T. F K OR VN
Quatre jours après, précédé de la tète exsangue de son oncle comme d’un trophée, Mourad arrivait à Tunis, où, quoique âgé seulement de dix-huit ans, il était investi de la dignité beylicale. Une de ses créatures, Dali-Moh'ammcd, était, en même temps, élevée à celle de dey. Dès le mois d’avril, son caractère violent avait provoqué une rupture avec Alger. Il partit donc avec une armée nombreuse, traînant à sa suite vingt-cinq pièces de canon et battit le dey de Constanline qui relevait de celui d’Alger. Cinq cents paires d’oreilles de janissaires furent expédiées à Tunis, par le vainqueur qui avait fait massacrer tous les prisonniers. Cette cruauté, loin d’amener les habitants de Constanline à composition, les poussa à une résistance absolument désespérée. Il fallut entamer contre eux un siège en règle. Mais les Algériens vinrent au secours, défirent Mourad, le 3 octobre 1700, à Djouaoua-el-Eulma, entre Constanline et Sétif, et l’obligèrent à battre en retraite.
Ce ne fut même qu’au Kef que Mourad parvint à rallier ses gens en déroute. De là, furieux de sa défaite, il descendit à Tunis, gagna Kairouan et, sous prétexte de châtier cette ville d’on ne sait quel méfait, la mit à feu et à sang, renversant tout ce qui restait debout des maisons et des remparts de la cité d’Okba.
Cependant le sultan de Constantinople voulut s’interposer entre sesdeux vassaux de Tunis et d’Alger. Mais Mourad n’en tint compte. Il avait même rassemblé une armée nouvelle dans les premiers jours de mai 1702 et marchait contre son ennemi lorsqu’à l’Oued Zergua, le 13 mai, il fut assassiné par ses officiers. Il voyageait en litière avec un de ses favoris HamoudaKorbetak lorsque l’Ag’ades spahis. Ibrahim, déchargea sur lui les deux coups de son tromblon chargé de balles. Hamouda seul fut tué.Mourad-Bey, sans blessure, saute prestement à terre, tire un de ses pistolets et, d’un coup de feu, atteint Ibrahim à la cuisse. L’Ag’a était perdu, si ses camarades, accourus au bruit, n’eussent entouré le bey qui tomba percé de coups. Sa mort termina la campagne. Les troupes -reprirent le chemin de Tunis et, le 1" juillet, désignèrent comme bey, à l’unaminité des suffrages, Ibrahim qui, le 6 juillet 1702, remplaça le dey Khodja Moh’ammed, successeur de Dali en 1701, par un de scs officiers Kara Moustafa. Ce prête-nom ne fit que passer, du reste, au pouvoir. Dès le 27 octobre, Ibrahim- Bey ,1e chassantdu trône, obtenait pour lui-même, de la Porte, le titre de dey, auquel le Sultan daignait ajouter celui de pacha. La même main réunissait donc ainsi les trois pouvoirs établis jadis pour se contrebalancer.
Cette main ne devait p.is être longtemps celle d’ibrahim. Divers actes de piraterie, commis par le bey de Tripoli au préjudice du vice-roi de Tunis, amenèrent en efict, dès 1701, la guerre entre les deux F.lats. Alger se hâta de profiter de l’occasion et saisit le premier prétexte venu pour tomber, elle aussi, sur le voisin dont elle convoitait les richesses. Sans se laisser intimider, Ibrahim, pressé d’en finir avec Tripoli avant l’entrée en campagne des Algériens, part le 2ô octobre
LE Iv OR AN
pour le Sud, rencontre les Tripolitains le 10 décembre, les enfonce, les rejette derrière leurs murailles, met le siège devant leur capitale et le pousse avec la plus grande activité. Malheureusement la peste se déclare dans son camp et l’oblige à lâcher prise le 11 janvier 1705.
11 revient donc, après son demi-succès, à Tunis, que le fléau ravageait également, et où mouraient, dit-on, jusqu'à sept cents personnes par jour, court au Kef, qui couvre ses frontières de l’Ouest, le fortifie, l’approvisionne, l’arme, y laisse une garnison de sept cents hommes sous les ordres de son frère et, se mettant à la tête de toutes ses forces, s’avance, en personne, au-devant des Algériens, dont les bataillons commencent à déborder sur le territoire tunisien. Le 7 juillet, il repousse les offres d’une paix déshonorante que lui fait son adversaire, Iladj-Moustapha, et, le 10, trahi par les siens, complètement vaincu malgré son courage, il est fait prisonnier, après avoir eu, pendant la bataille, trois chevaux tués sous lui. Le lendemain 8, le Kef capitulait pendant que le général Hussein-ben-Ali, lieutenant d’ibrahim, ralliait les débris de l’armée battue, les ramenait précipitamment à Tunis; organisait la défense; couvrait les remparts d'artillerie; conférait, le 10, le deylik à Moh’ammed-Khodja-el-Azear , l’un de ses familiers; prenait pour ministres des hommes sages et intelligents; rejetait les inacceptables propositions de paix du dey d’Alger Mourad, et attendait bravement sesdivisions. Débouchant parl'ébourba, elles vinrent camper sous les murs delà capitale le 18 août et prirent position au lieu dit : Ben Mendjous. Avec les goums des tribus tunisiennes révoltées, elles comptaient plus de quarante mille combattants. Hussein n’en avait que dix-huit mille à leur opposer. Mais la résistance de ces troupes, inférieures en nombre, fut si opiniâtre que la désertion se mit dans le camp de Mourad et qu’abandonné par la plus grande partie de ses got/ms, il dut décamper, sans bruit, à son tour, dans la nuit du
9 octobre, en laissant tout son matériel et presque tousses bagages. Les charges des cavaliers, lancés, dès le lendemain matin, par Hussein, sur ses traces, changèrent promptement cette retraite précipitée en une déroute lamentable dont le dernier résultat fut la déposition d’abord, puis l’exécution de Mourad.
Le calme allait renaître en Tunisie quand Moh’ammed Kodja prétendit rétablir, à son profit, toutes les prérogatives des anciens deys. Un parti nombreux de janissaires appuyait ces prétentions; il eût été trop dangereux de lui tenir tête ouvertement. Hussein quitta donc Tunis, gagna Monastir, y prononça la déchéance de Moh’ammed Kodja, le
10 décembre, et, soutenu par ses partisans groupés autour de lui, revint alors sur la capitale. A son approche, la population tout entière se leva en sa faveur. Moh’ammed Kodja, qui venait de rappeler d’Alger Ibrahim, mis en liberté, et de le nommer bey, fut arrêté et décapité le 2 janvier 1706. La mêmesemaine, Ibrahim débarquait, sans défiance, à Porto-Farina, persuadé que le pays obéissait toujours à son protecteur.