B ÉLIS AI RR
Sergius avait â peine quitté Carthage depuis doux mois qu’un commandant de l’année de Numidie, Gunlharis veut s’emparer h son tour du pouvoir. Il traite secrètement avec les grands chefs Berbères et deux armées s'avancent simultanément vers la capitale africaine : l’une, delà Numidie, sous Cutzinas et Yabdas; l’autre, montant de la Byzaeène avec Antalas et grossie d’un ramassis d’aventuriers Huns, Vandales et Bomains, aux ordres de Jean, surnommé le Tyran, successeur de Stozas. Et pendant qu’Aréobinde se prépare à la résistance, Gunlharis accourt à Carthage, embauche quelques officiers, gagne, dit-on, l’archevêque Uéparatus 1 et assassine l’infortuné gouverneur. Cette trahison ne resta du reste pas longtemps impunie. Trente-six jours après, le traître, en effet, tombait lui-méme, en plein festin, sous le poignard vengeur du capitaine Artabanc, compatriote et ami d’Aréobinde (546).
L’Empereur voulut récompenser ce coup, qui lui conservait une province, en appelant son auteur au gouvernement de l’Afrique. Le capitaine refusa. Il mit en avant un soi-disant projet bien arrêté de revoir Constantinople. En réalité, il aimait éperdument Projecta, nièce de Justinien, veuve de son ancien général, à l’instigation de laquelle, probablement, il avait frappé, et ne pouvait se résoudre à la perdre en la laissant retourner seule à la Cour.
Sur son refus donc, le cabinet impérial jeta les veux sur Jean Troglita. Soldat vaillant, il connaissait l’Afrique et y avait commandé l’infanterie sous Bélisaire et sous Germain. Pour l’instant, il était sous les murs de Nisibe en Mésopotamie. Mandé par Justinien et nommé à son nouveau poste, il se hâta d’achever scs préparatifs et quitta Constantinople avec une petite armée de renfort.
Il vint débarquer au Caput Vada, au commencement de 547, arriva sous Carthage en trois jours, rassembla les troupes impériales dispersées dans toute la province, alla chercher Antalas dans la Byzaeène, le vainquit, lui reprit les drapeaux jadis enlevés à Solomon et le contraignit à se jeter, presque seul, dans les profondeurs du désert2.
Il avait à peine ramené dans sa capitale ses divisions triomphantes qu’éclatait, dans le Sud, un soulèvement général des féroces Loouâtah. Loin de les décourager, l'échec d’Autalas les avait exaspérés, et ils envahissaient la pauvre Byzaeène, débouchant par toutes les routes et jurant, au nom de leurs dieux et de leur liberté, de secouer enfin le joug abhorré des oppresseurs de l’Afrique. Leur chef était le fameux Carcasan, le héros invincible, dont les exploits sans nombre se racontaient le soir, aux veillées, sous latente! Il n’y avait pas à balancer. Jean reprit le chemin du Sud. Mais on était au fort de l'été 547. L’eau était rare, les chaleurs effroyables, et les vivres manquaient. 11 fallut diviser les troupes romaines pour assurer leur subsistance.
* llvnn., Conc., ni. p. 48.
s Procop., Ynnd., n. 28.
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Carcasan fondit sur elles, les écrasa et les rejeta en pleine déroute sur Laribus ( Lorbeus ) derrière les remparts nouvellement reconstruits de laquelle elles purent s’abriter, se reformer et reprendre baleine'. En homme adroit, leur général mit en même temps tout en œuvre pour désunir les Berbères. 11 y réussit et parvint à détacher de l’insurrection Yabdas et Ifisdaïas avec les tribus de l’Aurès. Trop faible encore, néanmoins, pour oser se mesurer avec ses adversaires dans les plaines brûlantes et désolées du Sahel tunisien , il commença son mouvement de retraite vers le Nord et s’en vint camper aux Campis Catonis. L’emplacement de ce camp, cité par Corippus, est inconnu jusqu’ici. En se rappelant toutefois que Troglita voulait amener les Berbères à se batttre le plus possible au Nord et près du rivage de la mer et que la bataille fut, en réalité, livrée dans les environs de Carthage, ne seraitil pas au moins vraisemblable, d’identifier cesCampi Catonis aux Castra Cornelia , témoins de la fin si tragique de l’implacable ennemi de César? Quoi qu’il en soit, ces champs furent le théâtre d’une action décisive où Jean prit une éclatante revanche. Dix-sept chefs de tribus périrent: Carcasan fut tué les armes à la main et sa tète, fichée au bout d’une pique, fut promenée, comme un sanglant trophée, tout autour de Carthage 1 2 . Les vaincus, qui purent échapper au carnage do cette journée, s’enfuirent jusqu’aux extrémités de l’Afrique, pendant qu’Antalas et leurs autres chefs, découragés cette fois, faisaient leur soumission à l’Empire 548 3.
