‹ Histoire de la TunisieChapitre 2 sur 32 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La Tunisie est à l’ordre du jour.

Beaucoup en parlent; mais petit est le nombre de ceux qui la connaissent.

Parmi ceux-là même qui respirent sous son ciel bleu et foulent aux pieds sa terre où fleurit l’oranger, où la banane et la datte aux reflets d’or se balancent mollement sous la tiède brise, combien peu savent quels drames multiples et gigantesques se sont déroulés, le long des siècles, sur ce merveilleux théâtre?

Quelques-uns seulement en ont un léger soupçon, quelque chose comme un souvenir vague. Le plus grand nombre les ignore entièrement.

C’est pour rajeunir le souvenir des uns et dissiper l’ignorance des autres que ces pages ont été écrites.

L’auteur les offre au lecteur en sollicitant sa bienveillance pour elles et pour lui.

Il n’a point eu d’autre passion, en les écrivant, que celle de dire la vérité. Il n’a point d’autre désir, en jetant aux vents de la publicité ces feuilles tombées de sa plume, que celui de faire aimer davantage, parce qu’elles la feront mieux connaître, une terre arrosée de sang Français et devenue, par cela même, désormais, un prolongement de la Mère Patrie !

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Presque Ions les grands événements de l’histoire se sont déroulés sur les bords ensoleillés de la Méditerranée.

C’est aussi sur ses rives et, pour ainsi dire, au murmure de ses flots bleus, que se sont épanouies toutes les civilisations antiques.

L’Egypte, la Grèce, Rome, nées sur ses bords, ont senti, toutes petites, ses vagues baiser leurs pieds. Et plus tard, lorsque couchées à l’ombre de leur Acropole, de leur Capitole et de leur Sphinx , elles s'endormaient, fatiguées de gloire et d’orgies, aux soirs de leur grandeur et de leurs triomphes, c’étaient ces mêmes vagues encore qui les berçaient doucement de leur mélancolique refrain.

Ce qui fut, d’ailleurs, est toujours. Le soleil du progrès et de la liberté continue à se lever d’abord sur les rivages de cette mer prédestinée. Et ce n’est que, lorsque, depuis longtemps déjà, il touche à son midi pour les régions qu’elle baigne, qu’il commence apercer, de ses premiers rayons, la nuit froide dans laquelle les autres gémissent encore.

Pas un seul de ces bords méditerranéens n’a cependant été, peutêtre, le théâtre de drames aussi poignants et aussi nombreux, ni le témoin de luttes aussi gigantesques, surtout par leurs conséquences, que le fut ce petit coin de terre qui s’appelle aujourd’hui : La Tunisie.

Là, se jouèrent en effet, plusieurs fois, les destinées du monde;

Là, fut résolue, pour de longs siècles au moins, la question de savoir si ce monde serait aryen, ou s’il serait sémite?

Rien de plus ardu que de rechercher, à travers la suite des générations, les noms, oblitérés par le temps, des tribus, des nations, des races, qui, les premières, ont rempli, du bruit de leurs pas, telles ou telles vallées du inonde naissant.

Chaque race, il est vrai, porte dans ses traits, dans son cœur et

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dans son génie une empreinte spéciale et indélébile. Les siècles passent sans effacer jamais cette ineffaçable empreinte. Après des milliers d’années, l’habitant de l’Egypte reproduit dans ses formes l’Osiris basané des Pharaons; le type des Faunes se transmettra d’âge en âge dans les traits des tribus de l’Arcadie. Ainsi, depuis sa naissance jusqu’à sa disparition totale, chaque race garde, dans les angles de son visage et les proportions de ses formes, un sceau inimitable et particulier.

Qui a marqué de ces types indestructibles le front, si mobile en apparence, des races humaines? C’est le secret de leur Auteur!

Secret d’autant plus étrange que, si la plupart des peuples s’identifient de formes, de mœurs et d’habitudes aux lieux qu’ils habitent, il en est cependant qui réagissent étrangement contre ces mêmes influences. Malgré les flots, qui les pressaient de toutes parts, jamais, par exemple, les habitants du Péloponèse ne purent prendre les habitudes de la vie maritime. Sous le ciel de la Toscane, les Étrusques gardent un tempérament étranger, tandis que d'autres, sous un ciel éternellement nuageux et froid, semblent avoir gardé, dans le coloris de leur langage et dans l’enjouement de leur caractère, quelque chose de l’éclat et des charmes de l’Orient. C’est que les uns et les autres sont étrangers dans le pays où ils demeurent et qu’ils conservent comme un souvenir inconscient de leur patrie perdue et de leur vie primitive l.

C’est sur l’existence de ces types immuables que repose, en grande partie, la science des ethnologues. C’est en trouvant, ici ou là, sur de nombreux sujets, les marques spécifiques d’une race, connue d’ailleurs, que l’anthropologiste peut affirmer l'existence antique, dans une région déterminée, de cette race, alors même qu’elle en serait aujourd’hui presque disparue, et dire à l’histoire, qui souvent interrogerait en vain les monuments et les livres, le nom des premiers habitants d’un pays.

C’est en combinant ensemble les déductions fournies ainsi par la science, les données de l’histoire et même les légendes mythologiques que l’on arrive à connaître, à peu près certainement, quels lurent ceux de la Tunisie?

Les légendes antiques d’abord semblent indiquer plusieurs courants de migrations aryennes dans la Berbérie actuelle.

Ainsi la légende de l’Atlantide de Platon conserve le souvenir d’une émigration qui, partie des côtes de l'Océan, se serait étendue jusqu à l’Egypte.

Celle des Amazones Libyennes de Diodore semble raconter un fait analogue, en lui donnant le caractère marqué d’une gynécocratie singulière dont on retrouve les traces jusqu’en Asie Mineure.

La fable des Compagnons d’Hercule, venus de la Perse et de l’Armé-

1 Edgard Quinkt, Le Génie des Religions.

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nie par l'Espagne, semble également être le récit merveilleux d’une invasion aryenne plus récente que celle des Atlantes et faite par l’Occident.

Les mythes grecs relatifs au lac Triton, patrie d’Athéné, de Poséidon, paraissent indiquer les traces d’antiques relations entre les Pélasges et les Syrtcs. Enfin ceux qui racontent le voyage des Argonautes à ce môme lac Triton el les courses d’Ulysse au pays des Lotophages (iles Kerkennah) ne font, sans doute, que de transparentes allusions à d’anciennes migrations venues de l’Uellade dans ces régions.

