‹ Histoire de la TunisieChapitre 3 sur 32 · CA RT II A. OR PUNIQUE · texte numérisé non relu

CA RT II A. OR PUNIQUE

le héros fut obligé de fuir sou ingrate patrie et de s’en aller mendier, sous des cieux plus hospitaliers, un asile que Carthage refusait au plus grand de ses enfants 1 (195).

Avant de terminer cet aperçu de la Constitution de Carthage, il faut dire un mot encore d’une institution qui n’appartint point, à proprement parler, au Gouvernement de la République Africaine, mais qui cependant exerça souvent sur ce Gouvernement une influence prépondérante : les Syssites !

C’étaient, pense-t-on, des réunions à demi-publiques, des cercles, ou mieux des clubs politiques dans lesquels toutes les questions du jour étaient discutées, par les différents partis, avec un talent, une verve et souvent une violence inouïs.

On ne peut mieux comparer leur action puissante, bien qu’extraconstitutionnelle, à Carthage, qu’à l’action si souvent décisive chez nous, sous la Convention, de nos grands clubs révolutionnaires des Feuillants, des Cordeliers et des Jacobins.

Edgard Quinet a écrit ceci : « Entassez tous les faits qui ont marqué « la destinée d'un peuple; ne négligez aucun nom, aucun fût de colonne. « Qu’est-ce que tout cela si vous ne me parlez de ses croyances? Vous « m’avez montré son corps; c’est son âme que je voudrais connaître *. »

Quelles étaient donc les manifestations de cette âme à Carthage?

Les croyances et le culte puniques ne sont encore que très imparfaitement connus. Des stèles votives, des débris d’inscriptions et de rituels, quelques phrases brèves des auteurs grecs et latins, un mot de Tertullien, un édit de Tibère sont, à peu près, tout ce qui reste pour nous guider dans les difficultés de cette recherche. Si les monuments du culte disparu existaient seulement! Mais non. Les temples antiques se sont effondrés et leurs débris eux-mêmes ne subsistent plus.

Les siècles et la main des hommes ont laissé debout, dans la majesté tragique de leurs souvenirs, les ruines des sanctuaires vénérés d’Athènes et de Home païennes; mais ils ont arraché, jusqu’aux fondements, ces témoins muets, et qui pourtant nous instruiraient encore dans leur mutisme, de la piété carthaginoise 3.

Tout ce que la critique peut conclure des documents mis sous ses yeux, c’est que les croyances puniques avaient gardé la trace profonde d’un fétichisme antérieur.

Peut-être Carthage n’adorait-elle plus les montagnes et les sources, comme les vieux Phéniciens4; mais le culte des Bât y les, ou pierres sacrées, de formes conique, ovoïde ou pyramidale, qu’on retrouve à Carthage, dérivait certainement de cette adoration primordiale.

i Tite-Liye, xxxiii, 47. Cf. La Constitution de Carthage, par L. Drapeyros. Revue de Géographie , tome X.

3 Le Génie des Religions, îv.

s V. Berüer, Im Phénicie, 17, 19.

4 Corpus Inscrip. Semit., pars I, 5. — Renax. Mission , p. 296-301.

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Parmi ces Bétvles, plusieurs étaient, disait-on, tombées du ciel ; c’étaient des Aérolithes. Cette origine mystérieuse ajoutait encore à leur crédit *.

Fait étrange: ce culte grossier ne fut jamais plus en honneur qu’aux derniers 'temps de l’Empire romain. Son étrangeté, sans doute, offrait je ne sais quels charmes puissants aux esprits malades et blasés de cette époque de décadence. C’est ainsi que l’histoire a rendu célèbre cette pierre noire d’Emèse, dont Elah Gabal était le prêtre avant de devenir empereur, et devant laquelle, le front ceint des lauriers impériaux, on le vit danser encore comme un histrioni 2.

