LB ROHAN
aplanir les difficultés. Le 31 août 1756, les Algériens, après une série d'engagements heureux, entraient en effet de vive force, une fois de plus, à Tunis, s'emparaient d’Ali et de son (ils cadet Moh’ammcd, leur faisaient trancher la tête et appelaient au trône, redevenu vacant, son héritier légitime, le prince Moh’ammed, lils de llusscin-Bey.
Le caractère bienveillant de ce monarque présageait une série de jours fortunés au pays, lorsqu’il mourut subitement, le 11 février 1759. Il laissait deux enfants en bas âge: Ismaël et .Mahmoud. Ali-Bey} leur oncle, frère du défunt, prit en main le pouvoir, en s’engageant solennellement à le remettre à ses neveux à leur majorité. La droiture d’Ali, scs hautes capacités militaires et administratives étaient d’excellent •augure. Effectivement il donna partout la plus heureuse impulsion. Les relations extérieures du pays s’améliorèrent au point que la Hotte Française aux ordres de M. de Bompart, le 23 juillet 1762, et la Hotte Vénitienne, commandée par le comte de Burowiek, en 1764, vinrent visiter les ports de la Régence, non plus dans un but menaçant, ou pour exiger des satisfactions, mais uniquement par courtoisie. Si le canon tonna, ce fut seulement en signe d’allégresse, pour annoncer des hôtes et faire écho aux fêtes brillantes données à la Gouleltc et au Bardo. Ces fêtes elles-mêmes, d’ailleurs, contribuaient au développcmcntdc notre inHuence cl de la civilisation. C’est ainsi quenotre consul M. de Saizieu, obtenait, le 21 mai 1765, que la Régence fermât dorénavant ses ports aux corsaires du Maroc et d'Alger et prohibât la vente, sur ses marchés, des prises françaises que ces pirates auraient pu faire.
Un seul nuage s’éleva, dans ce temps, entre nous et nos amis. Le 15 août 1758, l'ile de Corse, dépendance de la République de Gênes, avait été incorporée à la France et, moins d’une année plus tard, malgré les efforts de Paoli, elle était entièrement acquise à sa nouvelle patrie. Or les Génois, et par conséquent les Corses, étaient, au moment de cette annexion, en guerre avec Tunis. Il arriva donc que des bâtiments de commerce, bien que naviguant sous pavillon français, furent saisis et confisqués par des navires de guerre tunisiens, dans les parages de file. Le gouvernement royal lit aussitôt adresser ses réclamalionsà Ali-Bey, par l’intermédiaire de notre consul. Malheureusement elles ne furent point écoulées. On dut donner à notre langage l’appui de la force. Le consul et nos nationaux quittèrent donc Tunis le 31 mai 1770 et, le 21 juin, M. de Brovcs mouillait, avec l’escadre française, près de la Goulette. Il bombardait Porto-Farina pendant deux jours; jetait, le 2 août, trois cents bombes sur Bizcrte ; mitraillait Sousse le 1 i, puis Monastir; revenait bloquer la Goulette et imposait le 25, au Bardo, un traité qui reconnaissait nos droils, le bien fondé de nos plaintes et nous rendait pleine justice. Dès le 2 octobre suivant, le gouvernement tunisien, en exécution de l’article 21 des préliminaires de paix, versait à M. de Browes une indemnité de 8.100 livres de France.
Pendant ce temps, les (ils de Moh’ammcd-Bey avaient grandi ; ils
étaient majeurs, et leur oncle ne paraissait nullement songer à leur transmettre le pouvoir comme il en avait jadis pris l’engagement. Au contraire, il s’associait de plus en plus son fils Hamouda et se préparait manifestement à lui laisser sa royale succession. On ne sait toutefois quels troubles auraient pu marquer l’avènement de ce prince au trône, si le noble désistement de ses cousins n’eût épargné cette nouvelle épreuve au pays. Dès le commencement de 1781, le vieil Ali, voyant scs forces décliner, confia donc à Hamouda le soin de rendre la justice à sa place. Le 30 novembre, il eut un long évanouissement, on le crut mort; il reprit néanmoins ses sens et languit encore jusqu’au 26 mai suivant. Se sentant mourir alors, il réunit autour de sa couche ses fils et ses neveux, et s’adressant à tous : « Je vous laisse, « leur dit-il, un royaume florissant et dont votre union fera croître « encore la prospérité. Maintenez toujours celte union, je vous en « conjure, la plus étroite possible. Pour vous, mon fils Hamouda, « \x) u s allez me succéder, mais n'oubliez jamais que vos frères et vos « cousins sont aussi mes enfants. Je vous recommande, à cette heure « dernière, d’avoir toujours pour eux la sollicitude et l’affection d’un « père, beaucoup plus que l’autorité d’un chef. »
Le même jour, à midi, les salves d’artillerie du Bardo annoncèrent l’avènement du nouveau Bey.
Son règne est des plus agités et se passe presque entièrement en luttes contre le bey de Constantine, contre le dey d’Alger, contre les Vénitiens. La guerre avec Venise commençe en 1784. Son motif: le refus de la République de payer à divers Sfaxiens et Tunisiens une indemnité totale de 30.000 séquins. Le 1er septembre, trois vaisseaux de ligne, une frégate, deux bricks, deux bombardes et une galère de la Scrénissime République, aux ordres de l’amiral Emo, se présentent devant la Goulette. L’amiral, après quelques pourparlers sans résultat, laisse deux ou trois bâtiments pour bloquer la place, reprend le large avec les autres, le 0, mouille à Porto-Farina, arrive devant Sousse au commencement d’octobre. En huit jours, il bombarde cinq fois cette ville, jette sur elle deux cents cinquante bombes et trois cents boulets et essuie lui-même le feu, bien nourri, des batteries tunisiennes. Le 20 juillet 1785, il reparaît devant la place et essaie de recommencer le bombardement ; mais le feu des forts et le gros temps gênent tellement son tir qu'il ne peut lancer ses premiers boulets que le 26. Il continue le 27, puis les 1er, 2 et 3 août, sans grand succès; appareille le 6, touche ci Sfaxlc 7 et, du 21 août au 18 septembre, fait pleuvoir cent cinquante bombes sur cette ville. Il remet alors le cap sur Tunis et, de retour dans les eaux de la Goulette, le 21 septembre, commence à la bombarder seulement le 30 octobre. Nouvelles attaques les 5 et 10 novembre. En 1786, il mitraille une seconde fois Sfax, les 18 mars, 30 avril et 4 mai ; Bizerte, où il cause de grands ravages, le 24 juillet et Sousse, de rechef, le 19 septembre. Sur ccs entrefaites, l'amiral Emo
LK KO H AN
mourut subitement è Malte et les hostilités s’apaisèrent un peu. La paix, toutefois, ne fut signée qu’en mai 1792 avec le successeur de l'amiral, le commandant Condulmer.
Deux mois auparavant, dans la nuit du S au 9 février, llamouda-Bey faillit être assassiné dans son palais par trois mameluks, irrités doses mauvais traitements. Blessé à la gorge, il n’échappa que par son énergie aux coups des assassins, dont deux se firent immédiatement sauter la cervelle. Le troisième fut massacré sur place.
Au milieu de toutes les alternatives de la Révolution, la France avait conservé sa situation prépondérante en Tunisie. Dès janvier 1791, l’amiral de Brueys avait notifié la proclamation de la République. Le 16 juin 1795, le citoyen Alfoïs Hereulais, envoyé par le Comité de Salut Public avait même été reçu en audience solennelle, lorsque l’expédition d’Egypte mit, avec tous les autres États musulmans à la remorque du sultan, la Régence contre nous. Notre consul, néanmoins, M. Devoize, et les Français établis à Tunis ne furent point molestés; Hamouda sut les faire respecter. Puis, dès la signature de la paix d’Amiens, 25 mars 1802, et le Consulat à vie (3 août 1802), il s’empressa d’envoyer un ambassadeur extraordinaire, Si-Moustafa-Arnaout, avec mission de féliciter Napoléon et de l’assurer des sentiments affectueux de son gouvernement.
Les dernières années de ee bey furent occupées à triompher d'une insurrection de janissaires turcs et à secouer le joug d’Alger. L'ne terrible bataille fut même livrée, dans ce but, sous les murs du Kef, eu juillet 1807. Les ligues tunisiennes, un instant enfoncées, furent reformées par Osman Moreau, ancien soldat français de l’armée d’Egypte, qui, par sa valeur, assura leur triomphe.
Un autre français illustrait alors aussi, par sa présence, la terre de Tunisie. C’était Chateaubriand. L’immortel auteur de Y Itinéraire venait visiter les ruines de Carthage! Nul fut-il jamais mieux préparé pour pleurer sur les temples effondrés et les trônes en poussière de la grande cité queee dernier champion d'un régime pour jamais disparu ?
A la mort d’Hamouda, survenue subitement le 15 septembre 1814, dans la salle de justice, dite Beït-et-Baeha, son frère Olhnian monta sur le trône et ne fit qu’y passer. Dans la nuit du 20 au 21 décembre suivant, en effet, il périssait, avec tous ses proches, victime de son cousin Mahmoud , le fils de Moh'ammed-ben-Hussein. Celte révolution tragique se dénoua si brusquement qu’elle ne troubla pas l’intérieur du pays. Le meurtrier prit aussitôt en main les rênes de l'Etat.
Alger voulut profiter de son arrivée aux affaires pour renouveler les anciennes querelles et lui adressa un ultimatum. Elle fut déçue dans ses espérances. Mahmoud répondit fièrement et fil dire au dey de se préparer à la guerre. La marine Tunisienne était assez nombreuse et bien armée. Pour l’entraîner, Mahmoud confia le commandement de huit , navires à Moustafa-Raïset l’envoya croiser sur les côtes d’Italie, en alteu-
LE KO R AN
dant qu’il pût se mesurer avec l’escadre algérienne. Moustafa, après un mois de croisière, tenta un coup de main sur l’île Sainte-Antioche, baie de Palma en Sardaigne et revint avec cent cinquante-huit captifs. Ceci se passait le 20 octobre 1815. Les plénipotentiaires de l’Europe entière étaient alors réunis à Vienne. Leur Congrès s’émut d’une semblable violation du droit des gens, résolut d’y mettre un terme et chargea le cabinet de Saint-James d’exécuter cette décision. Ce fut lord Exmouth que le Gouvernement britannique choisit pour remplir les intentions du Congrès. Le 11 avril 1816, l’amiral, venant d’Alger, jeta donc l’ancre devant Tunis ; le lendemain 12, il était reçu au Bardo; réclamait du bey un engagement écrit de renoncer à la course et à ses bénéfices, et exigeait la mise en liberté immédiate de tous les captifs napolitains, ou sardes, pris récemment. Mahmoud-Bcy refusa d’abord de souscrire aux exigences impérieuses de l’Angleterre. Toutefois, devant l’attitude énergique de lord Exmouth, il fallut céder et signer, le 17, l'engagement et les ordres de libération demandés.
Quatre ans plus tard, le 27 septembre 1819, les amiraux Jurien et Frecmantlc, au nom de la France et de l’Angleterre, et conformément au protocole arrêté à Aix-la-Chapelle le 18 novembre 1818, remettaient au bey une note collective lui signifiant, de la part des puissances européennes, l’interdiction absolue de la course et l’avisant que toute atteinte portée au commerce de l’une quelconque des nations contractantes par un acte de piraterie, entraînerait une répression immédiate et terrible. Toutes les puissances contractantes s’engageaient, en effet, à agir de concert et à frapper les contrevenants à leur défense avec toutes leurs forces combinées. C’était, dans la Méditerranée, la mort, sans phrase, des corsaires. 11 fallut s’incliner bon gré, mal gré. Le même jour, Mahmoud-Bcy acquiesça.
Son fils aîné, Hussein, lui succéda le 28 mars 1824. Il eut la douleur de voir presque toute sa marine détruite, le 20 octobre 1826, à Navarin . Elle ne se releva jamais de ce coup.
