A G A T II O G L È S
fait, une place énorme dans l’histoire de l’humanité. L’on a beau dire et beau faire, en dépit des siècles qui passent et des civilisations qui se raffinent, les alliances signées ainsi entre peuples de race et de sang divers ont toujours été des unions contre nature. Et, comme tout ce qui est contre nature, elles portent en elles-mêmes un germe de mort contre lequel rien ne peut prévaloir.
Les peuples de races différentes ont un génie dissemblable. Ils ne voient ni les hommes, ni les choses d’une manière identique. Leur point d’honneur n’est pas le môme; leurs appréciations diffèrent; leurs jugement se contrarient. 11 en résulte que fatalement toute paix entre eux n’est qu’une trêve et toute alliance qu’un compromis passager.
Les seules alliances naturelles des peuples, et les seules durables, sont celles qui lient ensemble des nations de même race et d’origine identique. Alors, en effet, on n’échange pas seulement, sur un papier fragile, des signatures d’hommes, emportés le lendemain par ce flot qui emporte tout. Non! ces alliances-là reposent sur la triple et indestructible communauté du sang, de l’esprit et du cœur et, par conséquent, en dépit quelquefois d’apparences trompeuses, sur la communauté définitive du but et sur la communauté d’intérêts véritables.
En attendant que les événements démontrent la vérité de ces réflexions, Carthage poursuit sa politique envahissante. Rien ne lui coûte pour étendre ses redoutables tentacules tantôt sur un point, tantôt sur un autre.
Moins de cinquante années après Kambysès (480) on est tout étonné de la trouver jointe aux Perses pour écraser la Grèce. La Grèce a le tort, à ses yeux, de posséder de florissantes colonies en Sicile : Naxos, Syracuse, Hybla, Leontium, Catania, Gela, Acrœ, Casmenœ, Rimera, Selinonte, Agrigente, et d’être la maîtresse de cette île enchanteresse1 que Carthage veut posséder.
La Sicile, hélas ! c’est la pomme de discorde désormais jetée pour toujours entre la République africaine et l’Etranger!
Pour la conquérir, elle commence donc à marcher honteusement sur les étendards de Khshayarsha (Xercès), le plus bel homme de son temps, nous dit Hérodote2. Tandis que le fils de la reine Atossa part pour l’Europe avec la plus puissante armée que le monde ait encore vue3 Abd-Melek-Ard 1er, l’un des deux filsdeMak’ou le Grand et dont la mère était de Syracuse4, débarqua à Panormus (Palerme), à la tète des troupes puniques. Elles se composaient de plus de trois cent mille hommes et d’une Hotte de deux cents voiles5.
Sa descente ne fut pas heureuse. Les Grecs, au nombre de cinquante mille commandés par Gélon, prince de Syracuse, le battirent non loin
• Odyssée , ix, 309. — Diodore de Sicile, v, 2, 3.
2 Hérodote, vii, 187.
3 Cohnel. Nepos, Themisloclès, n ; De reyibus, i.
* Hérodote, vii, 166.
6 Diodore de Sicile, xi, 1.
AGATHOCLKS
d’Himera, près du Fiume-Torto , le tuèrent, et, avec lui, plus de cent cinquante mille Carthaginois. C’est cette victoire que chante Pindare dans sa première Pylhique : « Sur le rivage d’Himera, riche en sources, le prix du triomphe revient aux fils de Dinomède, dont la force vainquit les guerriers ennemis. » Elle eut lieu le jour même où les Perses écrasaient aux Thcrmopylcs, Léonidas et ses trois cents héros1.
Themistocles allait venger du reste ces trois cents morts, glorieusement tombés pour obéir aux saintes lois de Sparte, leur patrie, et que célébrait déjà, dans scs strophes brûlantes, le poète Simonide. Quelques jours plus tard, iLanéantissait, en effet, dans les eaux de Salamine(4S0)2, la Hotte persane, sous les yeux mêmes de Xercès, qui, des hauteurs du cap Kolias, assistait épouvanté à l’écroulement de ses ambitions. Cet effondrement fut tel que le monarque, éperdu, s’enfuit en Asie, sans attendre davantage la défaite de son armée de terre que Pausaaias et Aristide broyèrent dans les champs de Platée (179).
La guerre, après une trêve de soixante-dix ans, n’en continua pas moins en Sicile, avec des alternatives de revers et de succès.
En 409 avant Jésus-Christ, Hann-Baal 1er, petit-fils d’Abd-Melek-Ard, le vaincu de Gélon, et Himilcon, son cousin, avaient cependant imprimé à cette lutte une impulsion nettement favorable aux Carthaginois. Débarqués à Motya (île Sau-Pantaleo au nord de Marsala), ils s’étaient emparés d’un tiers environ de la Sicile et de plusieurs villes importantes : Selinonte, près de Caslclvetmno ; Himera, près lion formelle (409); Agrigenlc, aujourd’hui Girgenti , au siège de laquelle Ilann* Baal mourut du typhus (40G)3.
Himilcon continua seul sous Dcnys l’Ancien, qui arrivait au pouvoir cette même année 40o, les conquêtes commencées. Il prit Gela ( Terra nova) et Camcrina (mars 40.3). En traité de paix intervint alors. Il assurait aux Carthaginois leurs anciens établissements, plus le pays des Sicanicns, des Selinontins, des Agrigcnlinset des Himcréens. Les Géléeos etles Camarinéens devaient habiter dans leurs villes démantelées, mais payer le tribut à Carthage. Les Léontins, les Messéniens et les Sicules restaient autonomes. Enfin l’autorité de Dcnys sur Syracuse était reconnue. Cette paix fut de courte durée. Denvs, pour augmenter sa puissance et affermir sur sa tète une couronne toujours menacée, reprit, -en 397, la guerre contre l’Etranger. 11 attaqua d’abord Motya, le principal port carthaginois de file, et s’en empara après une résistance désespérée.
L’année suivante, 396, Himilcon, venu pour châtier Denys, débarqua à Panormus, prit Eryx, pendant que le tyran de Syracuse bloquait Ségesle, près Calatafimi ; reprit Motya et finalement vint assiéger Syracuse elle-même.
1 Diodore de Sicile, xi, 22, 24.
* IlÉRODOTe, vii, 166.
* Diodorf !>r Sicile, xiii, 54 à 62, 85 à 90.
AGATHOCLÈS
La peste aida Denys. Elle se met au camp des Carthaginois L II en profite, fond sur le scliofetim Himilcon, le bat sur terre, le bat sur mer et brûle ses vaisseaux1 2. Le fléau, d’une part, et les Grecs, de l’autre, étreignent alors si terriblement le malheureux général que, pour sauver les débris de son armée, affreusement décimée, il est contraint de signer l’abandon de toutes les conquêtes faites jusque-là par Carthage en Sicile (397-395) 3.
Une pareille capitulation ne pouvait aboutir à une paix durable. Mak’ou II quitta l’Afrique avec une armée nouvelle et descendit en Sicile (392). La guerre s’y ralluma donc plus ardente que jamais. Mak’ou fut tué dans une rencontre à Cabala, en 383; son fils et homonyme lui succéda4, battit, à son tour, les Syracusains, près du Kronium, et leur tua quatorze mille hommes. Une courte trêve suivit, puis les hostilités reprirent. Denvs mourut empoisonné en 368; il fut remplacé par Denys le Jeune, sans que les opérations militaires fussent arrêtées, ni que la fortune se prononçât.
Mais Denys le Jeune, ayant été lui-même chassé par Dion, son beaufrère5, qu’il avait précédemment exilé, la guerre civile ajouta, du côté des Grecs, ses horreurs aux horreurs de la-guerre étrangère.
C’en était trop, ils allaient succombe^ lorsque le général Corinthien Timoléon, avec un millier de ses compatriotes, accourut au secours de Syracuse, colonie de Corinthe, qui, seule, résistait encore. Ce grand homme fait appel au patriotisme; il apaise les discordes intestines. Dion avait été massacré. Il obtient le départ de Denys rentré à Syracuse après la mort de son beau-frère; il fait rentrer dans le devoir les parsans d’Hicétas, l’adversaire de ce prince6, et en impose tellement à l’ennemi que, sans même tirer l’épée, Mak’ou 111 s’enfuit honteusement à Carthage (344), où, pour éviter la croix à laquelle il est condamné par les Cent-Quatre, il se donne volontairement la mort7.
Carthage veut se venger. Elle envoie de nouvelles troupes. Soixantedix mille combattants reprenncntla route de Sicile sous le commandement des généraux Abd-Melek-Ard et Asrou-Baal. La lutte alors devient héroïque et il ne faut rien moins que le courage, la prudence et l’habileté de Timoléon pour écraser, enfin, sur la ligne de la Cr émise, au commencement de l’été de l’année 340, les syntagmes Puniques surprises en pleine formation et forcer Carthage à la paix8. Elle est signée
1 Diodore de Sicile, xiv, 71.
2 Diodore de Sicile, xiv, 73.
* Diodore de Sicile, xiv, 76.
1 Diodore de Sicile, xv, 13 et 16. — Plutarque, Dion, 6 (Tintée).
6 Cornel. Nepos, Dion, i.
6 Cornel. Nepos, Timoléon, n.
? Diodore de Sicile, xvi. — Etablissement des Grecs en Sicile, par Brunet de Pheslë 2” partie, g 43.
8 Cornel. Nepos, Timoléon, n. — Diodore de Sicile, xvi, 78 à 83. — Plutarque, Timoléon 30 ; Vie de Camille, 19.
AGATHOCLÈS
en 339, par 'l'imoléon, après un siècle et demi de combats presque continuels.
Elle fut de courte durée. En 310, un aventurier de génie, secondé par Abd-Melck-Ard, auquel il avait juré une éternelle amitié, s’emparait violemment de l’autorité à Syracuse. Cet aventurier, fils d’un certain Carcinus, de Reggio, potier de son métier, homme sans moralité, mais d'une activité prodigieuse, d’une énergie indomptable, d’une force herculéenne, d’une éloquence révolutionnaire, d’une profonde ambition et d’un incontestable talent, se nommait Agathoclès. Il était âgé de quarante-cinq ans*.
Tant que vécut Abd-Melek-Ard, il resta fidèle à la parole donnée. Mais, dès que mourut son protecteur, il se tint pour dégagé de ses serments et s’empressa d’envahir les possessions Carthaginoises de la Trinacrie.
Immédiatement les Anciens envoyèrent, pour défendre les points menacés, quarante-cinq mille hommes, conduits par un autre Abd- Melek-Ard, fils de Giscon. Ce général défit Agathoclès dans les plaines d’Himera (juillet 310), déjà célèbres par la victoire de Gélon, s’empara de presque toutes les villes de la Sicile, ou reçut leur soumission, et vint mettre le siège devant Syracuse. La capitale était d’autant moins disposée à résister qu’Agathoclès s’était rendu odieux à tous par son despotisme et ses cruautés.
Ce fut dans ces extrémités que le génie de ce tyran se révéla tout entier.
D'abord il parle aux Grecs ce patriotique langage d’une irrésistible éloquence sur tous les peuples d’origine aryenne. Il faut oublier, leur dit-il, en face de l’ennemi, les dissentiments privés et les haines personnelles. Toute récrimination doit se taire devant le danger de la patrie menacée. Et il termine en les conjurant de tenir tète quelques jours seulement.
