A B D - M K L E K - A R D BARRA
Quoi qu’il en soit, les harangues de ces chefs, auxquels se joignirent le Gaulois Autharite et le Libyen Zerzas, ne furent point vaines.
A leur voix, les fureurs, un instant assoupies, se raniment; de sourdes colères commencent à gronder de tous côtés et il est aisé de comprendre que le plus petit incident, la plus légère imprudence feronl éclater au grand jour l'insurrection qui couve encore.
Cet inévitable incident ne tarda guère à se produire. Touten ayantconseience de ce qui se tramait, l’intrépide Giscon continuait, avec le même calme qu’il savait garder devant l’ennemi, le paiement des mercenaires. A un moment cependant où une bande de Libyens, qui n’avaient encore rien touché, vociférait plus fort que de coutume et réclamait un règlement de solde immédiat, Giscon perdit patience. Il arrêta ses opérations, les regarda bien en face et, d’une voix que la colère faisait trembler, leur signifia, s’ils étaient si pressés, de s’adresser à leur général Matlios '.
Ce mot malheureux était à peine prononcé qu’il le regretta, sans doute. Il était trop tard. Matlios général ! Mallios général ! Ce ne fut qu’un cri dans tout le camp. Toutes les négociations entamées sont rompues ; la révolte éclate, son premier soin est d’arrêter Giscon et, avec lui, les fonctionnaires et officiers carthaginois qui l’accompagnent. On les désarme; on les met aux fers; on les frappe. On pille leurs bagages et le trésor public. Les services du vieux défenseur de Mamaia , sa gloire, sa bravoure, sa bienveillance pour le soldat, son honnêteté personnelle, tout est oublié. Il est insulté, maltraité et finalement jeté, lui aussi, dans une basse fosse *.
Immédiatement Spcndius et Matlios lancent des émissaires dans toutes les directions et proclament la guerre sainte3. Des feux, allumés de toutes parts et visibles d’une montagne «à l’autre, annoncent que partout la cause de l’indépendance est accueillie avec enthousiasme. Les populations s’enrôlent avec joie et les femmes elles-mêmes oll'rent spontanément leurs bijoux et leurs bracelets d’or et d’argent pour la défense de cette cause sacrée. En peu de temps, soixante-dix mille Africains se joignent aux vingt mille mercenaires \
Voilà done Cari liage menacée par quatre-vingt-dix mille hommes. La peur la reprend, elle enrôle d’office tous ceux de ses citoyens qui sont en état de porter les armes. Elle expédie, jusque dans le Latium 5, des agents de recrutement à la recherche de nouveaux mercenaires. Elle fait acte enfin de prévoyance et d’énergie virile.
Malheureusement le choix de l'homme auquel elle confie ses destinées dans ee moment difficile rend inutiles tous ces efforts. Elle donne en effet le commandement suprême des armées de la République à
1 POLYBB, I.
* PûLYBE, I.
* Cornel. Nepos, Amilcar, n.
* PoLYBE, I.
* Cornel. Nepos, Amilcar, n.
ABD-MELEK-ARD BARKA
Hannon, probablement afin qu’il pût venger les injures reçues à Sicca. Mais le vaincu des Aegates n’était pas de taille à venir à bout d’une pareille levée de boucliers.
Matlios, devenu généralissime, avait divisé ses troupes en quatre corps d’armée: l’un opérait contre Hippo-Diarrytos ; le second, contre Utique ; un troisième occupait Tunis; le quatrième, enfin, tenait la campagne et reliait entre eux les trois autres.
L’isthme, sur lequel s’élevait Carthage, était, de la sorte, entièrement occupé par l’ennemi, et, par conséquent, toutes les communications de la capitale avec l'intérieur du pays étaient coupées. Donc, pas de ravitaillement possible, ni de renforts à espérer par terre. La mer seule restait libre l.
Les insurgés au contraire, tenant la campagne, s’approvisionnaient à souhait; mais ils n’avaient aucun port militaire à leur disposition; ils ne pouvaient, dès lors, faire échec à Carthage par mer et la bloquer entièrement. C’était pour parer à ce défaut et compléter leur investissement qu’ils cherchaient à s’emparer de Bizerte et d 'Utique (239).