Si de la légende nous passons à l’histoire, Hérodote, il est vrai, ne nous parle, au nord de l’Ethiopie, que des Libyens et des nombreuses tribus libyennes. Mais Salluste, qui avait consulté les sources historiques de Carthage et qui nous a conservé des renseignements plus précis qu'aucun des autres écrivains classiques sur l’histoire africaine, avait connaissance des temps primitifs antérieurs à l'arrivée des tribus Aryennes et à l’établissement des colonies Phéniciennes. Dans toute l’étendue de l’Afrique septentrionale, il n’y avait alors, suivant lui, que trois races, inégalement réparties sur une triple zone: des Chamitcs ou peuples de Phut; derrière eux, des Gétulcs, et derrière les Gétules, des Nègres.

Ce furent ces peuplades originaires que trouva la grande invasion japhétique, qui, toujours d’après Salluste et les traditions Carthaginoises, se jeta ensuite sur la côte d’Afrique, où elle arriva par mer. Celte première invasion des fds de Japhet doit remonter au xiv* ou xv* siècle avant notre ère.

L’historien latin appelle ces envahisseurs des Perses, des Mèdes et des Arméniens. Plus complets, les monuments de l'Egypte nomment aussi les Libyens proprement dits ou Libou, les Maxyeset les Maces.

Devant cette invasion, les nations de l’intérieur, Gélules et Nègres, restèrent intactes sur leur territoire. Mais de nouveaux peuples se formèrent sur le littoral par suite du croisement des races. Laissons de côté les Maures (m>uooi ou mieux Maouliarim occidentaux), qui, formés du mélange des tribus aryennes, Mèdes, ou Arméniens de Salluste, avec les peuplades primitives, occupèrent la côte africaine la plus voisine de l'Espagne. Les Numides ou Nomades, nés des Perses unis aux Gélules, subjuguèrent les cantons riverains de la mer Sardo- Tyrrhénienne. Les Libyens proprement dits, les Maxyes et les Maces s’établirent le long des Syrtcs et sur les bords du fameux lac Triton, dont la rive orientale resta seule aux vieilles tribus Chamitiques.

Enfin un siècle environ après la venue des enfants de Japhet, un nouveau changement ethnologique se produisit. Il eut pour cause l’établissement de peuplades Chananéenncs, qui, chassées de la Palestine, se fixèrent dans la Zeugitane et l’Afrique propre, où existaient peutêtre antérieurement, depuis l’invasion des Ilycksosen Egypte. 2500 ans avant notre ère, quelques familles de même race. En se mêlant aux

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populations antérieures, soit Chamitiques, soit Japhétiques, ces colons Chananéens donnèrent naissance à la race Liby-Pliénicienne.

Ainsi l’histoire confirme la fable. Elle est du reste, à son tour, confirmée par l’anthropologie.

Au milieu des multiples peuplades dont les invasions ont successivement recouvert le sol de la Berbérie, et malgré ces amas de peuples superposés, les savants de nos jours reconnaissent en effet la prédominance de certains types spéciaux et primitifs.

Parmi ces types, dont les Topinard, les Verneau, les Borv-Saint- Vincent, les d’Arbois de Jubainville, les Masqueray, les Collignon, les Duveyrier, les Lenormant et les Bertholon ont décrit les caractères originaux dans des études du plus haut intérêt, se trouve précisément, en premier lieu, le type Nêanderlhaloïde, assimilable auxGétules de Salluste ou, mieux, aux Mélano-Gétules ou Garamantes d’Hérodote, race de transition entre la race blanche et la race noire. Les débris de cette race, scientifiquement considérée comme autochtone, se rencontrent surtout dans le Djérid et dans la Kroumirie.

A côté des spécimens assez nombreux de ce type nettement accusé, la science a pareillement remarqué quantité d’échantillons du type de Cro-magnon. Ce serait, d’après elle, comme d’après l’histoire et la légende, un des plus anciens de la Tunisie et probablement le plus ancien après celui des Gétules et Mélano-Gétules. 11 proviendrait soit de l’Europe méridionale, soit d’une Atlantide quelconque. Les individus de ce type auraient été désignés sous le nom générique d’Ibères. Si donc les Ibères ont droit à la place historique que leur assigne d’Arbois de Jubainville, il faudrait saluer dans leurs restes les Berbères proprement dits, ces Iabaren ou Ibarbarem, que les Touaregs et autres tribus du désert comptent parmi leurs aïeux. Ce type fut encore renforcé en Tunisie par des immigrations de Shardanes et de Sakalash, ancêtres des Sardes et des Siciliens, qui paraissent avoir importé dans le pays l’industrie mégalithique.

Le type de Cro-magnon se retrouve surtout aujourd’hui à 'Tunis et à Gabès, ainsi que dans les vallées de la basse Medjerdah et de la Siliana.

Le type de Tazerka (petit village du cap Bon où on le rencontre plus particulièrement), type qui se rapproche d'ailleurs de celui de Grenelle, paraît former la troisième couche ethnique.

Puis vient le type Ligure , ou Celto-Slave. Cette race des Ligures, ou Libyens, ou Libou, dut aussi peupler le pays dès la plus haute antiquité, puisque Salluste la considère comme autochtone. On trouve surtout ses représentants au sud de Sousse. Ils constituent, à l’état presque pur, la majeure partie de la population du golfe de Gabès et atteignent leur maximum de densité dans l’île de Djerba.

C’est aux Hycksos probablement que certaines tribus doivent leurs caractères mongoloïdes.

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Vient enfin le type blond importé en Tunisie par ecs peuples (pie les Égyptiens appelaient Tama’hou (hommes du Nord) et Ta’hennou (hommes au teint clair). Ces blonds, comme encore aujourd’hui les clans écossais, faisaient précéder le nom de leur tribu du préfixe Mac, Mas ou Mis, avec le sens de Fils. Citons au hasard parmi ces tribus de blonds: les m«xou d’Hérodote, les Msnmoide Polybe, les Maxwovra* etlcsMxxpwc de Ptolémée. On les retrouve, entre autres, dans les Meknas de Rroumiric.

Bref, l’antique Berbérie fut, sans aucun doute, originairement peuplée par deux courants:

Du centre de l’Afrique, l’un remonta vers le nord, fuyant les mornes solitudes et la patriedes sables. L’autre descendit, auconlrairc, du sud de notre vieille Europe, des rivages extrêmes de l’Italie, de l’Ibérie et des Gaules vers le même nord de celte contrée toujours charmercsse. Elle attira les pères comme elle attire aujourd’hui les fils.

Ce qui rend particulièrement intéressante pour nous la question du peuplement primitif de la Berbérie, c’est la communauté d’origine de la plupart de ces races avec nos Celtes et nos paysans du Berry, de l’Auvergne et du Limousin.

Ici, la linguistique elle-même apporte son précieux concours à l'histoire et à l'anthropologie. Elle nous fait retrouver, jusque sous nos brumes, la Heur glacée de la parole africaine. Elle nous montre comment la langue, répétée, voilà tant de siècles, par les brûlants échos de la Libye, est identique à celle dont le pâtre breton fait retentir encore, quand il parle l’idiôme imagé de ses aïeux, les landes mystérieuses de l’Armorique. C’est ainsi que le nom du Libyen Matlios, ce héros de la guerre des Mercenaires, ici cl là, signifie le Mon.