Alors, par une manœuvre hardie, il trompe Abd-Melek-Ard qui débloque imprudemment le port de Syracuse pour courir sus à des ennemis imaginaires. Agathoclès attendait cette faute. 11 sort de la ville avec soixante trirèmes, gagne la haute mer, passe malgré les Carthaginois qui le poursuivent, et débarque, le 20 août 310, après six jours d'une traversée terrible, dans la presqu’île du cap Bon , près des latomies du village actuel de El-IIaouria, l’antique Aquilaria 2.
A peine débarqué, il fait tirer à terre ses vaisseaux, harangue ses soldats, leur déclare qu'il faut vaincre, ou mourir sur la terre où ils sont. Et, pour ôter à tous jusqu’à la possibilité d’une fuite, il leur ordonne de brûler, sur le rivage, la fiotte qui les amena. Lui-même, une torche
1 Diodore de Sicile, ni, 2 et 3. — Etablissement des Grecs en Sicile, par Brunet de Preslb; 2* partie: Agathocle. — Justin, xxii, 2.
1 Diodore db Sicile, xx, 5 à 7.
34 AGATHOCLÈS
à la main, donne l’exemple à scs hommes et enflamme leur courage par son ardeur.
Puis, pour prendre solidement pied sur la terre d’Afrique, il établit un camp retranché, auquel, à cause de sa forme ovale, on donne, par acclamation, le nom grec d’A^h. Los Romains, plus tard, appelèrent la ville, qui s’éleva dans ces retranchements, Clypea. L’une et l’autre de ces expressions signifient le bouclier. C’est la Kelibia des Arabes. Ainsi dénaturé par eux, le nom si pittoresque et si expressif autrefois de la petite cité n’offre plus aucune signification.
De ce camp, Agathoclès et ses troupes se précipitent. Toute la campagne est en proie. Carthage est affolée. Ses magistrats délibèrent en tumulte. On charge Hannon et Bou-Melek-Ard d’arrêter l’invasion.
Cependant Megalopolis (peut-être Soliman) est prise; Neapolis, (. Nebeul ), dont le port est aujourd’hui comblé et les quais ensevelis sous des dunes de sable, est prise. Les armées de la République sont culbutées et Hannon est tué dans le voisinage de Tunis qui succombe ‘.
Dès lors, les ennemis de Carthage, les vassaux qu’elle écrase, les tributaires qu’elle opprime et les alliés qu’elle courbe, malgré eux, sous son joug de fer, commencent à relever la tête. Plusieurs chefs indigènes, jusqu’alors soumis, traitent avec le héros Sicilien et le soutiennent. Plus tard, quelques-uns de ces chefs surent même conserver leur indépendance et formèrent les royaumes numides des- Massyliens et des Massesyliens.
Au printemps de 307, Agathoclès tourne ses armes contre les places de la côte septentrionale. Plus de deux cents villes se rendent. Thapsus tombe aux mains de l’ennemi. Partout la marche des Grecs est triomphale 2.
Leurs victoires sont si rapides et leurs coups si subits qu’ils semblent irrésistibles et que les mercenaires de Carthage n’osent plus se mesurer avec eux.
Maîtres de tout le nord de la Tunisie, où leur étendard flotte victorieux, ils s’éloignent un jour, en laissant seulement de faibles garnisons dans les villes occupées, et vont mettre le siège devant Hadrumetum ( Sousse ). On l’apprend à Byrsa. Aussitôt, dans l’espoir d'infliger au moins un léger échec à l’envahisseur, les Carthaginois profitent de cette absence. Ils sortent de leurs murs et fondent sur Tunis. Mais la petite troupe, qui garde la cité, ne se laisse point surprendre et fait prévenir Agathoclès.
Le soir même, le héros Sicilien quitte Sousse avec un simple peloton d’escorte et part à franc étrier. Arrivés vers le milieu de la nuit au Zaghouan , ses hommes et lui gravissent cette montagne, et, sur le sommet de ses croupes, d’où l’œil embrasse la moitié de la Tunisie,
* Orose, liv. IV, chap. vi. — Diodoee, xx, 13. 2 Diodore de Sicile, xx, 17, 55.
AGATHOCLÈS
à 1 ,343 mètres d’altitude, ils allument de grands feux. Ces feux sont visibles à la fois de Sousse et de Carthage. A leur vue, les Carthaginois, croyant à l’arrivée d’Agalhoclès, quittent précipitamment Tunis pendant que les Hadrumétains, persuadés aussi que ces feux annoncent des renforts aux assiégeants, se rendent à discrétion
Un bonheur ne va jamais seul. Tandis qu’Agathoclès et scs bandes parcouraient ainsi la Tunisie en triomphateurs, le bruit de leurs exploits parvenait jusque dans la Trinacrie. Le tyran de Syracuse avait, du reste, envoyé son ami Néarque porter à ses compatriotes la bonne nouvelle de ses succès. Syracuse tressaillit à cette nouvelle heureuse. Antaudros, frère du héros Sicilien, qui commandait la place, lit un ell'ort suprême sous le coup de l’enthousiasme général, dégagea la ville, vainquit Abd-Melek-Ard, le prit, le fit périr au milieu des supplices et envoya sa tète à Agathoclôs qui la jeta dans les lignes carthaginoises*.
A celle heure, l’état de la République n’était pas brillant. Au péril étranger, se joignaient des dissensions intestines. Bou-Melek-Ard, l’un des deux généraux chargés de repousser l’invasion, avait tenté une révolution et cherché à se faire proclamer roi. Sa tontative, il est vrai, avait échoué. Mais peu s’en était fallu qu’elle réussit. Et tous ces déchirements aggravaient une situation déjà fort grave en elle-même1 * 3.
Agathoclès en profite: il s’empare d’Ilippo-Diarrytos ( Bizerte ), prend, pille, saccage Utique ( Hou Chàteur ) et en passe les habitants au fil de l’épée. Un de ses généraux, Eumaque, au cours d’une expédition dans la haute Libye, emporte Toca, Phelline, Miltine, Acris, Meschela et nippon Aéra4, toutes villes dont la situation exacte est inconnue.
Heureusement les finances de Carthage étaient encore prospères. Trente mille hommes furent levés et partagés en trois armées qui reçurent l’ordre d’opérer : l’une, sur le littoral ; la seconde, dans l’intérieur du pays; la troisième, dans le sud. On était en octobre 307. Agathoclès était repassé en Sicile avec deux cents hommes. Les Siciliens étaient donc peu nombreux. Aeehagathos, qui les commandait, commit la faute de diviser encore ses forces pour faire face partout à la fois. Il garda le commandement d’une de ses bandes et mit à la tète des deux autres ses lieutenants Eumaque et Aeschrion. Mais, partout trop faibles, et écrasés par des ennemis bien supérieurs en nombre, les trois généraux durent battre en retraite.
On prévint Agathoclès qui se hâta de repasser en Afrique et fut luimème battu. Bientôt toute résistance devint impossible. Agathoclès se sentit perdu. 11 abandonna secrètement son armée et, suivi seulement de quelques officiers, regagna Egeste d’abord, puis Syracuse vers la lin de décembre, tandis que scs fils Archagathos et Ileraclides, restés au
1 Diodore de Sicile, xx, 17.
3 Diodore de Sicile, xx, 29, 30.
3 Diodore de Sicile, xx, 43, 44.
4 Diodore de Sicile, xx, 37, 58.
36 AGATHOCLÈS
milieu de leurs troupes, étaient massacrés par les soldats démoralisés et furieux (307) *.
Tel fut le dénouement lugubre de cette aventure épique quimitCarthage à deux doigts de sa perte.
Elle eut un épilogue. Tout en signant avec les Carthaginois un traité qui rétablissait les deux parties belligérantes dans l’état où elles étaient avant la guerre (306), Agathoclès mariait sa fille Lanassa à Pyrrhus, roi d’Epire, dont le génie militaire allait, à son tour, faire trembler la fille de Tyr.
Quelques années après, en 289, Agathoclès mourait à Syracuse, âgé de soixante-douze ans. Un mystère plane sur sa fin 1 2 3. Ce fut le premier capitaine qui fit pâlir Carthage, et c’est assez pour sa gloire qu’il ait frayé la voie auxReguluset aux Scipion et qu’on ne puisse rappeler les noms de ces grands hommes de guerre sans y associer le sien.
Après sa mort, la malheureuse Trinacrie redevint la proie des factions. Dix années durant, l’anarchie y régna. Enfin, en 279, les Syracusains, de nouveau menacés par leurs voisins d’Afrique, qui les assiégeaient avec une armée de cinquante mille hommes et cent vaisseaux de guerre, appelèrent Pyrrhus à leur secours.
Eux-mêmes venaient d’aider dans ses guerres contre Piome le vainqueur d’Héraclée (près Policoro ) et d’Asculum (. Ascoli ), tandis que Carthage, en vertu d’un quatrième traité, dont Polybe nous donne le texte \ envoyait au secours des Romains cent trente voiles, commandées par Mak’ou.
Il est vrai que le Sénat Romain, peu confiant dans ces alliés, et craignant qu’ils ne prissent pied dans la péninsule, avait fièrement refusé leur concours et répondu, en les remerciant, que la République n’entreprenait de guerres que celles qu’elle pouvait soutenir avec ses propres forces 4.
Le Roi-Soldat, dont les manières avaient fatigué tout le monde en Italie, même les Tarentins qui l’avaient appelé, se hâta de répondre aux cris de Syracuse. 11 courut de Tarcnte à Locres, passa le détroit (277), envahit la Sicile et en fit promptement la conquête. En quelques semaines, les Carthaginois n’occupèrent plus, dans la Trinacrie que la place forte de Lilybæum (, Marsala ). Encore eut-elle à soutenir un siège de deux mois 5.
Heureusement l’inconstant Pyrrhus quitta brusquement la Sicile et repassa sur le continent (275).
On dit qu’en partant il s’écria devant les officiers qui l’entouraient et regardaient, comme lui, les rivages de l'île s’éloigner lentement du
1 Diodore de Sicile, xx, 60, 70.
1 Diodore de Sicile, Excerpt. Ilœschel.
3 Polybe, iii, 24.
4 Valère-Maxime, iii, 7, 10.
5 Diodore de Sicile, Excerpt. Ilœschel. — Plutarque, Pyrrhus, 18.
AO ATHOCLfts
navire qui lus emportait : « Quel beau champ de bataille nous laissons aux Carthaginois et aux Romains 1 ! »
Sa prophétie allait se réaliser.
I’olyhe a écrit : Rome voyait les Carthaginois régner en maîtres sur une grande partie de l’Afrique. Elle craignait, si la Sicile tombait en leur pouvoir, qu’ils ne devinssent de redoutables voisins, tenant Rome cernée de toutes parts et menaçant l'Italie entière 2.
La raison d’Etat exigeant une rupture entre les deux Républiques, l’occasion de cette rupture ne pouvait manquer de se présenter. Elle fut des plus futiles.
Agathoclès et Pyrrhus avaient amené dans Pile un grand nombre de mercenaires. Ces gens, à la signature de la paix, se livrèrent au brigandage. Beaucoup d’entre eux, Campaniens et, par conséquent, Italiens de naissance, qui se donnaient le surnom de Mamertins, ou soldats de Mars, s’étaient violemment établis à Messana ( Messine ) (285). Comme ils ne cessaient leurs incursions et leurs pillages, ils s’étaient naturellement aliénés tout le reste de la Sicile: Grecs et Carthaginois. Les Grecs surtout, qui soutiraient davantage de leur voisinage, se déclarèrent nettement contre eux et, dirigés par Iliéron II, prince de Syracuse et troisième successeur d’Agalhoclès 3, réprimèrent par la force ces brigands de profession (274).