Hannon marcha contre eux, et la centaine d’éléphants, armés en guerre, dont il disposait, sema d’abord la terreur et le désordre dans leurs rangs. Il eût pu gagner une victoire complète, s’il avait eu la moindre notion de tactique et de stratégie. Il n’avait qu’à se lancer à la poursuite des fuyards, à transformer leur défaite en désastre et à empêcher leurs bataillons dispersés et rompus de se réunir et de faire tête.
Mais le malheureux Hannon ne sut point profiter des circonstances, et montra, dans cette rencontre, la même incapacité qui l’avait perdu aux Aegates.
Sans se soucier ni de l’ennemi, ni de ses propres soldats, ni de son camp, il entra dans Utique, près de laquelle l’engagement avait eu lieu, et ne songeait plus qu’aux soins à donner à sa personne, quand les mercenaires, revenus de leur première stupeur, rallièrent leurs enseignes et, massés en colonnes d’assaut, fondirent sur les Carthaginois, en tuèrent un grand nombre, refoulèrent le reste jusque dans Utique, s’emparèrent des bagages et des parcs d’Hannon et l’auraient fait prisonnier lui-même s’il ne se fût dérobé par la fuite.
Peu de jours après, ajoute Polybe, sous les murs deGorza, ville dont on ignore l’emplacement, il eut deux occasions de finir la campagne et, deux fois, ses lenteurs imbéciles, son indécision grotesque et son manque absolu de coup d’œil lui firent perdre ces occasions2.
On le rappela.il n’était que temps. Autrement Carthage était perdue3.
Les Anciens et le Peuple, qui, plus encore que ses gouvernants, a d’ordinaire le sentiment de sa conservation et l’instinct des hommes,
1 Polybe, i.
4 Polybe, i, 74.
3 Cornel. Nepos, Amilcar, il.
ABD-MELEK-ARD BARKA
appelèrent d’un commun accord au commandement des troupes Abd- Melek-Ard.
Le général, depuis son retour de Sicile, se tenait éloigné de la politique. Seul, parmi les généraux de la République, qui n’eût pas été vaincu et qui eût su s’attirer, non pas l’amitié, mais, ce qui valait mieux, l’estime des Romains, il se sentait jalousé par les innombrables médiocrités vaniteuses qui ne pouvaient lui pardonner ni son génie, ni ses exploits.
A la demande de ses concitoyens, l’illustre capitaine ne pouvait opposer un refus.
Il lui en eoûta cependant, h coup sûr, d’obéir, en ces conjonctures, au vœu populaire. Il n’avait pu voir, sans une peine amère, que la République ne soldât point, comme elle le devait, lecomptc des braves gens qui, pendant des années, avaient été associés à sa fortune. Ces mercenaires, qu’on lui demandait d’anéantir aujourd'hui, c’était sa famille militaire. C’était avec eux qu’il avait fait ces grandes choses qu’on se racontait depuis aux veillées du bivouac. C’étaient eux qui, au retour de quelque rapide et heureux coup de main sans doute, peut-être de la prise d’Ëryx, lui avaient décerné cc glorieux surnom de barka ou Baraka , la foudre, l 'éclair, la puissance merveilleuse, la victoire infaillible ', qui reste comme le plus beau patrimoine de sa vie.
Aussi, tant que Carthage n’avait pas été en danger, tant que les mercenaires s’étaient bornés à des réclamations plus ou moins menaçantes, plus d’une sympathie de leur ancien général, comme du pauvre Giscon, cette victime du courage civique, était allée vers eux.
Mais Carthage était en péril. La patrie elle-même, en danger, réclamait le secours de son bras. Tout autre sentiment devait se taire et se lut alors chez Abd-Melek-Ard devant celui du patriotisme. Ce fut donc le cœur brisé qu’il ceignit son épée; mais il la ceignit avec l’intention bien arrêtée de ne la point remettre au fourreau que l’émeute ne fût écrasée et Carthage victorieuse.
Il commença par refaire son armée. A force d’énergie et d’activité, il parvint, en peu de temps, à mettre en ligne soixante-dix éléphants et une dizainede mille hommes, composés des débris de l’armée d’Hannon, de mercenaires transfuges et de nouvelles recrues faites un peu partout.