Bien déplus curieux, dans tous les cas, que de retrouver sur ce sol, fait de ruines amoncelées, et parmi les restes confondus des peuples prœpuniques, les types vivants de races qui ne se rencontrent plus qu'à l'état fossile sur notre sol européen : race de Néanderthal, ou du Djerid; race de Cro-magnon, ou (Y Etiez ; de Furfooz, ou de Tazerka.

Telles sont donc les souches et les origines de ces nombreuses tribus africaines qui, n’étantni sémitiques, ni arabes, sont actuellement désignées sous le nom uniforme de Berbères.

Il importe même de noter immédiatement que l’état de civilisation dans lequel se trouvaient ces Berbèr es, et spécialement les Libyens, qui sont les mieux connus d’entre eux, sans doute parce qu’ils habitaient plus près des eûtes, était, avant l’invasion phénicienne, assez avancé pour qu’ils eussent des villes. C’est ainsi que nous connaissons l’existence de Hybélé et de Canthélé, situées dans le voisinage de Carthage ; de Cybos, à l’ouest d’Utique; de Calamenthé, sur le territoire punique; de Zy nantis, près la Petite Syrte; de Molys; de lanæuatis ; de Stoeœ ; de Strœ et d’autres encore, dont il est impossible aujourd’hui de préciser la situation géographique.

Ce furent donc ces peuples que rencontrèrent les Phéniciens lorsque,

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dans leurs expéditions commerciales, ils abordèrent, pour la première fois, sur les côtes d’Afrique.

Leurs établissements (emporia) assez semblables aux comptoirs que fondèrent aux Indes les Portugais du xvi° siècle, ne furent, sans doute, à l’origine, que des campements plus fortifiés encore du côté de la terre que du côté de la mer.

Ces campements devaient être habités par quelques représentants de maisons commerciales dont les patrons venaient chaque année, sur leurs vaisseaux, apporter les richesses de l’industrie asiatique en échange de l’ivoire, de la gomme, des plumes d’autruche, des peaux de bêtes et de la poudre d’or qu’apportaient les caravanes de l'intérieur.

C’est ainsi que furent successivement bâties : Leptis la Blanche, ensevelie maintenant sous des dunes de sable argenté; Oea de Melek- Ard, qui sera la patrie de l’empereur Septime-Sévère, et Sabrata, aujourd'hui Sabrat : trois villes qui firent appeler Tripolitaine le pays où elles s’élevaient. Plus au nord furent également construites : Hadrumetum (Sousse) ; Thapsus (Enchir ed-Dimas) ; Demsas aux environs de Sousse; Utique (Bou Châteur) ; Hippo-Diarrytos (. Bizerte ); Kambé et Tunes, notre Tunis actuelle1.

Par la force des choses, les Phéniciens, qui créèrent des emporia , entrèrent en relations avec les Libyens. Des échanges d’abord, puis des unions s’établirent entre eux. Il résulta de ce mélange d’Aryens et de Sémites un accroissement considérable de cette race mixte à laquelle nous avons déjà donné le nom de Liby-Phénicienne2.

Presque toutes les colonies Chananéennes de la Berbérie, que nous avons déjà nommées, et presque toutes celles aussi qui s’établirent par la suite doivent leur peuplement à cette race.

Toutefois la plus illustre des cités africaines ne fut point élevée par les mains de ces Liby-Phéniciens.

Mathan 1", roi de Tyr, était mort en laissant deux enfants : un fils âgé de onze ans, Piîmelioun, devenu célèbre dans les traditions poétiques sous le nom de Pvgmalion, et une fille, un peu plus âgée que son frère, nommée Elissar. Ses dernières volontés portaient que les deux enfants devaient être, tous deux, associés au trône. Mais l’élément populaire, qui cherchait une occasion de changer la forme, jusquelà toute aristocratique du gouvernement Tvrien, cassa le testament de Mathan et proclama le seul Piîmelioun, en l’entourant de conseillers exclusivement favorables à la démocratie3.

Elissar, exclue du trône, épousa Zicharbaal, le Sichée de Virgile, l’Acerbas, ou Acerbal, d’autres auteurs, son oncle, grand-prêtre de Melek-ard, le second personnage de l’empire après le roi, l’homme que

1 Histoire ancienne des peuples de l'Orient, par Maspero.

2 Diooore de Sicile, xx, SS.

a Justin, Hist. univ., xvm, 4-3.

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sa situation mémo coustituait le chef du parti aristocratique et la tête de l'opposition.

Quelques années après, Piitnelioun lit assassiner Zicharbaal, dans lequel, à tort ou à raison, il voyait un rival et, dans tous les cas, le prince des mécontents. Elissar, brûlant de venger son mari et de régner à son tour, devint dès lors l’àme d’une formidable conspiration tendant au renversement de son propre frère et au rétablissement de l’antique puissance aristocratique. Les trois cents membres du Sénat et tous les chefs des vieilles familles patriciennes entrèrent dans le complot. Mais Piîmclioun et la démocratie veillaient. Bientôt les conjurés découverts n’eurent d’autre ressource, pour échapper au châtiment suprême, que de s’expatrier '. Ils s’emparèrent, par surprise, de navires prêts à mettre à la voile et partirent, au nombre de plusieurs milliers, sous la conduite d’Elissar, à qui celle émigration valut le surnom de Dido (la fugitive)4. C’était en 822, la septième année du règne de Piimelioun.

Après une longue traversée, les émigrés arrivèrent enfin en vue des rivages d’Afrique et débarquèrent là même où, six siècles auparavant, avait été fondée Kambé. Celte ville était tombée depuis eu pleine décadence par suite du développement et de la prospérité d’Utique sous la domination lyrienne. Peut-être même était-elle alors entièrement abandonnée.

Elissar acheta du roi des Tybiens, lapon \ l’emplacement de cette cité délaissée, moyennant le payement d’un tribut annuel, en prit possession, la releva de ses ruines, ou même la reconstruisit entièrement. Puis elle donna à sa jeune colonie le nom de Ville nouvelle ( Kairth - Khadeschath), par opposition à Oatik (la vieille), ou de Forteresse de la mer ( Kurth-Ago ). Les Grecs ont fait de ce nom, par corruption : Carchedôn, et les Romains : Carthago : Carthage.

