‹ Histoire de la TunisieChapitre 21 sur 32 · DOMINATION ARABE · texte numérisé non relu

DOMINATION ARABE

Lorsque H’àssân eut chassé les Grecs, repris Carthage et donné quelque repos, sous Kairouan, à ses troupes fatiguées de marches et de combats, il adressa, pour la deuxième fois, aux habitants, la question fameuse, déjà posée à l'heure de sa venue: « Quel chef puissant reste encore en Afrique? »

« La Kahinah, lui répondit-on, exerce un tel pouvoir que si vous « parvenez maintenant cà la vaincre, vous serez ensuite le maître ineon- « testé du pays. » — « Qu’est donc la Kahinah ? » répartit l’émir. On lui donna les renseignements suivants.

C’est une femme, et la reine effective de la province entière. Tous les lloums la craignaient jadis, tous les berbères lui obéissent. Son vrai nom est ignoré. Les uns l’appellent Dahïah, mais ce mot signifie: la rusée , et parait n’élrc qu'un surnom. Elle est surtout connue sous celui de la Kahinah: la prêtresse. Sa famille appartient à la tribu juive des Djorûouah. Son père se nommait Tabela, filsd'Enfak. On l’honore, dans nos montagnes, comme naguère, dans leurs sombres forêts, ou leurs landes glacées, les peuples germains et francs ont honoré leur Aurinic et leur Velléda.

De même qu’il s’était porté sur Carthage, H'assân se mit aussitôt en route contre l'héroïne berbère. Mais celle-ci descendit de l'Aurès, où elle se tenait; devança le général arabe à Baghaï, en fit sortir les habitants, détruisit celte place afin que son ennemi ne put s’y retrancher. et, suivie d’une foule innombrable de ses compatriotes, auxquels s’étaient joiuls les Grecs restés sur le sol africain, elle vint au-devant de l’émir. Il l’attendait aux bords de l’Oued-Nlni, au Nord de Baghaï. La guerrière l’y rejoignit, mais, vu l’heure avancée du jour, la bataille

ne put être immédiatement livrée. Des deux côtés, on passa la nuit en selle, et, le lendemain matin, dès l’aurore, on en vint aux mains. La mêlée fut affreuse. Un des anciens généraux de Koçeïlah commandait l’avant-garde de la Kakînah. Le commandant en chef de la cavalerie arabe fut tué. Enfin, après des prodiges de valeur, accomplis de part et d’autre, la fortune se prononça pour les Berbères et leurs alliés. H’assân et ses musulmans furent enfoncés et rejetés en pleine déroute. On les poursuivit vigoureusement jusqu’à ce qu’ils eussent dépassé le territoire de Gabès.

L’émir, cependant, transmit à Damas la nouvelle de sa défaite, représentant le pays comme une fourmilière de combattants sans cesse renaissants et demanda des instructions. Puis il continua sa retraite. Lui et les siens étaient arrivés sur les terres du gouvernement de Bark’ali, près d’atteindre, sur le littoral de la grande Svrte, un point remarquable par un puits d’eau saumâtre, nommé Râchadâh, lorsque parvint la réponse d’Abd-el-Melik à son message. Le sultan commandait de s’arrêter là même où l’on recevrait sa dépêche et d’y attendre ses ordres ultérieurs. Les fugitifs s’arrêtèrent donc, et, pour s’abriter contre un coup de main facile, construisirent les fortins connus sous le nom de châteaux d’H’assân: K’s’ours-el H’assân.

Quatre-vingts des plus illustres compagnons de l’émir étaient, dans la lutte, tombés aux mains de la Kahînah. Sans exiger de rançon, la noble tille des Berbères les renvoya tous, un seul excepté!...

Celui-là s’appelait Khaled. Il était jeune, fds d'iezid, de la tribu de Kaïs et portait dans le rayonnement de son front et la tlamme de son regard le double signe de la vaillance et du génie. Elle avait jeté les yeux sur lui et s’en était éprise. « Jamais, lui dit-elle un jour, je n’ai « vu d’homme plus beau, ni plus brave que toi. Je veux t’allaiter pour « que tu deviennes le fils de la Kahinahet le frère de ses deux enfants. » Khaled y consentit et joua son rôle dans celle cérémonie naïve qui, chez les Berbères, consacrait l’adoption maternelle.

A ses élans enthousiastes d’une nature poétiquement généreuse, l'héroïne de l’Aurès alliait parfois de ces inspirations sauvages qui décelaient aussi les dévorantes ardeurs de son sang. Elle croyait sincèrement que les Arabes ne convoitaient de sa patrie que la végétation luxuriante et les richesses accumulées. - Détruisons donc ce qu’ils recherchent, disait-elle, ruinons notre pays pour les décourager, nous ne reverrons plus leurs légions maudites et nous garderons intacts les pâturages et les champs qui suffisent à nos besoins. Ainsi parlaitelle, et sa voix inspirée, qui les avait conduits à la victoire, persuada ses partisans. Alors s’accomplit la plus affreuse des dévastations. Les villes furent ruinées, les édilices renversés, les campagnes dévastées, les jardins ravagés, les arbres détruits, les forêts incendiées, les eaux détournées, les barrages arrachés et précipités dans les vallées.

Sacrifice héroïque dans sa sauvagerie qui ne devait point, hélas!

LE K OR AN

arrêter les guerriers de l’Islam ! Après cinq années d’attente, dans ses k’s’ours, à la fin de 703 ou au commencement deTOi-, H’assân y recevait en effet des renforts' et de l’argent avec l’ordre de reprendre le chemin de l’antique Proconsulaire. Il partit donc, entra dans Gabès, prit Gafsa, le territoire de Tozeur et les riches oasis du Ncfzaoua. Il savait d’ailleurs tout ce qui se passait en Berbérie par les renseignements secrels que lui fournissait Khalcd, dont le naturel arabe, gardant le dessus, payait par la trahison les délicates attentions de sa mère adoptive.

La Kahinah connaissait, elle aussi, les forces d’II'assan. Elle prévit qu’elle succomberait dans le grand duel engagé entre elle et lui; mais, comptant sur le cœur de son adversaire, clie lui envoya ses fils en les lui recommandant. Khaled les accompagnait. Il obtenait donc la liberté pour prix de son ingratitude et de l’infâme trahison qu’il allait bientôt commettre. Vainement, avant leur départ, ses enfants, auxquels elle disait : « Je sens que ma lin approche; lorsque je regarde l’Orient,

« j'éprouve à la tète des battements qui m’avertissent, » lui conseillaientils de céder aux destinées et de fuir devant le Croissant envahisseur, elle repoussait ces conseils avec indignation. « La fuite, répondait cette « femme héroïque, serait une honte pour mon peuple. Celle qui a « commandé les Chrétiens, les Berbères et les Arabes doit savoir mourir « en reine ! »

Scs fils partirent donc et se présentèrent, avec des paroles de soumission, devant H’assân. L’émir les accueillit favorablement, les lit passer à son arrière-garde, et les remit aux soins de deux officiers; mais il garda Khaled et le nomma, sur-le-champ, commandant en chef d’un corps d’attaque. Le misérable accepta.

Peu après, les deux armées en vinrent aux mains. Mais quel fut le théâtre de la bataille? Les uns, comme Bekri, le placent à El Djem et font de l’immense amphithéâtre de la cité d’antan, le lieu de la lutte suprême engagée pour l’indépendance berbère. D’autres veulent que ce lieu ait été plus à l’Ouest. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’affaire fut si chaude, et le carnage si grand, que les Musulmans faillirent, à plusieurs reprises, être exterminés. Il fallut, dit En. Nouaïri, l’un de leurs historiens, une intervention spéciale de Dieu pour que les indigènes fussent enfin bousculés et rompus après des pertes énormes dans les deux camps.