Il fallait exercer tout ce monde. Il le lit sans prendre un instant de repos, les rompit promptement aux marches, aux manœuvres, à l’obéissance et fut assez vile en état d’entrer en campagne.
Alors il se mit en quête de l’ennemi. Celui-ci savait le changement survenu dans le commandement et, connaissant Abd-Melek-Ard, il s’était soigneusement retranché et se gardait avec une extrême vigilance. Mathos avait fortifié tous les passages de la chaîne de collines qui ferment l’isthme de Carthage. Derrière ces collines, coule du sud-
1 llist. d’ilannibul, par le commandant IIbnnebeut, tome I, liv. 3.
ABD-MELEK-ARD BARKA
ouest au nord-est le Makarata, ou Medjerdah , qui venait alors déboucher dans la mer sous Porto-Farina. C’était une seconde ligne de défense excellente et qu’il n’avait point négligée. Le fleuve n’offre qu’un très petit nombre de gués et ses deux rives n’étaient alors reliées l’une à l’autre que par un seul pont, placé à 4 ou 5 kilomètres audessus d’Utique. Partout ailleurs, ses eaux profondes et rapides formaient un obstacle absolu. Mathos faisait surveiller tout le cours du fleuve. Il avait établi des avant-postes près de chacun des gués. Il avait défendu, par un fort détachement et des ouvrages sérieux, construits sur la rive droite, l’entrée de l’unique pont dont nous avons parlé. C’était empêcher tout mouvement offensif et rendre inutiles tous les armements de Carthage. Ce plan était fort habilement conçu et très sagement exécuté.
Un de ces hasards, comme il s’en trouve toujours pour aider le génie, en fit seul triompher. Abd-Melek-Ard avait remarqué que, lorsque les vents soufflaient d’ouest-nord-ouest, le Makarata se barrait à son embouchure et que cette barre, dont la position variable restait dissimulée sous une mince couche d’eau, permettait, sans trop de dangers, le passage du fleuve. Il attendit donc ces vents favorables. Puis, dès qu’ils régnèrent, il sortit, un soir, sans bruit, de Carthage, avec ses troupes, leur fit traverser le Makarata, pendant la nuit, à la barre et, dès l’aube, apparut, sur la rive gauche du fleuve, aux mercenaires, que sou inexplicable présence consterna. Leurs positions étaient tournées.
Sans perdre la tête toutefois, Spendius rassemble dix mille soldats, en demande à la hâte quinze mille à l’armée d’Utique, et vient, avec ces vingtsix mille hommes, lui présenter la bataille. Les insurgés furent battus. Six mille des leurs périrent les armes à la main; deux mille furent faits prisonniers et le reste s’enfuit à Tunis1. Tous leurs ouvrages de défense tombèrent aux mains d’Abd-Melek-Ard, qui, maître maintenant des deux rives du fleuve, coupait en deux tronçons l’armée des rebelles et isolait le corps de Spendius et d’Autharite, rejetés sur Tunis, des corps de Zerzas et de Mathos, restés sous Bizerte et Ulique.
Hâtons-nous de dire qu’Abd-Melek-Ard usa de sa victoire avec la plus grande modération. Il fit venir ses prisonniers, leur parla doucement, enrôla de suite, sous scs enseignes, tous ceux quile voulurent etrenvoya les autres en liberté, sous la seule condition de ne plus servir contre Carthage.
Leur échec n’avait cependant pas découragé les mercenaires. Ils avaient repris la campagne; des légions entières de volontaires étaient venues les rejoindre. Les Libyens se levaient en masse pour la guerre de l'indépendance. Rien n’était donc perdu.
Spendius surtout suivait pas à pas les mouvements d’Abd-Melek-Ard. Il le harcelait sans cesse. Une fois même, il faillit l’écraser. Heureuse-
1 PûLYBE, I, 76.
ABD-MRLEK-ARD BARKA
ment pour le Carthaginois, à ce moment critique, un jeune chef berbère N’H’araraoua, c’est-à-dire prince de la tribu des H’arar, dont les descendants, dit le colonel Hénnebert ', habitent encore aujourd’hui le versant nord du Djebel A’mour, en Algérie, séduit par le génie d’Abd- Melek-Ard a et désertant la cause des rebelles, passa subitement avec deux mille chevaux dans les rangs puniques. Le général lit sur-le-champ charger ces escadrons transfuges et se dégagea, grâce à leurs charges vigoureusement poussées. Puis, reprenant l’oflensive contre un ennemi à demi rompu et démoralisé par la trahison de sa cavalerie, lui tua dix mille hommes et en prit quatre mille.
