savent tenir leurs hommes. La panique prend les siens. Son régiment tout entier, au lieu d’arrêter les fuyards, tourne bride et lui-même, la tête perdue, s’échappe et ne s’arrête, avec eux, que sous l’épée des camarades qui barrent la route et sous les invectives du général en chef.
Celui-ci connaissait maintenant la mort d’Ammatas, la défaite de Gibamuud et la marche victorieuse de Jean l’Arménien. En quelques mots, il fait part aux troupes réunies de ces heureuses nouvelles ; gourmande les lâches ; relève les courages en montrant l’ennemi à demi vaincu et se porte rapidement en avant avec tout son monde.
A ce moment, Gelimer quittait les positions qu’il venait de conquérir et gagnait Ad Decimum. 11 croyait les impériaux anéantis, ou, tout au moins, en pleine déroute. Aussi jouissait-il déjà de son triomphe, lorsqu'aux acclamations succède soudain un morne silence. Lui-mème s’approche et tressaille. Du sabot de son cheval de bataille, il a failli heurter dans la poussière du chemin, le cadavre de son frère et ceux des Vandales massacrés à ses côtés. Sa joie se change en douleur profonde. Serait-il vaincu? Qu’est-il arrivé? En tout cas, il faut rendre d’abord à ces mortelles dépouilles les honneurs de la sépulture. 11 met pied à terre et commence à donner des ordres pour l’accomplissement de ce funèbre et pieux devoir.
Tout est interrompu par le galop subit d’une charge furieuse. C’est Bélisaire, qui, tentant un effort désespéré, se précipite comme un ouragan. Troublés, surpris, attérés, les Vandales n’ont le temps ni de passer de leur accablement à la colère, ni de reformer leurs lignes. Ils sont enfoncés, rompus, culbutés, sabrés et tout se termine, presque sans résistance, par un de ces carnages affreux, dénouement ordinaire des mêlées antiques. Un petit nombre seul n’échappe au massacre qu’en fuyant misérablement avec Gelimer.
L’épouvante est telle dans le camp royal qu’on n’essaie même pas de
BELISAIRE
couvrir la capitale. Le roi vaincu, passant sous Tunis avec les débris éperdus de son armée, se retire, dans une inexprimable confusion, par les roules de Carthage à Thubyrbo minus ( Tebourba ) et Membrcssa ( Medjez-el-bab ), et s’arrête seulement à l’abri des remparts de Bulla- Regia (Ilammam-Darradji près Souk-el Arba) L
Belisaire, bientôt rejoint par les corps, également heureux, des Huns et de Jean l’Arménien, coucha sur le champ de bataille.
Le lendemain matin, l’infanterie, restée la veille au camp, vint le rejoindre et l’armée tout entière s’avança par Tunis vers Carthage.
Elle eut pu le soir même entrer dans la ville. A la nouvelle de la défaite des Vandales en effet, le vieux parti catholique cl romain avait relevé la tète. De concert avec les ennemis de Gelimer, il s’ôtait emparé du pouvoir et avait décidé de livrer la Cité, sans résistance, au représentant de Justinien.
bien plus, en signe de joie, il avait fait illuminer les rues et les places que devaient traverser les troupes victorieuses.
Le généralissime ne voulut point s’exposer aux surprises, toujours possibles, d’une entrée de nuit et connaissant la rapacité de ses soldats, ne voulut pas y exposer, dans les ténèbres, la riche métropole de l’Afrique.
11 campa donc à ses portes, attendant l'aurore du lendemain pour les franchir et reprendre possession de la cité fameuse au nom de l’empereur, son maître.
