LE ROUAN
la ville prise ne tarda point à devenir le centre du brigandage organisé. Philippe II d’Espagne dut bientôt songer à débarrasser de nouveau la Méditerranée de ces écumeurs de mer et à dégager, en même temps, les chevaliers de Malte que le pavillon des bandits, flottant sur Cozzo, gênait considérablement. D’après ses ordres, on réunit donc, sous la direction de Juan de la Cerda, duc de Médina Cceli, successeur de Jean de Vega à la vice-royauté de Sicile, cinquante-quatre galères de combat, soixante vaisseaux de transport et quatorze mille hommes. Malheureusement ces préparatifs se firent lentement; on perdit un temps précieux et l’expédition ne fut prête à prendre le large qu’à la lin d’octobre 1559. Dispersés par les bourrasques, fréquentes à celte époque de l’année, les navires durent chercher un refuge, les uns à Malte, les autres à Syracuse, et il fallut réparer ceux que la violence de la mer avait endommagés. Ce ne fut qu’au mois de février 156<) que la Hotte réunie parut enfin devant Djerba et s’en empara. Au lieu de courir aussitôt grand largue sur Tripoli pour la surprendre, le duc de Médina Cœli s’amusa à se fortifier dans l’ile, afin, disait-il, de s’y créer un solide point de ralliement. Dargout mettait à profit toutes ces lenteurs. Non seulement il fortifiait merveilleusement Tripoli; mais il avait prévenu le sultan de Constantinople du danger qui le menaçait, et menaçait l'Islam, et lui avait demandé de prompts secours. Aussi, quand finalement, le 15 mars, l’escadre espagnole quitta Djerba, quatre-vingt-six bâtiments turcs, ployant sous les voiles, et commandés par Piali Pacha, fondirent sur elle. En un clin d’œil, dix-neuf galères etquatorze transports portant cinq mille hommes, furent coulés ou pris. L’amiral chrétien, dont l’indécision avait amené ce désastre, s’enfuit à Malle, y rallia les débris de sa Hotte et regagna honteusement le siège de son gouvernement, en mai.
Débarrassé de cet adversaire, Piali Pacha se rabattit sur Djerba. Médina Cœli en avait confié la défense à une garnison peu nombreuse. L’officier commandant en chef s’appelait Don Alvar de Sande. Ses braves Espagnols et lui firent des prodiges de valeur et montrèrent aux Turcs tout ce qu’auraient pu faire leurs camarades de l’escadre si ces lions n’avaient pas été commandés par un âne. Assaillis par un ennemi fort supérieur en nombre et très bien approvisionné, tandis qu’eux-mêmes manquaient de tout, ils résistèrent tant qu’ils purent. Et lorsqu’enfin leur réduit ne fut plus tenable, lorsque leurs dernières munitions furent épuisées et leurs remparts démolis, ces héros se jetèrent l’épée «à la main sur les lignes ennemies, y firent une trouée sanglante et parvinrent à gagner le rivage. Mais là que faire? Il fallait mourir ou se rendre! Se rendre? Nul n’y songea. Ils moururent donc, ces braves! Seul, Don Alvar de Sande, couvert de blessures, l’épée brisée, l’armure faussée, tous scs compagnons d’armes déjà tués, fut fait prisonnnicr par une nuée d'infidèles, sur un monceau de cadavres. La mort n'avait pas voulu de lui. Les Turcs élevèrent en cet endroit, avec les tètes des
LA Tunisie.
LE ICORAN
Espagnols, une pyramide funèbre dont les restes n’ont disparu, pour être ensevelis pieusement, qu’en 1846, à la demande de M. de Lagau, consul général de France.
Il était aisé de prévoir que les rudes compatriotes de Piali Pacha ne se contenteraient pas longtemps de ces demi-conquêtes et que bientôt la Tunisie tout entière deviendrait leur proie.