Ce désastre refroidit un peu son amitié pour la France. Pourtant, la guerre finie, ce fut encore à l’inllueece de notre consul M. Mathieu dp Lesseps, que beaucoup de familles grecques, réfugiées sur la côte africaine, durent les passeports avec lesquels elles purent regagner, sans péril, leurs foyers. Bientôt, du reste, Hussein, lui-même, fut redevable de la vie à ce même consul qui le prévint d’une conspiration formée contre ses jours; courut àHamman-Lif lui en dévoiler la trame, lui en dénoncer les auteurs, et l’aida puissamment à faire échouer le plan, fort habilement conçu par les conjurés (octobre 1829). Ce service nous rendit toutes les bonnes grâces du maître. Déjà d’ailleurs lorsque, le 27 juillet 1827, s’était répandue la nouvelle de l’expédition française contre Alger, toutes les sympathies de la cour bevlicale, en dépit de ses attaches religieuses avec notre adversaire, avaient été pour la France. Vainement, on essaya d’ébranler Hussein ; il résista
LK KOn\N
nettement à toutes les excitations, en partie peut-être par prévoyance politique, mais certainement aussi par un sentiment de gratitude. Il fit plus ; il arma pour protéger dans ses eaux nos navires de commerce et envoya féliciter M. deBourmonl après la défaite de ses turbulents voisins de l’Ouest. On a supposé, et divers actes ultérieurs du maréchal Clauzel feraient assez croire à la vérité de cette hypothèse, que le chef des Husskimtks avait, à ce moment, conçu l’espoir de gouverner par luimême, ou par sa famille, toute l’Afrique du Nord, sous le protectorat français. Une résurrection de Massinissa!
Son successeur, le 20 mai 1835, Mahmoud-Bcy , après deux ans et cinq mois de règne, le 11 octobre 1837, laissa le trône à son fils Ahmed , l’un des souverains les plus populaires de la Tunisie.
Son gouvernement est remarquable surtout par sa tendance continue à se rapprocher des idées et des coutumes européennes. Non seulement Ahmed a, comme scs prédécesseurs immédiats, des officiers français pour instruire son armée, entre autres, le capitaine, depuis général et ministre de la guerre, Campenon ; mais, en 18H, il charge des ingénieurs français de dresser la première carte régulière du pays ; elle fut achevée en 1848; il fonde à Paris des bourses pour douze étudiants tunisiens; il abolit l’esclavage dans ses États, émancipe les Juifs, fonde une école militaire à Tunis et débarque lui-même à Toulon pour visiter notre France, le 8 novembre 1846. Amené de Porto-Farina sur la frégate française, le Dante, et reçu royalement, il laissa partout, sur son passage, l’impression qu’il était digne de sa haute situation.
Cette même année 1840, vit inaugurer, sur la colline de Byrsa, la chapelle de Saint-Louis, dont l’emplacement avait été gracieusement cédé à la France, par Hussein Bev, h* 8 août 1830.
L’histoire n’a qu’un reproche «à adresser à ce prince, mais il est grave. C’est celui d'avoir déployé, à tort et à travers, un faste excessif; celui d’avoir englouti, soit dans le luxe oriental de sa cour, soit dans des constructions insensées, sans but et sans avenir, eornme celles de la Mohammedia, des sommes de beaucoup supérieures aux recettes normales du pays. Résultats : d’abord des impôts énormes, dont la perception, toujours pleine de difficultés, souleva parfois de formidables révoltes. Pendant une de ces révoltes en 1850, les insurgés du Xa/a/i se réfugièrent dans l'amphithéâtre d’El-Djem et y soutinrent un siège véritable. On ne put les en déloger qu’à coups de canon et en pratiquant dans ce monument admirable une regrettable coupure de 30 mètres de largeur. Puis, malgré ces impôts, un déficit chaque année plus considérable, des emprunts ruineux et répétés et enfin, devant la menace d’une banqueroute imminente, la main mise de l’Europe sur les finances de la Régence, jusqu’à ce que sa dette soit garantie par la France.
Pour clore son règne, Ahmed-Bey, fournit aux alliés, pendant la guerre de Crimée, une division de sept ou huit mille hommes, dont, au point de vue de son influence personnelle dans le pays, le gou-
LE K OR A N
vernement français, qui pouvait s’y opposer, eut le grand tort d’autoriser l'impolitique envoi.
Mo/iammed , (ils de Hussein et, par conséquent, cousin d’Ahmed et son successeur, le 30 mai 1855, gouverna peu de temps. Mais si son règne fut court, il eut, en revanche, un éclat exceptionnel. La Tunisie lui doit, en effet, sous le nom de Pacte fondamental, une constitution promulguée le 10 septembre 1857, et qui fait certainement honneur au prince qui l’a conçue. C’est aussi lui qui fit restaurer par un français, M. Ph. Caillat, les anciens aqueducs de Carthage et les utilisa, avec les améliorations dues au progrès moderne, notamment à la connaissance de la loi des syphons ignorée des anciens, pour alimenter abondamment d’eau potable la ville de Tunis. La mort le ravit, hélas! beaucoup trop tôt. A quarante-huit ans, le 23 septembre 1859, il laissa le trône à son frère Mo/Tammed-es-Saddok.
L’année suivante, le 17 septembre 1860, ce souverain mit à profit le voyage de Napoléon III à travers nos départements algériens, pour aller saluer l'empereur des Français. 11 revint dans ses états plus épris que jamais des idées et de la civilisation européenne.
Malheureusement il n’avait point, dans sa bienveillance naturelle et, disons le mot, dans son apathie, l’énergie nécessaire pour résister aux appétits féroces de son entourage. « On se figure difficilement aujourd’hui, dit avec raison, l'auteur de la Politique Française en Tunisie, l’importance du train de maison de cet entourage, l’élégance fastueuse et raffinée dont, à l’exemple du souverain, il faisait étalage. » Mais, pour faire face à tout cet apparat, on dut contracter emprunt sur emprunt et, pour désintéresser les prêteurs, aggraver encore les impôts dans une proportion telle que les malheureux contribuables, n’en pouvant mais, se soulevèrent. Il ne fallut rien moins, en 1864, que l’intervention simultanée de la France, de l’Angleterre et de la Turquie, pour étouffer les émeutes qui éclataient de tous côtés. Ajoutons que le déclin passager de notre influence en Europe, marqué par la prise de Naples, par la défaite de Lamoricière à Castellidardo et l’unification de l’Italie, par l’expédition désastreuse du Mexique et enfin par Sedan, commença précisément à celte heure difficile. Nous dûmes détourner nos regards de ce pays ; lui donner moins de conseils, et, surtout, les donner avec infiniment moins d’autorité, juste au momeut où nos avis eussent été le plus utiles et le plus nécessaires. Anglais et Italiens s’abattirent aussitôt, comme sur une proie, sur l’âmi séculaire que nos revers momentanés nous aliénaient un peu. L’Italie, surtout, découvrant soudain que la Tunisie ne devait être qu’une parcelle séparée de la péninsule par un cataclysme, une pointe de terre qu’il s’agissait de ressouder à la Sicile, en prit tout à son aise. Elle ne réfléchit point que si, avec la Sardaigne et l’ilot de Panlellaria, elle occupait encore le promontoire du cap Bon, les sommets de Carthage et la position stratégique de Bizerte, elle commanderait toutes les communications mari-
, * LE K OR \ N
times de l’Europe avec l’Orient, ce qu’aucune puissance européenne, et surloutla France, ne pouvait lui permettre. Cependant, tandis qu’elle nourrit ces espérances et déclare, par la voix du député Damiani, le 21 juillet 1870, « //i/e la Tunisie est la dernière porte ouverte à son expansion », Saddok, endormi par scs ministres et ensorcelé par un favori, pour lequel il professe un de ces sentiments incompréhensibles dans notre Occident, mais assez ordinaire dans le monde Oriental, ne voit rien, ne s'occupe de rien et laisse faire.
Heureusement, le Contrés de Berlin, réuni pour le règlement de la question d’Orient, ne partage pas plus son indill'érence «pie les théories italiennes sur la géographie de l’Afrique. Aussi nos plénipotentiaires : MM. Waddington, de Saint- Vallier et Desprez y obtiennent, en notre faveur, l’assentiment préalable des puissances, nécessaire pour assurer une action d’ores et déjà reconnue par tous absolument indispensable. Bien plus, des dépêches même de lord Salisbury à lord Lyons et de M. de Launay à la Consulta, il résulte que le gouvernement de la Reine et le gouvernement Impérial Allemand donnaient, à cet égard, carte blanche à la République Française.
Nous pouvions donc agir dès le lendemain. Nous préférâmes attendre encore. Nous voulûmes, avant de mettre en mouvement un seul de nos bataillons qu’il fût évident, même aux yeux les plus prévenus, que dorénavant le gouvernement beylical n’était plus ni assez intelligent, ni assez fort pour se [tasser d’une tutelle ; qu’il ne savait ni sc créer des ressources, ni faire honneur à ses engagements, ni maintenir ses sujets dans le devoir et les empêcher d’insulter les frontières voisines. Ce ne fut que le jour où la décadence de ce fantôme gouvernemental apparut dans toute sa laideur; le jour où la Tunisie, affamée, dépouillée, ruinée, en faillite, s’insurgea de tous côtés ; où elle devint, pour nos possessions algériennes, un voisinage dangereux ; où les civilisations arabe, berbère et turque, superposées ici, furent jugées et condamnées sans appel possible, le jour où l’impuissance radicale de ces civilisations barbares, qui n’ont jamais rien créé, rien édifié, rien élevé, rien fait que des ruines, apparut d’une façon si éclatante qu’elle devint absolument intolérable, que la France se décida finalement à marcher de l’avant et à profiter du blanc-seing dont elle était dépositaire et que les intérêts de l’Europe entière ne permettaient, en réalité, de confier à aucun autre ’.
1 Cfr. Ihn Kiulikhjix: llist. des Berbers ; — lBN-ARr>-n.-l)jELii.-r.T-TK.NKSi : llist. des Béni- Zian ; — El Kaihoiam ; — El üf.kbi : El Mecalik ucal-Mkealik Baias-Ehrisi : Desrrip. de l'Afriq.el de VEsp. ; — En Nouaibi-Ibn-el-Atiiib. — Poi-rnel : Hi*l. des Herbert", — Kahtas: Les souverains du Magreb. Trad. de Béai mier ; — R. I)nzv: llisl. des musulmans d’Espagne; — E. Mercier : Hist.de V A friq. septentrionale ; — Dali. — I*. II. Y. : La politique française en Tunisie, etc., etc.
LA FRANCE
Toutes les raisons, que nous avons dites, n’eussent-clles pas pressé le Gouvernement de la République d’intervenir et de faire cesser un état de choses incompatible avec la situation générale de l’Europe, l’intérêt seul de la France, le souci de sa dignité méconnue, de son honneur insulté, de ses nationaux et de ses sujet pillés et menacés par des bandes tunisiennes que le gouvernement beylical ne pouvait contenir, l’eussent obligée quand même à mettre l'épée à la main pour châtier les attentats consommés, en tirer vengeance et en empêcher le retour dans l’avenir.
Ces attentats, en effet, se multipliaient d’autant plus que leurs auteurs demeuraient impunis et que nos protestations, à cet égard, n’obtenaient que des fins de non-recevoir, ou, tout au plus, de vaines promesses. Ils s’élevèrent au chiffre presque invraisemblable de 2.379, de 1*70 à 1881 ! Au mois de janvier 1878, c’est un paquebot français à quatre mâts : Y Auvergne, qui, échoué sur la côte voisine de Tabarka, est absolument mis au pillage par les tribus de la Kroumirie. Leurs hordes accourent si furieuses à la curée qu’il fallut la bonne volonté de la garnison de Tabarka pour sauver l’équipage et l’empêcher d’être massacré. En 1879, c’est le commandant du XIXe corps d’armée qui signale l’excitation de ces mêmes tribus comme l’une des causes principales de l'insurrection de l’Aurès. Ce qu’il y a d'incontestable, c'est que les insurgés s'approvisionnent de poudre et d’armes en Tunisie; c’est aussi que tous les révoltés algériens, quand ils sont trop pressés par nos troupes, trouvent toujours un asile assuré sur le territoire Tunisien.
Le 9 octobre de cette même année 1879, c’est une embarcation de notre stationnaire le Forbin qui est assaillie dans les eaux de la Goulelte parles propres soldats du bey. Nos marins sont maltraités; l’un d’eux même est blessé d’un coiq» de sabre.
Parfaitement armés de fusils de contrebande et approvisionnés de
LA. FRANCE
munitions, les Tunisiens, voisins fie notre frontière, segènent de moins en moins. Ils molestent nos tribus, enlèvent leurs troupeaux, razzient leurs moissons et poussent leurs incursions presque jusqu’à la Calle. Les 15 et 10 février 1881, notamment, ees incursions, qu'on ne saurait tolérer davantage, donnent lieu à de vertes réprimandes, adressées par notre agent diplomatique, M. Houstan, à Saddok-Bey, qui n’en a cure. Peu de jours après, le 51 mars, un dernier incident, plus violent que (ous les autres, une attaque à main armée, commise sur notre propre territoire, à El-Aïoun, par plus de quinze cents Kroumirs et contre nos propres soldats, du 3* zouaves et du 59* de ligne, dont plusieurs furent tués ou blessés, mettait le comble à la mesure et décidait enlin notre Cabinet à agir.