Tandis qu’il agissait avec cette patriotique circonspection, sa Hotte, ignorant les événements accomplis, doublait le cap Bon et, sous les ordres du patrice Archelaüs, venait jeter l’ancre dans le canal de la Goulelte et les eaux tranquilles du lac de Tunis. Un seul bâtiment, commandé par l’officier supérieur de marine Calonvmos, franchissait, au mépris des instructions données, les feux du Mandrakion; accostait les quais de Carthage et pillait les marchandises laissées là sans défense, ou entassées dans les docks voisins
Le lendemain, Belisaire, à cheval, faisait, à la tête de ses troupes, son entrée triomphale dans la ville d’Abd-el-Melek-ard, deIlenn-Baal,de Scipiou ; montait, au milieu d’acclamations enthousiastes, lespentesde Byrsa et prenait possession du palais royal. Au nom de Justinien, il s’assit sur le trône de Gelimer et prononça la déchéance du monarque vaincu.
Fidèle du reste à toute sa conduite pendant cette rcmrquable campagne, il donna les ordres les plus rigoureux pour prévenir toute espèce de désordre ; obligea les soldats à payer comptant tout ce qui leur serait fourni par l’habitant chez lequel ils logeaieut; lit restituer intégralement aux marchands ce que Calonvmos et ses hommes leur avaient enlevé et punit sévèrement les coupables.
1 Cfr. Tissot, Géograph. corn /tarée de la province romaine d’Afrique, u. — Manneht, x,
2* partie.
* Procop., Vand., i, 20. r
BÉLISAIRE
Un grand nombre de Vandales s’étaient réfugiés dans les églises qui jouissaient alors du droit d’asile. Ils n’osaient en sortir. Le général les rassura ; leur donna sa parole qu’ils pouvaient vaquer à leurs occupations sans élre inquiétés et les renvoya chez eux.
Après un examen rapide et avant de continuer la campagne, il voulut aussi mettre Carthage en état de défense. Toute l’armée fut immédiatement employée à relever les murs délabrés, à demi-croulants et à les entourer d’un large fossé.
Quoique rapidement exécuté, ce travail devait prendre néanmoins quelques semaines. Il plaçait, il est vrai, la capitale reconquise à l'abri d’un coup de main. C’était le but de Bélisaire qui voulait en faire à la fois un fort d’arrêt puissant contre l’ennemi et un réduit imprenable pour ses soldats en cas de revers. Mais il donnait aux vaincus de la veille, plus étonnés que battus, le temps de se reconnaître et de rassembler leurs forces dispersées. C’est ce que fit Gelimer.
Il réunit ce qui restait de son armée ; écrivit à Tzazon son frère de revenir de Sardaigne au plus tôt; sollicita des secours de Theudis, roi des Goths d’Espagne, et attendit1.
Theudis ne répondit point. Mais Tzazon, qui venait de battre Godas, l’avait tué et avait replacé toute la Sardaigne sous l’autorité des Vandales, se hâta de repasser en Afrique 2. Il aborda, dit-on, au cap de Garde (. Ras-el-Hamra ) 3 à l’ouest de Bône et, de là, traversant au Djebel Gorra le massif numidique, gagna promptement Bulla parla ligne directe d’Hippo-Regius à Carthage.
Les Vandales reprirent aussitôt la campagne; s’acheminèrent vers leur capitale ; arrivèrent par la voie romaine qui suivait à peu près le tracé de la route actuelle du Bardo; coupèrent l’ Aqueduc d'Hadrien qui fournissait d’eau Carthage, campèrent deux jours durant, au pied même des murs de la grande cité et occupèrent militairement toutes ses issues.
Ils essayèrent aussi de se ménager des intelligences dans la place et tentèrent des négociations avec les officiers Huns. Bélisaire mit fin à ces tentatives d’einbauchement par ses procédés exquis vis-à-vis de ses alliés et fit cesser les appels à la trahison en faisant pendre sur une colline, hors l’enceinte, un habitant nommé Laurus, convaincu de relations coupables avec l’ennemi.
Puis dès que les murailles de Carthage furent suffisamment réparées pour olfrir à ses troupes une retraite assurée après une défaite, il résolut de livrer bataille4. C’était du reste ce qu’il avait de mieux à faire. 11 n’avait en effet rien à espérer en gagnant du temps, et tout retard augmentait au contraire la force et le prestige de ses adversaires.
1 Pnocop., \' and., i, 24.
2 Pnocoi'., Vand., i, 25.
s Recherches sur Alr/er , par l'Institut, p. 105.