Effectivement, en octobre 1569, le gouverneur d’Alger, Ali pacha, renégat napolitain, prit la route de Tunis à la tête de cinq mille mousquetaires réguliers; culbuta, près de Béja, les spahis d’Ahmed-ben- Ilassen; les battit une seconde fois à Sidi-el-Hattcb et pénétra dans Tunis sans coup férir. 11 y séjourna quatre mois ; puis rentra à Alger en confiant la place à son caïd Rhamdan, appuyé d’un millier deTurcs.
Le khalife détrôné s’était réfugié d’abord chez les Espagnols du fort Chickly, et, de là, était passé en Espagne, pour implorer, de Philippe II, les moyens de reprendre ses états. La chose ôtait alors aisée, car les Turcs venaient de perdre, dans les eaux de Lépante, le 7 octobre 1571, une terrible bataille contre les Hottes combinées de l’Espagne, de Venise et du Pape.
Le héros de cette grande journée, Don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles-Quint et frère de Philippe II, rassembla donc en Sicile, pendant l'été de 1572, une escadre de cent trente-huit bâtiments de guerre, montés par vingt-sept mille cinq cents hommes. Puis, dès les premiers jours d’octobre, il prit la mer et vint jeter l’ancre à la Goulette. Les compagnies de débarquement prirent terre sous la protection des batteries du fort et marchèrent sans hésitation sur Tunis. Les quelques Turcs, qui gardaient la ville avec Rhamdan pacha, n’essayèrent pas même une résistance inutile. Ils se retirèrent à Kairouan où le pacha turc llilder et les Arabes les recueillirent, tandis que les Espagnols reprenaient possession de la capitale.
Philippe 11, il est vrai, n’entendait pas occuper, d’une façon permanente, la côte d'Afrique. Il avait seulement donné ordre à son frère consanguin de ruiner toutes les défenses du littoral et tous les retranchements pouvant servir à l’ennemi. Mais Don Juan rêvait, pour son compte, je ne sais quelle royauté africaine. Aussi, loin d’obéir aux instructions reçues et de faire sauter les fortifications de la Goulette et de Tunis, il les augmenta puissamment. Ses rêves toutefois ne se réalisèrent point. Sur les injonctions formelles de Philippe II, il fallut songer à regagner l’Espagne. C’est alors seulement qu'il se décida à relever le trône hafside en y plaçant, non l’ancien khalife qu’effarouchait un peu trop le litre de vassal de l’Empire, mais son frère Moh’ammed , beaucoup moins scrupuleux. Puis il appela le comte de Serbelloni, officier d’un dévouement rare, au commandement de la place de Tunis, en le chargeant de construire un fort de premier ordre, le fort Bab-Bahar, entre celte ville et son lac, là où depuis s'élevèrent les bâtiments, aujourd'hui détruits, du monopole des tabacs et des sels, sur l’Avenue de France,
P. de Porto-Carrero au commandement de la Goulelte et le brave Don J. de Zamoguerra à celui du fort Saint-Jacques-dc-Chikly. Quatre ou cinq mille hommes furent enlin répartis entre ces différents postes.
De retour en Europe, l’aventureux Don Juan lâchait de gagner à son royaume africain la cour de Madrid quand l’armée turque de Sinane Pacha aborda, le 13 juillet 1573, au cap Carthage. Dès le 17, l'ennemi contraignait les Espagnols à évacuer tous leurs avant-postes. Le même jour, des batteries, construites à la bâte, soit du côté de Carthage, soit du côté de Rhadès, ouvraient leur feu contre les forts de la Goulelte. Le 20 août, Sinane pacha donna Passant à la place et fut repoussé. Le 22, nouvel assaut; nouvel échec. Le 23, la forteresse capitula. A l’exception de deux ou trois cents hommes réduits en esclavage, parmi lesquels Carrero, tout le reste de la garnison fut massacré.
Restaient le nouveau fort de Bab-Bahar à Tunis, et celui de Chikly.