Ce culte des Bétyles était tellement enraciné dans l’âme des peuples d’origine phénicienne que, même lorsqu’ils se vouèrent surtout, comme à Carthage, à l’adoration des astres et des grandes forces de la nature, ils n’eurent souvent d’autre représentation sensible de ces divinités, relativement supérieures, que des cônes de pierre ou des cippes équarris.

Le nom divin qui revient le plus fréquemment, soit dans les inscriptions religieuses puniques, soit dans les noms théophores, c’est-à-dire composés en partie de celui de la divinité et fort usités alors, est le nom de Baal.

Ce terme qui signifie: « le maître », n’est certainement d’ailleurs qu'une appellation honorifique s’appliquant à tous les dieux phéniciens sans distinction. De là cette expression: « Baalim », les baals, qui se retrouve dans la Bible.

Une autre épithète honorifique par laquelle les Carthaginois, en particulier, désignaient leur principale divinité, était celle de Melek , Maïak, Mihk ou Molok. Car, les consonnes figurant seules dans l’écriture punique, on ne sait pas exactement à l’aide de quelles voyelles se prononçait ce mot. Il signifie: « le Roi ».

Rarement on le rencontre seul. Il s’accole habituellement au nom propre du dieu principal de la cité , ou du dieu suprême. C’est \eMelek- Kart : le roi de la ville ; ou le Melek- Ard, le roi de la terre.

11 entre aussi souvent dans la composition de noms d’hommes: ainsi le nom de Abd-el-Melek-Ard qui veut dire: serviteur du roi de la terre, dont nous avons fait Amilcar, était très répandu à Carthage.

Le spectacle du monde organique, où toute vie résulte du rapprochement des sexes, donna sans doute aux peuples primitifs l’idée d’appliquer cette même condition au monde divin. A côté de leurs Baalim , les Phéniciens eurent donc leurs Baalak , c’est-à-dire leurs « maîtresses3 ».

Généralement les Carthaginois faisaient précéder le nom de la principale de ces maîtresses du litre honorifique de Rabbal ou Rabbet, « la

i F. Lenormand, Les Iiélyles ( Revue de l’histoire des Religions, tome III).

3 IIérodien, v, 5.

3 Jérémie, vii, 18 ; xuv, 17, 25.

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grande Dame ». C'était l'équivalent du surnom de Mclek ou Molok, donné au premier des Baalim

Toujours par suite de celle assimilation du monde supérieur au monde terrestre, les Carthaginois complétaient aussi le coupledivin par l'adjonction d’une troisième divinité, peut-être regardée comme fils des deux premières , peut-être aussi considérée (comme indépendante et terminant simplement la triade céleste qui se retrouve dans presque toutes les religions.

Le grand Baal de Carthage, son Baal-Melek, c’est Baal-Ammon, « le maître brûlant s», dieu, par conséquent, igné et solaire. Il était représenté sous la forme d’un homme, portant des cornes de bélier et, quand il était assis, ayant un bélier de chaque côté de sou trône. C’est à ce dieu que Carthage offrait des victimes humaines longtemps encore après (pic ces immolations barbares étaient réprouvées par le reste du monde civilisé. C’est à ce Molok qu’elle sacrifiait des nouveau-nés. C’était pour lui que les enfants des plus nobles familles carthaginoises roulaient en hurlant de douleur des mains ouvertes de la gigantesque statue du monstrueux Baal dans l’ardente fournaise qui rougissait jusqu’au ventre de bronze du colosse3. Aux jours de crise et d’expiation, les bras d’airain du Molok allaient vite. Ils ne s’arrêtaient pas. Les victimes, à peine posées sur les horribles doigts, disparaissaient dans un mouvement vertigineux, comme une goutte d’eau sur une plaque brûlante, et une fumée blanche montait seule au milieu des cris d’épouvante et des chants mystiques, sous les yeux des mères qui devaient être là impassibles et vêtues d’habits de fête4.