4 Pnocop., De bell. vand., î, 20 à 25 ; ii, i.
BELISAIRE
Le camp retranché îles Vandales était «à cinq lieues, environ cent quarante stades, de Carthage, sur un point de l’isthme appelé Tricameron ou Tricamaro. lin petit cours d'eau sans importance, innommé même des indigènes, quoique cependant intarissable, le couvrait du côté de la capitale.
11 est impossible, avec ces renseignements, les scids que donne l*rocope,dc déterminer, môme approximativement, le point qu’il occupait. J’ignore, avec M. Fournel {Les Berbers), sur quoi se fondent, Durau de la Malle, pour placer Tricamaro au sud-ouest de Carthage, etManimcrt, pour fixer le champ de bataille sur un affluent de la Mcdjcrdah.
Le 14 décembre, l’armée Byzantine sortit donc en ordre de bataille; franchit les quelques kilomètres qui la séparaient du camp royal et fit halte devant les bords du faible cours d’eau qui le protégeait. Elle passa la nuit dans cette position. Dès le 15 au matin, Gelimer rassemble tous ses impedimenta au centre de son camp; harangue ses soldats et tâche d’animer leurs courages en leur montrant qu’ils sont dix fois supérieurs en nombre à leurs adversaires. Tzazon, de son côté, parcourt le front de bandière des vétérans revenus de Sardaigne, leu rappelle leurs exploits et les exhorte à rester dignes d’eux-mômes.
Alors les Vandales s’ébranlent et, la lance en avant, marchent à l’ennemi. Les Impériaux se préparaient à déjeuner. Ils quittent tout aussitôt et se rangent en bataille : au centre, Jean L’Arménien avec les lanciers de Bélisaire et ses gardes; à l’aile gauche, la cavalerie alliée ; à l’aile droite, la cavalerie romaine. En seconde ligne, derrière le centre, Bélisaire avec une réserve de cinq cents cavaliers. En troisième ligne enfin, l'infanterie grecque et les Huns très hésitants, et tout prêts à achever les vaincus, quels qu’ils soient.
Le ruisseau seul séparait les deux armées. Jean l’Arménien le passe à la tète de quelques compagnies et charge le centre vandale. Mené par Tzazon, celui-ci reçoit vigoureusement les Impériaux, les rompt et les oblige à se rejeter de l’autre côté du ruisseau sur leur ligne de bataille. Jean ne se décourage point. Il renforce sa colonne d’attaque, commande la charge; dépasse le cours d’eau à la possession duquel semble attachée la victoire et se précipite une seconde fois à la tète de ses braves gens, sur les bataillons ennemis. Tzazon les arrête encore et les oblige, brisés par le choc, à se replier de nouveau sur leur corps de bataille.
Il faut cependant emporter la position. Jean rassemble donc tous les lanciers et toute la garde et, l’étendard impérial au vent, se jette tète baissée sur le centre vandale. Il lient toujours et la lutte prenait des proportions homériques, lorsque, sur un monceau de cadavres, Tzazon, comme jadis Ammatas, tombe en héros.
l u instant, sous celte perte, la ligne ennemie Hotte et chancelle. C’est le moment qu’attendait Bélisaire. Il fait un signe. Sa cavalerie s’ébranle; déborde les deux ailes de Gélimcr et les culbute. Elles tournent le dos.
Les Huns, voyant enfin des fuyards, se jettent à leur poursuite. Tout cède alors. Le centre est emporté et l’armée vandale entière se retire confusément dans son camp.
Bélisaire prescrit à sa troisième ligne, formée d’infanterie et jusque-là restée en dehors de l’action, de se porter immédiatement sur le champ de bataille et de se masser en colonnes pour enlever les retranchements derrière lesquels l’ennemi peut encore résister. 11 ordonne de se hâter parce que la nuit approche.
Peine inutile! Le vieux Gélimer, abattu, n’attend pas ce nouvel assaut. Il monte à cheval et, presque seul, escorté seulement de quelques officiers, s’enfuit à franc étrier vers la Numidie.