Sur le sommet de la colline servant de réduit à la cité naissante, colline qui, disent les uns, fut celle voisine des ports et, disent les autres, celle qu’on appela plus tard Byrsa (c’est-à-dire : emplacement d’un camp, ou acropole), la légende rapporte qu’Elissar lit ellemême élever le temple d’Eschmoûn (l’Esculape, ou l’Apollon des Grecs), divinité tutélaire de Carthage , une citadelle et ce palais fameux du haut des terrasses duquel l’inoubliable amante du héros Troyen devait jeter, plus tard, en mourant de désespoir, ces immortelles imprécations :

Hauriat hune oculis cruclelis ab alto Dardanus et nostræ secum ferat omina mortis 4.

Carthage ne larda pas à s’affranchir du tribut qu'elle s’était engagée

1 llist. des peuples de l'Orient, par Maspero.

* Tinte, Eragm., 23.

» Sons, 27, !).

* Virgile, Enéide, iv, 601-663.

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à payer aux peuplades indigènes. Se sentant forte, elle signifia qu’elle entendait occuper désormais, à titre de propriétaire et de maîtresse, un sol qu’elle n'avait eu jusque-là qu’à titre précaire, et l'humble attitude de ses débuts lit place à l’arrogance. Cette conduite la brouilla de suite avec les tribus Libyennes qui l’entouraient et la forcèrent à soutenir une longue série de guerres. Elle en sortit victorieuse, il est vrai. Mais ces triomphes mêmes lui firent de ses nouveaux sujets autant d’ennemis irréconciliables.

En deux cent cinquante ans, du milieu du ix° siècle à la fin du vu0, elle conquit ainsi, pied à pied, toute la région qui s’étend de la Petite Syrte à la frontière de Numidie.

Dans cette conquête, comme dans la plupart de scs guerres postérieures, elle trouva des auxiliaires précieux dans les colonies Liby- Phéniciennes de la côte, sur lesquelles, d’ailleurs, elle ne tarda pas également à s’arroger la suprématie. Peu à peu, elle fit, de toutes, ses alliées d’abord, puis ses tributaires. Prenant l’hégémonie de la Confédération Chananéenne en Occident, elle les obligea toutes à lui fournir un contingent militaire et à lui verser, chaque année, des contributions en argent. Nous savons que Leptis, par exemple, lui payait, de ce chef, une redevance d’un talent par jour.

Ce régime dur, et surtout durement appliqué, lui suscita des haines faciles à éviter, qui, plus tard, contribuèrent certainement beaucoup à sa ruine. C’est ainsi que même U tique, la ville confédérée la fnieux traitée pourtant, déserta la cause de sa suzeraine pendant la guerre des Mercenaires, et l’abandonna définitivement avant la troisième guerre punique.

Et, si les cités d’origine phénicienne étaient si maladroitement pressurées, que penser des autres? Evidemment ce fut une impitoyable servitude qu’essaya de faire peser sur elles son effroyable avidité. Aussi les Libyens eurent-ils toujours son joug en horreur. Quant aux Gétules, aux Nasamons, aux Garamantes et autres, de mœurs plus nomades, ils préférèrent reculer, lorsqu’il le fallut, jusqu’aux limites du désert, pour s’y soustraire et conserver leur indépendance native.

Du reste, ces poursuites furent rares.. La puissance de Carthage ne prit jamais, en effet, beaucoup d’extension dans l’intérieur du continent. Son territoire propre, même aux jours de sa splendeur, occupait, tout au plus, les deux tiers de la Tunisie. Il se composait, en grande partie, du district de Tusca [bassin de l’Oued-cl-Kcbir ) et des Grandes Plaines, ce qu’on appelle maintenant la vallée de la haute Medjcrdah. Ce territoire était, nous disent Eumaque et Appien, entièrement entouré d’un fossé. En somme, c’était moins un empire continental qu’une propriété suffisamment vaste pour qu’aux bénéfices du commerce tous les citoyens de Carthage pussent ajouter les bénéfices et les agréments de la grande culture et du séjour à la campagne.

Par les colonies phéniciennes et liby-phénicienncs réduites en vas*

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sciage cl disséminées tout le long de la côte, la République Punique tenait seulement presque tout le littoral Nord et Est de 1 Afrique. L’histoire a même conservé la mémoire de deux héroïques frères Carthaginois qui consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre son domaine, contesté par les Grecs de Cyrène, jusqu'à l’est de Lcplis, au fond delà Grande Syrie, à l’endroit appelé depuis, en l’honneur de ces deux martyrs du patriotisme : Autels des Philènes

Mais, en dehors de cette bande de terre longeant le littoral et qui atteignit jusqu’à 3,000 kilomètres de longueur2, l’autorité de Carthage ne pénétra jamais très avant dans l’intérieur du pays. Les races primitives purent donc y amasser à l’aise, tout en gardant, ou à peu près, leur autonomie, des trésors de colère pour le jour, impatiemment attendu, de la vengeance.

Carthage alors se souciait peu de ces impuissantes colères soulevées par sa politique oppressive.

Assise sur un rivage enchanteur et dans l’un des plus beaux sites du monde, elle se moquait des pleurs qu’elle faisait couler et, pourvu qu’ils la gorgeassent d’or aux jours fixés par elle, peu lui importait les grincements de dents des faibles au-dessus desquels Elle avait grandi.

Qui prend dans ses mains un planisphère terrestre voit, du premier coup d’œil, que l’Afrique du Nord constitue à elle seule une unité géographique parfaitement déterminée.

Celte unité est séparée de l’intérieur immense du continent noir par les doubles et hautes chaînes des monts Atlas (pii ont donné leur nom à l’Océan sur les abîmes duquel ils aboutissent.

Elle est également séparée de l’extérieur par des côtes inhospitalières, sans rades sûres et sans ports abrités dans lesquels les vaisseaux en péril puissent chercher un refuge contre les coups violents du mistral et les lames, redoutablement courtes, de la Méditerranée 3.

Sur celle longue ligne de côtes, la nature n’a créé qu’une seule retraite. Et, comme la nature d’ordinaire achève ce qu’elle commence, elle a placé cette retraite précisément au centre même de la mer, à égale distance de l’Egypte et de l’Espagne, en face de la Sicile, de la Sardaigne, de la France et de l’Italie. 11 semble qu’elle ait ainsi convié l’Europe entière, l’Afrique et l’Asie à converger, sur les (lots, vers ce havre unique.

Elle l’a certainement aussi destiné à devenir l’entrepôt général et le grand marché de toute la région saharienne. Les montagnes, en effet, qui barrent l’Afrique du Nord et la séparent de l’Afrique Centrale, s’abaissent à son approche et disparaissent eutièrement devant lui \

1 Salliste, Cont. Jugurtliam, 79. — Valèhe-Maxiue, v, 6-4.

J Polïbe, ni, 39.

* Salli'ste, Cont. Jugurtham , xvn.

* Tissot, Géographie comparée de la Province Romaine tT Afrique, i, 3.

LA TIXISIE.