Vers 2G8, leur situation n’était plus tenable. Ils se mirent alors en quête d’un puissant patronage. Mais, comme il arrive d’ordinaire en pareille occurrence, la division se mit entre eux. Les uns livrèrent l’acropole de Messine aux Carthaginois, les moins acharnés de leurs ennemis, pendant que les autres, invoquant le principe des nationalités, sollicitaient l’appui des Romains et leur offraient les elefs de la place4.
Rome commençait à gêner Carthage. Il y avait longtemps que Carthage importunait Rome. Assises sur les deux rives opposées de la Méditerranée, ces deux cités se regardaient en face. Cette nier ne suffisait plus pour les séparer. L’Europe et l’Afrique pesaient l’une sur l’autre. Comme deux nuages surchargés d’électricité, elles se côtoyaient de trop près. Fatalement elles devaient se mêler dans la foudre.
Le Capitole hésita longtemps cependant avant d’accorder sa protection aux bandits Campaniens. Mais enfin l’avis des consuls prévalut; le peuple trancha la question. La raison politique fit taire tous les scrupules et l’on finit par reconnaître unanimement, aux bords du Tibre, que l’honneur ne permettait pas d’abandonner des Rabotes qui se réclamaient hautement de ce titre. En vérité, du reste, Rome ne pouvait être trop difficile. Son fondateur était un fratricide; ses premiers habitants, des voleurs de grands chemins organisés en bande; scs premiers exploits, des assassinats, des viols et des rapts.
> Plutarque, Vie de Pyrrhus.
* POLTBF, I, 10.
s Plaute, Menechmes , act. II, sc. 111, vers 57 et suiv.
* Polybb, i, 10.
AGATHOCLÈS
C’était la guerre. Tel fut le prétexte du duel colossal de Rome et de Carthage, duel qui va durer un siècle et demi, de 264 à 146 avant notre ère et qui ne se terminera que par l’écrasement total et la disparition complète delà Carthage Punique. La lutte engagée ne pouvait d’ailleurs autrement finir. Carthage n’avait effectivement que des armées de mercenaires, c’est-à-dire des phalanges sans cohésion, sans une ferme discipline, sans traditions militaires et sans patriotisme.
Rome, au contraire, où nul autre alors qu’un citoyen romain n’était admis à l’honneur de porter les armes, était défendue par des légions nationales, pleines de ce dévouement et de ces héroïsmes à toute épreuve que seul inspire le culte de la patrie.
Montesquieu l’a dit: Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage. L’or et l’argent s’épuisent; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s’épuisent jamais1.
La résolution du Sénat et du peuple Romain sitôt prise, le consul Appius Claudius se mit immédiatement en mesure de l’exécuter et se prépara à franchir le détroit.
Il rassemble les légions, prend aux ports d’Elée, de Naples, de Locres et de Tarente, obligés de les fournir 2, les vaisseaux nécessaires à son expédition et jette ses forces dans Messine (264).
Immédiatement, Hannon, par mer, avec la Hotte Punique embossée au cap Pelorum (cap Faro ), par terre, avec ses troupes campées où s’élève le fort moderne de Gonzaga , et Iliéron, par terre, également, avec les levées et les alliés grecs de Syracuse, postés sur le Monte Chalcidico, d’où le général Cialdini devait aussi, plus tard, bombarder Messine, investissent la place. Mais les légions brisent la ligne d’investissement et culbutent leurs adversaires. Un renfort de 17,000 hommes, amené par les nouveaux consuls Valerius Maximus et Octacilius Crassus (263), permet aux Romains de lancer des colonnes mobiles dans toutes les directions, d’emporter en courant soixante-sept cités, entre autres : Catana (Catane); Megara, dans le voisinage de la ville actuelle de Melilli ; Helorum, à l’embouchure du fleuve Ilelorus, aujourd’hui fiume Abisso; Netum {Noto); Tauromenium ( Taormina ), et de tenter une démonstration jusque contre Syracuse 3.
Ces succès produisirent un effet moral considérable. Hiéron, tout le premier, avec son flair de grec, sentant de quel côté pencherait la balance, se hâta de passer dans le camp du plus fort (263).
Sa défection devait décider, en grande partie, l’issue de la première guerre punique, car les légions qui, jusque-là coupées du continent, ne se ravitaillaient qu’avec une extrême difficulté, purent dès lors, sans
1 Grandeur et décadence des Romains , iv.
2 Polybe, i.
3 Diodore de Sicile, Excerpt. Ilœschel.
AOATIIOCLÈS
s’inquiéter des escadres ennemies, qui occupaient le détroit, tenir la campagne et assurer leurs subsistances*.
Partout battus dans file, les Carthaginois n’y possédèrent bientôt plus qu’Agrigentum ( Girgenti ) comme place de premier ordre. Hann-Baat, (ils de Giscon, s’y était enfermé avec cinquante mille hommes et s’y défendait vigoureusement. Carthage sentit qu’il fallait tenter un grand effort pour sauver celte ville. Elle leva une armée nouvelle de cinquante mille mercenaires, six mille cavaliers, cinquante éléphants et lit passer le tout sur le champ de bataille avec le vieil Hannon. Ce général fut défait et parvint, non sans peine, cà se réfugier dans Heraclea Minoa, sur le Capo Bianco, avec une poignée d’homrres. C’en était fait d’Agrigcnte. llann-Baal profita de la nuit qui suivit la oataille pour évacuer la malheureuse ville dont le siège avait duré cim | mois. Les Romains y recueillirent un butin considérable et y firent un grand nombre de prisonniers, qui furent, avec les habitants, vendus comme esclaves (262)’. La chute de cette place entraîna celle de presque tous les autres postes fortifiés de l’intérieur.
La guerre changea dès lors d’aspect. Au lieu d’être une guerre de batailles rangées, elle devint une guerre d’escarmouches et de surprises.
Cependant les vainqueurs ne pouvaient espérer chasser entièrement les Carthaginois de la Sicile tant que les Hottes Puniques resteraient maîtresses de la mer. Il fallait donc détruire celte marine ou, tout au moins, la tenir en respect. C’était difficile; s’il est quelque chose au monde qui ne s’improvise pas, c’est une marine de guerre. Rome ne désespéra point de son génie etse jura d’avoirbienlût sur mer la même supériorité que sur terre.
Une galère ennemie, échouée, par hasard, sur les côtes du Latium, servit de modèle aux ingénieurs romains, et bientôt une Hotte immense fut sur chantier.
Pendant qu’on travaillait aux bâtiments, on dressait aussi les équipages. On exerçait, à terre, lescsclaves, qui devaient ramer, au maniement des rames3.
Bref, l'activité fut telle qu’en deux mois (260) la République lança cent vingt-cinq quinquerèmes que montèrent aussitôt des rameurs excellents.
Les débuts de celte escadre furent peu encourageants. Plusieurs navires, ainsi que le consul C. Cornélius, tombèrent, dans le port de Lipari, entre les mains de l’ennemi4.
Mais les Romains perdaient difficilement courage. Les vaisseaux de guerre anciens étaient pourvus à la proue d’un éperon de bronze. Cet
* DiononF, Ibid. — Polydb, i, 16.
* Polybb, i.
* PoLYUE, I.
4 POLYBB, I.
AGATHOCLES
éperon, qui coulaitl’ennemi en l’abordant, donnait un avantage incontestable aux bâtiments les plus légers et à ceux dont les marins étaient le plus habiles et le mieux rompus aux manœuvres. Toutes ces supériorités de construction, d’équipages et de pratique appartenaient à la marine Punique.
Pour atténuer son infériorité relative, le consul Duilius, qui commandait l’escadre romaine, fit placer, sur ses galères, un pont-levis dressé contre le mât de misaine, et qui pouvait s’abattre à volonté, a droite ou à gauche, en tournant à charnières sur la base inférieure du rectangle dont il affectait la forme1. A l’extrémité supérieure de ce pont-levis était fixé un cône de fer, pesant et aigu, destiné à s enfoncer dans le pont du navire ennemi et à le tenir immobile lors de la brusque chute du pont-levis. Cet engin paralysait tout à la fois 1 ennemi et permettait l’abordage.
Ainsi préparé, Duilius cherche la flotte ennemie, la rencontre dans les eaux de Mylœ (. Milazzo ), à 30 kilomètres ouest de Messine, et lui ollre résolument la bataille.
Cette flotte était forte de cent trente voiles et placée sous les ordres d’Hann-Baal, l’héroïque défenseur d’Agrigentum.
La machine de Duilius fit merveille. L’avant-garde Punique fut brisée et la ligne de bataille rompue. Hann-Baal s’échappa péniblement dans une chaloupe laissant aux Romains quatre-vingts navires et six mille prisonniers. Trois mille cadavres Carthaginois et des épaves de toutes sortes couvraient en outre les flots (260). Les soldats de l’amiral vaincu le crucifièrent. Et, comme il ne mourait pas assez vite, à leur gré, ils l’achevèrent à coups de pierres. Cette victoire valut à Duilius, au contraire, les honneurs suprêmes d’une colonne roslrale 2.
11 méritait mieux encore. Sa victoire, en effet, modifia totalement 1 orientation de la politique romaine et de la politique carthaginoise. Entre Rome et Carthage la lutte s’engagea dès lors non plus pour une ville, non plus pour la possession de la Sicile, mais pour la souveraineté de l'Occident et la conservation de leur existence. La Trinacrie ne fut plus qu’un des champs clos de ce duel à mort, et sa conquête un épisode de ce grand drame.
L’année suivante (259), le consul L. Cornélius Scipion débarqua sur les côtes de la Corse, prit Aleria ( Alalia ), à l’embouchure du Tavignano , et soumit l’île entière. De là, revenant sur la Sardaigne, il y jeta des troupes de débarquement, emporta d’assaut la place d’Olbia ( Terra nuova) sur la côte est de l’île, bloqua, prit, ou dispersa les restes de la flotte d’Hann-Baal, échappés au désastre de Milazzo, si bien qu à la fin de cette année la Sardaigne, comme la Corse, était Romaine.
La guerre, pendant ce temps, continuait en Sicile, avec des chances
1 Heknebbrt, llist. d’Annibal, tome 1.
2 Polybe, i, 22.
AG ATH0CLÈS
diverses, sans résultat définitif, mais, en somme, défavorable à Carthage. C’est ainsi que les consuls Attilius Rcgulus et C. Supicius leur enlevèrent, dans la campagne de 258, Camarina, près l'embouchure du fleuve Camerina; Enna [Castro Giovanni ), l’inexpugnable, sur une montagne conique de 791 mètres de hauteur; Siltana; Uippana, aux environs d’i4/ifl, dans la vallée du fxume Porto ;Vxbcss\is (Grotte), etCamicus sur le fleuve de ce nom, près de la ville actuelle de Siculiana *.
L’année 257 se passa, de part et d’autre, en armements formidables. Carthage met à la mer 350 navires de premier rang. Rome en met 330. Voilà donc 700 voiles et 300,000 hommes environ prêts à se ruer les uns contre les autres 2.