A cette nouvelle, son armée se débande, se disperse, s’évanouit. Chacun ne pense plus qu'à son salut et s’échappe en abandonnant aux vainqueurs : femmes, enfants, trésor, bagages, matériel, tout. Les Impériaux, subitement maîtres de ces richesses amassées par cinquante ans de pillage, n’en croyaient pas leurs yeux. Dans l’ivresse de leur joie, ils passèrent la nuit, comptant leur butin, cherchant et fouillant tout ce camp pour l’augmenter encore, sans que prières, menaces, ni ordres pussent les rappeler au sentiment de l’obéissance, de la discipline ou de leur propre conservation1. Car un brusque retour de l’ennemi, les surprenant au milieu des ténèbres, dans ce désordre extrême, eût pu leur arracher en même temps la victoire et la vie.
Le 16 décembre seulement, il fut possible de songer à ramasser les prisonniers et à poursuivre Gelimer. Bélisaire se chargea du premier de ces soins et confia le second à Jean l’Arménien. 11 lui donna deux cents hommes d’élite et lui ordonna de ramener le fugitif mort ou vif. Jean se jeta donc sur ses traces. Après cinq jours et cinq nuits d’une course acharnée il allait l’atteindre lorsqu’un malheur irréparable l’arrêta net et sauva Gelimer en privant Bélisaire de son lieutenant privilégié.
Le fameux llliaris, l’un des officiers de la colonne volante, voulant, tirer au vol un oiseau, atteignit mortellement à la tète l’illustre général. Immédiatement informé de l’accident, Bélisaire accourut. Mais, quand il arriva, il était trop lard. Depuis plusieurs jours déjà, Jean n’était plus. Sa dernière pensée avait été pour son pays ; sa dernière parole, un mot de pardon pour son involontaire meurtrier. Le généralissime ne put que verser des pleurs sur le tombeau de son ami et lui payer officiellement, au nom de toute l’armée qui l’adorait et l’admirait, un juste tribut d’honneur et de regrets.
En attendant, Gelimer avait pris de l’avance. Aussi Bélisaire eut beau reprendre la poursuite si douloureusement interrompue et courir jusqu’à Bône, il se convainquit, dans cette ville, de l’inutilité de sa course. Le roi vandale s’était réfugié sur le mont Pappua, masse abrupte,
1 Pnocop., Vand., h, 3,
d’uu accès difficile, entourée d’une ceinture continue de rochers escarpés. Les uns ont identifié cette montagne au massif de YEdouyh, à l'ouest de Ittînc 1 ; d’autres à celui du Nador entre Duvivier et (iuelma *. Cette seconde hypothèse est moins invraisemblable que la première. Ni l’une, ni l’autre toutefois ne répond aux indications de Procopequi, d’une grande exactitude cependant dans scs descriptions, place le Pappua sur les confins de biNumidie et de la Maurétanie. Quoi qu’il en soit, les indigènes de celte montagne avaient accueilli le monarque fugitif et lui avaient ouvert leur ville principale: Médeos.
Bélisaire pensa, avec raison, qu’il valait mieux utiliser ses forces à l’achèvement de la conquête de l’empire vaudale que de rester plus longtemps, pendant les rigueurs de l’hiver et dans les montagnes, à la chasse d’un malheureux sans ressource et sans armée. Laissant donc son infanterie légère, composée d’IIérules, sous les ordres de Pharas, pour bloquer Gelimcr et le tenir en haleine, il reprit, avec le reste de ses hommes, le chemin de Carthage.