Le lundi 4 avril, MM. Jules Ferry, président du Conseil, et Farre, ministre de la guerre, exposent au Parlement les faits que nous venons de résumer; montrent qu’ils nécessitent notre entrée dans la Bégenco; annoncent notre concentration, et, le jeudi 7, demandent, pour faire face aux premières dépenses des opérations militaires, un crédit de quatre millions, pour le département de la guerre, et un autre de 1,695,276 francs, pour celui de la marine.
Cette double demande est accordée par 374 voix sur 376 votants.
Immédiatement ces deux départements se mettent en mesure de répondre à la confiance qui leur est témoignée. Indépendamment tic la Hotte de guerre, l’amiral Cloué tient prêts huit transports, un croiseur et dix-huit paquebots pour le transfert des troupes et du matériel nécessaire. Le général Farre, de son côté, bien décidé à frapper de suite un coup décisif, prépare un corps expéditionnaire de trente et un mille huit cent seize hommes, officiers compris.
Le plan d’ensemble des opérations, arrêté au ministère, est communiqué au général Forgcmol, nommé commandant en chef, par dépêche du 9 avril. Un bataillon de forteresse, envoyé de France avec une section d’artillerie, débarquerait à Tabarka, occuperait File et le fort neuf sur le continent. De là, par de fréquentes pointes en avant, poussées sans sc compromettre jamais, il attirerait l’attention des montagnards et diviserait, par conséquent, leurs forces. L’attaque, proprement dite, du massif de la Kroumirie devait être faite pardeux colonnes ii la fois, chargées de franchir la frontière le même jour et fie combiner leurs marches. La première, aux ordres directs fin général Delebecque, partant de la Calle, devait aborder les montagnes par leur centre avec les trois brigades : Bilter devenue, par suite de la maladie de ce chef, brigade Caillot ; Galland et Vincendon. La seconde, général Logerot, devait sc tenir en communication permanente avec la précédente. Elle comprenait: la brigade d’infanterie fie Brem, une batterie et deux sections d’artillerie montées et deux batteries de montagne snus le commandement immédiat du général Logerot, enfin cinq escadrons de chasseurs d’Afrique, six escadrons de chasseurs de France et de nom-
IJL TUNISIE.
LA FRANGE
brcux goums, commandés par le général Gaume. Partant deSouk-Ahras, elle avait pour mission de tourner le massif au Sud et d’empêcher, en même temps, les tribus, assises sur l’Oued-Mellègue et leKef, de porter secours aux tribus cernées des Kroumirs.
Tandis que nos bataillons arrivaient et se massaient pour exécuter ce plan sagement conçu, deux divisions beylicales quittaient aussi Tunis et s’acheminaient vers le Nord-Ouest. L’une était commandée par Si-Selin, ministre de la guerre de Saddok, l’autre par le propre frère de celui-ci, le Beydu Camp, Si Ali. Contre qui partaient-elles en guerre? On ne l’a jamais su ! Toujours est-il que, le 14, elles se mettaient en roule après des prières solennelles et tout un cérémonial, superflu, s’il s’agissait seulement, comme disait le gouvernement du Bardo, d’aller châtier quelques révoltés, et absolument grotesque, si elles avaient la prétention de se mesurer avec nos soldats.
Quoiqu’il en soit, le 9 avril, la Surveillante , avec trois canonnières : la Hyène , le Léopard et le Chacal , arrivait subitement devant Tarbarka et en sommait le gouverneur de se rendre. 11 refusa. Mais la Corrèze et le Tourville, ayant amené, le 25, deux bataillons de renfort des 88' et 143e de ligne, elle canonna vivement le fort qui, sans répondre, amena son pavillon. Le 26, malgré une forte houle, nos troupes débarquèrent, occupèrent le fort et couronnèrent les hauteurs avoisinantes.
Pendant ce temps, nos colonnes se portaient en avant, en dépit d’un temps atïreux et de pluies presque continuelles.
Mise en mouvement le 24, celle du général Delebecque s’échelonnait : brigade Ritter à gauche, près de la mer; au centre, brigade Vincendon ; à droite, brigade Galland ; quittait les campements de Remcl-Souk, d’El- Aïoun, de Houm-Teboul ; s’avançait, sans pertes sérieuses, mais non sans fatigues et sans difficultés et atteignait enfin le fameux marabout de Sidi-Abd-AlIah-ben-Djemel, centre de toute l’activité religieuse et insurrectionnelle du pays. L’incident principal de cette période fut l’assassinat du lieutenant Payet, du 22* de ligne, tué le 26 avril, d’après tous les témoignages indigènes et français, par un européen, non belligérant, venu de Tunis avec les troupes d’Ali-Bcy. On a donné jadis le nom de ce lâche, que scs fonctions et sa nationalité mettaient doublement à l’abri de nos balles. Mais, maintenant que la prescription couvre son crime, nous ne salirons pas notre plume à le transcrire ici derechef et nous nous bornerons à le livrer, où qu’il soit, au mépris public!
Le général Logerot, qui s’était aussi mis en marche le 24, par Souk- Arhas, Sidi-Youssef cl Sidi-el-Hemeci, arrivait, le même jour, sur l’Oucd- Mellègue et le lendemain, de bonne heure, devant le Kcf. 11 y entrait le 26, à onze heures et demie du malin, sans avoir tiré un coup de fusil; y laissait garnison et en repartait aussitôt pour gagner, par la vallée de l’Oued-Mellègue, la grande plaine de la Medjcrdah et l’unique voie ferrée de la Régence. La brigade, qu’il conduisait en personne, attei-
LA FRANCE
gnait ce but, le 28, à la hauteur de Souk-el-Arba, précédée par la brigade de Brem, déjà campée à Ghardimaou.
A dix kilomètres de Souk-el-Arba, entre ce point et la station de Ben- Béchir, Ali-Bey, de son côté, campait avec les troupes que nous avons vues sortir eu grande pompe de Tunis le 14. Le jour mémo de son arrivée, le général Logerot lit demander une entrevue au frère de Saddok. Ali voulut tergiverser. Mais le général français, décidé à en finir sur-le-champ avec celte année sans discipline et sans valeur, il est vrai, qui pouvait toutefois, soit inquiéter nos derrières, soit tendre la main aux tribus que nous combattions, l’informa, pour mettre un terme à ses hésitations, qu’il l’attendait, le lendemain, dans son propre camp, avant deux heures de l’après-midi. C’était un ordre formel sous forme polie. Il fallut donc obéir et venir humblement sous la tente du général qu’on avait refusé de recevoir la veille! Ali-Bey commença par se répandre en plaintes et par protester de ses excellentes intentions. Logerot lu laissa dire. Quand il eut fini, il le congédia par ses simples mots: C’est bien. Tout ce que je vous demande, c’est de vous retirer! Bon gré, mal gré, le bey du camp se résigna donc à rétrograder de soixante kilomètres. Ce ne fut pas toutefois sans un très vif sentiment de mauvaise humeur contre l’officier français qui lui imposait de la sorte une humiliation nécessaire au bien de nos soldats cl à la prompte pacification du pays.
Peu de jours après, l’occasion s’offrit à Ali-Bey de manifester cette rancune; il n’eut garde de la laisser échapper. Le 30, eut lieu, à Ben- Bechir même, un engagement sérieux contre trois mille Chiahia en armes. Cet engagement fut mené vigoureusement par les colonels Hervé, O’Neil et Bonnie. Dans la lutte, deux femmes, mêlées aux indigènes et venues exprès pour les exciter au combat, furent, par hasard, atteintes par nos balles. Vite, Ali Bey s’empressa de présenter l'affaire comme un odieux massacre. « Nos blessés, écrivit-il à Tunis, sitôt « pris, étaient conduits chez le général qui, sur l'heure, les faisait « décapiter. Les femmes n’étaient pas même épargnées et l’on ouvrit « le ventre de celles qui étaient enceintes pour en arracher les enfants « et les égorger à côté de leur mère. »
Cette lettre fut, par ordre, lue dans toutes les mosquées de Tunis et commentée par les imans. Si l’on avait compté toutefois sur elle pour soulever la capitale et exciter les Tunisiens à la guerre sainte contre nous, l’on dut être étrangement déçu. Personne ne bougea.
L’intention n’en était pas moins perfide et cet exposé des faits, absolument faux, était certainement de nature à pousser aux dernières limites de la violence des populations déjà montées contre nous parles excitations malsaines d’agents musulmans et étrangers. C’est ainsique le brick français le Santoni , jeté à la côte entre Bizerte et Tabarka, à peu près à cette date, fut pillé jusqu'à la coque et que l'équipage entier n’échappa au massacre que grâce à la présence d’esprit de son
LA FRANCE
capitaine. C’était un Corse. Devant les cris de mort poussés contre ses navires et lui, il parvint à se faire passer pour Italien, ce qui le sauva.
Dans tous les cas, les événements se précipitaient avec une rapidité telle que rien ne pouvait désormais ni les empêcher, ni les enrayer.
Le l*r mai, quatre de nos bâtiments de guerre : le La Galissonnière , l'Alma, la Surveillante et le Léopard arrivaient inopinément devant Bizerle et sommaient la place de capituler. Elle se rendait aussiiôt. Dès le lendemain, l’aviso le Ca.ssard, la Sarthe, la Dryade et trois paquebots de la Compagnie transatlantique, partis de Toulon l’avant-veille avec des instructions cachetées, jetaient l’ancre successivement devant la place conquise et débarquaient huit mille hommes environ, aux ordres des généraux Bréart et Maurand. Le débarquement fut très lent, car rien n’était préparé sur cette plage déserle pour le faciliter.
Ce nouveau corps avait pour mission première de compléter, à l’Est, l’investissement de la Kroumirie, que cernaient au Nord les deux bataillons de Tabarka, à l’Ouest, la colonne Delebecque et, au Sud, la colonne Logerot. Il devait prendre à revers les montagnes en se portant sur Mateur et Béjà.
Jusqu’au 6 mai, il n’eut point d’autres instructions. L’on ne parla que de sa marche vers l’Ouest et d’une coopération, dans la vallée de la Medjerdah, aux opérations des généraux Logerot et Eorgemol.
Mais, le 7, tout change. Le cabinet français, redoutant l’envoi de troupes venant de Constantinople, fait tout brusquer et donne ordre de marcher droit sur la Djedeïda. Ces ordres parviennent le 8, à neuf heures du matin, au quartier du général Bréart. Il n’avait encore pu mettre à terre tout son matériel et son convoi. N’importe. A trois heures du soir, il part; est assailli en chemin par une tempête épouvantable, forcé de camper dans la boue, et n’atteint, avec sa brigade, la Djedeïda que le 10, dans la soirée. Le soir même, il recevait le télégramme, chiffré suivant: « Le général Bréart est désigné comme plénipotentiaire « pour proposer au bey la conclusion d’un traité dont le texte, en dix « articles, est joint à la dépêche. Le général Bréart doit, à cet effet, « après avoir arrêté sa colonne à deux kilomètres du Bardo (résidence « du bey), s’y transporter, de concert avec M. Bouslan et avec une « escorte convenable. Si le bey demande un délai pour répondre, ce « délai doit être fixé dans des limites précises et courtes; en outre, « pendant ce temps, le général Bréart prendra les dispositions néees- « saires pour que le bey ne puisse s’échapper. En cas d’un refus absolu « de signer le projet de traité, le bey sera gardé prisonnier dans le « Bardo, avec les égards, d’ailleurs, qui sont dus à son rang, et le « général Bréart en référera immédiatement au ministre. » Le H, à 10 heures 45 du soir, le général répondait : « J’ai reçu vos instructions et m’y conformerai ponctuellement, » et le 12, à la première heure, il se mettait eu relation avec notre consul, M. Bouslan, resté bravement à Tunis pour tenir tète à tous les orages. Immédiatement, notre agent diplo-
mat ique demandait à Saddok-Bey, absolument affolé, une audience pour le général français, arrivé à la Manouba. Eperdu, ses voilures attelées, ses trésors emballés, son harem prêt à partir, mais incertain s’il devait fuir, ou rester, le malheureux souverain lixail pour quatre heures l’audience demandée.
A l’heure dite, le général Bréart, que M. Roustan avait précédé d'un quart d’heure au palais, arrivait à cheval et sous une pluie battante à ksar-Sa'id, où se trouvait la Cour. Le général était accompagné de tout son état-major, de la plupart des officiers supérieurs de sa colonne, et escorté de deux escadrons de chasseurs d’Afrique. Tout ce monde s’engouffra dans les allées le long desquelles des soldats beylicaux, faisant la haie, rendaient les honneurs. Pendant quelques minutes encore, on entendit, sur les dalles des escaliers, le bruit sonore des éperons et des sabres sonnant sur le marbre. Puis, plus rien !