La Kahinah ne survécut point à celte défaite. Les circonstances de sa mort sont toutefois demeurées mystérieuses. 11 en est qui la font mourir dans l’enivrement même de la lutte, casque en tète et glaive en main. Il en est d'autres, au contraire, qui veulent que, fugitive et poursuivie, sa tète soit tombée dans l’Aurès, près d’un puits que, du temps d’Ibn Khaldoum, on appelait encore Bir-el- Kahinah ; d’autres enfin, qui désignent avec Et Bekri, la petite ville de Tabarka comme le lieu de l’immolatioir de l’héroïne. Sa tète fut, parait-il, envoyée à Abd-

el-Mclik. Elle en valait la peine! Car, avec elle, la Berbérie était décapitée et sa liberté descendait pour longtemps au sépulcre. Elle n’en devait sortir ni à la troisième aurore, ni à la troisième semaine, ni à la troisième année! Plus d’un siècle, l’arabe allait peser sur elle, comme un marbre sur un tombeau!

Jusqu’aux fiers indigènes de l’Aurès vinrent demander l 'aman et l’obtinrent à la condition de fournir un contingent de douze mille combattants pour la guerre sainte. Chef-d’œuvre de la politique ! Transformer l’opprimé en champion de son oppresseur! Et, pour achever l’ironie, le commandement de ces douze mille, divisés en deux corps, fut remis aux deux fils de l’infortunée Kahînah! La mère avait été le dernier héros de l’indépendance nationale, les enfants devenaient les soldats de la servitude de leur patrie!

H’assân, couvert de gloire et chargé de butin, n'avait plus qu’à rentrer dans Kairouan. Son œuvre était terminée. Cette paix sinistre des déserts, dont Tacite a dit : Ubi solitudinem fecerunt, pacem appellant, régnait sur les champs dévastés, dépouillés et dépeuplés de la pauvre Berbérie *.

Le conquérant, rassasié de sang, rêvait de faire place à l’administrateur, s’occupait d’organiser le pays et d’asseoir l’impôt foncier, lorsqu’il fut brusquement destitué à la fin de l’année 701.

La lettre qui le révoquait lui enjoignait d’aller se présenter devant le gouverneur d’Egypte, son chef hiérarchique immédiat et nommait à ses fonctions Mouça-ibn-Nos’aïr.

H’assân désigna pour faire l’intérim, jusqu’à l’arrivée du nouveau titulaire, un de ses lieutenants nommé Sàlih et partit, il emmenait ses esclaves, ses trésors, ses bêtes de somme. Le chiffre seul de ses esclaves s'élevait, dit Baïan, à trois mille cinq cents. Le gouverneur d’Egypte, Abd-ul-Aziz, dépouilla sans pudeur le général auquel il venait de retirer son commandement. 11 prit ce qu’on lui offrit et vola le reste. Heureusement pour lui, l’émir avait prévu ce qui se passait. Aussi avait-il caché dans des outres à eau la plus grande partie de ses pierreries, de son or et de ses bijoux. Ces outres échappèrent, par leur vile apparence môme, à la rapacité d’Abd-ul-Aziz et de son entourage. H’assan continua donc son voyage avec elles, se présenta devant le Khalife Abd-el-Melik, et, jetant à ses pieds ces richesses immenses, se plaignit à sa Hautesse des procédés du gouverneur d’Egypte. « Je te rends ton gouvernement, » s’écria le Khalife émerveillé. H’assân refusa. Mais désormais l’Afrique fut soustraite à l’autorité de l’Egvptc et releva directement du Commandeur des Croyants. Quelques mois après, le vendredi 9 octobre 705, Abd-el-Melik s’éteignait à Damas et son fils Oualid-ibn- Abd-el-Melik lui succédait sans difficulté.

Mouça, confirmé dans son gouvernement par le nouveau Khalife, était, sur ces entrefaites, arrivé en Tunisie. Son premier acte fut de

1 En Noweïri, § 11.

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disgrâcier Salili, l’homme de confiance d’H’assân ; son second, de réprimer une agitation indigène qui se manifestait surtout dans le Zaghouan et dans les districts voisins de cette montagne. Cette agitation n’eut d’ailleurs pas de suites sérieuses, et bientôt l'activité belliqueuse des Arabes ne trouva plus un aliment suffisant dans l'antique Proconsulaire pacifiée et paisible. L’émir entreprit alors la conquête des trois Maurétanies, jadis traversées au galop parûkba; mais, en réalité, demeurées indépendantes. Il occupa successivement la Césarienne, la Sitifienne, la Tingilane et là, jetant des regards d’envie sur les riches vallées Andalouses, il envoya deux officiers, Tarif, en juillet 710, et Tarik-ibn-Ziàd, en avril 711, les reconnaître et y prendre pied. Après huit jours entiers de combats, livrés près d'Algéziras, sur les rives du Sa/ado, du dimanche 19 au dimanche 26 juillet 71 1, Tarik vainquit le roi Roderik, détruisit l’empire des Gollis, cl fixa, pour huit siècles, les destinées de l'Espagne. Non toutefois que la conquête de la péninsule fût achevée par ce coup de force et de chance. La guerre dura longtemps encore. Tolède, Cordouc, Grenade, El vire, Séville, Mérida, Saragosse, toutes les villes espagnoles ne tombèrent que lentement, les unes après les autres, et souvent à la suite d’une opiniâtre résistance, entre les mains des conquérants nouveaux. Jaloux des lauriers de sou lieutenant, Nos’aïr passa lui-même, en juin 712, guerroyer contre elles. 11 y était encore au commencement de 714, et se trouvait à Lugo, en Galice, lorsqu’un ordre du Khalife l’appela d’urgence à Damas. Mouça’ repassa donc le détroit; s’arrêta plusieurs mois à Kairouan, et, le 2o février 715, arrivait en Syrie devant Oualid. Le Khalife, déjà mourant, expirait trois jours plus tard. Mais l'émir s’était créé une puissance capable de porter ombrage au Commandeur des Croyants lui-méme. Ce qu’eût fait Oualid, s'il eût vécu quelques semaines de plus, son frère et successeur Soleïman le lit donc. 11 dépouilla le vieux Nos’aïr de toutes scs richesses ; destitua son fils Abd-Allah, que Mouça avait laissé à Kairouan avec le titre de gouverneur intérimaire d’Afrique, et nomma à ce poste envié Mohamcd-ibnlezid. Deux ans après, Mouça-ibn-Nos’aïr mourait à Médine, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, suivi de près dans la tombe par son spoliateur, l’impitoyable Soleïman, qui s’éteignait subitement le vendredi 1" octobre 717.

Le cousin du sultan défunt Omar-ibn-Abd-el-Aziz-ibnMerouan héritait du khalifat. C'était un homme vertueux, uniquement préoccupé des intérêts religieux de l’Islam. Pour remplir scs vues de justice et de piété, il rappela le gouverneur d’Afrique et le remplaça par un musulman zélé comme lui-même : Ismaïl-ibn-Abd -Allah. Quelques changements de cette nature occupèrent tout le règne du pieux Omar qui fut de courte durée et se termina le samedi 10 février 720.

Nouveau Khalife ; nouveau Gouvernement ! Le successeur d’Omar, lezidibn-Abd-el-Melik //, s’empressa dedestitucr Ismaïlct investit del’émirat

LE K0RAN

un alTranchi Iezid-ibn-Abou-Moslim. Celui-ci se fit si cordialement détester que les indigènes l’assassinèrent dans la mosquée même, pendant la prière du soir. Puis ils mirent à leur tête un notable de Tunis Mohamed -ibn-Ans-el-Ansari et écrivirent au Khalife pour lui exposer les faits et se justifier. Que faire ? lezid prit le bon parti ; il agréa leurs excuses et leur envoya un nouveau gouverneur Richr-ibn-S’afouân-el- Kclbi, précédemment émir d’Égypte. « Celui-ci pacifia le pays, dit Ibn- « Khaldoun, et apaisa les troubles qui avaient éclaté de toutes parts.» Il fut assez heureux pour que, lezid II étant mort le jeudi27 janvier 724, son successeur Hic/iam le confirmât dans son commandement. 11 y mourut, à Kairouan, en 728.

