DOMINATION BERBÈRE
En attendant, Bolokkin établissait la dynastie des zirides et mourait, en 977, sur cette terre du Magreb arrosée de tant de sang.
Sous ses successeurs : El Mancour, son fils; Badis, son petit-fils et Mo'izz-ibn-Badis, son arrière-petit-fils, la guerre continua tant à l’Ouest qu’au Sud de la Tunisie. Ibn-Badis enfin en était réduit à la seule province de Tunis, lorsqu’on 1048, fatigué des difficultés de tout genre que lui créaient les Fatimites d’Égypte, il secoua leur joug, rompit tous les liens qui l’attachaient à eux et reprit, pour la forme seulement, les drapeaux et les livrées noires des Abbassides de Bagdad.
Ce fut alors que le huitième fatimite, Abou-Temîm-Ma’add-El-Mostans’ir-Billah, voyant que l’Afrique était désormais entièrement perdue pour les siens, chercha le moyen de faire le plus de mal possible à l’insolent vassal révolté contre lui.
Ses prédécesseurs avaient déporté dans la Haute Égypte, sur la rive droite du Nil, deux grandes tribus arabes : celle des Hilal et celle des Soleïm, subdivisées elles-mêmes en plusieurs fractions : les Athbedj, les Djoschem, les Zoghbah, les Riâh’, les Rebia’h, les Adi, etc. Tous ces nomades, qui ne vivaient que de brigandage, étaient, depuis cinquante ans, dans le pays, une cause de troubles perpétuels et de plaintes incessantes. Il les lâcha sur l’Afrique du Nord en leur abandonnant, comme une proie, les provinces qu’il les poussait à envahir. Ils se ruèrent donc spécialement sur la Tunisie, comme une bande de loups affamés ou comme une nuée de sauterelles, détruisant tout sur leur passage.
Vainement El Mo’izz voulut les arrêter ; appela les Berbères à son aide et livra bataille au plateau de Haïderane, près Gabès. Il fut vaincu
et le torrent déborda, inondant tout. Obba, Lorbeus, Kairouan, malgré leurs remparts, furent elles-mêmes emportées, pillées, détruites. En quelques jours, les palais, que les souverains arabes et berbères s’étaient plu à embellir, les travaux d’utilité publique, qu’ils avaient achevés à grand frais, furent détruits (1050). El Mo'izz dut se replier sur la Mehdia et s’y cantonner.
Outre celte place, il ne lui resta bientôt plus que quelques villes fermées, avec leur banlieue. Les familles hilaliennes des Itiâh’ et des Djoschem occupaient toutes les campagnes. Elles promenaient leurs tentes mobiles et misérables au milieu de ces champs, jadis les plus fertiles du monde, et, conservant leur mépris du travail, pensant, avec le prophète, qu'/m soc de charrue ne peut entrer dans une demeure sans que la honte y entre en même temps , elles avaient réduit ces greniers de la vieille Rome à l’étal de terrains de parcours et justifié le titre (pie l’historien Ibn-Khaldoun donne à l'un des chapitres de son histoire : « Tout pays occupe par les Arabes est un pays ruiné ! »
Les Berbères, ou Kabyles, de leur côté, gardant leurs habitudes laborieuses et leur amour d’indépendance, s’étaient réfugiés dans les montagnes. Enfin la plupart des cités, méconnaissant un prince impuissant à les défendre, s'étaient proclamées indépendantes. Une petite dynastie berbère, celle des lbn-er-Reud s'établissait à Gafsa et gouvernait presque tout le Djerid, Tozeur, Nefta, Takious, El Hamma. Gabès proclamait un autre indigène de la tribu de Saidiadja : El Moïzz-ibn- Moh’ammed. Sfax obéissait à Hainmou-ibn-Melil el-Berghouuti. Sousse se mettait en république. Tunis reconnaissait Abd-el-Hack-ibn-Koraçan, qui la faisait entourer de murs. Rizerie se livrait à un aventurier arabe du nom d’El-Ouerd, et Tebourba, à un chef appelé Modafa, etc. Rref, c’était parloul l'anarchie la plus épouvantable qui se puisse imaginer. Telle était la situation, quand El Mo’izz le khalife mourut, dans sa forteresse de la Mehdia, en août 1062.