Vingt minutes plus tard, le général Bréart redescendait. Il avait donné lecture au bey du traité, rédigé à l’avance et expédié de Paris, que lui proposait la République française, et lui avait accordé jusqu’à neuf heures du soir pour en délibérer avec ses ministres et lui notifier soit son acceptation, soit son refus définitif.
Les stipulations de ce traité étaient des plus bienveillantes: Toutes les conventions antérieures entre la France etle Gouvernement du Bardo étaient confirmées et renouvelées (Art. l*r) ;
La République avait le droit de faire occuper par ses troupes tous les points de la Régence qu’elle jugerait utiles (Art. 2) ; mais elle s’engageait à défendre Son Altesse contre tout danger qui menacerait son pouvoir, ou compromettrait la paix de ses États (Art. 3) ;
Elle se portait garante de l’exécution des conventions qui liaient la Régence et les diverses puissances européennes (Art. i) ;
Un ministre résident devait représenter désormais le gouvernement de la République dans la Régence, veiller à l’exécution du traité, et, pour prévenir les intrigues des gouvernements étrangers, être leur intermédiaire, aussi bien que celui de la République, dans leurs rapports avec l’administration beylicale (Art. 5). Nos agents diplomatiques et consulaires étaient, à l’avenir, chargés de la protection des intérêts et des nationaux tunisiens en pays étrangers. Mais, en retour, le bey s’engageait à ne conclure aucun acte international sans en avoir donné connaissance au gouvernement de la République et sans s’être entendu préalablement avec lui (ArL 0). Les articles 7, 8 et 9, concernaient la contribution de guerre, la prohibition de la contrebande des armes et de la poudre, l'établissement d’une organisation financière de nature à assurer le service de la dette publique et à garantir les droits des créanciers de la Tunisie.
A sept heures, le général était rappelé à Ksar-Saïd. Le bey lui faisait connaître lui-même son acceptation et, séance tenante, commandait d'apposer son grand sceau sur le double original de l’instrument diplo-
LA FRANCE
matique que M. Bréart, en qualité de plénipotentiaire extraordinaire de la République, signait ensuite.
De retour à la Manouba, sa mission terminée, notre général trouvait un télégramme, envoyé, dit-on, par le président du Conseil et lui défendant de faire la démarche ordonnée par le ministre de la guerre. Heureusement, il était trop tard. Tout était fini et bien fini!
Conformément à la Constitution, le traité, soumis à l’approbation parlementaire, étaitdéposé le 13, sur le bureau du Sénat et, le 14, sur celui de la Chambre des députés. Accueilli, dans les deux enceintes, par d’unanimes applaudissements, il était approuvé le 23 par la Chambre sur un rapport de M. Antonin Proust et le 27 au Sénat sur le rapport de M. de Rémusat.
En Angleterre, la signature de ce traité produisit une mauvaise humeur de courte durée. La Turquie, écartée de Tunis, multiplia, dans la Tripolitaine, les manifestations capables de troubler la frontière. L'Italie seule se montra très vexée et subit, de ce fait, une crise ministérielle. Du reste, on peut se faire une exacte idée de l'impression de l’Europe par le fait suivant. Lorsque, le 11 juin, M. Roustan, notre ancien consul, nommé ministre résident général près le bey, notifia à tous ses anciens collègues de Tunis qu’il était délégué par Son Altesse pour entretenir les relations diplomatiques entre eux et le gouvernement tunisien, suivant l’article 5 de la convention du 12 mai, le consul d'Allemagne répondit aussitôt sans élever une objection ; les autres consuls, dans leurs réponses, félicitèrent M. Roustan de son avancement et déclarèrent attendre les instructions de leurs gouvernements respectifs; seul, l’agent de la Consulta garda le silence jusqu’en 1884.
Quoi qu’il en soit, le traité n’avait pas entièrement terminé la campagne de Tunisie. Saddok avait évité de le publier dans ses États, si bien que les montagnards continuèrent à ne céder que devant nos colonnes dont le mauvais temps retardait trop souvent les marches. Souk-el-Arba, Fernana, Aïn-Draham, Mateur furent ainsi successivement occupées parles brigades Caillot, de Rrem, Logerot, Delebecque, Forgemol etMaurand. Le général Bréart dut môme porter des troupes, par le chemin de fer, à Béjà, afin de cerner entièrement le massif Kroumirien et d’amener ainsi la pacification complète de toutes les tribus châtiées et réduites les unes après les autres. Le 28 mai seulement, notre œuvre de répression fut réellement terminée de ce côté par la soumission définitive des Reni-Mazzen, des Selloum, des Alatfa, des Chiahia, des Onchteta, des M’rasscn, des Kroumirs et des Meknas.
Dès le 1er juin, l’on s’occupa d’organiser le pays, et le corps d’occupation, réduit à douze mille hommes environ, sous les ordres supérieurs du général Logerot, fut réparti de la manière suivante ; la brigade Maurand fournit les garnisons de Rizerte, de Mateur, de Béjà, et de la Manouba. La brigade Caillot donna celles d’Aïn-Draham, du Kef, de Tabarka, de Fernana et de Ghardimaou.
LA FRANCE
Le reste des troupes expéditionnaires fut rapatrié du 10 au 28 juin.
Il est assez étonnant que, parmi les places occupées par des garnisons françaises, ne figure pas la capitale même du pays : Tunis. En signant le trailé du Bardo, Saddok avait sollicité, comme une grâce, cette exception. Le général Bréart, chargé de transmettre à Paris la demande du Souverain, avait, de concert avec M. Rouslan, émis l'avis motivé qu'elle fût rejetée et que le gouvernement se prononçât, au contraire, pour l’occupation militaire immédiate des forts et de la Casbah de Tunis. Mais la crainte de froisser le sentiment général en Europe et, beaucoup plus encore, le désir d’être agréable au bey firent sursoir à la mesure qu’ils préconisaient.
C’était une faute. Dans un pays musulman, où le fanatisme religieux et les intrigues étrangères conservent toujours une extrême puissance, il faut se montrer maître tout à fait, sous peine de ne l’étrc pas du tout. L’Arabe ne connaît pas les nuances. Toutes ces marques de politesse et de courtoisie, que nous aimons «à prodiguer à des adversaires malheureux sont, à ses yeux, autant de marques de faiblesse. Il les regarde comme un signe de crainte, n’en sait aucun gré et n’en devient que plus audacieux.
Une autre faute, née des mêmes préoccupations et des mêmes causes que la précédente, fut celle que commit le ministère français en refusant encore systématiquement d’écouler le général Forgemol lui-même qui, dans une dépêche du 2G mai, écrivait : « Après la fin des opérations de la guerre, il me parait indispensable de faire parcourir, en tous sens, le pays par des colonnes légères. » Le Nord de la Régence avait vu nos soldats à l’œuvre; il savait désormais le poids que pesait leur épée et son front, humilié sous leur sabre, ne devait pas chercher à se relever de sitôt. Mais le Centre et le Sud ne les avaient point vus passer, à l’ombre de nos trois couleurs, nos bataillons fiers et superbes! Il était donc à craindre que, poussé par les prédications des Scnoussi qui, sur les frontières méridionales, appelaient à la guerre sainte, et aussi par la sotte infatuation de sa race, l’Arabe de ces contrées ne se levât et ne nous créât bientôt des difficultés faciles à prévoir et même à prévenir !
C’est ce qui arriva.
Lorsque, le 5 juillet, le général Forgemol, commandant en chef, licenciait son état-major, l’insurrection, commencée dans le Sud, s’étendait déjà jusqu’à Sfax et Kairouan. Sfax ! le cœur ! et Kairouan ! la tète de toutes les émeutes !
Le 28 juin donc, la canonnière le Chacal stationnait dans les eaux de Sfax et son commandant était allé à terre avec la baleinière, sans escorte et sans armes, lorsque soudain les Musulmans de la ville et les Bédouins, accourus des environs, se ruent en furieux sur le quartier européen, voisin de la mer. Chrétiens et Juifs, épouvantés de celle attaque subite, gagnent les quais, se jettent dans les embarcations
LA. FRANCE
amarrées et se réfugient sur les navires en rade. Deux mille personnes environ, parmi lesquelles les consuls d’Allemagne, de Danemark et d'Italie, sont au nombre des émigrés. Le gouverneur de la ville, Si Hamouda-Djellouli, déposé par les émeutiers, fuit également. Le commandant du Chacal n’a que le temps d’emmener noire consul et sa famille. Notre agent consulaire, M. de Mattéi, resté à terre le dernier, poursuivi par des bandits armés de fusils, de pistolets et de bâtons, a le bras droit brisé et ne doit la vie qu'au dévouement de M. Gandolphe, interprète militaire. Il y a d’autres blessés. Il y a même des tués! Tout cela demande une répression prompte et exemplaire.
Sans perdre de temps, le commandant du Chacal déclare aux Sfaxiotes qu’il les rend responsables des biens laissés par les réfugiés dans leurs maisons et obtient d’un vapeur anglais, en partance pour Liverpool, qu’il touche, en passant, à Sousse, pour remettre au télégraphe, encore intact, une dépêche informant les gouvernements français et bcylical.
En attendant, l’émeute s’étend comme une traînée de poudre. Gabès, Zarzis, Djcrba sont en son pouvoir. Dans tout le Sud, les tribus nomades ou demi-nomades, pillent les tribus sédentaires et les habitants des villes ouvertes, excepté ceux de Kairouan qui sont à la tête du mouvement.
Dès le 2 juillet, Ali-ben-Khalifa, le chef suprême de l’insurrection, était arrivé à Sfax et avait pris, en personne, le commandement des insurgés.
Cependant les grandes chaleurs de l’été rendaient presque impossible la mise en marche de nos colonnes. Tout ce que l’on pouvait faire pour l’instant était de donner à Sfax et aux autres villes révoltées de la côte une leçon dont nos protégés indociles gardassent longtemps le souvenir. La marine, qui pouvait agir de suite, reçoit l’ordre d'appareiller sans délai. En moins de vingt-quatre heures, l’escadre de la Méditerranée, alors à Cette, rallie Toulon, fait son charbon, ses munitions, ses vivres, et part.
Tandis qu’elle achève ces préparatifs et file à toute vapeur vers la capitale du Djerid, la Pique et le Chacal en commencent, le 5 juillet, le bombardement. Le G, ces canonnières sont appuyées par le cuirassé Peine- Planche. Le 11, arrivent la Sarthc, avec deux bataillons des 92e et 136* de ligne, colonel Jamais, et l'intrépide également chargé de troupes. Le 13, le cuirassé La Galissonnière jette encore sur Sfax une douzaine d'obus. Puis, le 14, toute notre escadre apparaît.
A G. 000 mètres environ du rivage, ses six cuirassés mouillent en ligne de front. Ce sont : le Colbert portant pavillon de l'amiral Garnault, le Trident , le Marcnqo, la Surveillante , la Revanche et le Friedland. Sur rade, plus près de terre, s’allignent : le La Gatisonnière , fa Reine Planche et l'Alma , qui, sous le commandement du contre-amiral Conrad, composent notre division navale du Levant. En avant, à 2.500 mètres
LA FRANCE
3ÜÜ
de la côte, se rangent enfin les canonnières : la Pique , le Chacal , le Léopard , la Hyène et le Gladiateur.
Le 15, à six heures du matin, le bombardement commence et, pendant cette journée, toutes les cinq minutes, un obus tombe sur la ville. En même temps, les troupes se préparent, à bord des bâtiments, au débarquement du lendemain. Les canots sont armés en guerre et les compagnies passées en revue. Dès quatre heures et demie, le lendemain samedi 10, le Colbert donne le signal de l’attaque et pendant deux heures, une grêle de fer éclate sur la place silencieuse, broyant, trouant, écrasant, émiettant tout. A six heures et demie, sous la nuée des obus, une flotlille de vingt-six Mahonnes s’avance portant les compagnies de débarquement de l’escadre, les troupes des 92* et 130* et les pièces de montagne du capitaine Naquet. Elle est remorquée par des canots à vapeur et protégée par les chaloupes armées en guerre du Colbert, de la Revanche et du Friedland , prêtes à déblayer la plage s’il est besoin. Quand cette flottille est à 400 mètres du rivage, l’escadre cesse le feu de ses grosses pièces.
Sfax, de son côté, restait muette, lorsque soudain, au moment où les canots vont accoster le môle, le drapeau vert de la guerre sainte est hissé sur la batterie rasante qui défend les abords de la plage et le canon ennemi gronde aussitôt. Mais trop tard ! En un instant, les marins du commandant Miot, chargés d’attaquer au centre, se sont jetés sur la batterie, l’ont escaladée, enlevée et ont cloué sur leurs pièces les canonniers arabes.