Son séjour à Bnne n’avait pas été du reste infructueux. Il y avait faitdc nombreux prisonniers appartenant aux meilleures familles vandales et avait capturé d’immenses trésors confiés par le monarque en fuite à son secrétaire Boniface pour les transporter en Espagne. Parmi ces dépouilles précieuses se trouvaient, entre autres, les vases sacrés des Juifs emportés par Titus de Jérusalem à Rome, et que Giseric avait pris dans le sac de celte ville en 455. Justinien les restitua plus tard au temple de Salomon où ils se sont perdus sans retour à l'époque de Mohamed, ou de ses successeurs. Fidèle aux instructions de son maître, Boniface avait pris la mer, avec son dépôt, dès qu’il avait appris l’issue de la bataille de Tricamara. Mais les Ilots, encore moins hospitaliers au malheur que les hommes, l’avaient rejeté dans Hippône au moment même où le généralissime allait y faire son entrée. Donc il avait fallu céder à Infortuné ennemie!
I)e retour à Carthage, Bélisaire se hâta d’envoyer scs lieutenants prendre possession de Cæsarea (Cher c/tell), capitale de la Maurétanie Césarienne, et de Septem (Coûta), dans la Maurétanie Tingilanc. Ces points étaient d’une extrême importance au double point de vue politique et commercial. D'autres officiers furent dirigés sur les Baléares et sur la Corse. Des secours furent envoyés à Pudcntius dont la situation en Tripolitaine était très menacée •*. Une forte division navale, aux ordres du général Cyrille, alla reconquérir la Sardaigne. Une autre partit enfin pour la Sicile afin de reprendre aux Ostrogoths le fort de l.ilybée (Marsala), donné jadis par Théodéric à Trasamund. Celle-ci, toutefois, n’eut point à combattre ; les deux partis convinrent en effet
' Recherche* sur Alger , par l’Institut. — Maxxhiit.
5 lli.iiiiHi r.i.r.n. Haoot, A. Papieh, Recueil de lu Société urchéoluyiijue de Conslanline I8.SJ.
3 Phouup., Y and., u, 5.
LA TtXlîlE.
21 A BÉLISAIRE
de soumettre le différend à l’arbitrage même de Justinien et d’accepter son impériale décision.
Cependant Gelimer, étroitement bloqué dans Mêdeos, manquait de tout. Les indigènes de cette sauvage contrée, accoutumés à coucher sur la terre nue et à ne se nourrir que d’un peu d’orge, de froment, ou de seigle égrené dans leurs mains, supportaient, sans se plaindre, les rigueurs de l’investissement. Mais le roi vandale et ses compagnons souffraient cruellement. Pharas, qui ne l’ignorait point, écrivit au prince pour l’engager à se rendre, l’assurant qu’il serait accueilli avec humanité et traité avec honneur. « Comptez-vous donc pour rien, « répondit Gélimcr, l’humiliation de recevoir ces honneurs des mains » de ceux qui m’ont fait la guerre sans motif et d’etre ainsi l’obligé de « gens qui m’ont réduit aux dernières extrémités sans l’ombre même « d'un prétexte ! » Le vieux roi terminait sa lettre en priant Pharas de lui envoyer un pain , une éponge et un luth : un pain, parce que, depuis bien des jours, il n’en avait pas mangé ; une éponge pour laver ses yeux gonflés par les larmes, les veilles et la misère; un luth enfin pour chanter ses malheurs et attendrir les rochers moins durs souvent que le cœur des hommes. Le commandant Hérule envoya ce qu’on lui demandait; mais 11e relâcha rien de sa surveillance active.
Les malheureux assiégés étaient dans un état lamentable. Plusieurs avaient le corps à demi pourri par l’excès des privations et du froid. Gélimcr supportait tout avec une constance inébranlable. Un jour pourtant la vue d’un de ses neveux et du fils d’une Mauresque se battant comme deux fauves, pour la possession d’un misérable gâteau d’orge mal cuit et plein de cendres, lui fendit l’âme et brisa «a volonté de fer. Il informa Pharas qu’il ôtait prêt à se rendre à condition que Bélisaire lui promit, au nom de l’Empereur, pour lui et les siens, la vie sauve et un traitement convenable.
Bélisaire y consentit et tit porter sa parole au monarque vaincu par Cvprierq commandant en chef de la division étrangère. Accompagné de Pharas, ce général s’acquitta courtoisement de sa mission ; reçut l’épée du roi vandale, le ramena à Carthage et le conduisit tout d’abord chez le généralissime.