Comme après la bataille du Makarata, il se fit du reste amener ces prisonniers de guerre, s’entretint avec eux, leur offrit du service dans ses troupes, rendit immédiatement leurs armes à ceux qui consentirent à en prendre, demanda seulement aux autres l’engagement de ne plus combattre la République et les remit en liberté. 3
Celte bienveillance calculée du vainqueur ôtait autrement désastreuse pour la révolte qu’une défaite sanglante. Elle encourageait tellement, en effet, les désertions qu’elle n’eût pas tardé, probablement, à laisser les généraux de l’émeute sans soldats. Spendius et Mathos le comprirent. Ils virent tout de suite aussi que le seul moyen de retenir leurs hommes était de leur faire commettre un acte de sauvagerie tel qu’il creusât nécessairement entre eux et Carthage un infranchissable abîme. Ils ne reculèrent point devant cette extrémité. C’est leur plus grande faute devant l’histoire.
Après quelque orgie, car ces horreurs ne se commettent jamais de sang-froid, ils livrèrent à leur soldatesque, devenue furieuse, le vieux et vaillant Giscon, avec les sept cents Carthaginois arrêtés en même temps que lui. Et, alors, il se passa une chose absolument infâme, un de ces attentats monstrueux où l’horrible le dispute à l’incroyable. Des soldats avinés abattirent l’une après l’autre, en ricanant, les mains du noble et infortuné général ; puis ils le mutilèrent atrocement; ils lui brisèrent les jambes à coups de barres de fer et rejetèrent enfin, sans pitié, son corps tout sanglant dans une infecte basse fosse. Après lui, ce fut le tour de ses compagnons. Sept cents fois se renouvela cette scène d’inexprimable horreur qui nous force à reporter maintenant sur Carthage et sur ses infortunés citoyens la sympathie profonde que, jusqu’alors, nous donnions, avec Abd-Melek-Ard lui-même, aux mercenaires.
l'n cri de stupeur remplit Carthage à la nouvelle de cet épouvantable forfait que rien n’excuse, qu’aucune passion ne saurait justifier. La République en pleurs fit demander qu’on lui remît au moins les corps des malheureuses victimes. Spendius et Mathos refusèrent insolemment, menaçèrent du sort de Giscon tout parlementaire Carthaginois qui
* Hist. d’Hannibal, I, p. 130.
* Polybe, i.
* Polybe, i.
LA TU.NlSIE.
ABD-MELEK-ARD BARRA
oserait encore se présenter devant eux (238). Ils décrétèrent, en outre, que tout Carthaginois fait prisonnier serait mis à mort et que tout auxiliaire ou allié des Carthaginois, qui serait pris, aurait les mains coupées1.
Entre Carthage et ses anciens soldats, le droit des gens n’existait donc plus. Les mercenaires venaient d’y renoncer et de signifier à leur adversaire d’avoir à les imiter de gré ou de force. La lutte entrait, par conséquent, dans une phase nouvelle. Elle devenait une guerre d’extermination.
Cependant, Hippo-Diarrytos et Utique avaient ouvert leurs portes aux rebelles dont les armées s’étaient aussitôt réunies. Les mercenaires de Sardaigne, répondant aux appels pressants de leurs camarades d’Afrique, venaient, eux aussi, de se révolter. Ils avaient massacré le général Bou-Astarté, gouverneur de file et tous les Carthaginois qu’ils avaient pu saisir. Pour les ramener dans le devoir, on leur avait envoyé le vieil Hannon, le vaincu des Aegates, dont la turbulence encombrante venait enfin de recevoir son châtiment. Ils l’avaient crucifié 2 (238).
La Corse faisait écho à ces soulèvements; ses mercenaires proclamaient aussi leur indépendance et tuaient ou chassaient tous les Phéniciens.