Rien ne put arrêter pendant des siècles ce fanatisme, atrocement sanguinaire, de la ville sans entraille. Pour s’attirer, pensait-il, les faveurs d’Ammon, gagner un peu d’or dans ses lointaines expéditions, ou, malgré ses sordides économies, garder ou ramener la victoire sous les enseignes puniques, le Carthaginois fut toujours prêt à sacrifier, sans compter, sans regrets et sans remords, ses propres fils, la chair de sa chair et les os de ses os.

Vainement Darius et Gelon voulurent imposer par traités à ces hommes dénaturés, l'obligation de renoncer à leurs affreuses pratiques3. Elles étaient encore ouvertement en usage, nous affirme Tertullien, au Ier siècle de notre ère6. Et, sinon pour faire cesser totalement, du moins pour rendre clandestins et rares ces abominables holocaustes, il fallut des décrets délibère et de ses successeurs, prononçant peine de mort contre tout prêtre de Molok qui prêterait son ministère à ces assassinats".

1 V. Berger, La Phénicie , p. il).

* V. Berger, Gazette archéologique , 1879, page 138.

3 Pois, xvu, 31 ; xxi, 6. — üiudoiie de Sicile, xx, 14.

4 Plutarque, De superst., p. 171.

6 Justin, xviii, 6; xix, 1. — Plutarque, De sera Su mi ni s vinilicta, 6. — Théophraste, cité par le Schol de Pind., Pyth. 11, 3.

Apologét., ix.

Histoire de l’Art de l’Antiquité, par G. Perrot et Ch. Chipiez, tome 111.

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Le temple du trop fameux Baal, dans lequel étaient conservées les archives de la République, s’élevait, dit-on, entre celui de Tanit et celui d’Echmoun. Beulé prétend, au contraire, qu’il était sur le forum1, et d’un luxe tel, aux dires d'Appien, que sa toiture seule avait coûté près de six millions de francs 2.

La Rabbet punique, compagne du Molok-Ammon , c’est Tanit , l’Astarté phénicienne, la grande déesse de la nature dont l'incessante et infatigable activité ne cesse de détruire et de créer.

La Rabbet affectait seulement, dans la ville de Didon, un caractère sidéral et lunaire très marqué. Elle était à proprement parler le génie de la lune, la lune elle-même personnifiée. C’était la Lainière- femelle comme Ammon est la Lumière-mâle. L’un revêt les ardeurs dévorantes du soleil d’Afrique; l’autre, le charme et la rêveuse poésie de la lune dans un Ciel oriental.

Plusieurs auteurs anciens nomment aussi Tanit : la Vierge céleste et' le Génie de Carthage.

Son temple très vaste s’étendait, selon toutes les probabilités, sur la colline qui fait au nord face à Byrsa et qu’en séparait la voie des Mappales. Il était donc placé un peu au-dessous des citernes actuelles. C’est là qu’ont été retrouvées toutes les stèles votives qui peuplent nos musées et que la piété carthaginoise avait consacrées à Tanit-Péné- Baal, c’est-à-dire à« Tanit-facedc Baal 3 ».

La Rabbet avait-elle une statue dans ce temple? Sous quelle forme y était-elle représentée? Tout au plus par un grossier dessin et presque certainement par de simples emblèmes sidéraux : un croissant surmontant une sphère, posés sur une stèle.

Les exigences de son culte découlaient de l’idée que se faisaient ses adorateurs de sa puissance de destruction continuelle et de continuelle création.

Eschmoun, on l’a dit, complétait la triade sacrée. On l’adorait comme la manifestation suprême de la divinité, dont il épuisait en lui l’énergie créatrice.

C’était le chef des Cabires ou « puissants », autrement appelés :

« dieux Patæques », génies des planètes, dieux inférieurs, qu’il dominait absolument et gouvernait à sa guise4.