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Il offre donc, tout à la fois, un asile inviolable aux gens de mer et un facile accès aux hommes du désert.

Eh bien ! c’est à ce point précis, près de cette retraite merveilleuse, sur ce havre unique, que Carthage a dressé ses murailles.

Et quelles murailles ?

L’entrepôt magnifique du commerce entier fait par le monde alors connu : c’est elle ! Le désert et la mer, ces deux figures visibles de l’infini, lui appartiennent !

Couchée sur un isthme étroit, d’une largeur de 4,025 mètres ', qui s’étend du cap Kamart au iac de Tunis , puisque la mer alors occupait toute la Sebka de Soukara, elle a fermé complètement cette langue de terre, sur laquelle elle repose, et que ses sept cent mille habitants 2 occupent tout entière, par un ensemble de fortifications telles qu’Agathoclès, les Mercenaires, les Romains et le grand Scipion lui-même les déclareront imprenables.

Ces fortifications forment une circonférence de 6 à 7 lieues de tour. „ Orose lui donne 20 milles (29,585 mètres); Éutrtfpe: 22(32,543 mètres) ; Tite-Live : 23 (34,022 mètres), et Charles- -TTssot : 26,905 mètres3.

Elles se déploient, du côté de la terre, en une triple enceinte.

La première ligne intérieure de celte enceinte se compose d’un mur d’escarpe en blocs énormes de tuf, posés par lits horizontaux. La plupart de ces blocs, dont beaucoup mesurent jusqu’à lm,50 de longueur sur lm,25 de largeur et 1 mètre de hauteur, ont exactement les dimensions de l’assise sur laquelle ils s’appuient. Un certain nombre cependant d’entre eux se rattachent par des parties saillantes, ou rentrantes, formant tenons et mortaises, aux blocs voisins, ce qui augmente la solidité de la masse.

Cette masse offre une largeur de9m,24 sur 13m, 86 de hauteur, suivant Appien 4, ou de 11™, 64 sur 18™, 48, si l’on s’en rapporte à Diodorc 5. Ces chiffres peuvent d’ailleurs se concilier avec ceux d’Appicn, en admettant qu’ils expriment la hauteur totale du rempart, y compris le couronnement, et la largeur prise à la base.

Au-dessous de cette muraille gigantesque, et jusque dans la profondeur de ses fondations, sont ménagées d’inépuisables citernes, afin que les défenseurs de la cité puissent toujours avoir, en abondance, l’eau à leur portée.

Le mur lui-même n’est pas massif dans toute sa hauteur. Au-dessus de la ligne susceptible d’être atteinte par les béliers ennemis, on a disposé, dans son épaisseur, des casemates pour trois cents éléphants de guerre, des écuries pour quatre mille chevaux, des magasins pour les

{ Appien, Punie., i, 45.

2 Stkabon, xvii, 3.

3 Orose, iv, 22.

* Appien. Punie., Ü5.

6 Uiodoue de Sicile, Reliquiæ, xxxn, 14.

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harnais, les équipages, les munitions cl les vivres et des casernes pour le logement de vingt mille hommes d'infanterie et quatre mille de cavalerie.

Loin de nuire à la solidité de l’ensemble, celle disposition l’augmente, au contraire. Quelle construction n’est, en effet, mieux disposée à résister aux chocs violents et aux vibrations produites par ces chocs dans les maçonneries et les terres que des murs opposés perpendiculairement les uns aux autres?

Des meurtrières, percées obliquement de place en place, permettent de défendre, à coups de flèches et de traits, la contrescarpe du fossé.

La muraille présente, en outre, une série d’angles rentrants et sortants commodes pour repousser les assauts.

Elle est enfin soutenue par des tours rondes, placées à 2 plèthrcs, ou 61m,06, les unes des autres dans la plaine et plus ou moins espacées partout ailleurs, suivant les accidents du terrain et les nécessités de la défense. Ces tours, d’un diamètre de lGm,53 (3G coudées), dominent la muraille de deux étages et facilitent aux assiégés la défense de leurs remparts dans toutes les directions '.

Au pied de ce mur, du côté de l'ennemi, est creusé un fossé large de 32 mètres, d’une grande profondeur et affectant la forme triangulaire.

En avant de cette première enceinte fortifiée, s’élève la seconde. Elle comprend un rempart, à peu près aussi large que la grande muraille, mais élevé seulement de 4 à 5 mètres et défendu, lui aussi, par un nouveau fossé, identique en largeur, profondeur et forme à celui de la première ligne.

La troisième enceinte, la plus exposée aux coups de l’ennemi, ne se compose que d’un fossé semblable au précédent, défendant une simple banquette de terre, protégée par des palissades 2.

En dedans de cette triple enceinte, deux lignes de défenses intérieures achèvent de rendre la place inexpugnable. L’une de ces lignes sépare la cité, proprement dite, du faubourg noble de Mégura. Ses hautes murailles, flanquées de tours, partent de la Maalka , derrière les citernes publiques, pour aboutir à l’extrémité des quais extérieurs, après un parcours de 3,360 mètres. La seconde partage la cité ellemême en deux zones : la zone Ouest, défendue par la triple enceinte, le mur de Mégara, dont nous venons de parler, et le mur simple qui fait, au sud, face à la Trenia , dont nous parlerons bientôt; et la zone Est, renfermant les ports, les quais et le quadrilatère de Byrsa, aux angles Nord-Ouest et Sud-Ouest duquel elle s’appuie.

Byrsa : c’est le centre et le cœur de tous ces gigantesques travaux; c’est l'acropole ! C’est le réduit de Carthage. Byrsa est là, dans sa hauteur de 63 mètres, isolée de tous côtés, dominant tout, et dominée

' Appiex, Punie., 95.

* Histoire rie l'Art dans V Antiquité, ni.

CARTHAGE PUNIQUE

elle-même par une vasle et formidable citadelle, dont le périmètre particulier, tangent intérieurement à celui de la place au Nord et au Sud, mesure 3 kilomètres au moins \

De ces hauteurs de Byrsa, Carthage voit venir, sans les craindre, les peuples de l’intérieur et jusqu’aux enfants du désert qui viennent échanger leurs produits.

De là, elle guette aussi, au passage, les vaisseaux des autres nations et fond sur eux, à la moindre occasion, comme le vautour sur sa proie. Un jour, en 202 avant notre ère, la tempête brise la flotte du préteur Cn. Octavius sur les rochers des îles Aegimures, la Zembra et la Zembretta modernes. La cité punique a vu l’œuvre de la mer. Vite, son peuple accourt ; ses magistrats s’assemblent. On discute en tumulte.il ne faut pas laisser échapper cette aubaine! Asrou-Baal fera le coup ! Avec cinquante trirèmes de guerre, cet amiral s’en va, malgré le droit des gens, prend ce qu’il trouve, pille sans merci, poursuit jusque sous Aquæ Calidæ (Hammanm Lif) trente vaisseaux Romains désemparés et ramène le tout à Carthage au milieu du délire de ce peuple rapace 2.