Cette formidable rencontre eut lieu dans les parages du cap Eknomos (Poggio di s. Angelo, près Licata) (256). Le choc fut terrible et l’on s’aborda avec une fureur inouïe. Finalement Rome l’emporta. Sa Hotte, disposée sur trois lignes en triangle, le vaisseau consulaire formant l’angle d’attaque, finit par enfoncer l’ennemi. Le soir venu, il ne restait plus rien de la brillante escadre de Carthage. Les deux amiraux, Abd- Melek-Ard V et le vieil Hannon, fuyaient éperdus et désemparés. 61 de leurs bâtiments étaient pris ; 30 étaient perdus. Les autres, hors de combat et dispersés, laissaient la route d’Afrique libre aux consuls Manlius et Rcgulus 3.
Ceux-ci, sans perdre de temps, mettent immédiatement le cap sur Carthage. Quelques heures plus tard, ils débarquaient, sans opposition, là même où semblait les guider encore la grande ombre d’Agatboclès : à Kelibia.
Commejadis le héros Sicilien, ils lancent aussitôt, dans le pays, des colonnes mobiles qui sèment la terreur, rapportent des provisions en abondance, pillent et saccagent les villas fort nombreuses et font une quantité si considérable de prisonniers que les consuls envoient, sur-le-champ, 20,000 esclaves à Rome, avec un riche butin 4.
Un ordre du Sénat rappela bientôt Manlius, dont le commandement allait finir, ainsi qu’une portion des troupes de débarquement. Rcgulus, dont le mandat consulaire expirait en même temps que celui de son collègue, sollicita pareillement son rappel. 11 fit même valoir la nécessité où il était de rentrer dans ses foyers pour subvenir aux besoins de sa famille en cultivant l’unique champ de 7 arpents qu’il possédait à Arpinum. Mais Rome, fière, à juste titre, plus encore de la simplicité modeste que des talents de son général, refusa de faire droit à sa requête, décida que l’État ferait cultiver son champ et le maintint comme proconsul à la tète des troupes d’Afrique.
Resté seul ainsi avec 15,000 hommes d’iufanterie, 500 cavaliers et
* POLYBB, I.
* POLYBB, I.
3 Polybb, 1.
* Polybb, i.
LA TfYISIE.
AGATHOCLÈS
40 voiles, Regulus mit le siège devant Adis [Oumm-Douil) *, défit une armée qu’Abd-Melek-Ard, le vaincu d’Eknomos, amenait au secours de la place et qui, mal postée sur des hauteurs, ne put faire usage ni de sa cavalerie, ni de ses éléphants 1 2, prit Adis, prit Tunis, la cité Libyenne par excellence, s'y fortifia et établit, sous ses remparts, un vaste camp retranché qui servit de base à ses opérations contre Carthage (255).
Jamais la situation de la République africaine n’avait été plus critique. Chassée de la Corse, de la Sardaigne et de Cossura ( Pautellaria ) que ravagent, en cette année (255), les consuls Servius Fulvius Nobilior et Aemilius Paullus, à peu près expulsée de la Sicile, battue sur terre, vaincue sur mer à Eknomos et à Milazzo, sa capitale presque assiégée, elle sentait, en outre, le vide se faire autour d’elle et l’Afrique, frémissante ainsi qu’aux jours d’Agathoclès, prête à faire, comme alors, cause commune avec ses ennemis. Aussi demanda-t-elle la paix.
Attilius Regulus, grand caractère et grand homme de guerre, mais mauvais diplomate, ne consentit à traiter que sur des bases extrêmement dures. Carthage devait renoncer à la Corse, céder la Sicile et la Sardaigne, rendre sans rançon tous les prisonniers romains, racheter les siens et payer une lourde contribution de guerre. Elle devait s'engager, en outre, au paiement d’un tribut annuel, à ne faire aucun traité sans le consentement de Rome ; enfin, ce qui était exorbitant, elle ne devait plus posséder qu’un seul vaisseau de guerre et devait fournir constamment 50 trirèmes à la marine romaine.
Franchement ces conditions étaient inacceptables. Avant d’y souscrire, les Anciens et le Peuple Punique résolurent de faire un suprême effort et d’en appeler encore à la fortune des armes.
Par un heureux hasard, des officiers de recrutement, envoyés en Grèce, rentraient en ce moment même à Carthage avec de nombreux mercenaires. Parmi ceux-ci se trouvait un capitaine Lacédémonien, d’un rare mérite. 11 s’appelait Xantippe et avait été élevé à l’école des grands généraux de Sparte. Ce grec, instruit de la tactique suivie par les Romains et de celle observée par les Carthaginois, les trouva déplorables l’une et l’autre. Il fit toucher du doigt au Grand Conseil les vices de cette double stratégie. Puis il rendit confiance au peuple, lui montra combien ses ressources étaient encore cosidérables et combien la situation de la République, sans être brillante, était cependant loin d’être désespérée.
On lui offre le commandement en chef de toutes les forces de l'État. Il l’accepte et, sur-le-champ, commence à réformer la discipline et l’instruction. Bientôt il peut mettre en ligne douze mille fantassins, quatre mille chevaux et cent éléphants, sort avec cette petite armée, tient la campagne, coupe les vivres et enlève les convois de l’ennemi.
1 Géographie comparée de la province romaine d'Afrique , par Ch. Tissot, I, p. 543.
2 Polybe.
AOATIÏOCLft8
Ainsi harcelé, Regulus dut quitter les retranchements dans lesquels il se cantonnait et tenter, à son tour, le sort des armes pour sortir de la position difficile à laquelle le réduisait la tactique de Xantippe et sa propre infériorité numérique.
C’était ce que voulait le général de Carthage. Il choisit son terrain et laisse venir les Romains. Puis, quand ils arrivent, fatigués d’une longue marche, il les accueille par une grêle de traits qui sèment le désordre dans leurs rangs. Son infanterie, fraîche et reposée, se précipite aussitôt sur ces hommes exténués et surpris. Sa cavalerie les charge à fond et détermine la victoire *. Ses éléphants les écrasent, les enlèvent et les broyent. C’est une boucherie. Regulus est fait prisonnier avec son escorte. Seules, quatre cohortes de l'aile gauche, qui avaient enfoncé la droite des Carthaginois au début de l’action et s’étaient éloignées pour la poursuivre, échappent au massacre et se réfugient à Clypea ( Kelibia ) \
Telle fut cette bataille, dont quelques auteurs ont placé le champ dans les plaines de YAouïna, mais qui, plus probablement, fut livrée sur les bords de la Djeriba, près du golfe d7 Iammamet*.
Elle eut pour conséquence l’évacuation de l’Afrique par les troupes romaines. Mais la fortune avait changé. Des trois cent cinquante vaisseaux que Rome envoya pour rapatrier les débris de scs légions, deux cent soixante-dix périrent dans une tempête sur les funestes côtes delà Sicile (255).
Revenue de ses terreurs, Carthage se hâta de faire rentrer dans le devoir les indigènes qui avaient favorisé Regulus. Sa vengeance fut terrible. Elle frappa les tribus d’impôts écrasants et fit périr les chefs au milieu des supplices, pendant que son libérateur Xantippe se rembarquait et disparaissait sans laisser de traces dans l’histoire. On a même dit, mais sans preuves certaines, qu’il périt misérablement, victime de l’avarice et des jalousies de cette République qu’il venait de sauver.
Quoi qu’il en soit, elle reprenait partout l'offensive, chassait les Romains de Cossura ( Pantcffaria ), leur enlevait, en Sicile, Agrigcntum, la rasait et menaçait d’un sort analogue toutes les places qui s’étaient livrées aux Romains (255).
Ceux-ci, de leur côté, se hâtèrent de traverser le détroit avec de puissants renforts et ouvrirent la campagne de 25 i- par la prise de Cephalœdium, sur un promontoire escarpé, au pied duquel s’élève la ville moderne de Cephalu. Moins heureux dans un coup de main tenté sur Depranum ( Trapani ), ils se rabattirent sur Pànormus [Païenne), dont le siège fut vigoureusement poussé. Cette ville était, depuis la destruction d’Agrigentum, la capitale de toutes les possessions Puniques de la Trinacrie. Sa chute amena la reddition de Iétinc sur le haut
1 Grandeur et décadence des Romains, rv.
* Polyhe, i.
* Géographie comparée de la province romaine d’Afrique, par Ch. Tissot, I, p. 545.
AGATHOCLÈS
Belîci, de Petrina ( Petralia ), de Soluntum ( Solanto ) et de Tyndaris, sur une saillie à pic du cap Tindaro ‘.
De 253 à 250, les opérations se poursuivent des deux côtés sans aucun autre résultat marquant que la prise d’Himera par les Romains. Mais, en 250, Cecilius Melellus bat, sous les murs de Païenne , à San- Giovani dei Leprosi , le général Asrou-Baal et prend les soixante fameux éléphants qui avaient tant contribué aux succès de Xanlippe2.
Devant ce désastre, Carthage fait crucifier son général et demande une seconde fois la paix. Elle envoie des ambassadeurs au Sénat Romain. Rcgulus les accompagne. Ses maîtres lui ont fait jurer de revenir prendre ses chaînes si les négociations ne se terminent pas heureusement. On espère ainsi l’engager à plaider plus éloquemment la cause d’une paix qui doit le rendre à son pays et à la liberté.
Regulus, arrivé aux portes de Rome, refusa d’entrer dans la ville. Il y avait une ancienne loi qui défendait à tout étranger d’introduire dans le Sénat les ambassadeurs d’un peuple ennemi. Regulus, se regardant comme un envoyé des Carthaginois, fit revivre, en cette occasion, l’antique usage. Les sénateurs furent donc obligés de s’assembler hors les murs de la cité. Regulus leur déclara qu’il venait, par l’ordre de ses maîtres, demander au peuple romain la paix ou l’échange des prisonniers.
Les ambassadeurs de Carthage, après avoir exposé l’objet de leur mission, se retirèrent. Regulus les voulut suivre, mais les sénateurs le prièrent de rester à la délibération.
Pressé de dire son avis, il représenta fortement toutes les raisons que Rome avait de continuer la guerre contre Carthage.
Les sénateurs, admirant sa fermeté, désiraient sauver un tel citoyen. Le grand pontife soutenait qu’on pourrait le dégager des serments qu’il avait faits.
Suivez les conseils que je vous ai donnés, dit l’illustre captif d’une voix qui étonna l’assemblée, et oubliez Regulus. Je ne demeurerai point dans Rome après avoir été l’esclave de Carthage. J’ai promis aux ennemis de me remettre entre leurs mains si vous rejetez la paix; je tiendrai mon serment. Cessez de me plaindre, rien ne pourra me faire changer de sentiment. Je retourne à Carthage ; je fais mon devoir et je laisse faire aux dieux.
Il dit, se leva, s’éloigna de Rome sans proférer une parole de plus, et repoussant sa femme et ses enfants, soit qu’il craignîL d’être attendri par leurs adieux, soit que, comme esclave, il se trouvât indigne des embrassements d’une matrone romaine3.
Les historiens latins prétendent qu’il finit ses jours au milieu des plus affreuses tortures. Les Carthaginois, raconte Tite-Live, lui cou-
1 Diodore de Sicile, xxiii, fragm.
2 Diodore de Sicile, xxur. — Polybe, i.
3 Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem.