Obeïdah-ibn-Abd-er-Rha’mân-es-Solami, désigné pour remplir le poste vacant par ce décès, arriva à Kairouan en juin, ou juillet, de la même année. C’est pendant son émirat que vint se briser l'élan guerrier de l’islamisme contre la valeur des Francs et des Austrasiens, entre Tours et Poitiers, dans ces mêmes plaines, où, deux cent vingt-cinq ans auparavant, les Vïsigoths avaient été vaincus par Clovis. Sept journées durant, les deux armées ennemies se regardèrent hésitantes, puis les Musulmans attaquèrent. C’était le samedi 25 octobre 732. Ils étaient conduits par l’émir d’Espagne, le fameux Abd-er-Râh’man-ibn-Abd-Allahel-Ghatiki .Tout le jour, les Chrétiens reçurent, sans s’émouvoir, leurs charges mille fois renouvelées. Mais, le soir venu, ils s’ébranlèrent enfin à leur tour et, menés par Charles Martel et le comte Eudes, ils renversèrent, écrasèrent tout. Abd-er-Râh’man resta sur le champ de bataille et les débris de son armée disparurent dans la nuit. Il appartenait à Obeïda de désigner un successeur à l’émir défunt. Il désigna donc Abd-el- Melek. Mais ce fut, sans doute, le dernier acte important de son gouvernement. De nombreuses plaintes, venues d’Afrique, émurent en effet le Khalife qui destitua Obeïda au mois de décembre.

L’Afrique resta dix-huit mois sans émir. Ce ne fut qu’à la fin de mai 734 que le nouvel élu Obaïd-AUah-ibn-el-H’abhâb, arriva dans Kairouan. On le déposa en 740, à la suite d’une insurrection indigène et le kalife Hichâm envoya, pour écraser cette révolte, le général Kalthoum-ibn-Aïadh. Mais les opérations militaires de ce chef furent malheureuses. Après être entré de force à Sbiba, le samedi 19août741, il fut défait et tué, avec presque tous ses lieutenants, sur les bords de l’Oued Sebou (Maroc), en octobre de la même année. La situation devenait réellement critique. L’émir d’Égypte H'antzalah-ibn-Safouan reçut ordre de passer immédiatement dans la province insurgée et d’y rétablir l’iniluence arabe gravement compromise. Il prit possession de son commandement dans les derniers jours de février 742. A peine était-il installé qu’une double avalanche berbère se précipitait des hauteurs du Zâb sur Kairouan. Vite, il court sur l’une et l’arrête à El- Karn, près de sa capitale qu’il traverse au pas de course, et se porte rapidement au devant de l’autre. Celle-ci, par Béjà, avait déjà gagné

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jusqu’à El Asnam, près Djalloula, où il l'atteint et la broie. Les Berbères laissèrent cent quatre-vingt mille cadavres sur le champ de carnage. Tout s’était passé entre le 12 avril et le 12 mai. L'insurrection écrasée, Tl fallait songer à réorganiser le pays, les services publics et l’administration; car tout était à refaire.

Pendant qu'Hanlzalah se mettait courageusement à l’œuvre, le khalife llicham rendait lame, le 6 février 743. Son successeur El-Oualidibn-lezid // périssait empoisonné, par ordre de son cousin iczid ibn el-Oualid /", le jeudi 1er avril 744 cl lezid lui-même, mailre du trône par ce crime, était emporté par la peste, le 6 octobre suivant. Son frère Ibrahim , proclamé à sa place, était déposé, le mardi 24 novembre de la même année, par les vengeurs d’Oualid et cédait l'Empire à leur chef Merouan-ibn-Mohdmmed-el-Djadi. Ce règne ne fut qu'une longue lutte intestine. Il sc termina, en fait, le jeudi 30 octobrc749, par l'avènement d' Abou-l-Abbas-el-SafJàh et, définitivement, en droit, le mercredi 5 août 750, par le trépas de Merouan, tué en défendant sa cause. Avec lui s’éloignait la dynastie des Omaïadcs.

Avec Abou-l-Abbas commençait celle des Abassides. La Tunisie n'avait pu goûter les douceurs de la paix pendant un si long espace de temps. Un chef arabe Abd-er-Rhaman-ibn-IIabib, lils d’un des généraux tombés aux côtés de l’émir Khaltourn à la bataille de l’Oued Sabou, et petit-fils d’Okba, après avoir guerroyé en Espagne, était venu s’établir à Tunis. Peu à peu, il avait préparé un soulèvement contre llantzalah. En décembre 744, enhardi par les révolutions de palais qui élevaient et précipitaient les Kalifcs, il réunit scs adhérents sur les grèves de la Sebka Sedjoumi et les passa en revue. L’émir le sut et, au lieu de l’arrêter, ou de l’attaquer brusquement, à l’improviste, tenta de le ramener. Celle douceur ne lit qu’exalter l'orgueil d'Abd-er- Rhaman, qui partit en guerre contre Kairouan en donnant trois jours au gouverneur pour lui céder la place, llantzalah ne voulut point de lutte fratricide pour une querelle quasi-personnelle et se relira (avril 445). C’était l’anarchie. Aussitôt toute la Berbérie fut debout. Un berbère Orouah-ibn el-Oualides-Sadali s’empare de Tunis. Un autre prend Béjà. Gabès est aussi prise et reprise. Abd-cr-Rhaman, il est vrai, finit par triompher de ces révoltes, mais elles laissèrent un germe de haines contre la domination arabe qui ne pouvait pl us tardera porter ses fruits. En attendant, l’usurpateur obtenait la confirmation de sou émirat, d’abord de Merouan, puis d’Abou-l-Abbas, et, ce prince étant mort de la petite vérole, le dimanche 9 juin 754, de son frère et successeur Abou-Djafar-el-Mansour. 11 lit plus ; Djafar lui ayant écrit une lettre menaçante, il rompit avec le Khalife en personne et proclama son indépendance du haut du mirahr de la grande mosquée de Kairouan. Tout lui réussissait à souhait, et sa puissance paraissait au comble lorsqu'il fut poignardé par son propre frère las. Il avait fait décapiter les lils d'Oualid II, réfu-

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giés en Tunisie. Leur cousine germaine, épouse d’ias, ne cessait plus, depuis lors, d’exciter son mari. « 11 a massacré tes parents », répétaitelle, et elle ajoutait, pour surexciter chez l’instrument de ses vengeances la plus implacable des passions, la jalousie : « Il a désigné « pour lui succéder son fils Habib, auquel il a fait honneur de tes « exploits. C’est une honte pour toi qui commande ses armées et portes « son épée. » Ce langage de vipère avait lentement empoisonné le cœur d’ias ; mais maintenant il était tout à fait exaspéré. Abd-er-Rhaman venait de le nommer gouverneur de Tunis en remplacement d’un de leurs frères, nommé Imram. 11 devait partir le lendemain et, depuis longtemps déjà, la nuit était close. 11 demande à voir l’émir comme pour lui faire ses adieux, entre dans la chambre où il s’était déjà retiré, le trouve jouant avec un de scs petits enfants, s’entretient quelques instants avec lui, se lève, se baisse pour l’embrasser en se retirant, mais, au lieu d’un baiser, lui porte un violent coup de /tissa. L’arme pénètre entre les deux épaules et va ressortir par la poitrine. Abd-er-Rhaman tombe et, de ses propres mains, las lui coupe la tète (755).