De la batterie rasante, nos marins courent à la porte ; l’enfonçerit avec un pétard de dynamite, qui la fait sauter, en mettant en lambeaux les quarante arabes postés en armes derrière ses panneaux, et commencent, à travers des ruelles étroites, où pleuvent les balles, la guerre sinistre des rues. A gauche, une autre compagnie de matelots, aux ordres du commandant Marqucssac et, à droite, nos soldats de ligne, commandés par le colonel Jamais, rivalisent de bravoure et d’entrain avec leurs camarades de la colonne Miot. A dix heures, tout est fini ; notre pavillon Hotte vengé sur les mosquées et les remparts. L’escadre avait tiré deux mille coups de canon. Nos pertes étaient insignifiantes, tandis qu’outre les dégâts matériels, huit ou ueuf cents Arabes gisaient dans les rues et sur les places de Sfax.
Le colonel Jamais, nommé commandant de place, l'occupe aussitôt fortement avec scs bataillons; désarme la population indigène et la frappe d’une contribution de guerre de 15 millions. Partie de cette somme servit plus tard à désintéresser les victimes européennes du pillage commis, pendant dix jours, moins, il faut le dire à leur honneur, par les Arabes insurgés que par des voleurs de toute nation, dont plusieurs, encore vivants, ont commencé là des fortunes absolument scandaleuses.
Sfax prise et militairement occupée, la présence de notre escadre
LA FRANGE
dans la rade devenait inutile. Le 23, donc, elle lève l’ancre, renforcée par l'Hirondelle et le Voltigeur arrivés de Tripoli, et, le dimanche 24, dès l’aube, elle se rangeait en ligne de combat dans les eaux profondes de Gabès.
Gabès se compose de deux villages distints : Menlzel et Djara, distants de deux kilomètres environ de la mer. A six heures du matin, nos troupes, descendues à terre, se formaient en bon ordre ; occupaient d’abord le Bordj, abandonné du gouverneur, à cent mètres du rivage et, de là, marchaient sur Djara et sur Mentzel. Djara n’opposa guère de résistance et son fort hissa presque immédiatement le drapeau blanc. Mais Mentzel s’était barricadé. Il fallut, comme à Sfax, en faire sauter la porte, puis faire le siège des maisons et les enlever à la baïonnette. La lutte fut d’ailleurs de courte durée. Vers dix heures, nous étions maîtres sur toute la ligne. Les crépitements de la fusillade, les cris de la bataille et les éclats foudroyants de l’artillerie avaient donc cessé depuis longtemps lorsque soudain, dans le lourd silence produit par la chaleur et l’affaissement qui suit le combat, une formidable détonation retentit. C’était le fort qui sautait. Celte catastrophe fut-elle volontaire, ou provint-elle d’une imprudence ? Nul ne le saura probablement jamais, car les trois mille kilogrammes de poudre qui firent explosion ensevelirent, sous les débris du bastion, dont pas un pan de mur ne resta debout, la cinquantaine de Bédouins qui s’y trouvaient enfermés.
Horace a dit du golfe de Gabès :
Per syrtes iter œstuosas !
Darbaras syrtes, ubi Maura semper æstual unda!
Ce jour-là même on en eut la preuve. Le matin, la mer était splendide, pas une ride ne troublait sa surfaee d’un bleu de saphir ; le soir, elle déferlait avec rage sous les subites rafales d’un vent furieux. Après les fatigues d’une si chaude journée et les fatigues du combat, les matelots eurent donc à braver encore les dangers d’une mer démontée. Leur rembarquement, surtout celui des munitions et de l’artillerie, ne s’opéra qu’avec les plus grandes difficultés.
Le lendemain 25, l'Algésiras amena des troupes d’occupation composées de bataillons des 14°, 78° et 107° de ligne et d’une batterie du 35° d’artillerie. Elles débarquèrent de suite et permirent à l’amiral Garnault d’appareiller le 26, dans l’après-midi, pour la Goulette et Alger, avec ses cuirassés, dont les lianes d’acier, sous les ardeurs d’un soleil dévorant, devenaient inhabitables, tant ils restaient brûlants, même la nuit !
En passant, il ne s’arrêta pas à Sfax, dans les murs de laquelle le gouverneur, Si Djellouli, rentré le 26, nous secondait le plus activement possible. Il alla montrer successivement noire pavillon à la
LA FRANCE
Mehdia, à Monastir ctà Sousse, dont les notables vinrent, conduitsparle gouverneur tunisien, faire acte de soumission à bord du Colbert ; défila devant Hammamct et, le 1" août, jeta l’ancre dans la rade de la Goulelte.
La canonnière la Hyène était restée seule dans les eaux de Gabès. * Notre division navale du Levant, contre-amiral Conrad, s’était en effet, de son côté, portée sur Djerba, où elle avait laissé deux bataillons, et, plus au Sud, sur Zarzis.
Ces démonstrations navales, toutefois, ne pacifiaient point le pays, tant s’en faut. Nos troupes restent maîtresses du terrain jusqu’à la portée de leurs armes ; mais, au delà, tout l’intérieur de la Régence appartient aux insurgés, que notre inaction enhardit encore. Ils tournoient autour de la Mehdia, de Sousse, de Monastir et l’on craint, chaque jour, que les habitants intimidés ne leur en ouvrent les portes. Ils coupent les fils du télégraphe, s’avançent, le 17 juillet, jusque dans le voisinage de Tunis, qu’ils menaçent; attaquent dans la nuit du 5 au 6 et le 20 août, puis plus tard encore, nos postes du Kef auxquels il faut d’urgence envoyer des renforts ; tuent, ou blessent une vingtaine d’hommes, sur la route d’Hammamet, au colonel Corréard, qui se replie, beaucoup trop précipitamment, jusqu’à Hammam-Lif ; approchent à portée de fusil de la Goulettc et de Rliadès; coupent, le 11 septembre, l’aqueduc de Zaghouan, qui n’est réparé que le 16 et laisse ainsi, pendant cinq journées entières, la capitale de la Régence sans autre eau que celle des citernes; détruisent enfin, le 30, la gare de l’Oued- Zergha dont ils brûlent, massacrent et mutilent odieusement le personnel.
11 était grand temps d’en finir, car, en présence de tant d’audacieux méfaits demeurés impunis, non seulement l’hostilité, sourde encore, du monde musulman contre nous augmentait visiblement, mais les colonies européennes elles-mêmes devenaient hésitantes. Heureusement les grandes chaleurs étaient passées et les troupes, concentrées silencieusement pendant le mois de septembre, allaient enfin pouvoir prendre une vigoureuse offensive sur toute l’étendue de la Régence. Leur effectif atteignait quarante-quatre mille hommes environ.
Dès le 11 septembre, le colonel Moulin était entré, sans combat, dans Sousse avec trois bataillons d'infanterie et une batterie de montagne. Le 1" octobre, le général Etienne, à la tôle d'une brigade, vient y compléter ces premiers éléments d’une colonne expéditionnaire et y reçoit tout le matériel d’un chemin de fer Decauville que le génie doit poser au furet à mesure delà marche en avant sur Kairouan. Les 6 et 7, le général Logerot fait occuper les hauteurs du Belvédère et les forts de Tunis ; le 10, il entre dans la ville, musique en tête et sans avoir à tirer un coup de fusil. Seul, le gérant du consulat d’Italie crut devoir protester. Il protesta. Ce fut tout. C’était peu! En revanche, Ali-Bey, frère de Saddok, comprenant que l’heure des tergiversations et des attermoiements était passée, se ralliait franchement à nous et faisait enfin
LA FRANCE
face, sous Teslour, aux bandes insurgées d’Ali-ben-Ahmar, un chef de tribu redoutable. Pour le récompenser, on lui confia la garde de Zaghouan et nous prîmes à notre solde ses soldats que le Trésor tunisien ne pouvait payer.
Cependant, le 6, le général Saussier avait été nommé commandant en chef des opérations militaires. Il débarquait le 10 à la Goulette et prenait immédiatement ses dispositions.
On voulait nettoyer le pays dans tous les sens, opérer un vaste mouvement concentrique et écraser la résistance d’un seul coup, avec toutes nos forces réunies. Le centre naturel des insurgés et celui vers lequel nous devions, par conséquent, de préférence, les refouler et les acculer, était tout désigné: c’était Kairouan. Ces principes admis, les points de départ de nos opérations devenaient naturellement Tunis, Sousse et Tébessa.
Effectivement, on masse nos divisions sur ces trois points, et, le 16 octobre, celle de Tébessa, conduite par le général Forgemol; le 17, celle de Tunis, aux ordres du général Logerot, et le 27, celle de Sousse, sous le commandement du général Etienne, commencent leur mouvement. Le grand quartier général accompagne la colonne de Tunis, tandis que le général Jappy est spécialement chargé d’assurer, avec les forces groupées autour du Kef, la sécurité de la région Nord de la Régence et d’agir vigoureusement contre les tribus montagnardes qui seraient tentées de se joindre aux insurgés du Sud, ou d’inquiéter nos derrières.
Toutes ces colonnes eurent à faire parler la poudre. Celle du général Forgemol, toutefois, fut la plus éprouvée. Elle dut recourir à toute la supériorité de ses armes pour s’ouvrir de [vive force, un chemin au milieu des Frechich , des Madjeur , des Ouartan, des Ouled-Ayar , etc. Au marabout de Sidi-bou-Rebdou, sur les pentes du Djebel Reukada, et près de Sbiba, elle eut surtout deux engagements sérieux. Aussi, tandis que, le 26, les deux autres colonnes apercevaient mutuellement leurs signaux, la colonne Forgemol n’aperçut les fusées, tirées parles deux autres corps, que le 27. Le lendemain, la jonction était opérée et les troupes réunies, général Saussier en tête, pénétraient dans Kairouan.
La ville n’avait pas, du reste, attendu tout ce déploiement de forces pour se rendre. Dès le 26, le colonel Moulin, lancé en avant-garde, avait reçu la soumission de cette place et le général Etienne, aux mains duquel on avait remis ses clefs, en avait fait occuper la Casbah par un bataillon du 48' et le 23* chasseurs à pied.
Un court repos fut accordé aux trois corps d’armée dans la vieille cité d’Okba. Mais nos divisions n’auraient pu prolonger leur séjour dans scs murs sans épuiser promptement toutes les ressources en vivres et en eau potable. De plus, la ville et ses alentours, encombrés de cimetières, sont affreusement malsains. Le général Saussier se hâta donc de reconstituer une autorité locale indigène sous la protection
LA FRANCE
d’une forte garnison française, confia le commandement supérieur de cette place et de tout le eenlrc de la llégence, au général Étienne, et forma deux colonnes volantes pour aller balayer l’extrême Sud, où s’étaient repliés les insurgés les plus compromis et les plus tenaces.
La première de ces colonnes, celle de l’Est, général Logerot, destinée à rester en Tunisie, devait pousser sa pointe jusqu’à Gabès et la frontière tripolitaine, puis remonter le long de la côte pour établir fortement nos communications. Indivision navale du Levant avait ordre de lui prêter son concours et des approvisionnements considérables avaient été transportés par mer à Gabès. La seconde, celle de l’Ouest, généraux Saussier et Forgemol, devait soumettre toutes les populations du Sud-Ouest, et rentrer en Algérie par Gafsa, Feriana, Kasrine et Tebessa.
Elle quitta Kairouan le 10 novembre. Dès le 13, sa brigade de cavalerie, général Bonie, surprend une partie des bandes en fuite, les culbute et s’empare de nombreux chameaux, de plusieurs milliers de tètes de bétail et d’une grande quantité de tentes. Le 19, elle pénètre dans l’oasis merveilleuse de Gafsa, accueillie en libératrice par le gouverneur indigène et les notables de la ville qui, depuis longtemps, luttent contre les dissidents et les Hammamas, maintenant en fuite vers la Tripolitaine. Les jours suivants, elle nettoie la plaine, où le village d’El Ayaïcha seul oppose de la résistance, et donne, au commencement de décembre, la main aux éclaireurs du général Logerot.
Lui, n’a quitté Kairouan que le 12 novembre. Sa marche peu accidentée, n’a guère été ralentie que par le mauvais temps. Un seul groupe d’insurgés, rejeté de son côté par le général Forgemol, et poussé vivement l’épée dans les reins, lui abandonne quatorze cents bœufs, deux mille moutons, cinq cents chameaux et cent cinquante chevaux. Le 29 au soir, sa division campe à l’Oued-Gabès ; entre en communication avec le poste français, que les révoltés tenaient bloqué par terre depuis le départ de notre flotte; dégage l’oasis et s’établit fortement à Ras-el- Oued, de manière à assurer le contact permanent de Gabès avec Gafsa.