A G AT IIO CLÉS
pèrent les paupières, puis renfermèrent dans un tonneau tout hérissé, h l’intérieur, de pointes de fer et le liront rouler, dans ce tonneau, des hauteurs de Byrsa jusqu’au bas de l’acropole. Mais le silence de Polybe etdeDiodore balance ce récit intéressé et nous laisse dans l’incertitude sur la lin réelle du magnanime captif.
Quoi qu’il en soit, les Carthaginois avaient échoué dans leur tentative de paix. Bon gré, mal gré, il fallait donc en appeler encore au hasard des batailles (249) et se hâter d'autant plus d’entrer en campagne que déjà les Romains avaient repris les hostilités.
Ils avaient envoyé deux cents voiles dans les eaux du Lilybœum ( Marsala ) et jeté quatre légions de débarquement sur la plage voisine de cette cité, devenue, depuis la ruine d’Agrigcnlum et la prise de Païenne , la base d’opérations des Carthaginois en Sicile. C’est assez dire l’intérêt que les Romains avaient à s’en emparer et que leurs ennemis avaient à la défendre.
La place, d’ailleurs, était parfaitement fortifiée, largement pourvue d’armes, de munitions et de vivres, protégée par une garnison de dix mille hommes et commandée par l’un des meilleurs généraux de Carthage à cette époque: l’intrépide llimilcon.
Le siège commença. Pendant plusieurs mois, les machines de guerres battirent les remparts et tentèrent d’y pratiquer une brèche suffisante pour donner l’assaut. Ce fut en vain, llimilcon, dans de vigoureuses sorties, détruisait les ouvrages avancés, brûlait les machines, incendiait le matériel, décourageait les assiégeants et leur tuait beaucoup de monde. De son côté Hann-Baal IV, dit le Rhodien, forçait par mer le blocus de la place et, sous les yeux de l’ennemi impuissant, y faisait entrer des vivres, des armes et même des renforts L
Le Gouvernement du Capitole décida de sortir de cette situation et de rassurer, par un coup d’éclat, les esprits douloureusement émus des lenteurs et de la durée de la guerre.
Les consuls venaient d’être renouvelés et le département de la Sicile était échu à Publius Claudius Publier. C’était un homme d’un caractère violent, mais d’un mérite fort contestable, bel esprit d’ailleurs et qui s’aliéna même son armée par l’une de ces saillies intempestives dont il était coutumier. 11 allait engager une action décisive et, suivant l’usage de ces temps superstitieux, avait fait consulter les poulets sacrés. « Ils ne veulent point manger, dit l’aruspice, et cette circonstance est de très mauvais augure. » « Bah, répartit le spirituel consul, s’ils ne veulent point manger, qu’ils boivent alors! » et il les fit jeter à la mer.
Tel était l’homme superficiel, vaniteux et léger qui allait se mesurer d’abord avec llimilcon.
Dès sa venue à Lilybœum, il essaya de compléter l’investissement de la place et fit couler, dans ce but, un certain nombre de vaisseaux à
1 PoLYBF. I.
AGATHOCLÈS
l’entrée du port. L’idée était bonne et son exécution méthodique et complète eût certainement aidé beaucoup à la reddition de la place en rendant tout ravitaillement impossible. Mais Claudius n’était pas homme à poursuivre longtemps et silencieusement l’exécution d’un plan sagement combiné L Toutes les passes étaient loin d’être fermées, lorsqu’il interrompt brusquement son travail d’obstruction, donne le signal du branle-bas et prend la haute mer.
Il avait pensé que la flotte Punique, mouillant à 30 kilomètres de là, dans les eaux de Drepanum, lui offrait une occasion magnifique de se distinguer sans tarder et il allait lui présenter la bataille.
La place et les eaux de Drepanum étaient alors commandées par Adherbaal. Ce chef, d’une valeur presque égale à celle d’Himilcon, d'une activité sans pareille, joignant à ces qualités l’habileté d’un général rompu à toutes les ruses delà guerre, connaissait, en outre, admirablement le pays et la mer qu’il avait à défendre.
Sur terre, ses nombreuses patrouilles de cavalerie battaient sans cesse la campagne, coupaient les communications Piomaines entre Panormus ( Païenne ) et Lilybœum, enlevaient les convois que de la première de ces villes l’ennemi envoyait à l’armée qui assiégeait la seconde, massacraient ou prenaient les escortes. Sur mer, Adherbaal avait organisé des croisières de bâtiments légers, parfaitement équipes, armés en chasse et exécutant de continuels coups de main tantôt sur un point de la Sicile ou de l’Italie, tantôt sur un autre.
On se fait dès lors une idée de l’adversaire avec lequel Claudius allait se mesurer. Sa ruine était fatale. Elle fut complète.
Mal commandée, par un consul qui n’entendait rien aux manœuvres, nia la tactique navale, la superbe escadre de deux cents voiles, qu’il avait engagée, fut coupée, broyée, anéantie; soixante-dix-sept navires romains s’échouèrent misérablement à la côte; quatre-vingt-treize furent contraints d’amener leur pavillon et plus de vingt mille prisonniers tombèrent aux mains d’Adherbaal. C’était la revanche d’Eknomos et de Milazzo 2.
Elle ne faisait que commencer.
A la fin de cette même année 249, le second consul, L. Junius, avait été chargé de conduire des renforts et des approvisionnements aux légions qui continuaient toujours le siège de Lilybœum. Il avait donc réuni à Messine huit cents transports et cent vingt vaisseaux de guerre chargés de l’escorte. De Messine il avait dirigé cette flotte sur Syracuse. Puis, tandis que lui-même attendait dans ce port ami les retardataires, il avait envoyé sur Lilybœum, qui avait un besoin de secours urgent, quatre cents de ses transports escortés par quelques trirèmes et commandés par ses questeurs. Lui-même enfin avait mis à la voile. Mais, au lieu de suivre la côte, et par crainte des Carthaginois qui gardaient
1 Diodore de Sicile, xxiv, fragm.
2 Polybe, i.
AOATIIOCLÈS
la pointe orientale de l'ilc, il avait pris le large et doublé en haute mer le cap Pachynum ( Pcssaro ). Conduite mal habile ! Les vaisseaux de guerre étaient à peine assez nombreux, réunis, pour garder un convoi considérable et, au besoin, le défendre. I.es diviser constituait donc une grossière faute de stratégie. Elle ne resta point impunie.
Cependant de Syracuse on avait signalé l’envoi des renforts. Les Romains en étaient informés. Mais Adhcrbaal l’était aussi. Précisément, en même temps (pie cet avis lui arrivait de Syracuse, il recevait de Carthage une division navale de soixante- dix voiles que lui amenait Carthalon.
Le plan du rusé Carthaginois est aussitôt arrêté. Il complète à son lieutenant une escadre de cent navires et lui donne scs instructions. Le brave marin, sans se reposer un instant, reprend aussitôt la mer, arrive soudain devant Lilybée, disperse les bâtiments Romains qui s’y trouvent en station, pendantqu'llimilcon, qui ne veutpas ôtreen retour, fait une sortie générale.
Sans toucher terre, Carthalon court à toutes voiles sur Hcraclea au cap liianco, pourcoupcr en deux le convoi consulaire annoncé de Syracuse. Les questeurs, qui l’aperçoivent, font force de rames et se réfugient sous les balistes de Phintias (Licaia), près du promontoire d’Eknomos. L’escadre Punique, qui ne peut les suivre jusque sous la protection de ces forts, arrête sa chasse et s’embosse tranquillement à l’embouchure du fleuve Halycus(/Va/am), en attendant sa proie.
En ce moment, Junius paraît avec scs quatre cents transports et ses vaisseaux. Mais, à la vue des Carthaginois, le malheureux consul cingle à son tour vers le port le plus proche et court se réfugier à Camarina.
Carthalon, ravi de sonsuccès et sûr d’avoir coupé l’escadre Romaine, se tient prêt à battre ses deux tronçons.
Il combinait déjà ses manœuvres et préparait des ordres quand son pilote lui signala, dans le sud, les signes précurseurs d’une terrible bourrasque. L’amiral Punique, qui connaît son métier, la mer sur laquelle il navigue et les dangers du voisinage des côtes près desquelles il se trouve, par les coups de vent comme celui qui se prépare, fait aussitôt lever l’ancre, double, non sans peine, en fuyant devant la tempête, le cap Pcssaro et va chercher un abri dans les eaux moins dangereuses de la partie orientale de l'ile.
Pendant qu’il fuit ainsi devant l’orage, les huit cents transports et les cent vingt trirèmes du consul étaient jetés à la côte, brisés par l'ouragan, et périssaient corps et biens1. Deux trirèmes seules échappèrent à celte catastrophe1.
Si Carthage avait su profiler de ce moment, soit pour conclure la paix, soit pour pousser vigoureusement les opérations militaires, nul doute qu’elle eut réussi au gré de ses désirs. Mais cette nation de
1 POLVBE, I.
* Diodobe de Sicile, xxiv, fraqm.
ACtATHOCLÈS
marchands enrichis n’avait d’énergie que lorsque la nécessité l’étreignait à la gorge. Elle ne sut user ni de ses victoires, ni des événements. Et les unes et les autres, loin de la servir, tournèrent, par sa faute, à son désavantage, lis eurent en effetpour résultat unique d’irriter l’orgueil de Rome, d’augmenter sa haine et de rendre plus implacable son dé^ir de vengeance.
En attendant toutefois que l’heure de donner pleine satisfaction à ce désir ait sonné, elle se recueille. Ses Hottes détruites, son matériel anéanti, ses équipages noyés ou pris, tout cela ne se refait pas dans up jour. Pour réparer de pareilles pertes, il faut du temps etde l’or, beaucoup de temps et beaucoup d’or.
LesCarthaginois de leur côté sont aussi épuisés que leurs adversaires. Tout victorieux qu’ils viennentd’être, en effet, leurs défaites antérieures les ont au moins autant affaiblis que les Romains.
La guerre, pendant quelques années, va donc se concentrer sur terre dans un coin de la Sicile, à la pointe occidentale de la malheureuse île.
Les Romains occupent Panormus {Païenne). Les Carthaginois sont maîtres de Drepanum (. Trapani ) et de Lilybœum (Marsala). C’est autour de ces places, et pour tâcher de les prendre ou de les reprendre, que six ans de combats vont se livrer.
Abd-Melek-Ard Rarka, le grand Abd-Melek-Ard, tout jeune encore1, a pris le commandement en chef des forces puniques (247). Il les trouve composées de mercenaires de toutes nations, mal instruits, point disciplinés, moins encore rompus aux marches et aux fatigues de la vie militaire, des gens enfin sans élan, sans enthousiasme, sans feu sacré.
Que faire de ces bandes auxquelles il ne peut parler ni le langage de l’honneur, ni celui du patriotisme? Il commence par les exercer, leur apprend tout: le maniement des armes, la science des mouvements, la -manière de lever et de dresser un camp. Il les brise à la marche, à la fatigue, aux veilles. C’est l’école du soldat. Aux officiers, il enseigne toutes les ruses de la guerre, l’art des feintes, des alertes de jour et de nuit, et les tient perpétuellement sur le qui-vive.
Sans doute, pour maintenir ainsi les uns et les autres sans murmures et sans défections, il a bien fallu leur promettre des razzias et des pillages. Mais ces razzias elles-mêmes tendent au but général. Elles attachent le soldat à son chef, lui donnent confiance dans ce chef et confiance en lui-même.