La révolte prenait donc des proportions formidables, et Carthage était impuissante à la réprimer partout. A ses portes mêmes, elle ne savait trop comment en venir à bout. Car, pour comble de maux, la division s’était mise au camp punique. Ilannon le Riche, l’un des lieutenants d’Abd-Melek-Ard, se plaignait vivement de son général et, peutêtre, en tout autre temps, la fortune personnelle du plaignant et son influence l’eussent emporté sur les mérites du glorieux soldat d’Eryx. Mais, à ce moment, les Anciens sentirent qu’ils avaient surtout besoin d’une épée, et le commandement d’Abd-Melek-Ard lui fut conservé. Hannon quitta l’armée et fut remplacé par un jeune officier du nom d’Hann-Baal 3.
Aussitôt l’ordre ainsi rétabli dans son camp, Abd-Melek-Ard reprit vivement ses opérations. Les insurgés avaient l’avantage du nombre. Pour les vaincre et les détruire, car c’était leur destruction radicale qu’il cherchait à cette heure, il fallait donc les acculer dans quelque position resserrée où le nombre ne servît plus de rien. C’est à cela qu’il employa tout son génie.
Après plusieurs mois de marches et de contremarches, d’escarmouches brillantes, de combats d’avant ou d’arrière-garde, après avoir séparé l’armée de Spendius de celle de Mathos, et rejeté ce dernier sous Tunis, il parvint à entraîner Spendius dans une gorge qu'il avait
1 Diodore de Sicile, xxv, fraqm. — Polybe, i.
2 Polybe, i.
3 Polybe, i.
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au préalable étudiée avec soin et fait étudier minutieusement par ses lieutenants. Polybe appelle cette gorge le défilé de la Scie*; on le nomme communément le col de la Hache. C’est le Teniet-et-Sif, près l’ Oued Nebbdne , à 32 kilomètres nord de Kairouan, croit M. Charles Tissot *, ou le Kanguet-el-hadjaj, derrière le Djebel Reças , dit une tradition populaire.
Quand les quarante mille mercenaires de Spendius, d’Autharite et de Zerzas furent entrés imprudemment dans ces gorges que dominaient de hautes murailles rocheuses, aux arêtes dentelées, Abd-Melek-Ard, à l’aide de palissades et d’un large fossé, lit lestement fermer la coupure qui leur avait livré passage 3. Les soldats couronnèrent les hauteurs. Lui-même, avec ses éléphants cl sa cavalerie, se plaça derrière les ouvrages qui coupaient la route et attendit.
Les rebelles étaient pris. Ils ne pouvaient ni combattre, ni fuir. 11 fallait mourir là, lentement, de la plus hideuse des morts : de la mort amenée par la faim. Longtemps ils espérèrent que l’armée de Mathos viendrait à leur secours. Celle espérance leur donna du courage, et ce courage fut poussé jusqu’aux dernières limites de l’héroïsme. Après avoir épuisé toutes leurs ressources, ils en vinrent à dévorer de la chair humaine. Des hauteurs qu’ils occupaient, les Carthaginois les virent se jeter d’abord sur les prisonniers de guerre, puis sur les esclaves. Mais, lorsque cette affreuse nourriture vint elle-même à leur manquer, le désespoir les prit. Ils entrèrent dans une sombre fureur et les récriminations commencèrent violentes et pleines de menaces.
11 fallait songer à se rendre. Spendius, Autharite, Zarzas et sept autres chefs se chargèrent des négociations et firent demander un sauf-conduit à Abd-Melek-Ard. Admis en sa présence, il exigea, comme première condition de toute capitulation, que dix rebelles, à son choix, se rendraient à merci. Les malheureux acceptèrent sans se douter qu’ils prononçaient leur arrêt de mort. 11 les choisit eux-mêmes et les garda.
Les mercenaires, ne voyant pas revenir leurs chefs, croient à une trahison et prennent les armes. Abd-Melek-Ard n’attendait que cette occasion. 11 fait avancer ses éléphants, pénètre avec son infanterie dans le défilé dont sa cavalerie garde l’entrée prête à sabrer tout rebelle qui voudrait franchir le passage et, là, il massacre impitoyablement, jusqu’au dernier, les quarante mille infortunés qu’il y a bloqués *.
