RELIS A I R R
dogmes, disent les croyants. Les autres savent qu’elle ne peut rien non plus contre les idées. L'oppression et la compression finissent toujours par tuer les pouvoirs qui s’en servent. Aussi l’on verra jusqu’aux officiers grecs se soulever contre Solomon, qui voudra, conformément aux édits impériaux, confisquer les biens des femmes vandales et ariennes par eux épousées. Qu’on joigne à cettç première cause de fermentation les exactions et les révoltantes brutalités des agents du fisc, pressurant, sans pitié, beaucoup plus encore pour leur compte que pour celui de l’État, de malheureuses populations appauvries par la guerre et les révolutions; qu’on se rappelle les malédictions de Procope, reprochant à Justinien d’avoir ruiné l’Afrique par ses procédés administratifs, de l’avoir dépeuplée, d’avoir enlevé à ses campagnes plus de cinq millions de bras, et l’on aura le secret de ces perpétuelles insurrections qui, jusqu’aux derniers jours de l’occupation romaine, ne cesseront plus guère d’agiter une province autrefois si tranquille et si prospère.
La guerre sainte éclata presque au lendemain du départ de Bélisaire. Elle commença tout à la fois dans la Byzacène et dans la Numidie1. Les troupes, qui marchaient contre les tribus soulevées, furent anéanties. Leurs généraux, deux officiers distingués nommés Aigan et Butin, le premier Hun, le second Thraoe, trouvèrent la mort au champ d’honneur et la lutte, aux excès des vainqueurs, s’annonça comme devant être terrible.
Avant de s’engager à fond, Solomon, entrevoyant tout un avenir de sang et de carnage, voulut, quoique tardivement, essayer de calmer les esprits. Il écrivit donc aux grands chefs Berbères, leur offrant la paix et les menaçant de son courroux s’ils ne déposaient les armes2. « Ce ne sont point ceux, répondirent ces chefs, qui combattent pour « reprendre leur bien, qui méritent la colère, mais ceux qui suscitent « la guerre en prenant le bien d’autrui3.
« D’où viens-tu et que viens-tu faire ici? » disaient leurs ancêtres, cent soixante-deux ans auparavant, au comte Théodose L »
La diplomatie échouait. 11 ne restait plus qu'à recourir à la force. Solomon marcha contre les insurgés de la Byzacène et leur infligea, dans la plaine de Mamma, une cruelle défaite. Les Berbères cependant se battirent comme des lions, abrités derrière leurs chameaux, qui, rangés sur douze lignes concentriques, leur formaient comme un vivant rempart. Dix mille des leurs restèrent sur le terrain.
La révolte paraissait noyée dans son sang ; Solomon reprit le chemin de Carthage. 11 y était à peine rentré que les vaincus de la veille, debout de nouveau, ravageaient, brûlaient, massacraient. La campagne était à recommencer. Solomon se remit en marche, atteignit l'armée de
1 Procop., Vand., n, 8.
4 Procop., Vand., h, 10.
3 Procop., Vand., ii, 11.
* Am mien Marcellin, xxiv, 5.
l'insurrection sur les lianes du mont Burgaon [Djebel Mehmet ou Djebel Djafa , département de Conslanline,) près Tcbessa et la battit une seconde fois. Ses bandes, disloquées, se retirèrent toutefois, sans être détruites, dans le massif de l’Aurôs, sous la protection d’Yabdas qui ravageait lui mémo laNumidicà la tète de trente mille hommes'.
Pour en finir, le général Byzantin entreprit une expédition dans l'Aurès. Mais, guidé par des indigènes et trompé par eux, il vit échouer ses projets. Après s’étre avancé jusque sur l’Abigas (rivière de Khenchela , selon Bagot) cl avoir pénétré jusqu’au mont Aspidis ( Djebel Chelia), il dut regagner Carthage sans même avoir aperçu l’ennemi.