Cet assassinat fut suivi d’une lutte longue et terrible entre le meurtrier qui prit l’émirat et le fils de la victime parti dans la nuit même du crime pour Tunis et réfugié près de son oncle Imram. A la suite d’un accord intervenu entre eux, Imram eut le gouvernement de Tunis, de la presqu’île du cap Bon et d’une partie de la vallée de la Medjerdah supérieure. Habib, le fils, obtint le commandement de Gafsa et des territoires de Castilia et de Nefzaoua. las garda Kairouan et tout le centre Tunisien. Mais cet accord dura peu. Imram fut égorgé par las, qui s’empara de sa part. Habib, découragé, voulut chercher son salut dans la fuite. La tempête le jeta dans le port de Tabarka. Désormais il fallait vaincre ou mourir. 11 rallia donc quelques partisans, s’empara de Korbeus, atteignit Djalloula et, dans un combat singulier, en présence de ses troupes et de celles de son oncle, vengea finalement le sang de son père. Il prit possession de Kairouan, du 10 décembre 755 au 8 janvier 75G, précédé de la tête de l'assassin de sa famille. Son triomphe, toutefois, fut éphémère. Une insurrection berbère le chassa bientôt de sa capitale, l’obligea à s’enfuir à Gabès d'abord et, de là, dans le massif de l'Aurès.où il périt les armes à la main (mai-juin 175).

Les indigènes étaient donc encore une fois maîtres de leur pays. Ils conservèrent cette suprématie jusqu'en 762, où, vaincus par lbn-Achath, ils durent évacuer Kairouan. L’émir victorieux y entra le dimanche 31 janvier et s’appliqua, sans retard, à pacifier et à réorganiser sa conquête. Il entoura pareillement sa capitale d'une forte muraille de briques, épaisse de 4“,88(soit 10 coudées arabes à 0m, 4884 la coudée), afin de la mettre à l’abri d’un coup de main. Ses janissaires le renversèrent du 27 avril au 26 mai 765, pendant qu’il était tout à ces soins. Ce fut le pacha de Tobna, Aglab-ibn-Salem, qui reçut mission de continuer l'œuvre commencée. 11 ne fit que paraître et disparaître. Les Ber-

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bèrcs, jamais domptés, l'assaillirent et son ancien collègue, le commandant de la placede Tunis, El-Uassan-bcl-Harb, sc mit eu révolte ouverte contre lui. De part et d’autre, on en vint aux mains. Aglab, battu dans deux rencontres, se retira dans Kairouan et périt d’une llècho empoisonnée eu repoussant un assaut. C’était mourir enseveli dans son triomphe, car Hassan, vaincu lui-même et fait prisonnier, était décapité quelques jours après. Ou était en septembre 767.

L’intérim dura six mois. Le nouvel émir d’Afrique, Omar-ibn-llafs, n’arriva, en effet, qu’en mars de l’année suivante. Son premier soin fut de relever les défenses de Tobna. Il surveillait ce travail, accompli par ordre du Khalife, lorsque les indigènes, se soulevant soudain, vinrent l'assiéger en masse dans la place à peine restaurée. Sorti de ce mauvais pas grâce à une trahison chèrement payée, il accourt à Kairouan. On l’y bloque derechef. Le nombre des assiégeants était si considérable que les arabes l’évaluent à trois cent cinquante mille. Omar résistait pourtant le mieux qu’il pouvait lorsque des lettres de reproches à son adresse arrivèrent de Bagdad. Son énergie et son courage semblaient y être mis en doute. Piqué au vif, l'émir prit la résolution désespérée de briser, sans délai, la ligne d’investissement ou de périr. Le samedi 30 novembre 771, il commande une sortie générale, s’élance aux premiers rangs, sc bat en lion et meurt en héros. Sa chute fut le signal de la débâcle. L’ennemi pénétra dans Kairouan, l’occupa et la démantela.

El-Mansour ne pouvaitse résoudre encore, néanmoins, à lui abandon ' ner un pays arrosé de tant de sang arabe. Il rassemble une armée de quatre-vingt mille hommes, en confie le commandement à lezid-ibn- Ilalim et l'achemine vers la province tant de fois conquise et tant de fois perdue. Le choc eut lieu le samedi 7 mars 772 et se termina par l’écrasement des indomptables Berbères, qui se replièrent dans leurs montagnes. Deux mois après sa victoire, le mercredi 27 mai, lezid faisait, en grande pompe, son entrée solennelle dans Kairouan reprise. Son triomphe avait tellement épuisé les forces indigènes que, pendant quinze années entières, la vieille Proconsulaire jouit d'une paix qu’elle ne connaissait plus, lezid rendait à Kairouan sa splendeur d’autan. Il en releva la grande mosquée, il en bâtit les Souks et s’attacha à faire partout fleurir, sous son autorité, l'ordre, la justice, la tranquillité. Son administration était si sage et si ferme en même temps que quatre Khalifes: El-Mansour; El Mahdi-ibn-el Mansour ; Mouea-l-IIudi-ibn-el Mahdi et enfin Haroun-el-Rachid , frère d’El-Hadi, le maintinrent successivement dans ses fonctions. La douce mort des vieillards vint seule l’en arracher le mardi 13 mars 787.

A peine eut-il fermé les yeux que les indigènes, ne sentant plus sa main de fer sous un gant de velours, s'agitèrent de nouveau. Le mouvement prit naissance du côté de Béjà. Daoud, son fils et son remplaçant provisoire, dispersa du reste les bandes insurgées et leur infligea, notamment sous le Kef, des perles sérieuses. Tout était rentré dans le

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calme lorsqu’il remit le pouvoir à son oncle Rauh-ibn-Hatim, investi de l’émirat. Ce Rauli, frère du défunt émir, était lui-même un vieillard qui préféra les accommodements à la lutte. La plume lui convenait plus que l’épée. 11 signa donc, avec les éternels révoltés de la Berbérie, un traité qui plaçait à peu près toute l’Algérie et le Maroc actuels en dehors de l’autorité arabe. Ils y étaient de fait, il est vrai, mais c'était la reconnaissance de ce fait, par conséquent sa légitimation. Chose grave! Ce fut d’ailleurs le seul acte saillant de son passage aux affaires. Il expira dans la nuit du dimanche 30 janvier 791.

Ilaroun-el-Rachid le remplaça par Nasr-ibn-Habib-el-Mohallah, qu’il releva de ses fonctions deux ans plus tard, en mai 793, et auquel il donna pour successeur El-Fadhl-ibn-'Rauh. C’était le fils de Rauh-ibn- Hatim cl la gestion de ce fds devait être plus fatale encore aux intérêts de l’Islam que ne l’avait été celle de son vieux père. 11 nomma en effet gouverneur de Tunis son neveu El-Maghaïrah. Mais les allures de ce despote au petit pied blessent la garnison syrienne de la place. Elle se mutine, met à sa tête le préfet de police de Tunis, général Abd-Allahbcn-Djaroud, et marche résolument contre El-Fadhl, qui, battu et fugitif, est atteint et massacré (79i). Tout semblait ainsi terminé, lorsque le commandant de Lorbeus, général Chemdoun, prend fait et cause pour l’autorité contre l’émeute victorieuse. La guerre civile, rallumée, batdonc plein, avec ses alternatives de succès et de revers et aussi ses horreurs accoutumées. Finalement toutefois Chemdoun l’emporte, capture Ben-Djaroud et l’envoie, chargé de chaînes, au Khalife qui le jette dans les cachots de Bagdad (mars-avril 795).

Dans le courant de juin, l’émir Ilarthamah prit possession du poste vacant par le meurtre du malheureux Fadhl. Il proclama, dès son arrivée, une amnistie plénière et générale; puis cet acte politique d’apaisement accompli, il s’efforça de mettre quelques places en état de défense et bâtit, entre autres, le grand château de Monastir. Homme timide, mais perspicace, que cet Ilarthamah ! Voyant les nuages s’amonceler à l’horizon et ne voulant point être emporté par une tourmente, à laquelle il se sentait incapable de résister, il sollicita son rappel et l’obtint.