Sa vengeance n’est pas encore complète. Mathos reste, en effet. Abdmclek-ard court à Tunis, où le Libyen campait sans nouvelle du dehors, se charge d’attaquer la ville du côté de la Kasbah, et confie
* POLYBB, I, 85.
* Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, I, p. 547-548.
* Polybe, i, 84.
4 POLYBB, I, 85.
ABD-MELEK-ARD BARKA
l’attaque du côté du Bahira à son jeune lieutenant Hann-Baal. En même temps, pour terrifier les assiégés, il fait mettre en croix, sous leurs yeux, Spendius et les neuf chefs tombés, avec lui, en son pouvoir. Cette vue était plutôt de nature à irriter les mercenaires. Ils se défendent avec énergie. Un jour enfin, Mathos remarque que Hann-Baal se garde mal et n’assure guère ses communications avec Abd-Melek-Ard. Il en profite, fond à l’improviste sur la division sud, la culbute, prend ses parcs, s’empare d’Hann-Baal en personne, le fait crucifier séance tenante sur la croix même où gisaient encore les restes de Spendius et, pour apaiser les mânes de son camarade, fait égorger sur son cadavre en lambeaux trente des plus nobles Carthaginois *.
Abd-Melek-Ard, après cet échec, n'était plus en force. Il dut lever le siège et se retira derrière le Makarata. Son ancien lieutenant, Hannon le Riche, lui fut adjoint de nouveau avec une division de renforts. Cette fois, grâce à l’intervention officielle de trente sénateurs envoyés exprès et nommés commissaires près l’armée, les deux généraux oublièrent pour la patrie leurs anciennes rancunes et combinèrent leurs opérations. Mathos avait repris la campagne. Ils le poursuivirent, le harcelèrent, le traquèrent, le repoussèrent jusque dans le sud de la Tunisie. Finalement ils le battirent aux environs de Leptis Minor (. Lemta , près Monastir ), anéantirent ce qui restait de mercenaires et, sur un monceau de cadavres carthaginois, fauchés par sa vaillante épée, prirent Mathos lui-même, dont la mort n’avait pas voulu.
Le grand Libyen, amené dans cette Carthage qu’il faisait trembler depuis trois ans et quatre mois, y expira dans de tels tourments qu’on se demande, en vérité, qui l’emporte en férocité, dans cette sombre épopée, des mercenaires ou des Carthaginois?
Hippo-Diarrytos et Utique furent reprises ensuite après une résistance désespérée. Les Berbères furent châtiés, et, pour se garantir par une ligne de postes fortifiés, Carthage occupa plusieurs villes nouvelles, entre autres Théveste ( Tebessa ) 1 2.
L’insurrection était écrasée en Afrique. Restaient les rebelles de Sardaigne et de Corse.
Mais le jour même où Rome avait connu la prise de Mathos, le consul Sempronius était parti pour ces îles et en avait pris possession au nom du Sénat et du peuple romain. Et, comme Carthage avait protesté et fait quelques armements pour appuyer ses protestations, Rome lui notifia qu’il fallait ajouter au traité des Aegates l’article additionnel suivant : Carthage renoncera à la possession de la Sardaigne et payera la somme de 1,200 talents (6,985,000 francs). C’était cela, ou la guerre. On ne pouvait pas faire la guerre; il fallut donc courber la têle devant les exigences romaines et signer (237) 3.
1 Diodore de Sicile, xxv, fragm. — Polybe, i.
2 Cohnel. Nepos, Amilcar, n. — Polybe, i.
3 Polybe, iu, 27.
ABD-MELEK-ARD BAR K A
Ce ne fut pas toutefois sans frémir d’indignation. Peu s’en fallut que l’épée de Carthage ne sortit toute seule du fourreau. Mais la République était trop épuisée d’hommes et d’argent pour oser se risquer dans de nouvelles aventures. Elle dévora sa honte et attendit une occasion propice.