Puis, du 1" au 23 décembre, tandis que la colonne Forgemol reprend, avec le général Saussier, la route du Nord et remonte vers Tebessa, en échelonnant des postes militaires le long de son chemin, le général Logerot organise, avec l’un de ses brigadiers, le général Saballier, deux expéditions qui amènent la soumission de fractions des Metellit, des Sou-Assi, des Ouled-Saïd, etc., surpris dans leur course vers Tripoli par la rapidité de sa marche. Le 20 décembre, les- opérations militaires étaient aussi terminées de ce côté. Le général Logerot, après avoir assuré la défense du Sud-Est, reprenait, à son tour, le chemin du Nord; arrivait à Sfax le 6 janvier 1882, en repartait le 11 pour pousser une pointe dans l’intérieur et finalement entrait, le 25, à Sousse, où il fixait son quartier général et le chef-lieu de son commandement.
On s’empressa de révoquer alors les chefs indigènes compromis dans le dernier mouvement insurrectionnel; on leur donna des successeur
LA FRANCE
choisis avec 'soin parmi les Musulmans les plus influents et les plus recommandables et l’on s’occupa des quelques tribus tunisiennes cmigrées sur le villayet tripol itain . La Tripolilaine est pauvre, les pâturages y sont extrêmement rares et les cultures peu productives. Les malheureux réfugiés, accueillis d’abord avec enthousiasme par leurs fanatiques coreligionnaires, furent bientôt à charge à tous et, pris eux-mêmes de la nostalgie du pays, ils songèrent au retour. Presque tous firent leur soumission; sollicitèrent du gouvernement français et du gouvernement beylical réunis le pardon du passé et, revenus sur la terre où ils étaient nés, y ont, de ce moment, vécu dans une paix sans troubles sérieux. Ceux qui n’ont point encore fait, de la sorte, appel à la clémence, à l’heure actuelle, sont en si petit nombre qu’ils ne comptent pas.
Depuis lors, c’est-à-dire depuis dix années entières, notre drapeau flotte partout, et partout pacifiquement, dans la Itégence à côté du drapeau beylical. Le Cheval punique prit jadis la fuite devant les Aigles victorieuses; le Croissant pâlit maintenant devant nos couleurs triomphantes et, peu à peu, sur cette terre, livrée pendant douze siècles au plus abrutissant des despotismes, la barbarie recule devant la civilisation.
Le cadre de cet ouvrage ne permet pas de raconter, en détail, ce que la France a déjà fait dans ces régions, désolées par un gouvernement inintelligent, par les révolutions de sérail, par l’esclavage du fellah, par le despotisme dans le prince et la superstition dans le peuple, que trompent, sur toutes choses, les deux yeux faux de sa croyance : le fatalisme avec lequel il voit l'homme et le fanatisme avec lequel il voit Dieu.
Ces développements de notre influence, pendant cette dernière période décennale, réclament un volume spécial. Ce volume, nous le ferons peut-être. Nous écrirons ces dix ans de protectorat, en témoin oculaire et sans autre préoccupation que celle de faire connaître toute la vérité. En attendant, il suffit de jeter les regards sur ces rives, maintenant françaises, pour avoir au moins un aperçu des progrès réalisés.
Qui vient aujourd'hui, sur nos rapides steamers, visiter ce pays, si rempli de souvenirs et de ruines inexplorées, voit, tout d'abord, se dérouler devant lui l’une des plus superbes visions du monde.
A droite : Sidi-bou-Saïd, gracieusement endormi sur son promontoire de pourpre; au dessous, les ruines éparses et colossales encore de la vieille Carthage, dominées par la chapelle de Saint- Louis et, malheureusement, par d’autres édifices modernes construits sans goût et surtout sans respect pour les souvenirs et les restes enfouis du passé. Plus loin, de jolies villas et de charmants villages : le Kram, Khéréddine, sans vie pendant l’hiver, mais plein de ris et de mouvement dès le retour du printemps !
A gauche, la pointe rocheuse du Cap Bon, où l’on cherche encore
LA. FRANCE
les pas du Consul Régulus; Soliman, qui trône au milieu de scs plaines fertiles; puis les croupes arrondies du Hou Quarnain, au double sommet pareil au dos de quelque gigantesque dromadaire, et à l’ombre desquels sommeillent Hammam-Lif la ville aux eaux chaudes et Rhadès, toutes deux bercées par l’éternel gémissement de la vague qui vient mourir à leurs pieds. Au-delà, se perdent, dans la ligne bleue de l’horizon, les fronts sourcilleux du Djebel-Rrças et du Zayhouan, dont la tête altière touche aux cieux cl des lianes duquel jaillissent les sources vives qui 'désallérèrenlla Carthage romaine avant d’abreuver son héritière actuelle.
Tout au fond, en face du golfe et de cette féerie, l’œil découvre Tunis, cette Tunis près de trente fois séculaire, que l’Arabe caresse des doux noms de blanche, de sainte, de glorieuse et de Burnous du Trophée. En apercevant de loin ses maisons blanches et serrées, montant en amphithéâtre, on dirait une carrière de marbre dont les blocs taillés et polis, attendent la main de quelque ouvrier géant.
La ville est couchée sur un isthme entre deux lacs. Derrière elle, est le lac Sedjoumi. Entre elle et la Goulcttc, son faubourg, c’est le Bahira, immense saphir si le ciel est d’azur, émeraude gigantesque, ou topaze énorme les jours où la tempête fait rage, et sur la surface duquel glissent, comme mouettes sur les Ilots, maintes barques aux voiles éblouissantes et nos grands paquebots, qui font lever, sous leurs proues, par milliers, les flamands roses aux ailes de feu.
Du Bahira vers le Sedjoumi, Tunis monte en pente douce et porte à son sommet, comme reine son diadème, sa citadelle : la Casbah, et le palais de ses princes : le Dar-el-Bey.
Elle conserve encore son inutile ceinture de remparts, sans doute par un caprice de vieille qui tient à ses parures démodées! Toutefois, au Nord et à l’Est, la ville européenne, en débordant ces barrières, les a fait disparaître.
C’est par là, d’ordinaire, qu’il arrive par le Bahira et le port de Tunis ou par le chemin de fer, que débarque l’étranger, venu d’Europe ou d’Algérie. Il se trouve presque aussitôt sur les plus belles voies de la ville neuve. Il a, d’un côté, {'Avenue de France et de l’autre l'Avenue de la Marine , avec \'Ilôtel de la Résidence et la Cathédrale.
Et là, quelle étrange variété de costumes, de types et de nationalités s’offre à ses regards étonnés sur ces avenues!
Voici la grosse Juive, avec son cornet doré sur la tète et son pantalon collant qui, plaqué sur la peau, dessine indécemment les contours massifs de son corps crevant d’embonpoint. Sans celte exubérance de chair, qui fait d’elle une masse repoussante, rudis indiyestaque moles, l’ovale et le profil régulier de son visage, ses grands yeux noirs et son teint pâle, non de cette pâleur maladive des filles du Nord, mais de cette pâleur de marbre brûlé par le soleil, l’un des charmes
LA FRANGE
des filles de l’Orient, ne manqueraient certes ni d’attraits, ni de grâces, ni de beauté.
Près d'elle marche le Juif en culottes noires, chaussettes blanches, turban noir et burnous bleu. C’est le costume national. Ne l’eût-il pas, son nez fortement busqué, sa barbe rare et pointue, ses doigts longs et effilés le feraient reconnaître entre tous.
Qui le confondrait avec ces Arabes, sémites comme lui pourtant, dont les types passent et repassent lentement, fièrement, toujours sérieux et graves, du noble cheick ou puissant cadi, portant burnous de cachemire à gland soyeux, d’une telle finesse qu’il parait rose, posé doucement sur la gandourah de soie brodée, ou encore drapé dans son burnous de fin drap jeté sur la gandourah aux raies éclatantes, au mendiant dont le Khadroun infect et la chéchia sordide font écarter la foule.
Peu de Mauresques dans ces gens aux costumes bariolés. La femme arabe des villes est encore cloîtrée. Tout au plus, une ou deux, voilées avec soin, traînent péniblement leur corpulence difforme enveloppée de blancs haïks. N’étaient leur grosseur, mal équilibrée, et leur mains rougies au henné, qui retiennent leurs voiles et les ramènent d’un geste langoureux, on prendrait ces apparitions sans visage, pour des ombres errantes se promenant dans un suaire.
Et coudoyant, dépassant tous ccs Levantins à marche nonchalante, vifs, pressés, bruyants, mille individus de toute langue et de toute race aryenne : Français, Siciliens, Espagnols, Grecs, Anglais, Suisses, Maltais, Allemands; hommes de peine et hommes d'affaires; soldats et paysans; ouvriers et flâneurs. Une P>abel en raccourci!
Dominant cette foule et terminant au Sud Y Avenue de France, une porte monumentale de la Tunis desbeys. Là, s’arrêtait jadis toute civilisation. La France l’ouvrit et y passa, nous l’avons dit, le 10 octobre 1881. Depuis, elle est restée debout, mais elle ne ferme plus, ce n’est plus une porte ! C’est un Arc de Triomphe. Celui de tous les progrès sur toutes les barbaries. On l’a baptisé : Porte de France!
Par delà, derrière la petite Place de la Bourse, commence un dédale confus de rues très étroites et de ruelles parfois voûtées, percées sans régularité, s’enchevêtrant comme à plaisir, se coupant à angle droit, obtus, aigu; décrivant toutes les courbes imaginables; paraissant enfin n’avoir obéi, dans leur création, qu’à un mot d’ordre : celui d’éviter partout et toujours la ligne droite.
Deux ou trois artères principales toutefois, qui partent de la Porte de France et traversent ou enserrent la ville dans toute son étendue, permettent, à qui se hasarde dans ce labyrinthe, d’en sortir assez facilement et de ne s’y perdre jamais.
C’est à droite, une rue qui, sous les noms divers de rue des Maltais, de Carthagène , de Bab Souïka et de Y Alfa, contourne la moitié de la
LA FRANCE
cité, tandis qu’à gauche, une autre voie, partiellement appelée rue Al Djazira , et partiellement avenue Bab-Djedicl, en enveloppe l’autre moitié. Ces deux grandes artères sont sillonnées par une ligne de tramways.
De la Porte de France ja neore, et séparées d’elle seulement par la place de la Bourse , deux rues parallèles et voisines l’une de l’autre, partagent la ville indigène en deux sections à peu près égales et aboutissent toutes deuxau Dar-el-Bcy ; l’une, la ruedela Casbah , directement, l’autre la rue de l'Église, après un léger circuit.
Où que l’étranger soit égaré momentanément dans le fouillis des ruelles arabes, il aura vite fait, par conséquent, en marchantau hasard devant lui, de joindre l’un ou l’autre de ces chemins connus.
Qu'il entre donc hardiment! Notre ville n’a point, comme Alger, ses maisons étagées en gradins d’où l’œil jouit de superbes échappées sur les Ilots bleus. Scs maisons ne sontpas davantage cachées, comme des nids, dans la verdure de jardins tout parfumés des senteurs de l’oranger. Non. Sans autres monuments remarquables que le Palais des liegs, sa grande mosquée Es-Zitouna et quelques minarets élégants et gracieux, Tunis vaut surtout par le détail.
Quiconque, l’heure du premier désenchantement passée, parcourt l'infini réseau de ses ruelles silencieuses et de ses impasses innommées, si étroites souvent, qu’en étendant les bras, on touche à la fois les deux murs, découvre, à chaque pas, une merveille nouvelle et ignorée.
Partout, dans les quartiers maures, il rencontre au coin d’une rue déserte, dans une muraille en ruine, sous un moucharabié en saillie, ou sur la façade d’une maison inconnue, quelque colonne de marbre antique, quelque porte habilement décorée, quelques fines sculptures, débris presque informes et pourtant admirables encore parfois des temps qui ne sont plus.
Dans le quartier de la flara, autre éblouissement. C’est une orgie de couleurs! Les Juives, sur le seuil de leurs portes, en chemise claire et en tunique de soie voyante arrêtée sur le caleçon à la hauteur des hanches dont elles dessinent l’épanouissement ! Les fillettes, gentilles à croquer, cheveux noirs et crépus, yeux provoquants, mines éveillées, se promenant par bandes de cinq à six, toutes en caleçons collants et en blouses rouges, bleues, vertes, ou jaunes !