On ne saurait s’étonner dès lors que son temple ait été bâti au coeur même de Carthage, dans son acropole, sur le sommet de Byrsa. Il était naturel que ce temple fût, comme nous l’atteste Appien,le plus riche et le plus magnifique de tous les édifices religieux de la Cité punique. Il dominait la ville tout entière. On y montait par un large escalier de soixante degrés et la première chose qui frappait au loin,

1 Beulé, Fouilles de Carthage.

8 Punie., 127.

* Beulé, Fouilles de Carthage.

4 Berger, La Phénicie. — Histoire de l'Art dans l’Antiquité, tome III.

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sur les (lois, les yeux de l’étranger venant à Carthage, ou ceux du Carthaginois rentrant dans sa patrie, c’était sa masse de marbre imposante et superbe1 *.

Eschmoun était donc le dieu préféré de ce peuple de marchands et de marins. Molok était plus redouté. Le peuple recourait à lui surtout dans les revers ou quand s’accumulaient les désastres. Mais Eschmoun est la divinité de tous les jours parce que c’est lui qui règle le cours des astres, dirige les vents, apaise ou soulève les vagues, contribue, par conséquent, le plus ordinairement, à la fortune et à la prospérité de Carthage.

Aussi son image et celle des Cubires ornaient la proue des trirèmes de la République et les navires puniques eux-mêmes portaient ordinairement le nom de l’une de ces divinités*.

Ainsi encore, aux jours de victoires navales, on célébrait par des réjouissances et des illuminations ces dieux domestiques, tandis qu’aux jours de défaites, on voilait, tout autour du port, les statues des Patœques en signe de deuil national et l’on couvrait les murailles elles-mêmes de draperies noires3.

1 Appiex, /'unie., vin, 130.

* S il, 1rs Italicus, l'unie., xiv.

3 Diodohe de Sicii.e, I, xix, 10G.

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Puissance essentiellcmenl maritime et commerciale, dès quelle se sentit maîtresse du littoral qui l’avoisinait et que Hannon 1er, l’organisateur définitif des forces puniques, eut achevé la soumission des tribus Libyennes, Carthage voulut étendre au loin sa domination. Fille de Tyr, elle suivit l’exemple de sa mère et chercha, de bonne heure, se créer, comme elle, un empire colonial.

Soixante années à peine après sa fondation, selon l’historien Diodore, elle s’empare d’une partie des Baléares, y établit des bassins de radoub et y crée la colonie d’Ercsus dans l’ile d'Ivica'.

Deux siècles et demi plus tard, elle veut arrêter les progrès des Grecs dans la Méditerranée.

Ils avaient fondé de nombreuses villes dans l’ilalie méridionale pendant la première moitié du viiic siècle.

De là, leurs colonies devaient bientôt s’étendre sur le littoral de la Sicile. En effet, en 734, Théoclès y amena la première expédition composée de Chalcidiens, de Mégariens et de Noxiens, qui fondèrent les villes de Naxos et de Mégare.

L’année suivante, 733, Archias de Corinthe y conduisit une troupe nombreuse de Corinthiens et de Corcyréens avec lesquels il bâtit Syracuse.

La fondation de ces diverses colonies était le résultat d’une politique parfaitement arrêtée et dont l’oracle de Delphes se faisait 1 organe en poussant vers cette direction unique tous les chercheurs d’aventures de l’Hellade.

Aussi les établissements grecs se multiplient-ils de tous côtés en Sicile ; à partir de ce moment sont fondées successivement: Catania, Leontium et Zancle, en 728; Gela, en 688; Acrœ et Enna,en 663; Seli-

i Diodork de Sicii.e, v, 16.

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nonte, en 651 ; Xlmera, en 649; Casmenœ, en 643; Lipara/en 628; Camarina, en 598 ; Agrigentum, en 582.

Les Tyriens, qui possédaient de nombreux comptoirs dans l’ile et y faisaient un commerce considérable, sont obligés de battre en retraite et d’abandonner leurs positions qui n’étaient pas fortifiées. Ils gardèrent pourtant un pied-à-terre dans le pays et se maintinrent dans trois Emporia , probablement en meilleur état de défense que les autres.