Malheureusement, hélas ! son successeur était bien moins encore en état que lui d’affronter l’orage. Pauvre Mohamcd-ibn-Mokatel ! son seul mérite était d’être frère de lait d’Haroun-el-Rachid. C’était beaucoup pour obtenir un titre ; c’était peu pour porter convenablement une charge aussi lourde surtout que celle qui lui incombait. On lui prête serment en octobre 797. Les fêtes de son investiture étaient à peine terminées que, de tous côtés, les insurrections éclatent et les révoltes se succèdent. Il en réprime quelques-unes. Mais enlin, le mercredi 30 octobre 799, à Môniat-el-Kheil, il est absolument écrasé parle pacha de Tunis, général Temmam-ben-Tcmimcel n’obtient la vie qu’à la condition honteuse de signer son abdication et de quitter le pays.

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Le malheureux s’en allait, sans avoir même exactement conscience de sa honte, quand le gouverneur du /ah, lils de l'ancien émir El-Aglab se jeta, comme jadis le commandant de Lorbcus, dans la mêlée. Il eut vite fait de chasser Tennnam, rappela Mokalcl, qui rentra dans sa capitale le samedi 8 février hou, et contraignit Temmam sans ressources, bloqué dans Tunis et près d’y subir un assaut, à déposer les armes et à capituler.

Dans toutes ces conjonctures, son frère de lait avait été tellement inférieur à sa tâche que le Khalife n’osa néanmoins pas le maintenir à Kairouan. Le choix de son successeur s’imposait. Ce ne pouvait être qu’ Ibrahini-ibn-el-Aglab. Mais Ibrahim ne voulait plus être seulement émir et simple lieutenant des Khalifes. U exigeait une vice-royauté et demandait à ne relever désormais des Abassidcs que comme le vassal relève île son suzerain. Il offrait d’ailleurs de payer, chaque année, 40,000 dinars de tribut. C’était dur. llaroun hésita longtemps. Enfin il céda le 9 juillet 800. 11 ne gardait plus qu’une souveraineté nominale sur l'antique province d’Afrique. Le pouvoir devait se transmettre dans la famille d'ibrahim par voie d’hérédité. La dynastie des Aglabites élail fondée.

Ainsi, grâce aux perpétuelles insurrections de ses habitants, à leur opiniâtre résistance que rien n’avait pu vaincre, à leur amour de liberté auxquel l’Islam n’avait fait qu’ajouter son fanatisme terrible, la terre de Berbérie recouvrait un commencement de cette autonomie dont les Maurétanies jouissaient déjà et qu'avait pleinement reconquise l’Espagne, indépendante depuis le samedi 15 mai 75G.

Charlemagne était dans la trente-deuxième année de son règne, à la veille de recevoir à Saint-Pierre de Home, des mains de Léon IX, celte couronne impériale d'Occident qu’aucune tète ne s’est trouvée assez forte pour porter depuis lors ; Naples, les Calabres et la Sicile dépendaient encore de la Cour dégénérée de Byzance et l’Egypte relevait toujours des Khalifes de Bagdad lorsque, investi de sa vice-royauté, lbrahim-ibu-el-Aglab s’empressa, pour mieux accentuer sa rupture avec le passé, de se construire une résidence royale en même temps qu’il faisait démolir l’antique palais de l’émirat. Dans sa pensée, ces deux résidences et leurs destinées symbolisaient les deux pouvoirs qui se succédaient. L’une, située au Midi de la mosquée principale de Kairouan disparaissait avec l'autorité toute éphémère et empruntée des lieutenants de Khalifes, tandis que l’autre : El Abassïah, à trois milles delà capitale, naissait et grandissait avec la vice-royauté nouvelle.

C’est dans ce palais-forteresse, qu’au commencement deSOi, Ibrahim reçut le Juif Ish’ak, envoyé par le grand Empereur des Francs pour obtenir du prince musulman les reliques de saint Cyprien et de quelques autres martyrs africains. Il accueillit d’ailleurs le ministre impérial avec la plus exquise courtoisie et s’empressa de satisfaire à la demande de Charlemagne. Ish'ak, sa mission remplie, reprenait la mer, débar-

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quait à Port-Vcndres en oclobre, et, le 20 juillet 802, rendait compte dans Aix-la-Chapelle, à son puissant maître, du succès de ses négociations et des prévenances respectueuses dont il avait été l’objet.

Malgré la douce fermeté de son gouvernement, le prince Aglabite eut néanmoins à réprimer plusieurs révolte berbères. Deux éclatèrent à Tunis. L’une, en 802, avait pour chef H’amdis-ibn-Àbd-er-Rah’man-el- Kendi et se termina, sur les rivages de la Sebka Sedjoumi, par la défaite des insurgés et la mort de leur général ; l’autre, en 810, conduite par le vainqueur même d’H’amdis, le tunisien Imrân-ibn-Modjalid-er-Rebiaï ne fut écrasée qu’après plus d’une année de luttes. Ce fut le tour alors des Ilaouarah. Cette tribu se souleva dans le Sud et saccagea Tripoli. Le fils d'ibrahim, Abou-l-Abbas-Abd-Allah, parti pour les combattre, avait déjà remporté quelques succès, lorsqu’il apprit le décès de son père. Le vice-roi était mort à Kairouan, le lundi 5 juillet 812, dans sa cinquante-sixième année.

Presséd'occuper le trône que ce trépas laissait vacant, Abou-l-Abbas se hâta de conclure la paix. Il t’obtint en abandonnant à l’ennemi le territoire tripolitain et rentra dans sa capitale aux derniers jours d’octobre, ou dès les premiers jours de novembre.

Rien du reste, dit Ibn-Khaldoun, ne troubla, de son temps, la paix établie. Son règne n’a donc point d’histoire. 11 expira tranquillement à El Abassïah, le jeudi 25 juin 817, en transmettant le pouvoir à son frère Ziadet- Allah.

Les exigences de la milice syrienne rendirent fort difficiles les débuts de ce nouveau règne. Les troupes demeurées fidèles au vice-roi furent battues plusieurs fois ; il eut même sa capitale prise et reprise. Pour donner un aliment moins désagréable à l’activité de ses administrés, il les lança fort heureusemeut à la conquête de la Sicile. Une flotte partit à cet effet de Sousse, le samedi 5 juin 827, sous les ordres d’Açad-ibn-el-Forât, cadi de Kairouan. L’instinct guerrier des Berbères, enrôlés pour la guerre sainte, leur fit jouer sur la terre de Sicile le même rôle héroïque qu’ils avaient joué, cent vingt ans auparavant, sur la terre d’Espagne.

Pendant que se déroulait cette épopée, Ziadet-AUah Ier succombait le mardi il juin 838 et laissait l’empire à son frère Abou-Ï K' al, troisième fils d’ibrahim.

Ce prince ne lit que passer. Il eut juste le temps de châtier, dans le Sud, une insurrection de Loouâtah, de Zouaghah, de Miknaçah et de laisser aux populations, charmées de sa douceur et de sa justice, un regrel profond de sa disparition prématurée, car il fut enlevé dans sa cinquante- troisième année, le vendredi 18 février 84i.

Abou-l-Abbas-Mohanied , un de ses fils, lui succéda. Sous son règne, deux guerres civiles ensanglantèrent de nouveau la malheureuse Afrique. Le gouverneur du Zâb, à la suite d'une révocation, descendit sur Kairouan, tourna vers Lorbcus et finalement s’abattit sur Déjà.

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C’était à peine lini de ce côté que Tunis se soulevait à son tour. Pendant deux années entières, la place insurgée résista victorieusement à toutes les forces du vice-roi. Elle était commandée par Amr’-ibn- Salim-elTodjibi, surnommé El K’ouïa. C’était un héros! El Tunis ne tomba que lorsque ce brave fut tombé lui-méme, frappé à mort dans un suprême et formidable assaut, livré le samedi 20 septembre 850. Six années plus tard, le lundi 11 mai 85G, Abou-I-Abbas, qui n’avait que trente six ans, s’en allait rejoindre ses aïeux.