Abd-Melek-Ard emmène donc ses hommes, ainsi dressés, au pillage de la Locridc cl du Brulium2.
Ces barbares ravagent tout. En même temps, ils complètent leur instruction militaire, s’aguerrissent de plus en plus et en arrivent à ce point de perfection qui fait qu’un général est sûr de ses troupes et que les troupes sont sûres d’elles-mêmes et de leur général.
1 Cornel. Nepos, Amilcar, i.
1 Polype, i, 64.
A Cl A T II O C L È S
Alors Abd-Mclek-Ard les ramène en Sicile cl les débarque près de Païenne, presque au moment où le consul L. Junius, pour venger la perte de sa Hotte, vient de s’emparer de la place et de la montagne d'Eryx (aujourd’hui San-Giulano, entre Païenne et Trapani, mais tout auprès de cette dernière ville, qui lui servait de port).
Le plan du général carthaginois est aussitôt conçu. Il se jette résolument entre Eryx et Païenne, de manière à couper l’ennemi et s’installe sur le plateau d’Eiretc ( monte Pellegrino), voisin de Païenne et dominant la route de ses 51)7 mètres d’altitude. 11 y resta pendant trois années.
Tandis qu’il était là sur ce rocher isolé et superbe, tenant tète aux Romains, fondant sur eux à la moindre occasion et les harcelant sans cesse', une femme de Carthage, dont l’histoire ignore le nom de jeune tille, mais qu’elle salue comme la compagne respectée d’Abd-Melek- Ard, donnait, dans Tune des plus somptueuses villas de Megara, le jour à un enfant qui devait devenir fameux entre tous ceux de son pays et de sou siècle. La famille, bien que le père ne fût pas là, peut-être pour respecter des ordres précis laissés avant son départ, ou envoyés d’Eircte, ne donna point au nouveau-né le nom déjà célèbre pourtant de l’absent. Elle l’appela: Uann-Baal, Dieudonné!
Que de fois, des hauteurs solitaires d'Eircta, la pensée d’Abd-Mclek- Ard dut se reporter vers le berceau de cet enfant qui naissait loin de lui! Que de fois il dut se demander ce que deviendrait ce lils que peutêtre il ne reverrait jamais, car les glaives et les frondes de ce Icmps-là, comme les sabres et les balles de nos jours, frappent aussi bien l’ofticier que le soldat!
Ces préoccupations toutefois ne l’absorbaient pas tellement qu’il perdit de vue les Romains. Tantôt il les bat près de Thermes (Teiimini) et leur tue six mille hommes. Un jour, il se jette dans Trapani , que des légions menacent d’emporter, et sauve la place. Un autre jour, il part au secours de Lilybœum, que la famine assiège encore plus que l’ennemi. 11 y fait entrer trente gros transports chargés de vivres, de munitions et de renforts (245).
L’année suivante (244) il prend la ville d’Eryx.
Entre temps, il avait encore trouvé moyen de quitter secrètement la Sicile, avec un petit nombre d’hommes, et d’opérer une descente sur les côtes de l’Italie. Brûlant tout, pillant tout, ravageant tout, massacrant tout, il avait semé dans son champ d’opérations une terreur telle qu'elle gagna jusqu’à Rome et que le Sénat sortit soudain de cette espèce d'abattement, causé par la lassitude, dans lequel il paraissait sommeiller depuis trois années.
Depuis vingt-deux ans que durait la guerre, il fallait en finir. Ce fut l’avis du Capitole. Ce fut aussi celui du Peuple Romain qui vota la reconstruction immédiate d’une marine imposante (243).
LA TUMSIE.
AGATHOCLES
Ce vote était fort beau, mais il présentait d’immenses difficultés d’exécution. Le Trésor public était pauvre. Or, si l’argent est le nerf de la guerre, il a de tous temps été, bien plus encore, le nerf de la marine. Le soldat n’a besoin que de ses armes et de vivres pour combattre. Il a son champ de bataille tout trouvé : c’est la terre qui le porte. Mais le marin demande qu’on mette sous ses pieds, avec tous les agrès et tous les instruments qui doivent assurer son triomphe, ce champ de bataille mobile qui s’appelle un vaisseau. D’où, bon marché relatif des guerres continentales et coût excessif des guerres maritimes.
Les Romains, heureusement pour eux, avaient alors un patriotisme qui réglait vite les questions de dépenses. Une flotte était nécessaire; l’Etat manquait de ressources suffisantes pour la construire ; donc les particuliers s’en chargeraient. Et, de fait, les riches armèrent chacun une ou deux quinquerèmes ; des familles, moins puissantes, s’unirent plusieurs ensemble, pour offrir un vaisseau ; les citoyens, de condition commune, donnèrent une somme en rapport avec leurs revenus : les ouvriers et les pauvres une obole prise sur leur travail ou sur leur nécessaire l.
Quand un peuple entier est prêt à faire de pareils sacrifices : quand il est disposé à donner tout, y compris lui-même, lorsque la patrie tend la main, quelle que soit sa fortune du moment, ce peuple est grand, et l’avenir est à lui.
Ceci se passait pendant que Carthage marchandait à 4bd-Melek-Ard les secours que celui-ci réclamait instamment dans toutes ses dépêches et laissait son escadre désarmée dans l’état de délabrement où la dernière campagne l’avait réduite.
Cependant les ingénieurs romains s’étaient hâtés de mettre sur chantier le plus grand nombre de vaisseaux possible et les faisaient d’après un modèle nouveau pris récemment sur Hann-Baal le Rhodien. Leurs travaux de construction furent poussés avec une telle activité que, dès le commencement de l’année 242, ils purent lancer deux cents bâtiments2. A cette escadre toute neuve, le Sénat fit joindre cent trirèmes anciennes radoubées et réparées avec soin. Une foule de transports rallia ces cinq cents navires de guerre.
11 fallut quelque temps encore pour achever leur armement, compléter leurs équipages, charger les provisions de bouche et les munitions de guerre, embarquer le matériel nécessaire et terminer enfin les derniers préparatifs de départ.
Au commencement de l’été 242, le consul Lutatius Catulus, qui prenait le commandement en chef de toutes ces forces, fit enfin hisser son pavillon amiral, ordonna de lever l’ancre et cingla vers la Sicile.
La chance lui sourit immédiatement. 11 surprit les ports de Lilybœum
AGATHOCLÈS 51
et (le Drepanum (Marsa/a et Trapani), soit que les vaisseaux carthaginois fussent en croisière sur un autre point des côtes, soit qu’ils eussent été rappelés en Afrique.
Enhardi par cet heureux début, il mit môme résolument le siège devant Drepanum.
A cette nouvelle, Carthage tressaillit. Le Grand Conseil s’assembla. Les avis pressants d’Abd-Mclek-Ard, dépeignant la situation sous les plus noires couleurs et se plaignant amèrement de l’abandon dans lequel on le laissait, lui et l'armée de Sicile, achevèrent de lui désillcr les yeux.
Mais que faire? On ne peut improviser une escadre. D’autre part, il est impossible de retarder l’envoi des secours demandés. On se résout «à des demi-mesures. Le département de la marine, qui s’est laissé surprendre, fait entrer en toute hâte, dans les deux cent vingt cales de radoub du Cothon, ou port militaire de Carthage, tous les vieux bâtiments désarmés, les uns de formes démodées, lesautres plus ou moins abîmés par la mer et par l'ennemi. On les répare tant bien que mal ; on les goudronne; on les repeint et vite on les arme, ou, plutôt, on les charge de vivres, de provisions de toutes sortes, de munitions et de matériel à destination d’Ervx. On embarque enfin un nombre très restreint de marins et de soldats.
L’amiral Hannon, qui dirige cette singulière escadre, a, pour instructions, d’éviter l’ennemi, de ravitailler Abd-Melek-Ard, d’emprunter à l’armée de Sicile scs meilleurs hommes, de les prendre à bord et, seulement alors, de risquer une bataille, si l’ennemi se présente.
Evidemment ce plan n’émanait point d’Abd-Melek-Ard. Il repose en effet sur une telle improbabilité: celle de gagner Eryx sans être aperçu des Romains, que jamais l'habile général n’eût risqué le succès d’une campagne sur un pareil atout !
Même ce point acquis, la victoire de Carthage restait bien problématique encore. Le calcul des probabilités n’élait guère en faveur de ces vieux vaisseaux, de types différents, d’allures inégales, plutôt armés en flûte qu’en guerre, ou en course. Les Lissa sont rares dans l’histoire. Et il faut avoir affaire à des adversaires autrement dégénérés que les Romains de la République pour espérer vaincre, avec une pareille escadre, une Hotte neuve, légère, alerte, bien gréée, bien matée, bien armée, obéissant admirablement à la manœuvre et au commandement et déjà mise en haleine par de récents succès, comme était celle du consul Cutulus.
Hannon, probablement, ne fit pas toutes ces réflexions. Il avait des ordres; il obéit, Par un vent soufflant de terre, il mit à la voile et, vent arrière, ne tarda pas à disparaître dans les brumes de l'horizon.
Pendant qu’il filait ainsi grand largue, les croiseurs de Lutatius sc hâtaient de lui signaler la marche et la direction de l’ennemi.
Immédiatement la Hotte romaine lève le siège de Drepanum. prend
AGATHOCLÈS
le large et force de rames pour empêcher la jonction d’Abd-Melek-Àrd etd’Hannon. Elle arrive à Aegusa, l’une des îles Aegades, aujourd’hui Favignana , au moment où les quatre cents voiles puniques entraient dans les eaux d’Hiéra, maintenant Maritimo , autre île du même groupe.
Sûr alors de les atteindre, le consul attendit qu'on annonçât leur départ d’Hiéra. Le lendemain, 10 mars 241, au matin, il donne le signal, commande le branle-bas de combat, exhorte chacun à faire son devoir et s’avance en ligne de bataille sur l’escadre carthaginoise, à laquelle il barre résolument la route.
Hamon, qui avait eu le tort grave de s'arrêter à Hiéra, ce qui lui avait fait perdre un temps précieux, et qui, marchant vent arrière, ne peut reculer, estcontraint d’accepter à contre-cœur, au nord de Favignana, une lutte inévitable. 11 fait carguer ses voiles et prend à la hâte quelques dispositions.
Les ordres sont àpeine donnés et exécutés que la bataille commence. Les Romains attaquent avec impétuosité, manœuvrent avec hardiesse et sûreté, abordent en flancs les bâtiments surchargés et peu gouvernables d’Hannon, les brisent à coups d’éperon, les coulent ou les dispersent.
En quelques heures, soixante-dix galères puniques sont capturées avec leurs équipages; cinquante se perdent corps et biens 1 ; quantité d’autres jonchent de leurs débris les flots légèrement houleux. Le reste s’échappe en désordre et rallie, comme il peut, le port d’Hiéra, où l’amiral Hannon, dont la vaillance égale le coup d’œil militaire, arrive des premiers.
L’escadre romaine, qui n’a pas un bâtiment hors de combat et n’a perdu que fort peu de monde, rentrait triomphalement, le soir même, à Lilybœum, traînant à sa suite quatre-vingts navires carthaginois et six mille prisonniers 8.
Hannon ne pouvait songer à reprendre la mer. Sa flotte était encore numériquement, il est vrai, presqueégale àla flotte consulaire. Mais, s’il avait jamais eu des illusions sur la valeur réelle de ses navires et de leurs équipages, ces illusions maintenant étaient cruellement dissipées. Il ne fallait donc pas songer sur mer, au moins de sitôt, à une revanche.