On ne put les chasser de Motya (la Boueuse), de Kepher (la Ville par excellence), appelée plus lard Solunle, ni de Machanath (le Camp), que les Grecs nommèrent Panormos.

Situées à l’extrémité occidentale de l’ile, ces trois places pouvaient recevoir très facilement des secours de Carthage dont elles étaient plus rapprochées qu’aucun autre point de la Sicile. Aussi, à la prise deTyr par Naboukoudouroussour, en 574, Carthage s’empressa-t-elle de se constituer l’héritière de ces trois villes. Elles furent son ancre d’abordage sur la terre de Sicile et, lui fournissant des points de débarquement toujours ouverts, permirent de grandes entreprises militaires pour la conquête de toute Pile.

En attendant, les Grecs, tout-puissants sur ces rivages, dirigeaient déjà leurs navires vers l’ouest pour étendre de ce côté leur puissance et leur commerce. Dès l’année 640, Coleus, de Samos, avait révélé à ses compatriotes les richesses de la Bétique, longtemps cachées par la politique jalouse des Tyriens. En 600, les Phocéens avaient fondé Marseille. Le mouvement d’émigration hellénique commençait donc à se porter sérieusement vers l’Espagne et vers la Gaule.

Mais, si ce mouvement s’accentuait, c’en était fait de la puissance maritime et coloniale que Carthage avait entrepris de fonder. La grande Bépublique Phénicienne des côtes d’Afrique ne pouvait permettre les progrès d’une semblable concurrence dans la mer qu’elle avait résolu de faire sienne. Il lui fallait, à tout prix, en expulser les Grecs. Ainsi commença, entre les deux civilisations hellénique et carthaginoise, le duel qui dura plusieurs siècles, et dont le grand drame Bomano-Punique ne fut que la gigantesque continuation.

Les lils de Tyr commencèrent la lulle dans les environs de Pan 550 avant Père chrétienne. Pour arrêter toute extension nouvelle de la Grèce vers l’Occident, ils résolurent de porter la guerre en Sicile et d’anéantir, ou d'affaiblir tout au moins, sa puissance dans cette île qui commande une partie du bassin méditerranéen.

.Malchus, successeur d'IIannou, et le premier des schofetiin connus, débarque donc en Sicile, en conquiert rapidement une partie et rejette les Grecs sur les côtes septentrionale et orientale de Pile. Les indigènes du pays, mécontents des continuels envahissements des enfants de l’IIellade, avaient du reste accueilli les Carthaginois à bras ouverts, comme des libérateurs (556).

LA TIX1SIE

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La puissance hellénique était humiliée en Sicile. Mais les colonies Phocéennes de la Gaule, de la Corse, où elles avaient fondé Alalia, qui commandait toute la mer Tyrrhénienne et le golfe de Ligurie, de l’Espagne, où elles avaient Moenacé, Emporiæ (Ampurias), etc., menaçaient la suprématie Phénicienne bien plus sérieusement encore que les établissements grecs de la Trinacrie. Les flottes phocéennes avaient même battu, dans plus d’une rencontre, celles de Carthage et conquis une supériorité marquée dans ces mers1.

Il fallait changer tout cela. Carthage fit un effort. En 536, sa flotte, combinée avec une fiotte étrusque, parut devant Alalia, battit les Phocéens, prit Alalia et s’empara de la Corse tout entière, qu’elle partagea avec ses alliés.

Encouragé par le succès, le pavillon Punique .se mit à donner la chasse au pavillon Marseillais. Il le poursuivit spécialement sur les côtes d’Espagne, attaqua tous les comptoirs phocéens de cette région et les ruina presque tous. Hemeroscorpütm, Alonis et Moenacé furent pris successivement. Rhoda et Emporiæ parvinrent seuls à se maintenir. Pyretie fut emporté par les Ibères descendus de leurs montagnes et provisoirement alliés aux Carthaginois ; les Grecs en furent chassés et la ville reçut de ses nouveaux maîtres le nom d 'Iliberri (Ville neuve).