Abou-Ibrahin-Ahmed , son lils et son héritier, s’adonna surtout aux grands travaux d’utilité publique. Il lit construire des ponts, creuser des citernes, élever des mosquées. Kairouan lui doit l’immense bassin connu sous le nom de Bassin des Aglabites et, sans doute, la Tunisie entière eût ressenti les effets de sa royale munificence si la mort, amenée par la débauche et par cette fatalité qui semble avoir pesé douloureusement sur toute la dynastie d’Aglab, ne l’avait emporté dans la lleur, à peine entr’ouverte, de ses vingt-huit ans, le mardi 28 décembre 803.

Son frère Abou-Moh’ ammed-Ziadet- Allah lui succède. Il l’aurait remplacé peut-être, car il était également instruit, prudent, courageux quand la destinée, mettant un terme à tous ces rêves d’avenir, le jeta, le vendredi 22 décembre 865, dans l’éternel repos du tombeau.

Un neveu des deux derniers vice-rois défunts : Abou-Abd-Alluh- Moh'ammed-el-Ghuranik, recueillit leur succession et franchit les degrés de ce trône qui semblait porter malheur à ceux qui l’occupaient. Prince généreux et bon, mais, en même temps, frivole, joueur et débauché, il oubliait dans l’orgie du lendemain les défaites de la veille. Sa seule excuse est sa jeunesse. A vingt-quatre ans, il s’éteignit usé par des excès de toute nature, dans la nuit du mercredi 16 février 875. Son dernier souhait de mourant était que son fils Abou-lk’al lui succédât. Il fit même jurer solennellement à son frère Ibrahim de respecter les droits du petit prince encore enfant. Mais, dès que ses lèvres eurent exhalé leur dernier souffle, le peuple se rit de ses volontés suprêmes, désormais impuissantes, et, rejetant le neveu enfant, acclama l’oncle homme fait. Pour la forme, A bon !sft ak-Ibrahim-ibn- Ahmed refusa d’abord et allégua ses serments. Puis, devant une douce violence, il se hâta d’accepter. Sans doute alors le palais d’El-Abbassiah lui parut, dans les longues soirées, peuplé de fantômes qui lui reprochaient ses parjures et son usurpation, car il se hâta de bâtir pour sa demeure, à quatre milles au Sud-Ouest de Kairouan, le château de Uakkadah , et d’abandonner celui de ses pères.

Toutefois les premières années de son gouvernement furent assez paisibles. Peu à peu cependant, les tribus, secouées par ses caprices despotiques, s’agitèrent et le sang coula. Ce sang parut l’enivrer et, depuis, les chroniques africaines n’enregistrent plus sous son règne que des exécutions sanglantes, des massacres injustifiés et des assassinats

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sans prétexte. Ces fureurs sauvages amenèrent un soulèvement général. Tunis, Béja, K’amoudah, Lorbeus donnent l’exemple. De l’extrémité du cap Bon jusqu’au Zâb, l’Afrique est en feu. Malheureusement les insurgés ne savent point s’unir, se laissent battre séparément et sont successivement défaits. Emportée d’assaut le samedi 2 mars 894, l’infortunée Tunis subit, en particulier, toutes les cruautés d’une soldatesque furieuse. Toutefois son importance était désormais telle et pesait d’un tel poids dans les destinées du pays, que, quittant Rakkadah et Kairouan, le farouche Ibrahim y transportait sa résidence le vendredi 13 septembre 894. Elle était capitale. Le monstre, qui venait de l’élever à ce rang après avoir égorgé les habitants, y séjourna deux ans. Vers le milieu de 89(5 il en sortit et rentra quelques semaines à la Rakkadah préparer une expédition qu’il méditait contre l'Egypte. 11 partit effectivement bientôt pour cette campagne, mais au Sud de Gabès, les Nafouçah lui barrèrent le passage. L’épéeà la main, il s’en ouvrit un et pénétra jusqu’à Tripoli qu’il dépassa. Toutefois, abandonné là par plus de la moitié de ses hommes, dégoûtés de ses cruautés, il dut rebrousser chemin en hâte et revenir piteusementàTunis. Pendant son absence, les habitants de la pauvre ville s’étaient plaints de leur féroce vice-roi à son suzerain le khalife Motadhid. Entre autres griefs, leur supplique exposait que les esclaves, envoyés par Ibrahim à Sa Hautesse, étaient leurs propres femmes et leurs enfants. Le Khalife fut indigné des horreurs qu’on lui dénonçait. Dans les derniers mois de 902, un commissaire arriva, de sa part, à Tunis. Il venait enjoindre à Ibrahim de remettre immédiatement à son (ils Abou-t-Abbas le gouvernement de l’Etat, ce qu’il fit, et d’aller à Bagdad rendre compte de sa conduite, ce qu’il se garda bien de faire. Il gagna Sousse, d’où, le mardi 30 mars, il alla s’établir à Nouba, à mi-chemin de Sousse et de Kélibia. Puis, au milieu de juin, il s’embarqua pour la Sicile, aborda heureusement à Trapani et, de là, après dix-sept jours de repos, prit, par terre, la route de Païenne, dans les murs de laquelle il entrait le jeudi 8 juillet. Le dimanche 1er août suivant, il s’emparait de vive force de Taormina ; forçait en outre l’entrée de plusieurs autres places de moindre importance, parmi lesquelles Aci-Reale; marchait sur Messine, franchissait le détroit et, le vendredi 3 septembre, se présentait devant Cosenza. Les habitants offrirent de capituler, pourvu qu’on leur accordât des conditions honorables. Il refusa. De part et d’autre, on se prépara donc à la lutte. Le vendredi 1" octobre, les assauts commencèrent, mais ils furent repoussés. Ibrahim, atteint de la dysenterie, languissait à l’arrière-garde et les troupes, que n’enflammait plus sa présence, combattaient mollement. Le mal cependant ne faisait qu’empirer. 11 ne tarda pas à ne laisser aucun espoir de guérison. Enfin, le lundi 25 octobre, l’ex-vice-roi expirait, danssacinquantequalrième année, après une longue et terrible agonie. Quarante-trois jours plus tard, le 7 décembre, ses restes mortels, rapportés à Kairouan, y étaient inhumés avec tous les honneurs dus au rang du défunt.

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Quoique en possesion du trône, Abou-I-Abbas prit seulement alors, d’une façon officielle, le titre de vice- roi et les attributs de la souveraineté. L’on put espérer un instant que, grâce à son gouvernement sage et modéré, une ère de justice allait succéder à la terreur du règne précédent. Malheureusement, il cul bientôt à sévir contre son propre lils, Ziadet-Allah , qui conspirait ouvertement contre lui. Ce prince, joueur et ivrogne, d’ailleurs, fut jeté dans les prisons de Tunis le 20 mai 903. Sa conduite y devait plus que jamais justifier la sévérité d’ Abou-I-Abbas à son égard. Le misérable, en ellet, soudoya trois sicaires pour assassiner son père, qui tombait sous leurs coups le mercredi 27 juillet suivant. Le monstre voulut voir de ses yeux la tête d’Abou-l-Abbas avant de quitter sa prison. Mais, dès qu’il l’eut vue, il se bâta de se faire proclamer. En même temps, par son ordre, on arrêtait ses oncles, ses frères et ses cousins, au nombre de ving-neuf. Ces vingt-neuf victimes étaient déportées dans l’ile de Korrûtb, aujourd’hui ile I’Iane, et massacrées.

De tels débuts présageaient une triste fin! Effectivement, battu par Abd- Allah, précurseur du Mahdi, que soutenaient vigoureusement les tribus des Kitamab établies dans les moutagnes deKroumirie et la partie occidentale du département de Constanline, il s’enfuit lâchement, dans la nuit du mardi 21 mars 909 et mourut misérablement à Jérusalem.