Pour achever l’énumération des défenses de Carthage, du côté de la terre, ajoutons que l’isthme, l’y rattachant, est barré par une suite de mamelons ardus et difficiles, entre lesquels un petit nombre de passages seulement donnent accès dans la plaine. Derrière ces mamelons enfin, le fieuve Ma/cara (la Medjerdah), qui débouchait alors dans la mer entre le Djebel Ahmor et le Djebel Kabeur-el-Djchela , non loin de Sidi-A li-bou-Ktioua , coupait aussi toute communication avec la campagne et formait encore un obstacle sérieux, facile à rendre infranchissable et d’une défense aisée 3.

Si merveilleusement munie du côté de la terre, Carthage ne l’est pas moins du côté de la mer.

Sans doute, elle n’a bâti là qu’une muraille unique. Mais ce mur domine en partie de hautes falaises à pic, formant escarpe naturelle, dessine le pourtour de Megara , contourne la ville basse à l’Est et coupe la Tamia , ou bande de terre courant au Sud entre la mer et le lac de Tunis, suivant toute sa largeur, 92m,50. Il est continuellement battu par les vagues et surveillé d’une manière incessante .par les vaisseaux de guerre puniques.

Au point Sud, où cette muraille unique vient rejoindre la triple enceinte de l’Ouest et du Nord-Ouest, le lac de Tunis, tout en fournissant à la cohue des bâtiments qui se pressent, sans cesse, dans les eaux de la ville Phénicienne, un abri que ses ports intérieurs, voisins, mais trop étroits, ne pourraient leur donner, lui sert aussi de défense naturelle de seconde ligne.

Ces ports eux-mêmes, dont nous ignorons 1 exacte étendue, que

' Beui.é, Fouilles à Carlhaye.

2 Titb-Live, xxx, 24.

s Polybe, i, 73, 75.

CAKTII.YOF. PUNIQUE

M. Beulé porto à 22 hectares 20 ares 67 centiares et dont il ne reste plus que d’informes vestiges, sont protégés par le château fort du Schofetim de la mer, bâti sur un ilôt central de 53 mètres de rayon et appuyé par des bastions et tout un système spécial de fortifications. Ce sont de ces ports, l’un destiné aux vaisseaux marchands, l’autre, appelé Cot/mn , en communication avec le premier par un goulet intérieur et réservé à la marine militaire, tous deux creusés, en grande partie au moins, de main d’hommes, maintenant envahis par les sables et à demi comblés par les ruines, que parlent, sans relâche, des flottes innombrables. Elles vont porter au loin la puissance de Carthage et ramènent vers elle les richesses du monde.

Elle a pris, comme armes parlantes, un cheval sous un palmier1.

Fille et reine de l’Océan, elle eût dû prendre plutôt, comme symbole, l’un de ces poulpes dont ses rivages abondent et dont se nourrissent les pêcheurs de Maalka. Ne suce-t-elle pas partout, avec un mépris de la parole donnée, de la justice, des serments et même des traités, qui ont rendu tristement célèbre la foi punique, le meilleur de la fortune de vingt nations diverses ?

Au milieu de sa formidable ceinture de pierres, la ville s’agite dans un perpétuel llux et reflux, qui ne se fait pas toutefois partout également sentir.

Le quartier de Maalka , qui s’étend des ports en remontant vers Byrsa, est le plus animé de tous. C’est le centre des pêcheries et du commerce. Il étage, en amphithéâtre, ses hautes maisons de forme cubique. Elles sont en pierres, en blocage, en pisé, voire même en terre battue et comprimée et quelques-unes en planches. Beaucoup ont jusqu’à six étages. Celles qui sont en pierres, de ce tuf spongieux si fréquent dans les environs de Carthage, sont enduites d'une couche de goudron, au moins du côté qui regarde la mer, pour les défendre contre l'air et la pluie 3. Par-dessus cette couche, on a passé un lait de chaux pour les blanchir et éviter ainsi les inconvénients d’une trop grande réfraction solaire. Les maisons des riches sont revêtues de marbre, tiré des carrières du Has-Adar, ou de Seh em tou. Leur architecture, qui semble affectionner tout particulièrement la forme circulaire et la forme semi-circulaire, est toujours 1res sobre d’ornements.

Au centre de Uyrsa, l’Acropole avec sa citadelle, ses temples, ses palais, tout cela se mêlant, s’enchevêtrant, se supportant i’un l’autre d'une façon merveilleuse et projetant, dans l’azur du midi et dans la pénombre du soir, sa silhouette grandiose ou fantastique.

Derrière l’acropole, dans des terrains rouges, s’allonge la voie des Mappales. Les tombeaux de quelques hommes illustres la bordent et elle aboutit à l’immense nécropole de Carthage. Car si, jusque dans les

i Brulé, Fouilles à Carthage.

* Enéide, i, 442-445. — Justin, xvni, 5.

* Pline, Hist. nat., xxx vi, 22.

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profondeurs de Byrsa, l'on a découvert des monuments funèbres et trouvé des ossements humains, il paraît démontré, par la seule inspection de ces tombeaux, qu’ils sont plus anciens que la ville punique et remontent à une époque mégalithique antérieure à sa fondation.

La Carthage phénicienne ensevelit ses morts dans d’étroits caveaux taillés dans le calcaire sur le plateau du Djebel Kaoui, qui s’incline vers Ulique et aussi sur les pentes qui descendent vers la Scbka de Soukara et vers la mer. De cette façon, le faubourg de Megara échappait à la vue des tombeaux ; il fallait gravir le sommet de la montagne pour découvrir ce champ de sépultures qui mesure plusieurs kilomètres carrés de superficie. Chacun des caveaux funéraires est creusé autour d’une hypogée rectangulaire commune à toute une famille *.

En avant de cette cité du silence et de l’éternel repos, de larges habitations émergent du milieu de vastes jardins : palais d’été avec leurs parcs ; maisons de campagne entourées de leurs bouquets d’arbres et de fleurs. Des clôtures en pierres sèches, en haies vives d’arbustes épineux, et de multiples canaux d’irrigation séparent chaque propriété. Toutes ensemble forment le quartier de Megara. C’est la ville neuve, le noble et aristocratique faubourg, le quartier le plus vaste et le moins peuplé de Carthage. Les riches y possèdent leurs demeures de plaisance dont la verdure et les constructions s’espacent jusqu’au sommet des falaises, dans tout le terrain maintenant occupé par Sidi-bou-Said et La Marsa.