Puis les Carthaginois se rendirent maîtres du commerce de la Gaule méridionale où ils favorisèrent le développement des Ligures de Narbonne contre les Grecs de la vallée du Rhône. Bientôt les Marseillais furent renfermés dans l’enceinte de leur cité et réduits à tolérer, à leurs portes mêmes, et sur le côté oriental de leur port, là où s'élevait jadis la Bourse de Marseille, rétablissement d’un comptoir punique.

Cette situation dura jusqu’en 470, époque à laquelle Hiéron détruisit la marine étrusque, rétablit la supériorité navale des Grecs dans la mer Tyrrhénienne, le golfe de Ligurie et le golfe du Lion, et permit à Marseille de recommencer une ère nouvelle de prospérité.

Toujours assoiffée de conquêtes, Carthage voulut aussi s’emparer de la Sardaigne. Les riches mines de cette île et ses plaines superbes excitaient trop ses convoitises pour qu’elle n’essayât pas au plus tôt de les satisfaire. Malchus fut chargé de ce soin. Le vainqueur de la Sicile, de l’Espagne et des Phocéens prit donc la mer pour cette expédition nouvelle. Mais cette fois il échoua. Son armée fut défaite et lui-même, dit Justin, fut grièvement blessé,2.

Cette campagne, commencée si malheureusement, se termina par un gros événement politique. Malchus, blessé pour la République, mais battu par l'ennemi, fut banni à perpétuité de Carthage avec les débris de son armée vaincue. Indigné de ce châtiment immérité, le général et ses soldats envoient des députés au Sénat Punique. Celui-ci refuse même de les entendre. Alors Malchus et ses gens prennent un parti désespéré.

1 Thucydide, i, 13. — Pausanias, x, 8, 4.

2 Justin, Hist. Univ., xvm, 7.

AOATHOCLÈB

Ils s’embarquent, repassent en Afrique, jurent de recouvrer, par la force, leurs droits de citoyens et, mettant le siège devant leur ingrate patrie, coupent scs communications et la réduisent bientôt aux dernières extrémités.

Carthage succombe sous les coups de scs propres enfants. Alors Malchus assemble le peuple au forum, se plaint de l'injuste exil dont on l’a frappé, lui, et ses compagnons et, pardonnant aux autres, il fait conduire au supplice dix des sénateurs qui l’avaient banni.

Plus tard, accusé lui-même d’aspirer à la royauté, il fut arrêté et exécuté, par ordre de ce Sénat qu’il avait décapité.

Malchus mort, Mak’ou (Magon), qui parait avoir été fils de Ilannon Ier, lui succéda, réorganisa les troupes et leur imposa une discipline de fer. Ce fut un grand politique et, en même temps, un grand homme de guerre. 11 rétablit les affaires de la République et s’empressa de venger, en Sardaigne, l’échec que les armes puniques y avaient éprouvé1.

Secondé par ses fils, Asrou-Baal et Abd-Mclek-ard, il conquit une grande partie de cette île. Les Sardones furent vaincus et un petit nombre de peuplades, qui occupaient des parties monlucuses et inaccessibles, parvinrent seules à se maintenir indépendantes. Plus lard, elles nécessitèrent de nouvelles campagnes avant d’être entièrement soumises. Non content de conquérir, Mak’ou voulut civiliser. Il jeta sur la terre conquise les fondements de Caralis (Cagliari), de Tharros et de Si/lci. 11 apprit aux indigènes l’art de cultiver la terre et d’extraire les métaux cachés dans leurs montagnes. Bref, il développa, dans ce pays, une prospérité telle qu’il n’en a jamais connue depuis lors une semblable. La Sardaigne, aujourd’hui si peu peuplée, si sauvage, si malsaine, était après trois cents ans de domination Carthaginoise, quand les Romains s’en emparèrent, couverte d’habitants et de villes, admirablement cultivée et parfaitement florissante.