Le 27, au matin, les premiers boulets turcs atteignirent le fort Bab- Bahar, dont la garnison comptait environ mille deux cents hommes, et, depuis ce moment, leur feu ne lit qu’augmenter d’intensité jusqu’au G septembre. Ce jour-là, Sinane pacha fait donner un assaut général pendant lequel un des bastions du fort saute, lançant pêle-mêle en l’air chrétiens et musulmans. Les assaillants toutefois durent se retirer avec des pertes énormes. Le 8, ils furent derechef repoussés. Nouvel échec le 11. Le 13, ils font sauter une seconde mine et s’élancent à l’assaut. Serbelloni les reçoit à grands coups d’épée et déjà leurs tètes de colonnes sont culbutées lorsque, par derrière ces braves, des cris retentissent. Ce sont les Turcs, qui ont pénétré par une autre brèche, et se précipitent en avant! Serbelloni n’a pas le temps d’exécuter un changement de front, il est pris; scs hommes sont désarmés et les derniers grondements du canon saluent les couleurs de l’Islam victorieuses.
Zamoguerra tenait encore, avec une cinquantaine de soldats, à Chikly. Mais à quoi bon prolonger une lutte stérile et dont le résultat ne pouvait être douteux? Il se décida à capituler.
DOMINATION TURQUR
Sinane pacha restait maître.
Avant de regagner Constantinople avec ses prisonniers de guerre Serbelloni, Carrero, Zamoguerra et l’ex-klialifc Moh’ammrd, il chargea son lieutenant lleider parhn d’organiser le royaume de Tunis pour le Sultan. Un pouvoir, sans autre contrôle que celui d’un Divan, ou conseil, fut, en fait, laissé à ce pacha, élu par les janissaires qui pouvaient le déposer. Celte prédominance absolue de l’élément militaire dans le gouvernement devait fatalement amener une effroyable tyrannie et toute une suite de révolutions. Elle devait, par conséquent, achever logiquement l’œuvre d’abaissement politique et moral de la Bcrbérie.
LE KORA.N
Effectivement, dès 1598, les janissaires égorgent le Divan et élèvent un des leurs, Ihrahim-le-lViodien , cà la dignité de chef de l'État, malgré le pacha, qui, représentant officiel de la Porte, ne conserva plus guère à Tunis que quelques honneurs parfois même contestés.
Cet Ibrahim était un homme énergique et habile. 11 garda le pouvoir pendant trois ans, au bout desquels, rassemblant les richesses qu’il avait amassées, il partit, sous prétexte d’accomplir le pèlerinage de la Mecque, et ne revint point (1592).
Son successeur, Mouça-Dey , se hcurla, sans doute, aux difficultés que son prédécesseur, plus avisé, avait entrevues, et se démit, au bout d’un an, de sa lourde charge (1593).
Deux de ses anciens collègues : Safar et Kara-Othman s’en disputèrent la possession. Mais ce dernier, plus jeune et plus hardi que son compétiteur, s’empara delà Kasbah par un coup de force, et, avec elle, de l’autorité. L’anarchie était partout : à la ville, dans la banlieue, dans l’intérieur. 11 remit tout en ordre; sut déjouer les conspirations ourdies contre sa personne par les fauteurs de troubles et acquit un ascendant extraordinaire sur son entourage et sur les janissaires.
Pour l’aider dans l’administration, dont il portait seul le faix, il créa deux nouvelles charges: celle de /iey e t celle d cCnptan. Le Bey reçut le commandement supérieur des troupes de terre avec mission de surveiller les tribus et de faire rentrer les impôts. Le Captan eut le département delà marine. Ce n’était certes pas une sinécure dans un pays et dans un temps où la course était érigée en institution d’Etat.