La chute de ce parricide entraîna celle de la dynastie des Aglabites, remplacée désormais par les Khalifes dits Fatimites, c’est-à-dire de la descendance de Fathima, fille du prophète et d’Ali son gendre. En soixante-six ans de durée, cette dynastie avait eu à repousser quatorze révoltes, les unes fomentées par l’ambition des chefs arabes, les autres par l’impatience des indigènes. Celles-ci, toutefois, furent relativement moins nombreuses que sous les émirs parce que les Berbères, plus indépendants des Arabes, trouvaient déjà, dans tout l’Occident de l’Afrique, un refuge assuré contre leur domination.

En attendant l'arrivée d’Obéid-Atlah, le premier des Fatimites, Abd- Allah, son lieutenant, prenait, le 26 mars, possesion de Rakkada, organisait le pays conquis, nommait partout des gouverneurs appartenant à la tribu victorieuse des Kitamab, battait monnaie, levait des troupes et remplaçait les couleurs noires et les devises des vaincus par les couleurs blanches et les devises des vainqueurs.

Cependant, par ordre de la cour de Bagdad, l’iman Obéïd-Allah avait été arrêté et jeté dans un cachot au fond de l’oasis saharienne de Sidjilmassa. Abd-Allah partit le 8 juin, à la tête d'une armée, pour l’en tirer et le ramena triomphant à Rakkada, le lundi 15 janvier 910.

Ce proscrit de la veille devait, d’ailleurs, témoigner sa reconnaissance à l’homme auquel il devait ainsi le trône et la liberté en le faisant égorger, le 19 février 911, avec son frère et ses principaux amis.

L’empire Obéïdite, ou Fatimile, s'affermit pourtant et s’étendit bientôt

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jusqu’aux extrémités du Maroc. Pour trancher complètement avec le régime déchu, Obéïd-Allah voulut construire à cet empire nouveau une capitale nouvelle, et fit choix, pour emplacement, de la petite presqu’île de Djamah, à soixante milles Est de Kairouan. De solides fortifications, établies sur l’isthme, en fermèrent l’entrée. L’enceinte, ainsi défendue, fut couverte de palais et de casernes, de citernes et de silos. Ce fut El Mehdia, l’ Africa des chrétiens du moyen âge. Son port naturel fut rendu plus sûr et agrandi par des travaux d’art. Ville et port furent inaugurés solennellement le samedi 4 mai 916. Enfin, sur la terre ferme, à l’ouest de cette vaste forteresse, s’éleva le faubourg populaire et marchand de Zouïlah.

Pendant un quart de siècle, en dépit des révoltes de presque toutes les tribus berbères, et de guerres, qui surgirent au-delà de ses limites et furent portées jusqu’en Calabre, à Gênes et en Sardaigne, notre Tunisie resta tranquille sous le sceptre d'Obéïd. Il mourut à soixantetrois ans, dans El Mehdia, la nuit du lundi 3 au mardi 4 mars 934.

Abou-l-Kacem Moh'ammed, plus connu sous le nom d’El-Kaïem- Biâmr-Allah (le soutien de l’ordre de Dieu), fut proclamé le jour de la mort de son père. A peine fut-il sur le trône que diverses insurrections éclatèrent dans la Tripolitaine et dans les anciennes Maurétanies, désignées sous le nom de Magreb par les ailleurs arabes. 11 en vint si bien à bout qu’il put même entreprendre, en 935, une expédition contre Gênes et la Corse et, en 936, envoyer, sous la conduite de Zeïdan, son affranchi, toute une armée contre l’Egypte.

Bientôt cependant un mouvement insurrectionnel, plus terrible que tous les précédents, vint ébranler si violemment la dynastie Fatimite qu’on put la croire à jamais renversée. L’âme de ce mouvement était un Berbère, de la famille des Beni-lforen, branche desZenatah. Il était né dans le Soudan, à Koukou, probablement Kouka, était boiteux et s’appelait Maklad-ibn-Keïdad. L’histoire lui a donné le surnom d’Abou- Iezid, ou encore de l’Homme-à-l’Ane, à cause de sa monture. Son enfance se passa tantôt à Tozeur, tantôt à Takïous. Après avoir étudié longtemps, il commença lui-même à enseigner. Ses idées parurent subversives et les magistrats de Castilïa le mirent hors la loi. Parti pour la Mecque, emprisonné à son retour et délivré de vive force par ses deux fils, il s’enfuit du côté de Ouargla, puis revint dans l’Aurès et, après cinq années de continuels appels à la révolte, obtint des habitants le serment d’exterminer les Fatimites et de remplacer, en Berbérie, leur gouvernement despotique par un gouvernement républicain composé d’un conseil de cheiks. On était en 943. Abou-lezid avait alors soixante ans. La guerre, qu’il prêchait depuis vingt-cinq années, était donc enfin déclarée. Il enlève successivement Baghaï, ïebessa, dont il fait abattre une partie des murailles, Mermadjemmah (dép. de Oonstantine), Tozeur, Lorbeus, qu’il livre aux flammes, Sbiba dont le gouverneur est crucifié, Béjà, qu’il abandonne au pillage et à l’incendie,

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dont les mâles, même au berceau, sont massacrés et dont les femmes sont réduites en esclavage, enlin Tunis, qui se rend et, par sa soumission volontaire, évite les horreurs qui punissent toute résistance. Ces éclatants succès soulèvent presque toutes les tribus berbères. De toutes parts, les combattants accourent sous les drapeaux d’Abou-lezid. Les Hoouaràh, les Looualah, etc., lui font une armée nombreuse. De Tunis, il marche sur Sousse. Battu non loin de celte ville, à Ahrlk'lia, il rétrograde sur Tunis, attend les renforts qui lui arrivent et lance ses colonnes sur Kairouan en leur ordonnant de porter partout le carnage et la dévastation. Le sang ruisselle, en ellet, sous les pas des Berbères qui bientôt, au nombre de cent mille, viennent camper entre Kairouan et Rakkada. Ces deux places tombent du 15 au 21 octobre 941. On se met en marche vers Sousse et la Mehdia, les deux seules villes de Tunisie qui tiennent encore pour Abou-I-Kacem.

Les troupes du khalife, aux ordres du général Meïcour, essaient de barrer le passage aux rebelles. Le 31 octobre, les deux armées se rencontrent au col d’El-Akhouïn [Halte (fel-Ank). Meïcour est vaincu et tué ; Sousse est emportée, les hommes sont odieusement torturés. On leur coupe les pieds cl on leur brise les os, les femmes sont éventrées, les enfants sont passés au lit de l'épée. Toute la Tunisie est en sang. Les villes et les hameaux sont changés en solitudes. Seule, la Mehdïa s’apprête à une résistance héroïque el termine ses préparatifs de défense. Il est temps d’ailleurs qu’elle se hâte, car Abou-lezid arrive, le 7 ou le 8 janvier 915, devant ses murs et place son quartier général à Kherbel-Djemil. Dès le 9, une sortie des assiégés est vigoureusement repoussée et le siège commence. Le faubourg de Zouïla est emporté et le quartier général ennemi, rapproché de Mehdia, est installé dans la plaine de Terennoul.

Cependant quatre assauts successifs sont repoussés. Le samedi, 21 juin, le Khalife tente même une sortie et engage une bataille terrible, dont le résultat demeure incertain.

D’autres combats suivirent avec des alternatives de succès cl de revers qui découragèrent promptement les Berbères d’Abou-Iezid. L’épuisement de la Tunisie, l’impossibilité de piller avec fruit un pays dévasté, les fatigues d'un long siège cl le désir de revoir leurs familles et leurs champs amenèrent des désertions, chaque jour plus nombreuses. Bientôt ces désertions s’opérèrent en masse et le rebelle resta avec trente hommes. Le siège était levé de fait. Après huit mois de tentatives inutiles, Abou-lezid dut abandonner ses bagages et se replier sur Kairouan. Sousse et Tunis, le croyant abbattu pour jamais.se révoltèrent aussitôt. Tunis en fut cruellement punie. Il la reprit, massacra ses habitants, renversa les mosquées et emmena les femmes et les enfants en captivité.