Son fils Temim eut l'adresse de diviser les Hilaliens. Des germes de haine commençaient à naître entre eux, maintenant qu'ils n’avaient plus rien à piller. Les Riâli avaient même chassé de la Tunisie les Zorba, pendant qu’une de leurs tribus, les Akhdar, s’emparait de Déjà. De son fort d’El-Mehdïa, Temim excita ces haines; assista tranquillement à ces luttes fratricides; puis s’attacha quelques-uns des vainqueurs et, grâce aux divisions habilement entretenues et à ces auxiliaires nouveaux, il put reconquérir, une à une, presque toutes les villes qui s’étaient émancipées. Sfax, Tunis, Kairouan, Sousse, Gabès furent, de la sorte, successivement ramenées sous son autorité.
Ses succès et son trône faillirent toutefois disparaître ensemble sous une attaque combinée des Pisans, des Génois et des Amalfitains. Us dirigèrent, en 1087, une expédition de trois cents navires et trente mille soldats contre la Mehdia, dont le port était devenu le repaire de pirates audacieux. Leurs troupes de débarquement prirent le faubourg de
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Zouïla, la Mehdïa, saccagèrent tout, et ne consentirent à se retirer que moyennement le paiement de cent mille pièces d’or.
Iaia, (ils de Temîm, qui le remplaça en 1108, reconquit encore Kelibia, dont le commandant Ib-el-Mahfouz s’était déclaré indépendant.
Sous Ali, entre les mains duquel passèrent ensuite les rênes de l’État, en avril 1116, Tunis subit un second siège et les Khoraçan, qui la gouvernaient toujours, durent faire, de nouveau, acte de soumission à leur prince légitime.
Ce prince, hélas! devait régner un temps trop court. Il disparaissait en juillet 1121, en laissant sur des épaules de douze ans tout le fardeau de l’Empire. Cet enfant : El Hassen allait faire connaissance avec un nouvel et puissant ennemi : les Normands. En 1135, ils s’emparèrent de l’ile de Djerba, vrai nid de corsaires qui ne reconnaissaient l’autorité de personne. En 1141, leur flotte, aux ordres de George d’Antioche, amiral et premier ministre de Roger II, roi de Sicile, vint dans les eaux de la Mehdïa faire une démonstration navale. Cinq ans plus tard, en 1148, ils reparurent, avec deux cent-soixante-dix navires chargés de troupes. En route, à la hauteur de Pantellaria, leur escadre s’empara d’un petit bâtiment venant d’El-Mehdïa. Or, parmi les passagers, se trouvait un musulman, porteur de pigeons voyageurs. L’amiral chrétien lui fit écrire une dépêche ainsi conçue : « Arrivés à Cossura, y « avons trouvé quelques navires siciliens dont les équipages nous ont « assuré que la flotte maudite fait voile vers les îles de l’Archipel. » Puis il confisqua les pigeons, attacha, sous l’aile de l’un d’eux, sa dépêche et lâcha le petit animal qui parvint à sa destination. Tout était donc dans une sécurité parfaite à la Mehdïa, lorsque, le 22 juin, l’escadre ennemie jeta l’ancre au pied de ses murs. Elle fut prise sans coup férir. Après elle, tombèrent successivement Sousse, le 2 juillet, Sfax, le 13, et enfin Gabès et Tripoli. Kelibia seule tint bon et ne put être forcée.
Malgré ce léger échec, Roger de Sicile et ses Normands restèrent maîtres de tout le littoral s’étendant de Tripoli aux environs de Tunis et de la mer à une ligne parallèle passant légèrement à l’est de Kairouan. Les représentants du roi de Sicile imposèrent aux Musulmans de ces provinces conquises la capitation que ceux-ci exigeaient des Chrétiens dans les contrées soumises à leur domination. Mais, cet impôt blessant mis à part, ils firent bénir leur administration par une équité, à laquelle les historiens arabes eux-mêmes sont contraints de rendre hommage.