Cet échec n’était pas de nature pourtant à le décourager et déjà il préparait une deuxième expédition quand scs propres soldats se mutinèrent (mars 530). Quatre cents officiers vandales, déportés jadis et rentrés subrepticement en Afrique, grossissent le nombre des mécontents, terrorisent Carthage, se répandent à travers la ville et réduisent le malheureux gouverneur à se cacher dans la chapelle de son palais pour éviter leurs coups. Il s’échappe enfin, de nuit, par mer, avec Procope et va jusqu’en Sicile, réclamer le secours de Bélisaire qui, depuis l’année précédente, y commandait au nom de l'Empereur.
Le grand homme de guerre, sans hésiter, embarque aussitôt cent hommes d’élite sur un seul bâtiment et met le cap sur l’Afrique. Pendant ce temps, les mutins s’étaient concentrés à Huila lîegia et avaient mis à leur tète un soldat d’énergie et de courage : Stozas. Général improvisé, celui-ci avait rassemblé hâtivement huit mille aventuriers et avait porté son quartier général sous Carthage, quand débarqua Bélisaire. Sa seule arrivée fit rentrer de nombreux hésitants dans le devoir. Bientôt il eut réuni sous scs ordres un corps de deux mille hommes avec lesquels il s’avança contre les rebelles. Pour garder leur ligne de retraite, ceux-ci se replièrent jusqu’à Mcmbressa ( Medjcz-el-bab ). Il les rejoignit près de celle ville. Stozas campait au Sud-Sud-Est de la place, sur une colline élevée, d’un accès difficile, projetée par un contrefort du Djebel Morra et dominant la roule de Numidie. Sans même occuper Mcmbressa, Bélisaire prit position entre celte ville ouverte et l’ennemi, appuyant sa droite à la Medjerdah, cl sa gauche à la grande route de Carthage à Conslanline*.
L’action s’engagea le lendemain dans la plaine qui séparait les deux camps. Mais le vent redoutable du Nord-Ouest se leva cl, frappant Stozas eu plein visage, le mit dans un étal d’infériorité marquée. Pour obvier à cet inconvénient, ce général ordonna d’appuyer sur la droite en occupant la roule de Constanline, afin de changer son front de bataille. Ce mouvement tournant était bien combiné. Seulement il eût fallu, pour l’exécuter heureusement sous les assauts de l'ennemi, des troupes autrement rompues aux manœuvres que les condottieri à scs
1 Procop., Ynnd., u, 13.
2 Couipp.. Johann., ut, 311.
BÉLISAIRE
ordres. Ils laissèrent flotter leurs lignes. Bélisaire en profila, les rompit, les coupa et les rejeta en désordre sur la Numidie. Leur camp resta en son pouvoir.
Toutefois il n’eut le temps ni de poursuivre les fuyards, ni de tirer parti de sa victoire. Son armée de Sicile, venant, elle aussi, de se révolter, exigeait son retour immédiat. Il partit doue pour Syracuse. Neanmoins, avant son départ, il remplaça dans le gouvernement de Carthage le préfet Solomon, coupable de faiblesse ou d’impéritie, peut-être des deux à la fois, par Ildiger et Théodore ce jeune officier dont il avait été le parrain le jour de son appareillage pour Caput Vada*.
Stozas s’était réfugié à Gazauphula, ou mieux Gadiaufala (. Kasr Sbehi ) entre Constantinc et Ain-Beida. Dès qu’il se vit délivré de Bélisaire, il releva la tète. Le commandant en chef des forces militaires en Numidie, Marcelle, voulut l’écraser ; mais la plupart de ses soldats désertèrent, massacrèrent leurs officiers et laissèrent le pays livré à l’anarchie (537).