Ces quartiers divers sont rayés de rues innombrables qui s’entrecroisent dans tous les sens et sont généralement fort étroites. Mais, en dehors de la voie des Mappalcs , on connaît à peu près la direction de trois seulement de ces rues. Elles partent du forum et montent parallèlement vers Byrsa. Ce forum lui-même, situé au nord du Cothon, est une grande place rectangulaire, encadrée de maisons très hautes et dont une des faces est occupée par le temple de Baal Apollon, dans les salles duquel s’assemblait probablement, en temps ordinaire, le Grand Conseil de la Nation. Aux jours solennels, les réunions avaient lieu à Byrsa dans le temple d’Eschmoun2. L’édifice, consacré au culte d’Apollon, était orné d’une statue colossale du dieu revêtue de lames d’or d’une grande épaisseur. Les tuiles, qui le recouvraient, étaient également dorées. Au point de jonction de la Tœnia et de la presqu’île de Carthage, et tout à fait à l’extrémité méridionale de la ville se trouvait une autre place publique. Elle était semi-circulaire et, comme le forum, entourée de hautes maisons, excepté du côté sud où elle touchait aux fortifications 3.

Toutes les rues et places de Carthage sont d’ailleurs pavées de larges plaques de calcaires qui recouvrent de superbes égouts, organisés de

1 Beui.é, Fouilles à Carthage.

2 Appien, Punie., 128.

3 Appien, Punie.

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manière à porter l’eau dans les réservoirs publics de Maalka et du bord de la mer Les Carthaginois passent même, dans l’antiquité, pour avoir inventé le dallage des routes etdes ri^es *.

Chaque particulier possède aussi ses réservoirs. Toutes les maisons sont couvertes en terrasse, soigneusement bétonnées, pour recueillir les eaux pluviales dans des citernes privées.

Carthage communique enfin avec l’extérieur par un certain nombre de portes monumentales, outre les poternes, percées dans ses murs. Daux a relevé les traces de sept de ces portes. On en connaît quatre dont la position est déterminée par des texles formels. Ce sont celles de Mégara, d' Clique, de Thèvestc ou de Fur nos, et de Thapsus. Cette dernière était voisine de la Tœnia. C’est par elle que sortit Uann-Baal de la ville ingrate, qu’il ne devait point revoir, en 195.

De ces portes parlaient des routes dont les Romains se servirent plus tard et qu’ils n’eurent qu’à entretenir ou à restaurer.

Les plus remarquables de ces voies étaient:

La grande route du littoral : elle desservait : à l’Ouest, Ruscinona (l*oi to Farina), Utique (Hou Chaleur), Hippo Diarrgtos (Bizerte), Mippo-Regius (Hune), /tof«-//c«<iem(Philippeville), Kollo , Tuera (ruines), Igi/gil (Djidjelli), Saldæ (Bougie), lcosium (Alger), loi (Cherchell), K ail Thennæ (Tenès), Muk-ag-Aoua (Mostaganem), Tin-ji (Tanger) et s’arrêtait au cap Gir, ou promontoire d'Hcrculc, à l'extrémité de l’Atlas. A l’Est, elle passait à Muxitla (Rhadès), Aqtuc Calidæ (llammarn-Lil’J, P ut put (Hammamet), Iladrumetum (Sousse), Lcplis minor (Lampta), ü s ilia (Jnschilla), Thenœ (Enehir Tina), Tacape (Gabès), Sabrala (Tripoli Vecchio), Oca (Tripoli), Lcplis magna (Lebcda), et se terminait à Kasr , près des Philènes ;

La route de Carthage a Cherchell, par Thevcste (Tebessa), Cirla (Conslanline), Sitifis (Sétil), etc. ;

La route de Tenæ a Saldæ, par Soft -Tufa (Sbeithla), Cilliwn (Kasryn), Thevcste (Tebessa), Sitifis et Saldæ ;

Puis les deux routes de Carthage a Cirta : l’une, par Sicca (le Kef), Naraggara (Sidi Youcef) et Tipasa (H. Tifech) ; l’autre, par Bulla- Rcgia et 5mi/V///(Chemtou).

D'autres routes encore reliaient Carthage et Iladrumetum à Zama- Regia, Thgsdrus, Thapsus, Capsa et aux autres centres importants de Tunisie.

Partout ainsi le Coursier Punique a précédé l’Aigle Romaine.

Comme celui de son heureuse rivale, le Gouvernement Carthaginois fut un Gouvernement Républicain.

Il est toutefois probable que Carthage essaya du pouvoir personnel aux débuts de sa fondation. Mais combien de temps dura cet essai ?

1 Fouilles de Gouvet.

» lsiuoHE, Origines, xv-xvi, G. — L’Ai t dans V Antiquité, ui, 339.

IG

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A la suite de quelles désillusions, ou de quelles catastrophes, les Carthaginois se décidèrent-ils à remplacer un jour les anciens rois par des magistrats élus ?

Eurent-ils, eux aussi, desTarquin, des Lucrèce et des Brutus?

L’histoire est muette sur cette révolution. Elle ne nous dit ni quand elle se lit, ni pourquoi elle se lit, ni comment elle se lit. Nous ignorons donc si elle fut sanglante, ou si elle arriva sans secousse et, pour ainsi dire, naturellement.

Tout ce que nous savons c’est que la République établie resta toujours plutôt une oligarchie ploutocra tique qu’une démocratie *.

Bien que le peuple, en effet, prît une certaine part aux affaires, qu’il délibérât parfois, réuni soit par sections, soit par corps de métiers, qu’il eût à ratifier les décisions importantes et que son vote, en cas de désaccord entre les schofetim et le Sénat, fût prépondérant, le Gouvernement véritable n’en demeura pas moins toujours, à peu près entièrement, entre les mains du Sénat et des riches 2.

A Rome, les chefs suprêmes de la République étaient les consuls.

A Carthage, ces magistrats s’appelèrent des schofetim ou sufjèles. Ils offrent une grande analogie avec ces juges, dont il est souvent parlé dans la Bible. Leur nom est identique et leurs fonctions présentent beaucoup de similitude.

Elus primitivement pour un temps indéterminé, ils ne tardèrent pas à n’être nommés que pour une année.

On ne parle point de conditions d’âge requises pour les élections, mais seulement de conditions de noblesse et de fortune, ce qui prouve surabondamment la prédominance de l’aristocratie à Carthage. Cette aristocratie ne comportait point, il est vrai, de noblesse héréditaire. Dans ce pays de marchands, elle provenait, tout à la fois, de la fortune, de la faveur populaire et de la considération personnelle. La naissance seule ne suffisait pas. Et telle famille, autrefois illustre, réduite à l’indidigence, perdait immédiatement tout sou prestige et tous ses droits3.

Les suffètes étaient aussi choisis dans deux familles rivales. De la sorte, ces deux magistrats se surveillaient mutuellement et, si l’un d’eux eût eu la pensée de tenter un coup de main contre la République, l’autre était là pour dénoncer ses agissements et faire avorter ses projets.