Quelques années de paix succédèrent enfin à ces tristes années de troubles, de ruines et de sang. Le gouverneur les employa sagement à effacer les traces douloureuses de la guerre, à continuer et à achever les travaux ordonnés par Justinien et commencés par Bélisaire. C’était une excellente précaution. Mais le gouvernement byzantin eût dû montrer, en même temps, plus de vigilance pour le maintien au complet des effectifs de l’armée d’Afrique et ne pas mériter, sous ce rapport, les reproches qu’Agathias, Procope et Malala lui adressent4.
En 551 cependant, le pays était assez tranquille pour que Jean Troglita pût tenter de reprendre la Sardaigne cà Totila, roi des Huns, qui s’en était emparé l’année précédente.
Cette expédition ne réussit d’ailleurs pas. Le général romain se promettait de la reprendre au printemps de l’année 552. On ignore s’il réalisa ce dessein et l’on ne sait pas davantage quand, ni comment, il quitta l’Afrique. Tout ce qu’il y a de certain, c’est qu'en 563, il n’y était plus. Son successeur, médiat ou immédiat, s’appelait alors Jean Rogathinus, et ce nouveau Jean débutait par faire assassiner, à Carthage même, le vieux Cutzinas, venu pour lui souhaiter la bienvenue
1 Compri s, Johannid ., v, 110. 141, 271: vi, 4 -43, 144. — Phocop., Vand., ii, 28.
2 Compris, Johannid ., v, 184, 187. — Jornandis, De regnor. et temp. success.
3 Phocop., Vand., n, 28.
1 Auatiiia:, Historiarum, v, 14. — Phocop., Ilistor. Arcan., xxiv. — Malala, Clironograph.
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et recevoir les présents d'usage ;ï l'arrivée de chaque ministre.
Cet odieux attentat motiva sur-le-champ une levée de boucliers. Les (ils du chef berbère et leur ço/ en appelèrent aux armes. Toutefois leur révolte ne prit point de proportions considérables et Marcien, neveu de l’Empereur, en eut promptementraison. Justinien s'éteignait lui-mème, à Constantinople, quelques mois plus tard, le 15 novembre 505.
Deux lignes de l'historien Victor Tunnunensis disent assez que, sous le règne de Justin II, son successeur et son neveu puisqu’il était lils de Vigilentia, sa sœur, l’Afrique redevint le jouet de nouvelles et formidables commotions. En 508, Théodose, préfet d’Afrique, est tué par les Berbères. En 509, Théoctiste, maître de la milice, a le môme sort. En 570, Amabilis, remplaçant de Théoctiste, périt de la même manière. Tous ces soulèvements furent, il est vrai, vigoureusement réprimés cl le règne de Justin, qui finit le 5 octobre 578, s’acheva paisiblement.
Mais dès l’année 580, sous Tibère, l’exarque d’Afrique, Gennadius, cul à se mesurer derechef avec le terrible Gasmul, le vainqueur des trois généraux de Bizance tués à l’ennemi. La fortune a des retours soudains. Elle fut, celte fois, contraire à Gasmul, qui périt, à son tour, dans sa défaite.
Tibère expirait le 14 août582. Sous son successeur, l'empereur rice, Théophane mentionne une insurrection générale en septembre 588. Dix ans plus tard, en 597, nouveau soulèvement des Berbères qui marchent en masse contre Carthage. Que faire? Gennadius, avec sa duplicité de Grec, fait de pacifiques ouvertures aux hordes qui l'assiègent et entame des conférences en vue de la paix. Puis, tout à coup, pendant que ces hordes, sans défiance, se livrent aux divertissements et aux festins, il fond sur elles, en fait un tel massacre que, du coup, la guerre est terminée et l’autorité impériale rétablie en Afrique.