Le pire était qu’en perdant une bataille navale l’amiral carthaginois n’avait pas seulement perdu son escadre; il avait, du même coup, perdu l’armée de Sicile.
Avec des effectifs réduits outre mesure et décimés par les fatigues et les combats, sans vivres, sans matériel, sans munitions, cette armée, bloquée par l’ennemi, sans communications désormais avec la mère patrie, ne s’appuyant plus que sur deux places assiégées, épui-
1 Polybe, i. — Fi.okus, Hist. Rom., n. * Diodore de Sicile, xxiv, fragm.
AOATHOCLès
sées elles-mêmes et destinées à tomber fatalement, n’avait plus que le ehoix entre la mort, mort de braves, mais mort inutile, et une capitulation plus ou moins honorable.
Fallait-il mourir? Fallait- il faire tuer, jusqu’au dernier, dans les angoisses d’une lutte sans issue, la poignée de soldats qui restaient? Fallait-il, avec eux, se ruer sur l’ennemi, avec la certitude que le sacrilice de toutes ces nobles vies ne servirait de rien, ne changerait rien, ne retarderait pas d’une heure la perle de la Sicile et ne vaudrait pas à sa patrie une seule condition moins dure pour la paix qu’elle allait être obligée de conclure coûte que coûte? Abd-Melek-Ard ne le pensa point.
Il avait conseillé la lutte tant que la lutte avait été possible. Il en avait donné l’exemple. Et, si l’on eût écouté ses sages avis, l’on n'en eût pas été là où maintenant on en était réduit.
Mais les faits étant ee qu’ils étaient, il crut (pie mieux valait céder pendant un temps à la mauvaise fortune, sauver ce qui pouvait l’être encore et préparer, dans le silence et le recueillement d’une paix laborieuse, un avenir qui pouvait être la plus éclatante revanche du passé '.
Sa pensée, il la dit. Il écrivit dans ce sens au Grand Conseil des Anciens. Hannon, peu désireux de faire, une seconde fois, connaissance avec les armées consulaires, fut de sou avis. Le Grand Conseil les écouta.
Il écrivit à Abd-Melek-Ard, dont le prestige personnel n’était point entamé et dont la réputation militaire restait intacte et, confiant enfin dans un homme dont il avait trop négligé les patriotiques avis jusqu’à ce jour, il lui donna plein pouvoir pour traiter avec Rome au nom de la République *.
Abd-Melek-Ard ne perdit point de temps. Il s’aboucha avec l’heureux vainqueur des Aegates, lui communiqua les pouvoirs dont il était porteur, lui lit part de son désir ardent de la paix, en fil ressortir les avantages pour les deux pays et lui demaoda quelles seraient ses conditions?
Le consul romain reçut, comme elles devaient l’être, les propositions du général carthaginois 3.
Tout d’abord cependant il demanda la reddition, sans condition, de l’armée d’Abd-Melek-Ard. Celui-ci refusa net et accentua son refus d’un ton tel que Catulus n’insista pas*. Le souvenir de Regidus se présenta peut-être à son esprit, lui rappelant, à propos, que les jours se suivent et ne se ressemblent point et que nul n'a fait avec la victoire un pacte éternel. Peut-être aussi l'image de sa patrie, fatiguée même de ses
1 Cornel. Nepos, Amilcar, i.
* Cornel. Nepos, Amilcar, i.
* Polybe, i.
* Cor.nel. Nepos, Amilcar, 1. — Diodore de Sicii.e. xxiv, fragm.
AGATHOCLES
triomphes, lui conseilla-t-elle la modération. Peut'vôtre enfin ce soldat n’aimait-il pas la guerre et n’éprouvait-il qu’un dégoût secret pour ces chocs terribles où 1,000 galères et 300,000 hommes s’écrasaient, depuis longtemps, dans des carnages affreux! Toujours est-il qu’il passa, sans insister, à la discussion des préliminaires de paix, et qu’Abd-Melek-Ard et lui tombèrent assez promptement d’accord sur la rédaction suivante:
Il y aura amitié entre les Carthaginois et le Peuple Romain aux conditions stipulées ci-dessous: les Carthaginois évacueront toute la Sicile. Ils ne feront la guerre ni à Iliéron, ni aux Syracusains, ni à leurs alliés. Ils rendront aux Romains, sans rançon, tous leurs prisonniers de guerre et paieront, en vingt ans, une contribution de guerre de
2.200 talents euboïques d’argent, près de treize millions de fratics *.
Le consul romain n’était pas plénipotentiaire comme Abd-Melek-Ard.
Il ne pouvait engager la parole de Rome sans en référer au Sénat. Il y fit donc porterie projet de traité, signé par les deux parties, pour qu’il fût accepté. Le Gouvernement du Capitole le trouva trop favorable à Carthage. Avant de l'approuver, le Sénat romain décida l’envoi de dix commissaires qui étudieraient la question sur les lieux mêmes.
Abd-Melek-Ard, dont la diplomatie avait séduit jusqu'au consul, fut obligé de faire à ces commissaires quelques concessions. Il en fit le moins possible, et, d’un autre tempérament que ses compatriotes, il ne fit guère porter ces concessions que sur la question, secondaire à ses yeux, de la contribution de guerre.
Rref, les commissaires abrégèrent et réduisirent à dix ans le délai dans lequel Carthage devait payer ses 13 millions (exactement :
12.806.200 francs). Ils augmentèrent de mille talents (5,821,000 francs) l’imposition qui la frappait et, circonstance aggravante, exigèrent que ces mille talents supplémentaires fussent payés immédiatement. Ils ajoutèrent enfin que Carthage évacuerait toutes les îles situées entre la Sicile et l’Italie 1 2.
Les instruments diplomatiques, rédigés sur ces bases, furent envoyés de nouveau au Sénat et reçurent, cette fois, son approbation et la ratification du peuple.
Si Carthage avait su dépenser à propos la moitié des 18 millions qu’elle s’engageait maintenant à payer, elle n’eût certes pas eu la douleur d’apposer sa signature au bas de l’acte qui consacrait sa défaite et, rendons cette justice à Abd-Melek-Ard, la palliait encore autant que possible, car Rome reconnaissait l’intégrité du territoire de Carthage et promettait de ne prétendre à aucun empire sur ses possessions (241).
Le premier acte du drame punique était terminé. Il avait duré vingtquatre ans.
2 Polybe, i, 63 ; ni, 27.
ABD-MELEK-ARD BARKA
(AMI LC AH)
Entre le premier et le second acte de ee drame, un intermède aussi sanglant que le drame lui-mème 1 : la guerre des Mercenaires (240-237).
Sitôt la paix signée définitivement et les ratifications du traité échangées, Abd-Melek-ArJ se hâta de remettre le commandement de son armée au général Giscon, ex-gouverneur de Lilybœum, et revint à Carthage J.
Il trouva la République complètement allolée. Les finances étaient dans un état déplorable. 11 eût fallu une main de fer, qui mît fin à toutes les dilapidations et à tous les gaspillages habituels, pour qu’elle fil face, sans trop de gène, aux lourdes charges que la paix faisait peser sur elle.
Outre les 5,821,000 francs, qu’elle devait verser immédiatement à Rome, et l’annuité de plus d'un million qu’elle lui devait, la guerre finie lui laissait, en effet, sur les bras, des arriérés de solde considérables à payer aux mercenaires ligures, grecs, gaulois, baléares et autres qui, depuis vingt ans, luttaient pour elle et donnaient bravement, pour sa défense ou sa gloire, leurs forces, leur sang et leur vie.
Pour empêcher l’encombrement de ces mercenaires dans Carthage et faciliter la liquidation de leurs primes d’engagement, Abd-Melek-Ard fit parvenir à Giscon l’ordre de ne les renvoyer en Afrique que par pelotons peu nombreux, de même nation, cl en mettant un intervalle assez considérable entre chaque convoi.
11 espérait que le département des Finances pourrait régler, de la
1 Cornélius Nepos, Amilcar, u.
* POLYBK, I. 66.
ABD-MELEK-ARD BARRA
sorle, plus aisément la situation de cette armée si vaillante, se procurer, au fureta mesure, le numéraire nécessaire et en rapatrier successivement, par conséquent à moins de frais, chacun des groupes.
Ces sages prévisions ne se réalisèrent point. Les receveurs des finances ne firent-ils point les diligences nécessaires pour la rentrée des impôts, ou le pays épuisé ne put-il fournir les fonds nécessaires? Plus probablement la cupidité native de Carthage répugna à tirer de ses coffres l’argent suffisant pour régler les comptes des barbares et payer ces braves, qui, dans cent combats, avaient tiré l’épée pour elle.
Toujours est-il que les convois se succédèrent; que les bataillons arrivèrent les uns après les autres; s’entassèrent dans la ville et restèrent là attendant vainement que la République daignât faire honneur à ses engagements.
Leur encombrement dans Carthage ne fit qu’augmenter les charges de la cité, loin de les diminuer. L’arriéré de soldes à compter à ces hommes restait le même en effet et, de plus, il fallait les nourrir.
Ensuite, ces gens, qui avaient enduré toutes sortes de privations, qui, depuis des années, avaient manqué de tout, souvent même du nécessaire, se trouvant tout à coup transportés au milieu du luxe d’une des plus grandes villes du monde, se livrèrent à toute espèce de débauches. La police carthaginoise fut sur les dents et ne put ni réprimer, ni empêcher leurs excès. Ce furent, chaque jour, des rixes et un concert de plaintes nouvelles. Le désordre allait croissant par l’impunité même dont jouissaient forcément les coupables1.
Le Gouvernement de Carthage crut avoir trouvé un expédient.
Il fit donner un léger à-compte, — une pièce d’or, dit-on, — à chaque mercenaire. Puis, sous prétexte que leurs comptes n’étaient pas encore entièrement examinés et mis à jour, il les expédia sur le Kef, qui s’appelait alors Sicca Veneria. L’on devait, disait-il, leur porter là, au bout de peu de jours, le reste de leur solde, les licencier et pourvoir à leur rapatriement. Du reste, la République connaissait leurs exploits et saurait se montrer reconnaissante de leur attachement héroïque.
Les mercenaires, bons enfants, en réalité, crurent ce qu’on leur disait et partirent sans défiance, enchantés même des assurances qui venaient de leur être données et des éloges qui leur étaient adressés.
De Carthage au Kef, il y a sept étapes. Ils se mirent donc en route avec leurs femmes, leurs bagages, les valets d’armée, et suivis de cette horde de marchands et d’empoisonneurs, qui, de tout temps, fut l’escorte obligée des troupes en marche 2.
Ils étaient à peine partis et les portes de la cité punique se refermaient encore sur les derniers hommes de la dernière compagnie que Carthage délivrée poussa des cris de joie.
1 poi-ybe, 1.
2 Poi-ybe.
ABD-MELEK-ARD BARRA
Toutes ses promesses n’étaient qu’un leurre. Elle entendait bien n’en tenir aucune. Mais elles avaient suffi à éloigner les barbares pour l’instant; c’était tout ce qu’il fallait. Un aviserait plus tard au moyen de gagner de nouveaux délais et enfin de se débarrasser de ces mercenaires, s’il était possible, sans bourse délier.