Cependant El-IIassen, le souverain détrôné de la Mehdia et le dernier des Zirides, s’était enfui d’abord à la Moallaka, près Tunis, puis à Constantine, à Rougie et enfin à Alger. Ce fut là qu’il rencontra, en mars 1152, le chef d’une secte nouvelle: « les Almohades » ou disciples de l’unité de Dieu, fondée par le berbère Ibn-Toumert. Ce fondateur étant mort en 1128, avait laissé pour successeur son disciple de prédilection Abd-el-Moumènc. Sous la conduite de ce conquérant de génie,
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la secte nouvelle gouvernait le .Maroc, l’Algérie et l’Espagne musulmane. La Tunisie seule s'était, jusque-là, soustraite entièrement à son action, et pourtant, depuis la mort de Roger II, le 27 février 1154, la malheureuse province était dans un épouvantable désarroi. Les Arabes dévastaient, sans relâche, le pays ouvert, avaient pris Déjà, menaçaient Kairouan, tandis que, sur le littoral, le gouvernement de Guillaume I", prince indolent, féroce et cupide, lils et successeur de Roger, exaspérait les populations par ses tyranniques exigences. Les îles de Djcrba et de Kerkennah se révoltèrent d’abord, en 1 156; puis ce fut le tour de Sfax, de Gabès et de Zouïla. Partout, les Chrétiens furent égorgés. Les indigènes soulevés assiégèrent même da Mehdïa et coupèrent toutes les communications de la place avec l’intérieur.
Une Hotte sicilienne vint, il est vrai, la débloquer; écrasa les assiégeants; massacra les habitants de Zouïla, par représailles, et livra leurs biens au pillage. Mais tout ce sang versé et toutes ces haines, amoncelées de part et d’autre, criaient vengeance.
Les Normands tuaient encore que déjà les lils des victimes tombées sous leurs redoutables coups se jetaient aux genoux d’Abd-el-Moumène et le suppliaient de prendre leur cause en main. Le grand homme versa des pleurs aux récits de ces suppliants et promit son concours en demandant toutefois qu’on lui laissât le temps nécessaire à la préparation de son expédition.
Il réunit cent mille hommes, dont soixante-dix mille fantassins et trente mille chevaux, et arma soixante navires, dont la marche, au large, devait être parallèle à celle des troupes de terre. Gela fait, il quitta le Maroc dans les premiers jours de mars 1159 et prit la roule de l’Est. Le 14 juillet suivant, il campait sous Tunis, pendant que son escadre investissait la ville par mer. La place n’attendit point l’assaut et capitula. Ses habitants musulmans obtinrent la vie sauve, à condition de verser au trésor de guerre ennemi la moitié de leurs biens et de livrer tous les membres de la famille d'Ibn-Khoraçan. Quant aux juifs et aux chrétiens, on leur donna le choix entre le Coran et la mort.