Cette dualité de la magistrature suprême, qui certainement offre des avantages dans les circonstances ordinaires de la vie des peuples, offre aussi, dans les heures de grands périls et d’imminents dangers, de terribles inconvénients.

Elle met un frein presque infaillible aux ambitions démesurées et sert d’obstacle infranchissable aux tyrannies naissantes. Mais elle paralyse, en même temps, les héroïsmes sublimes, les soudaines et absolues

1 Aristote, Politique, II, vin, 5 ; — VIII, x, 4.

2 Appien, De reb. punie., Go.

3 Aristote, Politique, V, vu; II, xi.

intuitions du génie, indispensables à certains moments et pour sauver certaines situations. Elle empêche, il est vrai, de sortir de la légalité pour le mal ; mais elle empêche aussi d’en sortir pour le bien. Elle arrête l’homme dans sa marche vers la tyrannie et sauve la liberté du citoyen ; mais elle entrave l’homme dans sa marche contre l’ennemi du dehors et peut faire perdre à la patrie elle-même son indépendance et sa vie.

Pour obviera ces inconvénients tangibles, Home, aux jours de crise, suspendait la dualité de ses magistrats. Elle supprimait les consuls et réunissait, pour la circonstance, dans une seule main, toute la puissance et toute l’autorité. Elle créait un dictateur. C’élail sortir de la légalité pour rentrer dans ce droit supérieur dont la loi suprême est le salut du peuple.

Malgré une expression isolée de Titc-Live ' , il ne paraît pas que Carthage ait jamais imité cet exemple de la grande République. Jusque dans ses dernières convulsions, elle garda l’étroitesse d’esprit égoïste des peuples marchands et des nations vouées au seul culte de l’or. Elle préféra périr avec scs deux suffèles, qui se contrariaient l’un l’autre et s’accusaient mutuellement des désastres communs, plutôt que d’être sauvée peut-être par la main énergique et toute-puissante d’un imperator, ou d’un dictator quelconque.

Au-dessus, ou au-dessous, de ces suffèles venait le Grand Conseil des Anciens , composé de vingt-huit membres. C’était le Sénat de Carthage. Mais combien différent du Sénat romain?

A Home, du moins jusqu'à César, le Sénat fut réellement le corps le plus auguste de la République. 11 eut cet esprit de suite, de sagesse, de modération, ce sens pratique des hommes et des choses qui font de lui le premier des corps politiques anciens et en feront longtemps encore le modèle de ceux à venir. Le sénateur romain savait s’élever, non seulement au-dessus de ses intérêts matériels et privés; mais, lorsque le bien de la patrie l’exigeait, il savait s’élever au-dessus de lui-même et faire taire dans son cœur la voix du sang.

Les Anciens du Sénat punique, au contraire, n’eurent jamais guère d’autre but que leurs intérêts privés. L’avarice les conduisit en tout. Ce fut la soif du luxe qui fit leur prospérité rapide. Tant que Carthage fut pauvre, ses citoyens n’épargnèrent effeclivement rien pour acquérir ces richesses de rois dont parle Montesquieu 1 ; mais, quand ils les eurent acquises, la crainte de les perdre, ou d’en dépenser seulement une partie au service de l’Etat, fut cause de leur ruine complète. On les verra, tant que des sacrifices pécuniaires pourront sauver la patrie, refuser opiniûlrément de les consentir et se décider enfin à les faire quand il sera trop tard et que les désastres, occasionnés par leurs refus cupides et jaloux, seront irréparables.

1 Titb-Livb, xx iii, 13.

1 Grandeur et décadence des Romains, iv.

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Les suffètes étaient-ils nommés par ces Anciens, ou relevaient-ils du suffrage populaire? Aristole et Polybe, les seuls écrivains qui parlent de la constitution politique de Carthage, sont muets à cet égard. Il semble cependant plus probable qu'ils étaient choisis par tous les Carthaginois en possession du droit de Cité.

Ce qu’il y a de certain, c’est que les lois de la République devaient être votées et les impôts approuvés par ce Grand Conseil.

Comme celui de Rome, le Sénat Carthaginois était donc le véritable pouvoir législatif et les suffètes n’étaient guère que le pouvoir exécutif.

Parfois seulement, ils ajoutaient à leurs fonctions politiques les fonctions militaires; ils étaient non seulement suffètes, mais généraux.

Pendant longtemps,et probablement jusqu’à la findeladeuxièmeguerre punique, Carthage eut aussi des pentarchies. Suivant Aristote, les fonctions de ces magistrats étaient multiples et toujours gratuites. Ces pentarchics constituaient, sans doute, comme autant de ministères et dirigeaient, sous leur responsabilité, chacune des branches de l’administration. Deux choses leur donnaient surtout de l’importance. D’abord, la durée de leur pouvoir excédait de beaucoup la durée du pouvoir des sénateurs et des schofetim. Secondement, recrutés parmi les membres sortants du Conseil des Anciens, les Penlarques étaient redoutables parce qu'ils se perpétuaient au pouvoir en élisant exclusivement parmi eux les membres inamovibles du Conseil des Cent quatre.

Ces Cent quatre , assez semblables aux Ephores de la Grèce, ou au Conseil des Dix, à Venise, pendant le moyen âge, avaient la haute surveillance sur les Suffètes, les généraux et tous les autres magistrats de la République. Ils formaient l’assemblée des Riches *. C’était un Tribunal d’Etat, une sorte d’inquisition laïque ou de Comité de Salut public. Ce sont ces Cent quatre qui, à maintes reprises, firent crucifier les généraux puniques, coupables de s’être laissé vaincre. Anciens membres des Pentarchies, nommés par elles, ils jouissaient d’ailleurs du triple prestige que donnent la richesse, un mérite incontestable et une longue expérience des affaires. Hann-Baal, après Zama, brisa, d’un seu coup, la double puissance de ce terrible Conseil et des Pentarchies, puissance d’autant plus redoutable que ceux qui en étaient investis, nommés à vie, ne devaient compte de leurs jugements à personne, ce qui livrait, sans défense, leurs ennemis à la merci de leurs haines et de leurs passions politiques3. L’illustre Suffète fit arrêter, par ses licteurs, un des Penlarques (196) et, malgré la résistance acharnée des collègues du détenu, le traduisit devant l’assemblée du peuple. Puis, appuyé par ce même peuple, il fit décréter que, désormais, toute magistrature serait élective et annuelle. Ce serait même, dénoncé aux Romains par la haine implacable de ceux qu’il venait de briser de la sorte, que

1 Aristote, Politique , 11, vin. — Mommsen, Hist. Rom., tome 11, ! Tite-Live, xxxni, 46.

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