Des cinq portes de Tunis, deux surtout, en dehors de la Porte de France, sont toujours encombrées. C’est la Bab-Alleoua qui conduit à Rhadés, Hammam-Lif et vers le sud, et la liab-el-Khadra, qui mène à la Marsa, la Goulelte et le Bardo.
Rien de pittoresque comme les abords de ces deux portes. De longues files de chameaux, avec leur muselière d’alfa tressé, balançant leur long cou, aiguillonnés par des chameliers gravement assis sur un bourricot, y croisent un troupeau de chèvres qui s'effarouchent et s’éparpillent dans les jambes des oassants. Quelque longue procession
LA TL'NIsIE.
LA FRANCB
d ’arabas, conduite par les indigènes, le bouquet de jasmin sur l’oreille et criant baalek, s’y heurte et s’v mêle aux tapissières bondées de juifs ou de mauresques, et aux landaus des gens civilisés. De pratiques fils d’Israël, sur la tête une large corbeille remplie de fil, d’aiguilles, de portemonnaie, de chaussettes, de boutons, de couteaux, d'étoffes, de souliers, y marchent droit devant eux, évitant les poussées et guettant d’un œil inquiet cet animal sauvage et défiant: la clientèle! Çà et là encore, courbés sous le poids d'oulres en peau de chèvre, aux poils noirs et luisants, gonflées à crever, des guerbagi, ou porteurs d’eau, venus de la fontaine voisine, arrosent le devant d’un café maure, ou portent dans les maisons la provision d’eau du jour. Voilà la rue.
De chaque côté, les devantures des marchands arabes débordent de vases, de cruches et de g ouïes. II y en a de posées à terre ; d’autres sont accrochées par les anses aux parois des murs, mêlées aux guirlandes de felfels verts, ou rouges. Jusqu’aux plafonds des boutiques sont occupés ! Mais quelles boutiques? Trous de trois ou quatre mètres carrés, dans lesquels tout est si bien serré, amassé, pressé, entassé que le patron lui-même, paisiblement accroupi dans un équilibre douteux, ou debout sans pouvoir bouger, y passe la journée sans mouvement et sans air.
Pendant que nous sommes encore près des portes, où ils abondent, jetons un coup d’œil sur les fondouks. Ce sont les hôtelleries indigènes, sortes de parcs où bêtes et gens passent la nuit moyennant quelques sous. Le logement des bêtes est la principale chose. Bestiaux, chevaux, moutons, bourricots, chameaux agenouillés sous leur charge, sont parqués dans une vaste cour entourée de clôtures élevées, tandis que l’Arabe, roulé dans son burnous de laine grossière, se bLottit dans un coin et s’endort sur une natte.
La grande curiosité de Tunis, ce sont les Souks aux pavés traîtres, aux voûtes en planches pourries, qui laissent filtrer, çà et là, sur les curieux, toujours nombreux, dans leur mystérieuse pénombre, un mince filet de soleil. Petites et basses, comme les alvéoles d’une ruche, les échoppes, sans nombre, de ces souks sont, elles aussi, le centre du travail, du commerce et de l’industrie indigènes. L’animation de ces bazars tient de la fièvre. On y trouve de tout, du reste. Il y a 1 e Souk des fruits secs , où jattes de bois et couffins d’alfa regorgent de raisins secs, de fèves grillées, de caroubes, de pois chiches, d’amandes et de pistaches, entre des sacs de beller et des régimes entiers de dattes et de bananes. Il y a le Souk des parfums. Sa voûte va s’abaissant sur des pillicrs coloriés, et ses boutiques, aux boiseries peinturlurées et dorées, annoncent l’aristocratique origine de leurs patrons. Toutes se ressemblent d’ailleurs. Dehors, sur de petits bancs, de vastes corbeilles contiennent, d’un côté, la poudre de henné, symétriquement arrangée en cône d'un vert sombre ; de l’autre, dans des corbeilles semblables, s’élèvent en tas des feuilles du même henné. Au
LA FRANGE
centre de l’étrange magasin, une corde pend ; elle aide le marchand à se hisser dans sa niche. C’est là que, comme un boudha dans sou temple, pâle, et sans autre mouvement que celui fait pour chasser les nuages d’une cigarette ambrée, il attend clients et visiteurs, drapé dans sa gandourah rose, turquoise, vert d’eau, gris fer, ou saumon. Des cierges de toutes grandeurs, quelques-uns à cinq branches, aux extrémités rouges, vertes et dorées, font une auréole autour de sa télé. A ses côtés, derrière lui, partout, des boites, des caisses, des llacons pleins d’essence de rose, de jasmin, de géranium et de parfums à base d’ambre, de benjoin, de camphre, d’huiles essentielles de lentisque, ou de romarin, et des cornes remplies de Sbed. Toutes ces senteurs mêlées répandent dans ce souk une odeur pénétrante et forte, qui porte vite à la tête de l’étranger s’il y séjourne longtemps.
Passons donc, non sans jeter, en passant, un coup d’œil sur les beaux parvis et les élégantes colonnades de la mosquée Es-Zilouna, entrevus par le portail cnlr’ouvert qui donne sur le souk. Les marches de ce portail sont encombrées de marchands de savon, de chéchias , aux glands de soie et d’or, d'éventails en plumes d’autruche et de babouches de toutes couleurs. La mosquée elle-même, que le pied du chrétien ne foule jamais, parait superbe en ses proportions et majestueuse en son style.
Plus haut que le souk des parfums s’étend celui des tailleurs. Fouillis des nuances les plus tendres! Les cabanons de cette galerie, tous identiques, à la richesse près, et encadrés de colonnettes peinturlurées, se déroulent à droite et à gauche, pareils au décor d’une féerie. Sur l’étroit carré, exhaussé au-dessus du sol et point défendu contre la curiosité, qui forme chaque échoppe, six, ou huit indigènes, juifs pour la plupart, se tiennent accroupis en cercle et travaillent à l’envi. Us dévident les écheveaux d’or; ils soutachent de broderies d’argent, ou étoilenl de paillettes étincelantes et d’arabesques merveilleuses le velours pourpre, orange, mauve ou grenat, [que leurs doigts alertes semblent effleurer à peine.
Derrière eux, suspendus à des clous: gilets brodés, riches gandourahs, vestes ornées de clinquant, travaux achevés, tissus précieux sur lesquels l’or et l’argent ruissellent et se mêlent dans une orgie de couleurs où les tons les plus disparates paraissent harmonieusement fondus dans la lumière tamisée du jour, où les caprices du brodeur se donnent libre carrière, où les deux parties d’un même dessin ne sont jamais symétriques, où l’harmonie de l’ensemble règne dans la dissemblance des lignes et des figures, non moins que danscelle des nuances.
Ces dissemblances, que le brodeur met dans son œuvre, le tisserand l’affecte aussi dans la sienne. Jamais deux pièces d’étoffe, sorties de la même main, ne sont identiques en leurs rayures.
Il est aisé de s’en convaincre en parcourant les sombres et microscopiques boudoirs du Souk des Etoffes. C’est là que s’entassent, par
LA FRANCE
monceaux, les étoffes précieuses ; que les bibelots rares et les gros chapelets d’ambre écrasent les frêles tabourets d’ébène inscrustés de nacre ; que sont serrés les cimeterres d’antan aux lames souples de Damas, les Hissas, les poignards et les fusils aux riches ciselures; là, que les moelleux tapis de Kairouan et les couvertures fameuses de Djerba dorment en rangs pressés, voisins des tapis épais de la Perse et des superbes portières, aux arabesques d’or, apportées de Stamboul !
A l'extrémité de ce souk, s’ouvrent, à gauche, celui des libraires , et, à droite, celui des selliers , magnifique avec ses harnachements de velours, tout plaqués d’or et d’argent pour les jours de fantasia ; jours où la poudre parle, où les longs fusils, aux batteries d’argent, tournoient dans l’air, où les coursiers, sous le rude éperon d’acier, traversent la plaine, comme l’éclair dévore la nue; où le cheval, soumis à la voix de son maître, valse, salue, et sc cabre aux sons macabres d’un gros tambour.
Nommons encore le Souk-el-Grana, le Soiik-du-Cuivre, le Soukdes- Armes, le Souk-el-Bey, l’un des plus riches et un dernier mot sur le Soii/c des Teinturiers, qui débouche dans la rue de ce nom. Il est le plus ancien, sans aucun doute, et certainement il est curieux entre tous avec sa bordure d’amphores gigantesques et son vaste puits, dont l’eau servit peut-être à teindre les toges de la Carthage Domaine et les robes des fils de la Phénicie.
Le bain n’est pas seulement un plaisir pour l’Orient, c’est une nécessité sanctionnée par la religion même. Toutes les religions de l’Orient, en effet, depuis celle des Juifs et les cultes anciens de Tyr, de la Grèce et de Rome, jusqu’à la loi musulmane prescrivent de fréquentes ablutions.
Les Hammam jouent donc un rôle considérable dans la vie arabe. De là leur importance et leur multiplicité.
Leurs portes, curieusement rayées de jaune, d’écarlate et de bleu ; leurs murs extérieurs, où des lions, des tigres et des chats, entremêlés du Khamsa préservateur, se dessinent en fresques grossières et leurs terrasses, où sèchent, alignées sur des cordeaux, les foutahs bleues et rouges des baigneurs, les rendent facilement reconnaissables.
Nos bains d’Europe se divisent en deux côtés : celui des hommes et celui des femmes. Rien de pareil dans le hammam tunisien. 11 est tout à tous, mais successivement. Pendant le jour, il appartient à l’Arabe. Du soir au lever de l’aurore, les Mauresques seules y ont accès.
Tout autour d’une salle commune, servant de vestiaire et de salle de repos ou tepidarium, sous les arceaux noirs et blancs et sur des bancs en maçonnerie recouverts de nattes, reposent les baigneurs enveloppés de draps ou de foutahs et servis par des Mzabites nus jusqu'à la ceinture.
Trois salles de massage, habituellement, les Sudarium des thermes romains, communiquent avec la précédente. Dans ces étuves, où l’air
LA FRANGE
humide et chaud ne se renouvelle jamais, la respiration tout d’abord est difticile et le premier moment est pénible. Puis, peu à peu, les muscles se détentent, les nerfs se paralysent, et la béte humaine, doucement engourdie, s’abandonne tout entière dans un immense assoupissement. Les masseurs vous arrachent au charme indéfinissable et puissant de cette langueur. Leurs mouvements, (jui commencent lents et doux, vous enlèvent à cette torpeur. A mesure qu’ils deviennent plus forts et plus rapides, ils réchauffent le sang. Enfin, sous leurs frictions violentes et précipitées, les membres s’endolorissent, les articulations se brisent cl une chaude vapeur s’exhale, ou perle en gouttelettes sur la peau rougie. Il est temps de revenir s’étendre sur les nattes de la première salle, attendant les sensations délicieuses et prochaines d’un bien-être idéal, en sommeillant à demi, ou en humant lentement les brûlantes cflluves d’un Kaova parfumé.
Aux femmes arabes, le hammam offre d’autres attraits encore. Elles y sont chez elles, dans une liberté, sans surveillance que rien n’entrave. Les vieilles duègnes, qui les accompagnent à travers les rues de la cité, n’entrent point avec leurs maîtresses, en eficl, dans la salle commune où les amies s’attendent, se retrouvent et caquettent à plaisir. Le hammam est alors plein de joie et de minois charmants.
Notons que, si le hammam est ainsi le lieu de réunion des Mauresques, c’est d’ordinaire la boutù/uc du barbier que choisissent les désœuvrés pour leurs interminables causeries. Bien à dire, d’ailleurs, de cette boutique, ni du barbier lui-même, si ce n’est que l'une est assez coquette avec ses boiseries sculptées et les étroites fenêtres de la devanture, et que l’autre cumule ici, pour les indigènes, ses fonctions avec celles de médecin, de chirurgien et de dentiste, pratiquant saignées et posant ventouses sur la nuque de presque tous les croyants dont il vient de raser la tète. C’est la coutume arabe.
Moins envahisseur que le barbier, nous apparaît le notaire arabe. Qu’il y a loin de son étude aux études somptueuses de ses collègues d’Europe! A ceux-ci, les bureaux en palissandres, les riches écritoircs, les bibelots rares, les bronzes de Barbedienne, les toiles de grand prix, les vastes et luxueux appartements. A celui-là, une cellule prenant l’humidité, sans porte ni fenêtre, de quatre mètres carrés, tapissée de nattes. Ils sont là deux Adels au moins, assis sur l’alfa tressé, écrivant sans table, avec le roseau taillé qui leur sert encore de plume, sur le papyrus posé dans leur main gauche. Devant eux, un pupitre de trente centimètres de hauteur, surchargé de rouleaux poudreux et de feuilles timbrées. C’est tout. Le client attend son acte dans la rue, s’il n’aime mieux l’attendre au café maure voisin.