Le vendredi, 10 novembre 602, Maurice était renversé du trône par l’infâme P/iocas, qui recevait lui-même le châtiment de ses crimes le lundis octobre 610. Héraclius, le nouvel empereur, venait d’Afrique. Il était fils de l’exarque Héraclius de Carthage, qui, depuis 008, de concert avec son légat, le patrice Grégoire, était en lutte ouverte contre le meurtrier de Maurice. Décédé le dimanche 11 mars 611, Héraclius cédait le sceptre et la couronne à Constantin If/, qui, quatre mois plus tard, le 11 juillet, empoisonné par sa belle-mère, les passait luimême à Héraclonas , son frère, et celui-ci, six mois après, à Constant II, petit-fils d’Héraclius.
A ce moment, Septem ( Ceuta ) appartenait encore à l’Empire dans la Tingitane; mais la Tripolitaine était déjà perdue pour les Romains. Quant à l’Afrique proprement dite, elle était gouvernée par le patrice Grégoire, fils de l’ancien légat d’Héraclius. En 610, ce gouverneur secouait à son tour l’autorité de sa Métropole, s’érigeait en souverain, proclamait son indépendance, battait monnaie à son effigie et prenait, Sufetula ( Sbeitla ), pour capitale de sa jeune principauté.
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Cartilage, délaissée par lui, fut, sans doute, occupée par un autre exarque, venu des rives du Bosphore et autour duquel se groupèrent les Grecs et les Chrétiens restés fidèles. C’était l’agonie! Il était évident que les temps Romains étaient accomplis!
Le 29 août 570, suivant les uns, et le 20 avril 571, selon les autres, était né l’homme étonnant dont la parole, mélange bizarre de christianisme et de judaïsme, allait faire sortir des sables de l’Arabie un peuple rempli d’un enthousiasme sacré et le jeter, le cimeterre en main, sur le vieux monde impérial. J’ai nommé : Moh’ammed. La Mecque était sa patrie. La tribu sacerdotale de Koreich, sa tribu. Orphelin de bonne heure, il avait été élevé par son oncle Abou-Taleb. 11 était d’une complexion délicate, sujet à des attaques d’épilepsie, taciturne et rêveur à l’excès. Contrairement à la plupart de ses compatriotes, il montrait peu de goût pour la poésie et se vantait de ne pas savoir écrire. A l’âge de quarante ans, il avait commencé sa vie publique (610) et, aprèsune mission de vingt-trois années, il était mort le lundi 13 Rebi-l-Aouel 11 de l’hégire (8 juin 632), sans désigner de successeur. Ses compagnons élurent à. sa place l’un d’eux : Abou-Bckr. Il ne garda le pouvoir que deux ans et quelques mois. Le lundi 22 août C34, il expirait, à l’âge de soixante-trois ans, en désignant Omar pour le remplacer. Ce kalife tombait lui-même sous les coups d’un assassin, le mercredi 3 novembre 644 et le commandement des croyants passait à Othman.
C’est sous son règne que la Province Romaine d’Afrique devait, pour la première fois, tressaillir au cri de guerre des fils de l’Islam. Conduits par le général Abd-Allah, ils envahirent le pays en 647-618 au nombre de vingt mille. Devant eux, les habitants fuyaient épouvantés. Négligeant du reste les places fortifiées de la côte, qui eussent exigé des sièges en règle, ils vinrent chercher l’ennemi au cœur rie sa puissance. Grégoire, à la tête de cent vingt mille à deux cent mille hommes, les attendait dans une forte position, à Akoubah ou à Sbeitla.
Après plusieurs engagements sans résultat, pendant lesquels il paya bravement de sa personne, la couronne en tête et suivi de son royal étendard surmonté de la croix, il fut surpris par les Arabes. Ses guerriers et lui avaient lutté tout le jour. Le soir venu, tous avaient délacé leurs cuirasses et prenaient un peu de repos lorsque, soudain, l’ennemi tomba sur eux. llsn’eurentletempsni de reprendre leurs armures, ni de se remettre en selle. Leur défaite fut épouvantable et Grégoire périt dans la mêlée frappé par une main inconnue.