De la Sardaigne, Mak’ou poussa jusqu’aux Baléares. Pour compléter le système des positions stratégiques assurant à Carthage t’empire exclusif de la partie occidentale du bassin de la Méditerranée, il occupa les différentes îles de ce groupe dont la République ne possédait qu 'Iviça. 11 créa même dans Minorque une cité nouvelle à laquelle il donna son nom, nom à peine altéré dans celui qu’elle porte aujourd’hui : Port-Muhon.

Ainsi Carthage dominait sur la moitié de la Méditerranée. Elle tenait te commerce de l’Afrique septentrionale, de l’Espagne, de la Sardaigne et du Midi de la Gaule. Ce champ était vaste. Il parut cependant trop étroit encore à l’activité de ses marchands et de ses matelots. Son ambition avait grandi avec sa fortune.

Bientôt elle envoie l’amiral Ilannon, fils d’Abd-Melek-ard et petit-tils de Mak’ou le Grand, avec soixante navires, trente mille hommes ou

* Justin, Xviii-xix.

AGATHOCLES

femmes, des approvisionnements et tout le matériel nécessaire. Les ordres, qu’il a reçus cachetés, lui commandent de doubler le nord de l’Afrique, de reconnaître les côtes de l’Atlantique en descendant vers l’Equateur et d’établir sur sa route, soit des colonies, soit des entrepôts.

Hannon franchit, en conséquence, les colonnes d’Hercule et descend, par la côte occidentale d’Afrique, jusqu’au 8e degré de latitude. 11 poussa même plus à l’ouest, connut les Canaries, releva Madère et atteignit jusqu’à la mer des Sargasses. Et qui sait? Son audace ne s’est peut-être pas arrêtée là. N’est-il pas étrange, en effet, qu’après tant de siècles on ait retrouvé vivant en Amérique le culte du soleil, le Bélus assyrien, le Mithra persan? N’esf-il pas étonnant qu’on y ait retrouvé des vestales (les filles du soleil), débris des sacerdoces asiatique et africain, empruntés aussi par Borne à Carthage? N’est-il pas merveilleux enfin que ces ruines du Pérou et du Mexique, magnifiques témoins d’une ancienne civilisation éteinte, ressemblent si fort, par leur caractère et par leurs ornements, aux monuments Syriaques, par leur forme et par leurs hiéroglyphes à l’architecture Égyptienne1?

Pendant ce temps2, Himilcon navigue aussi sur l’Atlantique, pour le compte de Carthage. Ses vaisseaux franchissent également les colonnes d’Hercule où, plus tard, la timide navigation des Grecs et des Romains croira voir les bornes du monde. Mais, arrivés là, ils remontent hardiment vers le nord et, tout en côtoyant la rive occidentale de l’Europe, apportent le dialecte phénicien, d’abord en Biscaye, où on le retrouve colorant de mots étranges l’ancienne langue ibérique ; puis en Irlande, au pays de Galles, ,en Armorique, où il subsiste encore aujourd’hui, mêlé au celte primitif. Carthage enseigne à ces sauvages peuplades quelque chose de ses arts, de son commerce, de sa religion; le culte monstrueux de son Baal Ammon, qui devient le Teutatès celte ; les sacrifices humains et jusqu’au mode de ces sacrifices: les victimes brûlées vives dans des cages à forme humaine.