Ces conditions acceptées et exécutées, .4 bd-el-Moumène laissa garnison dans l’antique cité et se dirigea vers la Mehdïa. Ses forces de terre et de mer y arrivèrent le 1" août et tentèrent d’emporter de haute lutte cette forteresse de premier ordre. Peine inutile. Le prince Almohade reconnut bientôt que mémeles engins de guerre à sa disposition ne pouvaient rien sur les formidables défenses de la place. Il convertit donc le siège en blocus et attendit. Entre temps, il reçut la soumission ou s’empara de Gabès, de Gafsa, de Sousse, de Sfax, et des hauts plateaux du Nefouça, du massif de Zaghouan, de Zéra, de Tebourba, du Kcf, de Lorbeus et d’autres centres moins importants. Le 11 septembre, une division navale, battant pavillon sicilien, venant d’Iviça et forte de cent cinquante galères, parut devant la Mehdia et tenta d’y jeter du monde, des vivres et des munitions. Mais la flotte musulmane lui barra résolu-
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ment le passage, brisa sa ligne de bataille et la rejeta au large dans les brumes duquel, du haut de leurs murailles, les assiégés consternés la virent disparaître. Ces braves gens, la fleur de la chevalerie, que commandait le terrible Maïo de Bari, n’en continuèrent pas moins, durant six mois encore, leur héroïque résistance. Alors, pourtant, lorsqu’ils eurent mangé jusqu’à leurs chevaux de guerre, la faim se fit trop cruellement sentir et il fallut songer à se rendre. On offrit donc de remettre la place, mais à la condition que la garnison sortirait tout entière avec armes et bagages et serait libre de rentrer en Sicile. De prime abord, Abd-el-Moumène rejeta ces propositions et déclara même qu’il ne traiterait point avec les chevaliers s’ils n’embrassaient préalablement l’islamisme. C’était obliger ces héros à s’ensevelir, jusqu’au dernier, sous les ruines de la Mehdia ; c’était s’exposer peut-être à se voir arracher la victoire par leur désespoir et se préparer, à coup sur, pour l’avenir, de cruelles représailles. La réflexion le lui fit comprendre et il finit par accepter les propositions des vaincus. Ces braves sortirent donc de la ville, qu’ils avaient si vaillamment défendue, avec tous les honneurs de la guerre et rejoignirent leur pays sur des bâtiments Almohades. Le même jour, 22 janvier 1160, Abd-el-Moumène faisait son entrée dans la Mehdia, puis s’occupait aussitôt de réparer les remparts et de faire disparaître toutes les traces du siège. Il donnait ensuite à toute la Tunisie des gouverneurs nouveaux, adjoignait, comme conseiller, à celui de la Mehdia même, l’ancien khalife Ziride El-Hassen, qui l’avait accompagné dans son expédition, lui constituait, dans le pays, un superbe apanage domanial et reprenait le chemin de Maroc. La conquête de l’Afrique était terminée.
Ce n’était pas sans un profond mécontentement que les Arabes avaient vu s’établir ce nouveau gouvernement qui remettait l’ordre et la paix partout. Aussi Abd-el-Moumène était à peine parti que déjà la révolte éclatait. Les Riâh prenaient les armes et leur émir Marhez-ibn-ziâd-el- Fareghi recommençait les razzias d’antan. Ces pillards incorrigibles avaient besoin d’une leçon sévère; elle ne se fit pas attendre. Une division de l’armée Almohade rétrograda sur Kérouan à marches forcées, châtia les insurgés, et leur chef, arrêté, fut supplicié sans merci (1161).
Deux ans plus tard, au commencement de juin 1163, Abd-el-Moumène était enlevé par la maladie. Mais, jusque sur son lit de mort, la pensée des Arabes et de leur néfaste influence en Berbérie le préoccupa. « Éloignez, disait-il à son fils et successeur Abou-Yacoub, éloignez les Arabes de Xlfrikia (Tunisie) ; poussez-les au Magreb et en Espagne et employez-les, comme corps de réserve, dans toutes vos guerres. » Tel fut le testament politique de ce grand homme, qui, portant la puissance berbère à son apogée, l’imposa des rivages de l’Atlantique à l’Égypte et du désert aux frontières de la Castille et de la Navarre !
Avec Abou-Yacoub, la Tunisie jouit d’une tranquillité relative et vivement appréciée après toutes les secousses qu’elle venait de subir. Cette
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tranquillité fut seulement troublée deux fois, la première en avril 1177 par une révolte de la ville de Gafsa. Son gouverneur Ali-ibn-Mocz proclama son indépendance et lit appel aux armes. Abou-Yacoub accourut du fond du Maroc, attaqua la ville insurgée et allait la prendre lorsque El-Moezz, en personne, vint en remettre les clefs au vainqueur en implorant sa générosité. Le prince pardonna, se contenta d’éloigner le premier coupable de son'ancien gouvernement et quitta Gafsa dans les premiers jours de juin H80.