Les vainqueurs s’emparèrent de Sbeitla, la saccagèrent, la détruisirent, la laissèrent dans l’état où nous la retrouvons aujourd’hui et poussèrent des pointes dans toutes les directions. Réfugiés dans les forteresses de la Byzacène et de la Rroconsulaire, les Chrétiens obtinrent toutefois l’évacuation des Arabes moyennant le paiement d’une lourde contribution de guerre. Des auteurs en lixent le chiffre à 300k’intârs
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d’or, plus de trois millions de francs, d’autres à deux millions et demi , de dinûrs (pièces d’or).
Olhman est assassiné à Médine, le vendredi 17 juin G5G, et le môme jour voit élire le nouveau kalife, Ali, qui périt lui-même de mort violente le jeudi 28 janvier 061. Son lils et successeur, Hassan , ne fuit que [tasser sur ce trône déjà sanglant, des héritiers de Moh’ammcd et abdique, le jeudi 29 juillet GG1, en faveur de Mo'douïuh, le fondateur de la dynastie des Omaiades de Damas.
L’Afrique romaine allait revoir les soldats arabes. Ils parurent en 661-662 et, dirigés par le général Mo’aouïah-ibn-Hodaldj, chevauchèrent jusqu’à Bizcrlc, où ils entrèrent. Ils ne firent d’ailleurs qu’une courte apparition. Mais ils reparurent en 665-666, au nombre de dix mille, sous les ordres du même chef, nommé celte fois par le khalife, gouverneur d’Afrique. Arrivés par la Cyrénaïque et la Tripolitaine, ils traversèrent rapidement notre Tunisie et vinrent camper sur le Bat-an-el-Korn, près de Djaloula (peut- être Usulilanum). C’est là qu’ils apprirent le débarquement subit d’une armée byzantine.
Soit pour arrêter Mo’aouïah, soit pour reconquérir sur les Berbères un pays qui s’était soustrait à son autorité, Constant II avait envoyé vers l’ancienne province de l’Empire une Hotte nombreuse, montée par trente mille hommes et commandée par le patrice Nicéphore. Ces troupes venaient de prendre terre à Sousse.
Sur-le-champ, le général arabe fit partir une forte colonne aux ordres de son lieutenant Abd-Allah, en prescrivant à celui-ci de rejeter les Byzantins à la mer. Effectivement, malgré leur supériorité numérique, ils cédèrent sur toute la ligne et se rembarquèrent à la hâte. Sousse toutefois ne tomba pas aux mains du vainqueur. Il repartit avec sa division sans même essayer de la prendre. La petite ville d’Usulitanum fut moins heureuse. Elle fut prise par Mo’aouïah, qui l’attaqua personnellement avec un détachement de mille cavaliers. Ce fut le dernier fait d'armes qui signala la deuxième expédition des Arabes en Afrique. L’année suivante, cependant, 6G7-GG8 (47 de l’hégire), un autre général musulman, Rouaïfi-ibn-Thâbit-el-Ans’ari, oecupa file de Meninx, ou Djerba.
En 6G9-670, nouvelle tentative du Croissant contre la Tunisie. Celle province était déjà, sans doute, en grande partie, détachée de l’Empire. Les possessions romaines devaient y être aussi restreintes, ou plus même encore, que ne l’y étaient celles des Vandales au dernier déclin de leur puissance. Et la [trouve de ce fait, c’est que, dans les luttes qui marquent chaque étape de la conquête musulmane, pas un seul jour on ne voit apparaître les légions dégénérées de César, ni commander un de ses généraux. Le vent, aux heures de tempête, arrache leurs fruits aux [tins grands arbres et les emporte dans l’ouragan. Tant d’orages avaient secoué l’antique Droeonsulairc, le vent de tant de
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révolutions et le souffle enfin si puissant de la liberté l’avaient si fort agitée qu’elle ne tenait plus, en réalité, au rejeton pourri, grandi dans le sang et la fange, sur le tronc séculaire et épuisé delà vieille Rome.