Le récit du voyage d’Hannon nous a été conservé dans une traduction grecque. Plus de trois cents comptoirs furent, au cours de cette expédition, fondés au-delà du détroit de Gadès pendant que, sur les rivages mêmes du nord de l’Afrique, se créaient Igilgil ( Djidjclli ), Saldœ (Bougie), Kairth-Anna ( Tenès ), loi ( Cherchell ), Tingi (Tanger), Zilis (Azila), Lixus (El Arisch), Moulelacha (Moulla-bou-Sallam), Sala (Rabat), Hermœum (Fedala), Pœna (Dar-el-Beicla), Busibis ( Mazaghan ), Gamarium (Aglaou), en un mot, toutes les villes Mélagonites.

Les rapports d’Himilcon sur son exploration hydrographique et commerciale ont malheureusement péri. Cette perte est d’autant plus regrettable qu’ils nous eussent fourni les détails les plus précieux sur l’état exact d’une portion considérable de notre pays à une époque où les

1 Hérodote, iv, 195-196. — Scylax, passim. - Pline, ii, 67; v, 1. — C. Muller, Ed. des. petits Géon. qrecs, t. I.

2 Pline, u, 67.

AOATIIOCLKS

renseignements relatifs à la Gaule font entièrement défaut. De rares fragments des rapports de ce voyage, qui dura quatre mois, nous sont seuls parvenus traduits et conservés dans le poème latin de Festus Avienus.

Cette prospérité rapide de Carthage, encore exagérée par la distance et la renommée, faillit lui être fatale. Elle excita Içs convoitises de Kambysès 11, fils de Kyros, roi de Perse. Ce prince fit partir de Tlièbes, en avant-garde, une division de 50,000 hommes. Cette formidable avantgarde devait traverser la grande Oasis, — aujourd'hui Dakhel-et-Khardjé, par 20° 39' 1" à 28° 16' 1' de longitude Est de Paris, — occuper l’oasis d’Ammon, maintenant Sivva, par 23° 38' 1" de longitude Est de Paris, — et frayer la route de la capitale punique au gros des troupes.

Que devint cette armée lancée en avant? Nul ne le sait. Elle traversa certainement la grande Oasis; mais jamais elle n’atteignit l’oasis d’Ammon. Les indigènes racontèrent plus tard qu’à mi-chemin entre ces deux points, pendant une halte, les 50,000 hommes de Kambysès avaient été surpris, dans le désert de Libye, par une rafale soudaine et engloutis vivants sous les montagnes de sable emportées par le simoun. Ce qui est hors de doute, c’est que nul d’entre eux ne parvint à l’oasis d’Ammon et que nul aussi ne remit le pied sur la terre d’Egypte (524) *.

Ainsi délivrée sans avoir combattu, sans même s’ètre rendu peut-être un compte exact du danger qu’elle venait de courir, Carthage se lança, plus que jamais, dans ce que l’on est convenu d’appeler aujourd’hui la politique coloniale.

Pendant ces courses, en 509, Carthage et Rome se rencontrèrent pour la première fois. Cette première rencontre fut toute pacifique. C’était l’année même où Rome venait d’expulser ses rois, l’année dans laquelle elle allait inaugurer le temple de son Jupiter Capitolin. Qui sait si Junius Rrutus et M. Iloratius, les premiers consuls de la jeune République, qui naissait ainsi sur les bords du Tibre, n’espérèrent pas trouver un appui dans leur sœur aînée des bords africains ? Peut-être les deux Etats furent-ils également poussés l’un vers l’autre par cette sympathie, qui, d’un bout du monde à l’autre, enserre les peuples unis déjà dans l’amour sacré de la liberté! Toujours est-il qu’ils se donnèrent fraternellement la main par-dessus cette mer qui, alors, les séparait seulement, en attendant que, plus tard, elle les désunit, et qu’un traité de paix et d’amitié fut conclu entre eux2.

A défaut d’autres causes de ruine, cette alliance avait contre elle l’antagonisme des races. Le sang, qui ruisselait dans les veines des Romains, n’était point le sang qui coulait dans celles des fils de Tyr. Cette différence, qui semble imperceptible à première vue, tient, en

' Héhodote, ni, 25, 26.

* Poltbb, ni, 22, 23.

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