Vers la même époque, Guillaume II de Sicile, fils de Guillaume I" décédé à Païenne le 15 mai 1160, dirigea vers les cèles d’Afrique une croisière normande qui fil une descente à Tunis et resta quelques jours maîtresse de la ville. Les Génois et les Pisans se présentaient, presque en même temps, inopinément devant la Mebdïa, la mettaient à sac et se rembarquaient.
Blessé à mort au siège de Santarem, en Espagne, le khalife Abou- Yacoub expirait le 13 juillet 1184.
Un prince Almoravido Ibn-Ghanîa, auquel les Almohades avaient assigné comme séjour file de Majorque en lui en laissant le commandement, croit le moment propice pour tenter une restauration de sa famille. En mai 1185, ses vaisseaux forcent à fimproviste le port de bougie. Il s’empare de cette ville et appelle à son aide tous les Arabes. Tous : Djoschem, Riali, etc., les Z’orba excepté, accoururent à la curée. L’aventurier avait déjà pris possession de toute l’Algérie, quand l’arrivée du nouveau khalife El’ SI ansour l’oblige à se jeter vivement dans le désert. Sans se décourager, il se porte, par le Sahara, sur le sud de la Tunisie et, toujours soutenu par les diverses fractions des Hilàl et des Soleim, enlève au pas de course tout le Djerid : Gafsa, Nefta, Tozeur et Gabès dont il fait sa capitale. Pour affermir son pouvoir, il écrit même au khalife de Badgad qui le prend sous sa protection et le recommande au fameux Salah-ed-Dine. Ce fut l’heure de son apogée.
El-Mansour, en effet, parti du Maroc, ralliait en chemin ses divisions, les contingents arabes demeurés fidèles, et entrait à Tunis, où il plaçait son quartier-général. Une première colonne, envoyée contre Ibn-Ghania sous les ordres d’un lieutenant, est battue à R’omert. Mansour marche alors lui-même et défait complètement, à El-Hamma, le prince Almoravide dont les trésors et le harem tombent, le lendemain, en son pouvoir avec Gabès. Peu de jours après, Gafsa était emportée de vive force et ses fortifications détruites ; Tozeur avait ouvert ses portes et tout le territoire, uu instant occupé par l’ennemi, était repris.
Restaient les Arabes. Pour les mettre dans l’impossibilité de troubler encore les confins de ses vastes états, Mansour les déporte. Il fait conduire, par la voie du désert, afin d’éviter toute collision avec les gens du Tell, les Djoschem, les Acem avec leur fraction des Mokaddem et les Ria’h, moins la fraction des Dauaouïda, et les disperse dans le
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Magreb, où ils entrent par Tiaret et Tlemcen. Les Dauaouïda et les Soleïm restèrent seuls en Tunisie. C’était plus encore qu’il n’en fallait pour la paix de ce malheureux pays. Ibn-Ghania ne tarda pas effectivement à les entraîner de nouveau et à recommencer, avec eux, ses courses dans le Djerid. Gabès dut payer à ces bandits une contribution de soixante mille pièces d’or.
Tandis que le Sud tunisien était ainsi la proie de bandes insatiables, le Nord allait être, à son tour, mis à feu et à sang par l’ambitipuse avidité d’un chef de corps: Moh’ammed-er-Regragui, blessé dans ses exigences.
Le gouverneur d’Afrique Abou-Saïd-el-Hafs et celui de Tunis Abou Zeid petit-fils d’Abd-el-Moumène, ne lui ont point fait, dans le butin pris sur l’ennemi, la part à laquelle il croit avoir droit. Aussitôt il s’insurge, surprend la Mehdia, où commandait Younès, frère d’Abou- Hafs, et se fait proclamer khalife. Obligé de quitter la place quelques semaines après, il se tourne contre Ibn-Ghania et va le bloquer dans Gabès. Mais, défait, il est lui-même derechef enfermé dans la Mehdia, pris par trahison et massacré.