La plupart du temps un long couloir dont un banc, soit de bois, soit de maçonnerie couvert de nattes, occupe tout un côté ; rarement une salle plus vaste, aux grossières colonnes vertes et rouges, entourées d’un exhaussement en pierre mal nivelé et revêtu de tapis crasseux;
LA FRANGE
dans un angle, un fourneau toujours ardent, sur lequel frissonne en bouillonnant l’eau qu’à toute entrée nouvelle verse le Kaouadji, dans de petits récipients, sur la poudre parfumée d’un moka finement pulvérisé : tel est le café Maure !
Comptez les paires de babouches, rangées à terre le long des sièges; vous avez le chiffre exact de la clientèle accroupie ou à moitié couchée. Les extrêmes se coudoient dans cette cohue : le nègre du Bornou et l’enfant du Magreb, le vieillard à barbe blanche d’une physionomie aussi impassible que le fatalisme de l’Islam, et l’éphèbe au teint mat, aux grands yeux toujours humides, aux longs cils recourbés. Ici, des figures qu’on dirait moulées dans la cire; là, d’autres figures qu’on croirait fabriquées en terre cuite ; de beaux turbans de soie blanche étayant des turbans tristement affalés ; de riches burnous mêlés à des loques sans couleur et sans nom; le bleu, le gris, le marron s’enchevêtrant dans une promiscuité louchante, retombant pêle-mêle au-dessous de visages sans expression, sur des bustes sans jambes, se déroulant en plis abondants dans un lourd silence et dans un nuage perpétuel où l’acre fumée du tabac s’associe à la fumée nauséabonde et empoisonnée du Kif.
De temps à autre, en effet, circule parmi cette assemblée muette, qu’un conteur vient seulement distraire parfois, une pipe, d’une petitesse extrême, au long tuyau de bambou que termine un morceau d’ambre. Le Kif, racine de chanvre desséchée, remplit ce calumet, fume sous le charbon qui le consume et conduit, à travers des rêves enchantés, les malheureux, passionnés pour ses bouffées enivrantes, au marasme, à la folie, à la mort.
Puisque ce nom se présente, un mot des Cérémonies funèbres juives et musulmanes.
Rien de lugubrement sauvage comme les hurlements stridents de fauves blessés que poussent, à intervalles égaux, en se déchirant le corps de leurs ongles au récit des vertus et des gestes du défunt, ses femmes, leurs amies et les pleureuses, depuis l'heure du décès jusqu’à l'heure des obsèques; obsèques dépourvues de grandeur, presque de dignité, où le cadavre, serré dans une toile qui dessine ses formes, s’en va vers le champ de l’éternel repos, sans cercueil, hideusement ballotté sur la civière commune, d’un balancement continu, causé parle renouvellement incessant des porteurs inexpérimentés.
Passons de la note triste à la note gaie et terminons cet aperçu de la Tunis indigène par une description des ?ioces arabes!
Le fiancé reçoit ses amis chez lui; la fiancée, ses amies chez elle. A leur arrivée, les invités de l’un et de l’autre sont accueillis par de joyeux you-you-you et par une musique bizarre dont la mélopée suraiguë est scandée de coups secs frappés sur le tar , qu’accompagnent de larges et bruyantes castagnettes en cuivre. Ici et là, on offre le couscouss, des confitures parfumées, du miel aux retlets d'or, le Kaoua fumant et, ici, des cigarettes ambrées.
LA FRANCK
Souvent la salle de ce festin, chez le fiancé, est aussi la chambre nuptiale et, dans la pénombre, les invités devinent, plutôt qu’ils ne le voient, un vaste lit, disparaissant sous les draperies, vers lequel, de temps à autre, l’œil noir du maître jette des regards anxieux et pleins d’impatients désirs. Eulin, minuit sonne! C’est l'heure où le frémissement affaibli des you-ynu se fait entendre au lointain et annonce la venue de l’épousée. Conduite par des femmes enveloppées de leurs haiks, et toute voilée elle aussi, escortée de ses parents qui portent des torches enflammées, elle marche lentement, soutenue par deux amies. Souvent elle s'arrête, s’assied et se repose. On dirait qu’elle hésite. Peut-être a-t-elle peur d'être victime, à son nouveau foyer, des brutalités dont elle fut témoin à celui qu'elle quitte? Finalement elle arrive, et tout le cortège, assourdi par les ynu-you-you , qui saluent frénétiquement l’entrée de la jeune épouse, s'engouffre dans la demeure du fiancé. Tout à l’heure, à la mauresque débarrassée de ses voiles, deux vieilles femmes amèneront l’époux. Alors, musiciens, amis et invités s’éloigneront dicrètement, la maison redeviendra silencieuse, et demain la cité comptera un nid de plus.
Rien à dire de la ville française qui. presque de tous côtés, enserre déjà la ville des beys, si ce n’est qu’elle pourra lutter bientôt de luxe, de confortable et d’agrément avec nos grandes cités d’Europe. Les rues s’v traçent, les avenues s'y dessinent, les boulevards s’v percent et s’y couvrent d’habitations superbes avec une rapidité prodigieuse. Jardins publics, port, plantations, électricité, téléphone, tout se fait, se creuse, se pose, se plante et s’installe à la fois.
Qui connaît une ville arabe les connaît toutes, car toutes se ressemblent. Leur importance diffère; leurs alentours varient à l’infini. Les unes sont baignées par les Ilots; d'autres surgissent au milieu de vastes plaines, s’élèvent dans les oasis et parmi les palmiers, ou s’étendent sur les lianes de verdoyantes montagnes. Mais quiconque a parcouru les rues de l’une de ces cités ne retrouve guère, dans toutes les autres, que des paysages connus et des labyrinthes déjà visités.
Inutile donc de s’attarder à les décrire parle menu. Assez d’une ligne pour fixer la physionomie spéciale des plus remarquables d’entre elles en Tunisie; de celles dont il a été le plus souvent question dans ce livre.
C’est Nabeul, une rose dans un bouquet d’oranger ;
C’est fJammamet , qui, pareille aux guerriers d’antan, serrés dans leurs corsets de fer, étouffe entre ses hautes murailles grises, tandis que ses vieux canons rouillés dorment tristement sur leurs affûts pourris;
C’est Sot/ssc, la capitale du Sahel, qui, vue du large, offre un paysage de craie sur un fond sombre de forêts d’oliviers ;
Et, près de Sousse, c’est sa sœur cadette J fonastir. Pas de ville orientale plus coquette que cette perle dans son écrin de feuillage et de
LA FRANCE
Heurs. Il ne lui manque rien. Comme Nice la Belle, elle offre au visiteur jusqu’à la promenade enchanteresse d’où l’on entend les lames soupirer doucement, en mourant, sur un sable d’or;
C’est S fax et Gabès, deux ilôts de verdure naviguant entre deux mers : l’une de sable et l’autre d’eau ;
C’est Gafsa, la plus ravissante oasis du Saharah tunisien! Avec ses forêts de gigantesques palmiers, dont les têtes panachées s’inclinent au gré des brises, on dirait une nef en route pour un lointain voyage à travers le temps, si ce n’est à travers l’espace ;
C’est Kairouan , la ville aux vingt-six mosquées, dans l’une desquelles repose Sidi-Sahab, le barbier du prophète, et aux cinquante-cinq zaouïas, la cité sainte de la Tunisie ! Le musulman, qui peut dormir son grand sommeil à l’ombre de ses remparts, emporte, dans sa tombe, un gage d’éternel salut. Aussi ses cimetières, d’où s'échappent de mortelles vapeurs, sont-ils immenses? Elle est, dans notre Afrique, le type le plus curieux de la ville arabe avec ses scories, ses laideurs, et aussi ses enchantements et ses obscurités mystérieuses ;
C’est le Kef, un nid d’aigle, bâti à mille mètres d’altitude au-dessus des plaines les plus fertiles peut-être de la Tunisie ;
C’est Bizerte, enfin, un refuge aujourd’hui pour les pêcheurs qui viennent abriter contre la tempête leur frêle esquif et réparer leurs pauvres filets; mais demain certainement la reine delà Méditerranée, sous le royal manteau de laquelle les puissantes escadres du monde entier pourront se reposer à l’aise, tranquillement assises sur leurs ancres.
Et toutes ces merveilles se déroulent du 5° 10' au 9° 12' de longitude Est, et du 32° 20' au 37° 20' de latitude Nord, sous un climat dont la salubrité parfaite forme même l’un des avantages les plus précieux de la Tunisie.
A priori , cette salubrité ressort, avec évidence, du développement énorme de la population dans ce pays avant la domination funeste des Arabes. Du temps des Romains, il renfermait plus de vingt millions d’habitants. Les ruines, superficiellement étudiées jusqu’à ce jour, ont permis déjà de retrouver les noms de beaucoup de cités aujourd’hui disparues. Quantité d’autres, dont le sol atteste néanmoins, par ses débris, la splendeur antique, sont ignorées encore, et la terre de Tunisie en est à ce point jonchée qu’on ne peut y marcher quelques heures sans fouler sous ses pas les restes de quelqu’une d’entre elles. Or il est manifeste que la population n’eût jamais acquis une telle densité si le climat eût été malsain. C’est d’ailleurs le pays, nous dit Sénèque, où les Romains ne mouraient que de vieillesse.
A cet argument tiré des faits, M. le Dr Bertholon, dans une Notice sur la remarquable salubrité de la Tunisie moyenne, rapporte de cette salubrité la raison scientifique suivante:
LA FRANCE
L’acclimatement de l’Européen dans les pays chauds, dit-il, dépend surtout de la constance et de l’intensité des mouvements de l’atmosphère. Il ne peut vivre, et surtout faire souche, (|ue dans les régions où l’air n’est ni stagnant, ni humide. Or, la Tunisie est admirablement située pour subir une ventilation constante Les deux facteurs de ces perpétuels mouvements atraosphériquossonl : au Nord, les zones relativement froides de notre Europe, et, au Sud, les brûlants déserts du Sahara. Ces déserts brûlants jouent, par rapport aux régions qui les entourent, le rôle de cheminée d appel. Plus leur surface est surchauffée, plus considérable est aussi le volume d’air froid qu’ils attirent. D'où résultent de tous les points de; l’horizon moins échauffés, des courants conver- (jeant vers cette cheminée d'appel.
Toute l’Afrique du Nord devrait donc être des mieux ventilée, et, par suite, être des plus saine. Elle le serait, en effet, tout entière, si, malheureusement, de hautes chaînes de montagnes, parallèles à la côte, telles que l’Atlas, par exemple, ne ralentissaient, ou n’interceptaient même ces courants d’air et ne rendaient ainsi peu salubres les régions étouffées par leur écran. Mais, à part le massif de la kroumirie et une partie de la vallée de la Medjerdah, où viennent mourir les derniers sommets de l’Atlas, rien de pareil dans notre Tunisie. L’air y souffle partout en liberté et partout les vents y passent en purifiant l'atmosphère. Aussi l’Européen, s’il a soin d’éviter les eaux de mauvaise qualité, n'a rien à redouter dans ce pays.
Bien plus. Tunis, par exemple, est certainement appelée à devenir, sinon la première, du moins l’une des premières stations climathérapiques de la Méditerranée. La première condition d’un pays, si l’on veut y faire une cure, n’est-elle pas que la maladie, dont on souffre, y soit d'une rareté extrême ? Ce u’est point dans une contrée marécageuse que l’on ira soigner une fièvre paludéenne. Quiconque veut triompher d’un commencement de phtisie doit, avant tout, choisir pour son traitement, l'endroit où celte affection est le moins fréquente. C’est là qu’il sera sauvé parce que c’est là que le microbe morbide s’étiolera, sans doute, loin de pulluler. Eh bien ! Tunis est précisément exemple de paludisme et l’un de ces endroits qu’on peut appeler heureusement réfractaireà la phtisie. Les statistiques médicales établissent, d’une irrécusable façon, son excellence à cet égard. Arcachon doit sa fortune et sa renommée, pour le traitement des maladies de poitrine, à ses forêts de pins des Landes. Il serait aisé de donner à la capitale de la Bégence, déjà si salubre, ce complément qui lui fait défaut. N’a-t-clle pas à scs portes les vastes solitudes du Scdjoumi? Le pin maritime y grandirait aussi vite, et aussi bien, que sur les dunes du golfe de Gascogne. Pourquoi n’essaierait-on pas.cn les plantant, de créer autour de Tunis des ombrages qui lui feraient une parure de plus et seraient un attrait de plus aussi pour ceux qu’attire déjà son climat enchanteur?