La situation devenait grave. Pour sauver l’Afrique, s’il en était temps encore, Justinien envoya son neveu, le patrice Germain. Choix excellent! Germain était un militaire remarquable doublé d’un administrateur habile. A son arrivée, l’armée impériale était réduite au tiers à peine de son effectif normal. Il la refit et marcha contre Stozas, qui, menaçant de nouveau Carthage, n’en était plus qu’à une vingtaine de kilomètres. L'insurgé battu, se replia derechef vers la Numidie ; mais il fut atteint dans sa retraite à Cellas Valari ( Fedj-Souïoud ), à l’intersection des routes de Carthage, de Constantine, d’Ilippône, de Lambèse et de Theveste.
Derrière les rebelles, se tenaient massés les contingents d’Yabdas et d’Orthaïas. Stozas, croyant pouvoir compter sur eux, livra bataille. Mais ses légions, sans cohésion, plièrent et les deux chefs Maures qui, d’un côté comme de l’autre, voyaient des ennemis, se joignant aux vainqueurs, achevèrent les vaincus et pillèrent leur camp. Stozas, défait, abandonna la lutte et se réfugia dans la Maurétanie sitifienne, où il épousa la fille d’un chef indigène et vécut tranquille pendant quelque temps.
Germain réorganisa le pays. Il aurait fait peut-être une œuvre durable si l’Empereur, son oncle, ne l’avait rappelé brusquement à Constantinople en 539. L’eunuque Solomon reprit, à sa place, la direction de l’Afrique. Il avait, on s’en souvient, fui devant l’émeute au moment où il méditait une deuxième expédition en Aurès. Son premier soin, dès son retour, fut de mettre son projet à exécution. Les débuts furent difficiles. L’un de ses lieutenants Guntharis, ayant poussé une reconnaissance jusqu’à l 'Oued Abigas , sc heurta soudain à un rassemblement considérable et dut chercher un refuge derrière les murailles désertes de Bdig&ï (Kasr B agaï département de Constantine). Les Berbères
1 Pnocop., Vand ., u, 15.
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l’y assiégèrent et, se servant des canaux d’irrigation, parvinrent à inonder son camp età rendre sa situation intolérable. Il fallut accourir avec toutes les forces impériales pour le dégager. On y réussit toutefois. Ou fortifia même la place de manière qu’elle offrit à l’avenir, en cas de besoin, un refuge assuré. C’est de cette époque que date l’immense quadrilatère dont l’enceinte existe encore.
Pénétrant ensuite dans le massif de l’Aurès, l’armée d’Afrique emporta successivement tous les postes de l’ennemi, ravagea Thamugadis ( Tinvjad ), bloqua Zerbula, gagna Thumar, position défendue de tous côtés par des précipices et îles rochers taillés à pic, en délogea Yabdas et le contraignit de s’enfuir, blessé et désespéré, jusque dans la Maurétanie Césarienne. Car, dit Proçopc, So/omon victorieux, frappa d’un impôt, non seulement la province du Zàb, au-delà de l’Aurès, mais aussi la Maurétanie sili/ienne '.
Quatre années de paix suivirent celle campagne. Elles furent troublées, en 513, par un événement profondément regrettable et qui devait avoir de terribles conséquences.
Justinien avait nommé gouverneur de la Pcnlapole Cyrus, et de la Tnpolitaine, Scrgius, neveux de Solomon. La tribu berbère des Looudlah , au sud de la Tunisie, se porla vers Leplis Magna, résidence de Scrgius, pour recevoir les cadeaux de bienvenue du nouveau gouverneur et les signes d’investiture qu’il distribuait aux chefs. Sur l’avis de Pudcntius, toujours maintenu dans son commandement militaire, on introduisit seulement dans Leplis quatre-vingts délégués de la tribu que Scrgius admit à sa table. Tout alla bien jusqu’à la (in du repas. Mais, à ce moment, quelques-uns de ces convives élevèrent la voix pour se plaindre d’injustes dégâts commis par des Romains sur leurs terres. Le gouverneur, sans écouler les réclamations, voulut s’en aller. L’un des Loouâlah lui mit la main sur l’épaule pour le retenir. Un des gardes de Scrgius voit le geste du Berbère, et, sans ordre, le perce de son épée. C’est le signal d’un massacre général. Un seul des délégués échappe à celte boucherie et court informer ceux de la tribu restés au dehors de la scène sanglante dont ses collègues viennent d’être victimes. Un cri de vengeance et d’indignation accueille son récit. La tribu tout entière se rue contre Leptis. Heureusement, pour la ville et pour lui, Scrgius a pris ses précautions et les bandes indigènes, assoiffées de sang, viennent se briser contre la valeur calme et la discipline des légions. Les Berbères sont écrasés, leur camp est pris, leurs femmes sont enlevées, les enfants réduits en esclavage et Scrgius rentre à la nuit dans sa résidence, ivre de carnage et lier de son triomphe. Hélas ! le brave Pudcntius était, lui, resté sur le champ de bataille1 !