Le Khalife avait envoyé au secours de l'infortunée cité le général Amer avec une division. Apprenant qu’il avait été devancé, et trop

LE KORAN

faible pour attaquer la ville, ce général se replia, mais atteint à l’Enchir Soltan par les lieutenants d’Abou-Iezid, il subit une sanglante défaite et n’échappa à une destruction totale qu’en se jetant dans les gorges du Djebel Reças. Le lendemain toutefois de cet échec il prit sa revanche. Faisant soudain volte-face, il tomba sur les Berbères, leur infligea des pertes énormes et les poursuivit, l’épée aux reins, jusqu’à Tunis, où il rentra victorieux.

Abou-lezid rassembla dans Béjà les débris de ses bandes vaincues, les réforma tant bien que mal, soutint ou livra plusieurs combats, attendit des recrues, puis, finalement, laissant un petit corps d’armée pour surveiller et tenir en respect, sur ses derrières, le général Amer, il marcha droit sur Sousse, où le prince Abou-l-Kacem avait jeté une garnison nombreuse, et arriva devant la place avec quatre-vingt mille hommes, le mardi 13 janvier 946.

La vigueur de la défense répondit à l’acharnement de l’attaque. Pas de jour sans combat. Catapultes, béliers, sape, mines, assauts, tout fut mis en œuvre. Vers la fin d’avril, le Khalife, se sentant défaillir, dans son château de la Mehdïa, sous le poids des soucis et des veilles, fit prêter lui-même serment à son fils Ismail en qualité d'héritier du trône, et, moins d’un mois après, le 18 mai, il mourait à la peine.

Le nouveau prince Abon-T ahir-Uma'il , né à Kairouan, n’avait que trente-deux ans. Sans ébruiter la mort de son père, ni notifier son avènement au trône, et comme simple successeur désigné au commandement, il commença son règne par envoyer à Sousse plusieurs bâtiments chargés de vivres, de munitions de guerre et de troupes. L’arrivée de ces secours ranime le courage des assiégés. Ils font une sortie, brident les fascines préparées pour les assauts, et les machines de guerre de l’ennemi, puis font irruption dans son camp à la faveur de la fumée. Tout fuit. Iezid lui-même s’échappe ; arrive devant Kairouan dont les portes restent fermées, et court jusqu’à Sbiba, où il s’arrête enfin.

A cette nouvelle, Ismaïl part pour Sousse, où il entre le mercredi 27 mai. Le lendemain, il fait son entrée dans Kairouan, rassurant tout le monde et promettant à tous toute sa bienveillance. Il y était encore quand l’indomptable Iezid reparaît avec une armée nouvelle.- C’est alors, sous les murs de la ville sainte, une série d’engagements dans lesquels Ismaïl déploie une bravoure qui lui conquiert l’admiration générale. Enfin, le dimanche 15 août 946, au sud-ouest de Kairouan, se livre une dernière et formidable bataille. Le soir de ce jour, Abou-lezid était définitivement vaincu et ses Berbères fuyaient éperdus dans toutes les directions. Ils laissaient un si grand nombre de morts sur le terrain que plus de dix mille de leurs têtes servirent, dit-on, de jouets aux enfants de Kairouan. Cette fois, la révolte était bien écrasée. Abou-lezid, pourtant, tint la campagne une année encore. Il avait quitté la Tunisie

et s’était jeté dans le massif de Kiana, où, le 15 août 947, à bout de res-

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sources, blessé et à demi-mort, il fut pris entre Aumale et Bordj-bou- Arreridj.

L’éuergie d’Ismaïl parait s’èlre entièrement épuisée dans cette rude guerre. Abou-lezid mort, il resta plongé dans une stupéfiante inaction.

Sur le théâtre même de sa victoire du 15 août 946, il avait élevé toute une ville de plaisance appelée d'abord Sabra, puis Mans'Ourïah. Vers 953, il sortit de ses châteaux pour aller se divertir à Djaloula. Il était accompagné de sa concubine Kadhib et de quelques familiers. A son retour, il fut assailli par une bourrasque de neige et rentra transi de froid à Mans’ourïah. Presque tous ses compagnons moururent. Luimême tomba malade et, malgré les soins les (dus dévoués, succomba le vendredi 18 mars, à l'Age de trente-neuf ans. On l’inhuma dans son palais et l’ainé de ses dix enfants, Abou-Temim-Maa'dd , plus connu sous le sobriquet de El-Mo’izz-Lidin-Allah (qui exalte la religion de Pieu), lui succéda.

Pendant le règne de ce prince, d’un esprit vraiment organisateur, la paix intérieure de la Tunisie ne fut troublée que par une double expédition du khalife d’Espagne En-Nàs’ir sur les côtes. Soixante-dix vaisseaux des Maures d’Espagne incendièrent La Galle, dévastèrent Sousse et ravagèrent le territoire de Tabarka (956-957). Pour venger cette insulte, El-Mo’izz envoya vingt mille cavaliers dans le Magreb, vasal de son ennemi, le conquit et s’empara de toutes les places, excepté de Ceuta et de Tanger.

Cette conquête était à peine terminée qu’il en entreprit une autre bien plus importante : celle de l’Egypte. Le vendredi 5 février 969, cent mille chevaux, aux ordres du vizir Djouhar, étaient réunis dans la plaine de Rakkadah. Il les passait en revue, puis tous ces escadrons s’ébranlaient dans la direction de Bark’ah et de l'Egypte. Cinq mois plus tard, le 6 juillet, ils entraient à Fosl’ah, traversaient cctle ville et jetaient, à l’endroit môme où se dressaient leurs tentes, les fondations du monument qui devait être la citadelle du Caire. Djouhar y proclamait la souveraineté des Fatimiles et, s’élançant sur la Syrie, il enlevait successivement Rha’mleh, Tibériade cl Damas.

Les Berbères du Magreb, cependant, profilant de l’éloignement des troupes, s'étaient soulevés de nouveau. En vérité, c’était «à renoncer à soumettre jamais ces masses guerrières et passionnées, qui pliaient un instant sous le sabre, mais se relevaient toujours plus formidables et plus indomptées! El-Mo’izz le comprit; fit une courte campagne contre les révoltés; chargea le chef des Sanhadjah, Ziri-bcn Meuad, d’arrêter leur mouvement vers l’Est et attendit. Ziri fut tué dans la lutte. Mais son fils Bolokkin lui succéda, vengea la mort de son père et infligea aux Zénalah et autres tribus insurgées défaite sur défaite. C’était le moment favorable de masquer sous une apparence, trompeusement grandiose, l’aveu de la faiblesse arabe et d’un découragement profond. Le khalife appela le vainqueur, lui donna solennellement, le

LE KORAN

vendredi 4 octobre 972, l’investiture du gouvernement d’Afrique à la seule condition de rester son vassal, et, le 15 novembre, il partit pour Sfax, Gabès et l’Egypte prendre possession de son nouvel empire. Bolokkin accompagna, jusqu’à la frontière tunisienne, son ancien maître, devenu seulement son suzerain, et le dernier conseil que lui donna El-Mo’izz en recevant ses adieux à Gabès, le jeudi 19 décembre, conseil qui trahissait le découragement dont nous avons parlé, fut celui-ci : « Tiens constamment ton sabre levé sur les Berbères ! »

La domination de l’Afrique du Nord n’en était pas moins à jamais perdue pour les Arabes. Et sans l’invasion Hilalienne, dont il sera bientôt question, nos soldats n’auraient pas trouvé plus d’Arabes en Algérie ou en Tunisie, qu’ils n'v ont rencontré de Romains, de Vandales ou de Byzantins. Ceux qu’ils ont trouvé n’ont aucun rapport avec les conquérants des premiers temps de l’Islamisme.

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