Fier de son succès, Ibn-Ghania n’en devient que plus insolent. Le gouverneur de Tunis qui, par ressentiment, l’avait aidé à châtier Er. Regragui, le voit prendre Tripoli, Sfax, et, assailli lui-même par l’orgueilleux Almoravide, est bientôt son prisonnier. Tunis, emportée d’assaut, après deux mois de lutte, est d’abord écrasée d’impôts, puis choisie pour être la capitale du nouvel empire (1202j. Déjà, Rizerie, le Kef, Lorbeus, Kairouan, Sfax, Tripoli succombent alors sous les coups de l’usurpateur triomphant qui nomme partout des commandants de son choix et partout aussi lève de lourdes contributions de guerre. Tripoli, pour sa part, doit payer deux millions de pièces d’or.
Il était grand temps que le khalife En Nacer , successeur d’EI Mansour, son père, décédé le vendredi 23 janvier 1199, se décidât à intervenir. Ce prince part en effet de Maroc, en 1204, avec une puissante armée, pendant que sa flotte se dirige sur Tunis. A l’approche de ces forces considérables, lbn Ghania a le pressentiment de sa défaite. Il court enfermer ses trésors à la Mehdia, réprime avec la dernière sévérité une tentative que fait Tripoli pour secouer le joug et parcourt le Sud en levant des soldats et en prenant des otages.
Précautions inutiles. La flotte Almohade, arrivée sous Tunis, jette à terre ses troupes de débarquement qui occupent la ville et massacrent les partisans de l’Almoravide. En Nacer, de son côté, assiège la Mehdia pendant qu’un de ses lieutenants, Abou-Mohammed-cl-Hafs, s’attache aux pas d’Ibn-Ghania. On l’atteint enfin au Djebel-Tadjora, près Gabès. Son frère est tué, son secrétaire est tué. Lui-même, en pleine déroute, abandonne au vainqueur la charge de dix-huit mille chameaux d'or, d’argent, d’étoffes et de meubles précieux et s’enfonce, presque seul, dans les profondeurs du désert, bientôt après, la Mehdia capitule et le
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khalife En Nacer, après être resté à Tunis jusqu’aux premiers mois de 12o7, remet, avant de regagner Maroc, le gouvernement général de la Régence, avec les pouvoirs les plus étendus, au vaillant Abou-Moh'arnined-EI Hafs.
Jusqu’à la mort de ce vice-roi, survenue en février 1221, la Tunisie fut paisible. Vainement, à plusieurs reprises, Ib-Ghania essaya d’y rentrer. L’épée d’EI llafs sut toujours le maintenir à distance.
L’héritier de cette épée, Abou-Zeid-Abd-er-Rhaman, fut nommé, pour remplacer son père, par le jeune kalife El Mostancer Billah, qui, luimême. avait recueilli l’héritage d’En Nacer, le mercredi 22 décembre 1213. Le règne de ce nouvel émir s’annonçait sous les meilleurs auspices lorsqu’il reçut soudain l’ordre de résigner ses fonctions et de transmettre l’autorité à Sid-Abou-I-Ola-Edris, frère du défunt kalife El-Mansour.
Celui-ci commença par bouleverser tout ce qu’avaient fait ses deux prédécesseurs immédiats. Rien ne pouvait être plus agréable à Ib- Ghania, qui s’empressa de quitter Ghadamès, son lieu de retraite, et de revenir inquiéter les frontières tunisiennes. Abou-l-Ola le lit poursuivre par son (ils Abou-Zeïd. Mais le redoutable aventurier se dérobait toujours. Il harcelait seulement son adversaire et la guerre aurait pu s’éterniser ainsi, lorsqu'une fausse manœuvre d’Abou-Zcïd découvrit la route de Tunis. L’Almoravide s’v précipita. Heureusement Abou- Zeïd put le rejoindre à Medjoul, non loin de Tunis, et le contraignit à accepter la bataille. Encore une fois battu par le prince Almohade, lb-Ghania n’échappa, du coup, à son vainqueur, que par l’impossibilité morale où fut celui-ci de profiter de son triomphe. Abou-l-Ola, son père, était mort depuis le mois de septembre 1223 et Àbou Zeid avait hâte de rentrer dans sa capitale et d'y prendre en main les rênes du gouvernement.