C'était le commencement. Les Loouâlah, un instant déconcertés,
* Piiocop., Vand., u, 20.
* l’nocop., Vand., u, 21.
revinrent bientôt, pillèrent la Byzacène et, conduits par Anlalas, s’avancèrent vers Carthage. Solomon dut se mettre en campagne et rencontra les bataillons berbères aux environs de Tébessa. Ils avaient une écrasante supériorité numérique. Le général Romain le comprit et essaya de parlementer. Ce fut en vain ; ses propositions ne furent pas même écoutées. Obligées d’en venir aux mains sur les bords de l’Ardalio ( Oued-Haidra ), les troupes impériales éprouvèrent un véritable désastre. Solomon, renversé de cheval et blessé, fut pris et massacré avec la majeure partie de son escorte (543 ou 544). Le Ilot des Berbères, débordant alors comme un torrent qui a rompu ses digues, envahit jusqu’à Laribus ( Lorbeus ) dont les habitants firent lever le siège moyennant 3,000 écus d’or1.
L’Empereur eut la singulière idée de remplacer Solomon par Sergius, le principal auteur de tout le mal. C’était le plus mauvais choix qui pouvait être fait et ce choix devint le point initial de toute une ère de calamités. Bientôt, colons, soldats, généraux détestèrent à l’envi le nouveau favori et l’insubordination devint générale. Les indigènes avaient le champ libre.
Stozas se hâta de quitter sa retraite, opéra sa jonction avec les bandes d’Antalas et, tous ensemble, dévastèrent le pays, prirent Hadrumetum; exercèrent de telles cruautés que les malheureux habitants, épouvantés, s’enfuirent en Sicile, à Malte, aux Baléares, jusqu’à Constantinople, et que ces campagnes, naguère encore si prospères, devinrent un véritable désert2.
11 aurait fallu révoquer sur-le-champ l’incapable Sergius; mais c’était un protégé de l'impératrice Théodora ; Justinien n’osa prendre contre lui que des demi-mesures. On adjoignit seulement à Sergius le sénateur Aréobinde, neveu par alliance de l’Empereur. Malheureusement, d’une part, ce personnage ne connaissait rien au métier des armes et, d’autre part, n’était pas maître tout seul. Avec la moitié des troupes, il devait porler toute son attention sur la Numidie, tandis que Sergius, avec l’autre moitié, concentrait la sienne sur la Byzacène.
Les funestes effets de cette dualité de commandement se firentpromptement sentir. Aérobinde apprend que le quartier général d’Anlalas et de Stozas est au Kef. Sur-le-champ, il prescrit à Jean Syssiniole, un de ses meilleurs officiers, dose porter à leur rencontre et de les attaquer. Il faisait en même temps prévenir Sergius de ce mouvement offensif et le priait d’y concourir avec toutes ses forces. Sergius refusa, laissa faire et ne bougea, point. Jean fut défait et resta parmi les morts, après avoir, de sa propre main, grièvement blessé le fameux Stozas.
Cette fois, pourtant, c’en était trop. L’Empereur se décida à rappeler le misérable neveu de Solomon et remit tout le gouvernement aux mains d’Aréobinde.
* Phocop., Vand., n, 22.
* Puocop., Vand.s u, 23.