Plusieurs fois déjà n’avait-on pas su régler ainsi des comptes arriérés ! Sans parler de Xantippe, dont la fin mystérieuse témoigne peu, quelle qu’elle soit, en faveur de la noblesse d’àme et de la générosité puniques, est-ce que l’on n'avait pas un jour réglé sommairement la solde de quatre mille Gaulois en les livrant traîtreusement aux Romains? Est-ce qu’une autre fois l’on n’avait pas laissé mourir de faim, sur un ilôt désert, où on les avait odieusement débarqués, six mille malheureux soldats, coupables aussi d’avoir hautement réclamé le prix convenu de leurs sueurs, de leurs fatigues et de leur sang? Diodore de Sicile a conservé le souvenir de celte île des ossements et des horreurs dont elle fut le témoin '! Mais qu’importe? Ces Gaulois trahis et ces soldats assassinés ne sont pas revenus demander le salaire de leurs services militaires! L’on tâcherait donc que les mercenaires de Sicea ne revinssent pas non plus! Comment? L’avenir le dirait. Mais le principe était admis. A tout prix, il fallait s’en débarrasser sans les payer.
Certes pourtant, s’il y a sur terre une dette d’honneur, une dette sacrée, c’est celle que contracte un peuple trop abâtardi, ou trop lâche pour se défendre lui- même, pour opposer à l’ennemi, comme un rempart, sa propre poitrine, pour faire germer, dans son sang, l’arbre sacré de l’indépendance et de la liberté, vis-à-vis des étrangers qui veulent bien prendre sa place, se battre pour lui, tenir hauts et fermes ses étendards à la face du monde et mourir bravement pour sa gloire ou, tout au moins, pour sa défense.
Non ceux-là, quelque soit le salaire qu’on leur donne, on ne les paie jamais assez parce que l’on ne peut jamais estimer à son vrai prix l’honneur, la bravoure, le dévouement et la vie d’un homme volontairement offerts.
Et ce qui est vrai, même à l’heure présente, l’était bien plus encore dans ces temps antiques où le vainqueur ne savait pas s’honorer en respectant le courage malheureux, où tout vaincu était fatalement un homme mort, ou quelque chose de pire encore: un esclave!
Donc, Carthage avait su, plusieurs fois, à l’aide de crimes odieux, se soustraire au paiement de celle dette trois fois sainte et ne rêvait qu’aux moyens de s’y soustraire encore.
Cependant les mercenaires étaient arrivés à Sicca. C’était une des plus anciennes villes puniques de l’Afrique. Elle était consacrée à la déesse Aslarté, la Vénus Phénicienne, d’où son surnom de Vcncria. La place d'ailleurs était bien fortifiée et admirablement située sur les
1 DioDonE db Sicile, v, 11. — Fbostix, Slral., m.
l.\ Tl'MSIE.
ABD-MELEK-ARD BARRA
hauteurs du Dyr, à plus de 700 mètres d’altitude. Dominant les plaines du Sers , de Zanfour, de Lorbeus et de 1 'Oued-Mellègue, c’était et c’est encore un point militaire très important, commandant une des principales voies de communication avec l’Algérie
Les Anciens Lavaient-ils choisie pour y envoyer les troupes revenues de Sicile parce qu’elle était l’une des plus éloignées de Carthage, sur les frontières de la Numidie, ou à cause de sa situation sur un rocher et de son temple d’Astarté qui devaient rappeler aux mercenaires le site d’Èryx d’où ils venaient et le temple de Vénus Erycine ? Peut-être pour l’un et pour l’autre de ces motifs réunis !
Quoi qu’il en soit, les mercenaires étaient arrivés depuis longtemps au Kef. Les jours se passaient et Carthage ne donnait toujours point signe de vie. L’impatience prenait ces gens cependant. Ils passaient leurs journées dans le désœuvrement et, n’ayant rien de mieux à faire, tuaient le temps à supputer ce que la République leur devait 2.
Certainement, à cette heure où les sentiments étaient partagés entre l’ennui, le désir du rapatriement et le mécontentement d'une longue attente, si Carthage eut été habile, tout en restant honnête, elle eût pu réaliser de beaux bénéfices et contenter ces pauvres soldats tout en gagnant considérablement sur leur solde. La vue de l’or les eût fascinés et, pour être réglés immédiatement et en beaux deniers comptant, ils auraient, à coup sûr, consenti à d’énormes rabais.
Carthage manqua d’habileté dans cette circonstance, surtout parce qu’elle manqua d’honnêteté. Ses finances en effet étaient en piteux état, mais n’étaient pas ruinées cependant au point de ne pouvoir payer les dettes librement contractées envers une vingtaine de mille de braves qui l’avaient servie vaillamment et qui pouvaient la servir encore. La meilleure preuve de ce que nous avançons, c’est que, dès que les mercenaires devinrent un danger, Carthage trouva de l’or pour lever d’autres troupes, organiser la défense et vaincre ses propres soldats insurgés contre elle. Une autre preuve c’est qu’à la fin même de cette guerre douloureuse, justement qualifiée d 'inexpiable, elle sut trouver encore pour les Romains 6 millions nouveaux, outre les annuités dont nous avons parlé et qui dépassaient un million.
Ce fut donc, en grande partie, par suite d’un manque de probité très impolitique, qu’au lieu de porter aux barbares l’or qu'ils attendaient, qu’on leur avait solennellement promis et qu’ils avaient largement gagné, on leur dépêcha le trop célèbre Hannon, celui qui se faisait appeler le vainqueur d’IIécatompyle, ville du Soudan, sur le Niger, qui probablement ne serait autre que Timbektou, mais que les mercenaires et l’histoire connaissent beaucoup mieux comme étant le vaincu des des Aegates. Il avait pour mission de les amener à des réductions
i Géographie comparée de la province romaine d'Afrique , par Ch. Tissot, ii, 37S. 3 Polybe.
ABD-MELEK-ARD BARKA
de solde et à de nouveaux délais de paiement, en réalité... de les berner.
Envoyer à une armée, déjà mal disposée, pour la calmer, lui faire prendre patience et obtenir d’elle des sacrifices, précisément l’homme qui, par son manque de coup d’œil militaire et son impéritie, lui avait fait perdre, en un seul jour, le fruit de trois années de luttes et parfois de victoires, c’était, en vérité, le choix le plus malheureux que l’on puisse faire.
La seule vue d’Hannon irrita donc les mercenaires et les excita contre la République.
L’exaspération fut à son comble quand il parla.
Loin de leur apporter leur solde, cette solde tant promise, si impatiemment désirée et sur laquelle tant de châteaux en Espagne étaient déjà bâtis, ne venait-il pas leur raconter, dans un langage filandreux, que Carthage se trouvait dans la misère, que le Trésor public était épuisé, que Rome avait tout pris et que, conséquemment, l'Etat attendait d’eux qu’ils consentissent à des réductions de solde considérables ‘.
Et que leur importait à eux, enfants de cent patries diverses, la misère de Carthage ?
Nos armées de la grande République marchaient pieds nus, sans habits et sans solde et ne se plaignaient pas. C’étaient des armées de patriotes. Ils combattaient et mouraient ceux-là pour le seul amour de leur patrie. Mais des mercenaires ne connaissent pas la patrie ; ils ne combattent pas pour la patrie ; ils ne meurent pas pour la patrie. Ils ne connaissent que l’or, ne luttent que pour l’or et n’exposent leur vie (jne dans l’espérance du salaire.
Et, puis, comment Carthage était-elle dans la misère? Jamais, nulle part, ils n’avaient contemplé un luxe comparable à celui qu’elle étalait avec orgueil ! Leurs yeux en étaient encore éblouis. Evidemment, on se jouait d’eux et le Gouvernement punique voulait régler leurs comptes comme il avait réglé ceux des Gaulois et de Xantippe !
Des cris d’indignation partent de tous côtés.
Les soldats se rassemblent par nation, déclarent qu'ils sont désormais déliés de toute obligation envers une ville qui se moque aussi impudemment de sa parole et menacent d’aller se faire payer euxrnèrnes, et par la force au besoin, dans Carthage. Puis ils invectivent H innon personnellement, le conspuent, lui reprochant, en termes sanglants, sa défaite des Aegates, le raillent impitoyablement et le tournent en ridicule.
Le malheureux général, couvert de confusion, s’échappe, non sans peine, au milieu de l’eUcrvescence générale.
Cependant des paroles on en vient aux actes et vingt mille mer-
POLYBF, I.
ARD-MF.LEK-ARD RARKA
cenaires1, exaspérés, partent, à marches forcées, vers Carthage.
Ils s’arrêtent sous Tunis et, de là, menacent la capitale terrifiée de se faire justice eux-mcmes si cette justice ne leur est volontairement et promptement rendue.
Vite, on parlemente avec eux. Ils ne veulent plus entendre parler d’Hannon; mais ils acceptent pour liquidateur de leur solde le vieux Giscon, l’ancien défenseur de Lilybée. Celui-là les connaît; ils le connaissent. C’est un brave qui sait tout ce qu’ils ont fait en Sicile et dans lequel ils ont pleine confiance 2.
Les Anciens pressent ce général d’accepter la tâche ingrate et délicate à laquelle ses compagnons d’armes en Sicile l’appellent d’une voix unanime. 11 cède àces instances et, grâce à des prodiges d’activité, ramasse, en peu de temps, le numéraire suffisant pour parer aux plus pressantes exigences. 11 avait réussi à calmer les légitimes impatiences des mercenaires et peu à peu, doucement, les ramenait à une attitude conciliante et pacifique lorsque ses etforts se virent paralysés soudain par les discours violents de quelques personnalités mécontentes.
L’histoire a conservé les noms de plusieurs de ces tribuns qui poussèrent à l’insurrection les anciens soldats de Carthage et préparèrent les terribles représailles que nous aurons à raconter bientôt.
Parmi eux se distinguait surtout un Campanien, d’origine grecque, nommé Spendius, ancien esclave échappé des ergastules de Rome et qui, suivant le traité des Aegates, devait être remis aux Romains. C’étaient les lions de l’amphithéâtre qui l’attendaient. Il n’avait de chances de salut que dans la révolte. Aussi la prêchait-il avec rage !
Un Libyen, du nom de Mathos, l’égalait en invectives et en excitations contre la cité punique. Il était de naissance libre et l’on ne voit guère le motif d’intérêt personnel qui pouvait l’engager à soulever ses compagnons. On a dit qu’il s’était déjà trop compromis alors pour espérer que Carthage oublierait 3. Ces dires ne sont point prouvés et ne sont guère vraisemblables. Mathos était Libyen, d’abord ; il était brave ensuite et d’un caractère loyal comme son épée. C’est ainsi du moins qu’il apparaît dans tout ce drame. Il n’en faut pas tant pour expliquer la haine profonde qu’il manifesta, dans cette occasion, contre Carthage. Tout ce qui était Libyen la détestait à ce moment surtout que, pour soutenir les charges écrasantes suites de sa dernière guerre contre Rome, elle avait doublé les impôts, se montrait d’une incroyable dureté pour les recueillir et vendait, sans pitié, pour en recouvrer le montant, les malheureux qui ne pouvaient s’acquitter autrement. De plus, avec son âme ardente et loyale, Mathos devait ressentir plus vivement que d’autres les injustices et les perfidies puniques.
1 Cobnel. Nepos, Amilcar, n. — Polybe, i.
2 Polybe, i.
3 Polybe, i.