Le khalife El-Mostancer avait suivi de près dans la tombe son vice-roi d’Afrique. Le samedi 6 janvier 1224, il avait été tué à Maroc, par une vache furieuse. L’empire n’avait point d'héritier direct. Les cheiks Almohades et le conseil des ministres offrirent donc le khalifat à Abou- Moh'ammed-A bd-el-Ouad-el-Makloua, frère, comme le défunt vice-roi Abou-l-Ola, du khalife El Mansour.
Mais un fils de ce dernier Abou-Moh'animed-Abd-AUah, dit : Et Adelt se faisait en même temps, proclamer à Murcie. Il l’emporta et le pauvre El Maklouâ, après huit mois et cinq jours d’un règne disputé, fut étranglé le mercredi 22 septembre 1224.
Son meurtrier, par un jusle retour des choses d'ici-bas, périt luimême de mort violente, trois années plus tard, en septembre 1227.
Deux nouveaux khalifes parurent alors, en môme temps, sur la scène: un fils d'En-N’acer nommé laia-el-Moatacem-Clllah et un frère d'El- Adel appelé Abou-l-Ola-el-Mamoun. Ce dernier finit par triompher et garda l’empire jusqu’à son décès arrivé subitement le samedi 17 octobre 1232.
C’était, paraît-il , un singulier musulman! L’histoire rapporte, en effet, qu’il eut l’audace de déclarer un jour, publiquement, du haut de la chaire de Maroc, qu’il n’y avait point d’autre Mahdi (Messie) que Jésus, fils de Marie et que toute la vie des autres hommes, qualifiés de ce titre, n’était qu’un tissu d’impostures.
En attendant, l’émir Abou-Zeïd avait été confirmé dans le gouverne- * ment de la Tunisie par El-Maklouâ. Son despotisme toutefois avait donné lieu bientôt à de telles plaintes qu’El-Adel avait cru devoir le rappeler en avril 1226 et nommera sa place Abou-Moh’ammed 111, fils de l'illustre Abou-Mohatnmed-el-Hafs.
Cet émir prit solennellement possession de son poste en janvier 1227; confia le commandement de Castilïa à l’un de ses frères Abou-lbrahim et celui de Gabès et de son district à un autre du nom d’Abou- Zacharia.
Ibn-Ghania voulut aussitôt tenter la fortune de ces nouveaux chefs et reparut sur les frontières. Mal lui en prit. Une courte campagne de l’émir, terminée en septembre, suffit à le rejeter dans les sables et à réduire la tribu des Hoouara qui lui avait prêté main forte. Vaincue près d’Obba, elle fut décimée sanspitié.
L’avenir s’annonçait donc sous les plus riantes couleurs lorsque les deux khalifes en compétition : El Moatacem et El Mamoun notifièrent à Abou-Mohammed chacun son avènement et lui enjoignirent chacun de prêter le serment habituel de fidélité. Dans ces conjonctures, l’émir prit parti pour El Moatacem et renvoya les délégués de son rival. Vivement blessé, celui-ci s’adressa sur-le-champ au gouverneur de Gabès, sollicita son appui et, pour l’allécher, lui expédia le diplôme de vice-roi. Abou-Zakaria n’hésita point. Son ambition fut plus forte que les liens du sang. 11 jura fidélité à Mamoun, fit prêter le même serment par ses subordonnés et partit, avec ses hommes d’armes, pour détrôner son propre frère. Abou-Moh’ammed voulut lutter. Mais, trahi par ses troupes à Kairouan, il fut livré à l’usurpateur qui le chargea de chaînes et l’envoya à El Mamoun.