Les deux premières invasions, qu’elle venait de subir, avaient été plutôt de rapides excursions, des courses faites pour la razzia, qu’une prise de possession réelle. La troisième prit un caractère plus stable. De suite, on comprend que la conquêle définitive est résolue et que l'Islam n’entend plus seulement passer dans le pays, mais s’y asseoir. Au printemps de l’année 669, elle lance sur lui dix mille guerriers d’élite aux ordres d’Ok’bah-ibn-Nâfi-l’-Fihri. Constant 11 était mort assassiné, en Sicile, le 15 juillet 668; son successeur, Constantin IV, ne fit rien pour arrêter la marche des envahisseurs. Ils pillèrent donc, ravagèrent, massacrèrent, incendièrent à leur gré, sans rencontrer d’obstacle sérieux, et firent, dit-on, jusqu’à quatre-vingt mille prisonniers !
Pourtant, si Byzance était trop faible, ou trop lâche, pour tenter un effort vigoureux, Okba pressentit que les Berbères ne tarderaient guère à lui opposer une résistance autrement redoutable et tenace que celle des anciens maîtres du monde. Aussi résolut-il de fonder au centre de son gouvernement, une ville nouvelle, exclusivement arabe, qui fût comme un point d’appui et comme un camp retranché pour l’Islamisme. Il traça lui-même le plan de la nouvelle capitale, l’établit dans des proportions grandioses et lui donna le nom de Kaïrouan. Sa construction commencée en 570, ne fut achevée qu’en 575.
Cette même année, Okba fut relevé de son commandement, disgracié et remplacé par Dinûr-abou-’l-Mohâdjir. Ce général, peu soucieux de Ivaïrouan, qui n’était point son œuvre, la délaissa, la détruisit en partie et jeta, à deux milles de ses remparts solitaires, les premières assises d’une autre cité. 11 étendit d’ailleurs les conquêtes de son prédécesseur, pénétra dans la presqu’île du Cap Bon, marcha sur Carthage et livra à la garnison grecque de cette métropole, qui vint à sa rencontre, un combat acharné, auquel seules les ténèbres de la nuit vinrent mettre fin. Pendant l'obscurité profonde de cette nuit, les Musulmans se retirèrent sur une montagne, au Sud de Tunis, peut-être le Zaghouan. Puis des négociations furent entamées de part et d’autre et finalement la paix fut conclue moyennant l’abandon, consenti par les Grecs, de la presqu’île de Djazirah-Cherik ( Cap Bon). Carthage était encore sauvée (679).
Peu de mois après, le samedi 7 avril 6S0, le Khalife Mo’âouïah décédait à Damas et son fils, lezid Ivt, rendait à Okba ses titres et son gouvernement. L’émir en reprit possession en 683. Sept années d’humiliations imméritées l’avaient exaspéré. 11 commença par arrêter et mettre aux fers Abou-T-Mohadjir, pour le punir de l’abandon de Kaïrouan; puis, dès le printemps de l’année 683, il se mit en campagne pour étendre les possessions de l’Islam.
Les Berbères qui, tout d’abord, avaient salué dans les Arabes des libérateurs les soustrayant aux exigences des grandes familles romaines et du lise impérial, étaient peu à peu revenus de cet enthousiasme initial et commençaient à trouver le joug des nouveaux arrivants plus dur encore (pie la servitude byzantine. Ils s'étaient donc ralliés aux impériaux et ce fut tout ensemble les Berbères et les Houni qu’Okba rencontra sous les mursdeBaghai(A.'aw-fia</Aaï). Les Arabes l’emportèrent, mais n’osèrent toutefois assiéger les vaincus, repliés derrière leurs remparts. La lutte recommença sous Lambèse et se prolongea jusqu’à Tanger.
Arrivé là, sur les bords de la grande mer, Okba poussa son palefroi de guerre au milieu des Ilots et, mêlant sa voix à celle de l’Océan, se plaignit de n’avoir plus de peuples à soumettre au Croissant. « Et maintenant, dit-il à scs compagnons, retournons sur nos pas! » Et il reprit le chemin de Kairouan, sa capitale.