Ce fut sous le gouvernement de ce Dey, le 24 juin 1605, queM. Savary de Brèves, ambassadeur de S. M. Henry IV, débarqua à la Goulcltcpour obtenir, en vertu de traités conclus entre la France, le sultan Amurat 111 et la Porte, la mise en liberté de tous les sujets français détenus en Berbérie, et le règlement de diverses indemnités dues pour actes de piraterie. Le lendemain de son arrivée, notre ministre fut introduit à la cour et donna, devant le conseil, connaissance de ses demandes et lecture du khat dont il était porteur. Tout cela souleva un orage épouvantable. Othman se leva de colère, répondit avec la dernière violence et protesta que jamais il n’exécuterait les ordres venus de Constantinople. Sur ces entrefaites, et pour compliquer la situation, deux vaisseaux de commerce français, richement chargés, furent capturés dans les eaux de Bizerte ; quelques jours plus tard, au commencement d’août, cinq galères de l’ordre de Malte, brisées par la tempête sur les rochers de Zembra, furent pillées par les Tunisiens et leurs équipages tués, ou vendus comme esclaves ; enfin, pour comble, toujours dans le même temps, une petite escadre de dix bâtiments, dont cinq de Malte et sept de Sicile, paraissait à l’improviste devant Hammamet et s’en emparait momentanément. Tous ces fails rendaient extrêmement difficile la mission de M. de Brèves. 11 allait donc se rembarquer, sans avoir pu rien obtenir, lorsqu’une suprême tentative,
LE K on AN
pleine d’audace et d’habileté, aboutit enfin. Il obtint d'Olhman et de son divan le respect des corsaires tunisiens pour les navires battant pavillon de France, la mise en liberté des esclaves français et la restitution de navires, effets et marchandises récemment capturés.
Notre saint Vincent de Paul dut être eidevé par les pirates h peu près vers cette époque; car, après deux ans passés à Tunis, comme esclave, il réussit à s’échapper le ts juin 1007, et à gagner les rives de Provence. On sait fort peu de choses, malheureusement, sur son séjour dans la Capitale de la Régence. Soit dans sa correspondance, soit dans scs entretiens, il n’a laissé presque aucun détail sur la situation de Tunis à cette époque. Tout ce que l’on peut conclure du seul document que nous possédions à cet égard, c’est que le port de Tunis arrivait alors fi peu près à l’extrémité actuelle de l’Avenue de France, à la hauteur delà Résidence. En creusant récemment le sol pour établir les fondations de la nouvelle cathédrale on a, d’ailleurs, découvert, parait-il, des restes de murs qui semblent avoir appartenu aux quais de eette époque. Au moment de la vente de Vincent, on le fit courir du Marché aux Esclaves à ces quais, le long de la marine du temps, afin de s’assurer de sa force et de son agilité. Nous savons encore que les captifs chrétiens étaient, en partie, répartis à Tunis, dans douze bagnes, dont l’un se retrouve rue de la llafsia, dans le bâtiment qui, depuis l’abolition de l’esclavage, fut transformé en fonderie; que d’autres esclaves, qui jouissaient d’une liberté relative, étaient parqués dans le quartier actuel de Bab-Alloudj, où, chaque soir, on les enfermait soigneusement; tandis que d’autres, envoyés hors de Tunis, étaient employés aux huileries beylicales de Grombalia, de Tebourba et de Knchir-Mornaghia, où l’on voit encore aujourd’hui les loges basses et voûtées dans lesquelles, le soir venu, on les entassait sans pitié. Enfin, ce sont certainement des esclaves chrétiens qui ont transporté et travaillé tous les marbres arrachés aux ruines de Carthage, qui décorent les palais du Bardo, du Dar el Bey, de la Marsa et les principales mosquées de la ville.
En 1609, un armateur du Havre, originaire du Poitou, Beaulieu, dit Briaille, parti de son port d’attache avec deux bâtiments, vint couler et brûler, dans la rade même de la Goulette, vingt-deux galères de corsaires.
Cette même année, une ordonnance de bannissement, signée le 22 septembre, par Philippe III d’Espagne, donnait trois jours à tous les Maures du royaume de Valence pour quitter ce pays par l'un des ports d'embarquement fixés dans le décret. De semblables mesures frappaient, le 2 décembre suivant, ceux d’Andalousie et de Murcie, et, le 10 août 1010, ceux de Catalogne et d'Aragon. Spoliés, maltraités, décimés, tous ees proscrits, qu’on plaindrait volontiers s’ils n’avaient pas altiré sur leurs tètes la foudre qui les frappait, furent jetés sur des navires en partance, et bon nombre d’entre eux vinrent échouer sur les plages tunisiennes. Othman les accueillit fraternellement, leur fit dis-