Pour prix de ces hauts faits, Abou Zakaria prenait à Tunis possession de la vice-royauté en juillet 1228. Moins d’on an après, Mamoun, à son tour, était dignement récompensé des encouragements et des faveurs prodigués à ce misérable ! Zakaria répudiait son autorité, lui renvoyait ses fonctionnaires et agissait ouvertement en souverain. Enfin, en 1236, il jetait tout à fait le masque et se déclarait complètement indépendant à Tunis. Le royaume Hafside était décidément fondé !
Ses débuts furent brillants. Abou-Zakaria soumit à ses armes à peu près tout le Magreb et presque toute l’Espagne musulmane. Plus de vingt années durant, la fortune lui demeura fidèle. Il venait encore de recevoir à r>aghai la soumission d’un chef dcsDauaouïda lorsqu’il tomba malade. On essaya de le ramener à Tunis; on le transporta jusqu’à
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Constuntine cl, comme il allait un peu mieux, il continua son voyage pour Bône. Mais il expira dans celle ville le 20 octobre 1219. Ce prince remarquable, dont le règne, pareil à un beau (leuve, ne fut souillé qu’à la source, laissait le trésor public dans un état prospère et toutes les contrées de l’Est pacifiées et heureuses. Tunis, en particulier, lui doit beaucoup. Il y avait notamment réuni une superbe bibliothèque de trente-six mille volumes.
Son fils Abd Allah , «Agé de vingt ans, lui succéda et, dans la cérémonie de son installation solennelle à Tunis, le 14 octobre, prit le surnom de El-Mostancer-B'lllah (celui qui recherche le secours de Dieu). Ce priuce, qui n’arrivait au trône que par suite de la mort d’un frère aîné élevé avec le plus grand soin par Abou Zaeharia, se trouva de suite en butte à l’hostilité de son entourage. On voulait confier l'autorité «à son cousin germain. Bientôt même cette hostilité dégénéra en révolte. Heureusement le jeune khalife, averti à temps, noya la sédition dans le sang de scs promoteurs et déploya une telle énergie que ses ennemis, effrayés, rentrèrent dans l’ombre et le silence. Il put donc désormais s’occuper, selon ses goûts, des constructions grandioses, dont il embellit Tunis et les environs, et de la création d’un parc merveilleux qu’il organisa pour scs chasses près de Bizerle.
Le changement de souverain avait eu toutefois pour conséquence de détacher des llafsides leurs clients d'Espagne et du Maroc. El Moslancer, il est vrai, dont l’empire s'étendait encore sur toute la Tunisie et le Magreb, jusqu’au méridien d’Alger, n’en restait pas moins le plus puissant monarque d’Afrique. Aussi sa cour brillait-elle d’un véritable éclat. De toutes parts on recherchait son alliance et l’on sollicitait son appui. C’est ainsi que des envoyés de La Mecque, venant lui apporter officiellement le diplôme d’héritier des khalifes d’Orient, trouvèrent à Tunis une ambassade des rois de Fez, une mission venue du Soudan pour remettre au sultan les présents du roi nègre de Cano et du Bornou et même un prince chrétien dom Henri, qui, brouillé avec son frère Alphonse X de Castille, était venu chercher un refuge près d’El-Mostancer et recevait de lui une hospitalité vraiment royale.
C’est à ce moment» que le refus du khalife de payer une prétendue dette, contractée par un de ses sujets vis-à-vis de marchands français, détermina l’intervention de Louis IX, roi de France. Un certain Abou-1- Abbas, natif de Lulliana, village voisin de la Mehdia, avait été mis à mort pour conspiration vraie ou fausse, et ses biens avaient été confisqués. Divers négociants Provençaux, en relations d’affaires avec lui, déclarèrent alors qu'il leur devait 300,000 dinars et réclamèrent le paiement de cette somme au gouvernement Tunisien. Il avait pris la fortune, il était juste qu’il désintéressât les créanciers. Seins s’y refuser absolument, il exigea de ceux-ci des pièces justificatives qu'ils ne purent produire. Les choses alors s'envenimèrent et finalement la guerre éclata, déclarée par la France.