Celui-ci logeait alors dans le faubourg d’Aclas. A la vue d’un vainqueur qui lui rappelait, sans doute, tout son passé de gloire et de souffrance, la raison de l’infortuné vieillard chancela, dit-011. Il fut pris d’un de ces accès de rire nerveux, résultat fréquent desgrandes commotions morales. Ce rire, de ce roi à cheveux blancs, dans ces circonstances et dans ce lieu, produisit une scène vraiment navrante dont l'effet fut d’ailleurs, autant que possible, atténué par l'affectueuse déférence de Bélisaire pour son illustre prisonnier. On était au mois de mars 534 L
1 Pnocor., Vand., h, 6, 7.
Il K I, I S AI R R
Moins d’un mois plus tard, le 13 avril, l’organisation civile et militaire des pays recouvrés était réglée par deux rescrits impériaux. Le premier était adressé à Archelaiis, ancien préfet de Constantinople et d’illyrie, en dernier lieu intendant général de Bélisaire. Par ce décret, Justinien érigeait, au point de vue civil, l’Afrique en préfecture ou diocèse, et nommait Arclielaüs préfet de ce nouveau diocèse, avec résidence à Carthage. Ce fonctionnaire avaitsous scs ordres les gouverneurs prœsides, ou consulaires des différentes provinces africainesau nombre de sept: Carthage, la Byzacènc, la Numidie, la Tripolitainc, les Maurétanies Tingitane et Césarienne et la Sardaigne. La Maurétanie Sililienne, supprimée, était réunie à la Césarienne.
A vrai dire, le nouveau préfet régnait peut-être de nom sur ces vastes territoires ; mais, à coup sûr, il ne les gouvernait pas. Tout le nouvel Empire africain n’existait guère que sur les papiers des minis- -tôres à Constantinople.
L’Empereur, en tous eas, réglait minutieusement l’effectif du personnel chargé de seconder le gouverneur général et les gouverneurs de provinces dans leurs fonctions ; nommait trois cent quatre-vingt-seize employés, et lixait le chiffre des émoluments de toute celte légion de fonctionnaires supérieurs et d’employés subalternes.
A Bélisaire, maître de la milice d’Oricnt, Justinien adressait, le même jour, un rescrit relatifà l’organisation militaire de l’Afrique. Elle étaitaussi partagée en sept commandements. « Nous ordonnons, en conséquence, « disait l’Empereur, que le duc mililairede laTripolilainc réside provisoi- « rement à Leptis Magna (Lcbcda) ; que le duc de la Byzacène réside « provisoirement dans les villes de Gafsa et de Leptis Minor (Lemta); « celui de Numidie, à Constantine ; celui delà Maurétanie Césarienne, à « Cœsarea ( Cherchell ). A l'Ouest, près du détroit de Gibraltar, à Septem « ( Ceuta ), une petite garnison- était chargée de garder le passage, avec une légère escadrille 1 », qui peut-être n’y croisa jamais. L’on essayail ainsi de montrer encore aux extrémités de l’Occident le nom romain et le drapeau de l’Empire !
Toutefois on voitoù s’arrêtait alors ladomination romaine. A l’intérieur, elle ne dépassait guère Cirta ; à l’Ouest elle ne s’étendait pas au-delà de Cherchell. Il est vrai que la suite du rescrit impérial témoigne des projets grandioses de l’Empereur; que le mot d’ordre général est d'aller de l’avant; que les ducs ont pour unique consigne de reconquérir les antiques frontières ctde ramener l’Empire à ses limites primitives; que Justinien pousse, à cet égard, la précaution jusqu’à créer un ////^spécial de troupes pour défendre les forts et les places frontières; qu’il recommande instamment aux généraux d’exercer, sans cesse, leurs hommes et de tenir toujours leurs cadres au grand complet \
1 Cnd. Jiist., i, 21 2.
3 Cf r. C. Hoimif.hr, L’Algérie romaine, u, .180, 181. — Cnil. Jnnf.. r, 21. 2.