Parmi son entourage, il y avait un chef, d’origine berbère, nommé Koçaïlah, qu’El-Mohadjir avait converti jadis à la religion du Prophète. En haine de l’ancien gouverneur, Okba se plaisait à maltraiter Koçaïlah. Le Berbère dissimulait. Mais, la haine bouillonnant dans son cœur, il avait, pour assurer sa vengeance, noué des relations avec ses compatriotes, correspondait avec les Boums eux-mêmes et attendait le moment favorable. Il ne se lit pas longtemps attendre. Parvenu à Tubunœ ( Tobna ), l’émir divisa ses troupes, les achemina, par détachements isolés, vers Kairouan et, gardant seulement à ses côtés une escorte de trois cents hommes, annonça qu’il allait pousser une reconnaissance sur Thabudeos ( Tahouda ) et Ad Badias ( Badis ), route de Bescera (Biskra) à Telepte ( Medinet-el-Kdim ). Koçaïlah profita de l’occasion, s’échappa, et telle avait été la précision de ses ordres, donnés par correspondance, et le retentissement de son appel à l’insurrection, qu’il se vit aussitôt entouré de plus de cinq mille Berbères. Les Byzantins se joignirent à ces forces, si bien que lorsqu’Okba parut devant Tahouda, les portes de la ville se fermèrent et l’émir s’aperçut qu’il était perdu.
El Mohàdjir était traîné à sa suite chargé de chaînes. 11 fit briser les fers de ce captif et lui offrit la vie avec la liberté. « Fuyez vers Kai- « rouan, lui dit-il ; quant à moi, je veux gagner le martyre. » — « Et moi pareillement ! » répartit simplement le vieillard. Tous deux alors firent leur prière, puis brisèrent le fourreau de leurs épées. Leurs compagnons d’armes les imitèrent et ces preux, sans trembler, attendirent le choc de l’ennemi. L’aflàire fut brève. Enveloppés de toutes parts, les guerriers musulmans furent bientôt anéantis. L’on montre encore aujourd'hui, dans Y oasis de Sidi Okba, la tombe du vaillant émir, tombé là, il y a plus de mille ans, au mois d’août GS3.
Koçaïlah, avec tous ses indigènes et les débris des populations coloniales eu armes, se hâta de profiler île sa victoire. Il marcha sur Kai-
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rouan, y fil son entrée triomphale en septembre, accorda l’aman aux Arabes restés dans la ville, empêcha tous les excès et, reconnu par tous, chrétiens et autres, comme souverain, y établit le siège de son gouvernement. Un jour avait suffi à la Berbérie pour recouvrer son indépendance ! Cinq années durant, Koçaïlah l’administra avec une justice à laquelle ses ennemis ont eux-mêmes rendu pleinement hommage.
Cependant lezid 1er était mort le mardi 10 novembre 683. Son fils et son héritier, Mo’âouïah II, ne régna que quelques semaines. Le sceptre passa, le lundi 4 juillet 684, aux mains de Merouân-ibn-d-H' a/cam, et, le 24 août de la même année, de Merouan, assassiné par sa femme, à son fils Abd-el-Melik. Tous ces changements de khalifes et les sanglantes intrigues auxquels ils donnaient lieu, avaient empêché de songer sérieusement à venger le sangd’Okba.
Abd-el-Melik y pensa et chargea l’émir Kohaïr-lbn-K’aïs de châtier Koçaïlah, de venger les morts de l’Islam et de reconquérir l’Afrique. Le général se mit donc en route au printemps de 688, envahit la Tunisie pour la quatrième fois depuis un quart de siècle et se présenta devant Kairouan. Le chef Berbère l’avait quittée pour attendre l’ennemi dans une position plus favorable. Cette ville en plaine, et toute peuplée d’Arabes, lui paraissait peu sûre pour la résistance. Kohaïr, se méfiant de quelque piège, n’entra point toutefois dans la place abandonnée. 11 prit trois jours de repos sous ses murs, puis se dirigea vers le camp de Koçaïlah, situé au village de M’ams, à l’Est et près de Sbiba. Les troupes prirent contact, la bataille s'engagea et longtemps la victoire resta indécise. Mais enfin le vaillant Koçaïlah tomba percé de coups et sa mort devint le signal d’une 'épouvantable déroute. L’émir victorieux alors réoccupa Kairouan et soumit tout le pays. Il prit même, dit-on, Tunis.
Fatigué du pouvoir, ce soldat glorieux se retirait en Orient lorsque, sur le territoire de Bar/ca, en Cyrénaïque, il fut surpris par une division grecque envoyée de Sicile par Justinien II , successeur de Constantin IV et empereur d'Orient depuis 685. Zohaïr fut accablé sous le nombre et périt avec les siens (fin 689).
Ce ne fut qu’en 696 que le khalife put confier au général Il’assanibn-es-No’mân la mission de réparer ce désastre et de soumettre définitivement la Berbérie. H’assân rassembla quarante mille hommes et, traversant l’Egypte, la Cyrénaïque et laTripolitaine, pénétra en Tunisie, remonta jusqu’à Kairouan et, comme depuis le trépas de Koçeïlah, tout cheik s’était érigé en prince indépendant, demanda quel était le principal maitre du pays? « Celui qui gouverne Carthage, » lui répondit-on. Il semblerait assez, d’après cette réponse, que depuis leur succès à Barkah, les Byzantins avaient repris, sur les Berbères, quelque chose de leur antique infiuence.
En tous cas, H’assân marcha droit sur la capitale désignée, en battit la garnison, qui avait exécuté une sortie vigoureuse pour le repousser;
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emporta la place d’assaut, l’occupa militairement, poursuivit les débris de l’armée impériale, réfugiés sur le territoire de Sal’fourah, près Bizerte, les défit encore, et les chassa, l'épée aux reins, jusqu’à liéjà, dont les puissantes murailles, relevées par Justinien, abritèrent les vaincus et arrêtèrent les vainqueurs.
Cependant, à la nouvelle de la prise de Carthage, Léonce, successeur de Justinien 11, déposé en 095, se résout à un suprême effort. Il arme tout ce qui reste de vaisseaux à Byzance, les confie au patrice Jean, et lui prescrit de reprendre la vieille et glorieuse cité, si longtemps l’orgueil de l’empire. L’escadre grecque paruten vue des côtes aux premiers jours de l’automne G97. Elle rompit les chaînes qui fermaient le Mandrakion et en força l’entrée. Les troupes de débarquement emportèrent la place, massacrèrent ses défenseurs arabes et reprirent, une à une, toutes les cités tombées au pouvoir d'H’assàn. L’étendard impérial llotta de nouveau sur la Rroconsulaire et le patrice Jean passa, dans les enchantements du vieux palais de Byrsa , l’hiver de 097 à 698.
C’était, hélas ! le dernier éclair de la fortune de Rome sur le sol africain. Au printemps de 698, en effet, Abd-el-Melik armait à son tour une fiotte nombreuse et l’envoyait au secours d’H'assûn. L’émir, avec ces renforts, chassait les Byzantins, leur reprenait, aux premiers jours de l’été, Carthage, qu’il ruinait de fond en comble, et les forçait, avec leur général humilié, de quitter, pour ne les plus revoir, ces rives ensoleillées, muets témoins de tant de gloires et portant encore sur leurs grèves en deuil, l’ineffaçable empreinte des Hann-Baal, des Scipion, des Marins, des César, des Giséric et des Bélisaire.
Le patrice Jean s’enfuit, sur les débris de son escadre, vers Constantinople, où un pronu nciamento venait de renverser Léonce et de porter au trône le général Apsimare, plus connu sous le nom de Tibère IL
Arrêtons un instant nos regards sur cette domination romaine qui disparaît pour toujours de la Tunisie.
Elle a marqué, jusqu’à présent, l'apogée de la civilisation dans ce pays. Sans doute, elle n'y créa pas tout. Avant elle, d’antiques cités phéniciennes en couvraient les côtes et d'autres plus jeunes, phéniciennes, ou berbères, vivaient dans l’intérieur. Mais cette domination donna certainement au travail, à la littérature, aux arts, à l’utile et au beau, des encouragements et une impulsion plus puissants que ceux donnés jusque-là. Dans les dernières années de la République, et sous la puissance impériale, la colonisation de ce pays prit un tel essort, et sema ses œuvres avec une telle abondance, et une magnificence telle, qu’elles ont, presque partout, remplacé complètement ce qui existait auparavant et n’ont pu être elles-mêmes totalement efl’acées nulle part. Le temps, les hommes et douze siècles de barbarie se sont vainement attelés à cette œuvre de destruction radicale. On les rencontre partout, leurs gerbes de marbres qui jaunissent au milieu du sillon!
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11 fut grand le peuple qui défie de pareils ennemis et qui, malgré leurs efforts conjurés, force encore aujourd’hui, par la seule vue des ruines qui ont survécu, l’étonnement et l’admiration du monde!