Des hommes, elle pouvait en recruter, il est vrai. Les peuples, qui l’avoisinaient, lui fournissaient aisément celte incomparable cavalerie numide qui, de Massinissa et Juba, jusqu'à Abd-El-Kadcr et à nos jours, n’a pas cessé de faire l’admiration du monde, et les Gaules avaient toujours à sa disposition d’inépuisables légions de fantassins.
Mais l’argent, où en trouver? Et cependant pour ce peuple qui ne se battait qu’avec des armées mercenaires, plus encore que pour tous les autres, l’argent était le nerf de la guerre !
La péninsule Ibérique passait pour la Californie des anciens. Ce n’était pas seulement le jardin des Uespérides aux pommes d’or que contenait ce pays, il renfermait surtout des mines de métaux précieux extrêmement abondantes et d’une grande richesse.
L'Espagne offrait ces autres avantages aux Carthaginois qu’elle leur donnait pied sur le continent européen, sans qu’ils eussent presque à sortir de chez eux, puisque toute la côte, jusqu’au détroit de Gadès ou de Gibraltar , était semée de leurs comptoirs et de leurs factoreries; que, de là, ils pouvaient s’élancersur Rome par le nord de 1’ltalie, tandisque les Hottes puniques la prendraient par le sud ; enfin, qu’ils recruteraient, dans ce pays montagneux, une infanterie qui déjà passait à juste titre pour une des premières infanteries du monde et qui devait garder longtemps cette réputation ; il n’en fallait certes pas tant à Carthage, peu scrupuleuse sur les questions de Droit international pour envahir ces régions fortunées et déclarer aux peuples de la Rétique cette guerre honteuse dont a parlé Chateaubriant a.
Ce fut Abd-Melek-Ard, en grande partie sans doute, l’inspirateur de cette expédition, qui, malgré les efforts d'Hannon le Riche et de scs partisans, fut, aux applaudissements du peuple, choisi pour la conduire.
L'illustre général occupait à cette heure une situation toute exceptionnelle dans la République. Il était adoré des masses qui acclamaient en sa personne le soldat dont la vaillante épée avait au moins soutenu l’honneur des armes puniques en Sicile et qui venait de sauver la patrie menacée par l’insurrection libyenne. Il était également aimé d’une fraction nombreuse de l’aristocratie. Elle saluait en lui, non seulement le grand tacticien, mais le lin diplomate qui avait su en imposer au Consul Lutatius lui-même. Abd-Melek-Ard venait d’ailleurs de faire preuve d’une très grande habileté en mariant l’une de ses filles au prince N’H’Ararâoua, et l’autre à un jeune Carthaginois de très noble famille, d'une immense fortune, d’une très grande influence et d’un très grand avenir,
» Appiex, H isp., v.
* Itinéraire de Paris à Jérusalem.
ABD-MELEK-ARD BARRA
nommé Asrou-Baal. Ces deux alliances lui assuraient en effet une prépondérance absolue, soit à l’intérieur dans les conseils de sa nation, soit à l’extérieur chez les peuples voisins alliés de Carthage
Sûr désormais de voir, en son absence, sa politique et ses patriotiques desseins soutenus par des amis dévoués, il se hâta de faire ses derniers préparatifs de départ et achemina ses colonnes par la route ouest du littoral, tandis que sa flotte suivait en côtoyant le rivage à sa hauteur.
Lui-même, avant de rejoindre son armée en marche, voulut se mettre sous la protection spéciale des dieux de Carthage. 11 monta donc, en grande tenue et entouré d’un brillant état-major, au temple d’Eschmoun pour assister à un sacrifice solennel. Hann-Baal, son fils bien-aimé, qui n’avait encore que neuf ans, s’était glissé parmi le cortège superbe des officiers. Abd-Melek-Ard l’aperçut au moment même où le sacrifice allait commencer. Une inspiration soudaine lui vient. 11 demande à l’enfant s’il veut l’accompagner sur les rivages lointains sur lesquels les armées de la République vont planter leurs enseignes. Hann-Baal bondit de joie à cette demande qui met le comble à ses vœux. Je t’emmènerai donc, reprend son père, mais à la condition que tu vas jurer ici même une haine éternelle aux Romains. L’enfant accepte. 11 avait sucé cette haine avec le lait de sa mère ; elle était entrée dans son sang. Le schofetim le prend aussitôt par la main et, le conduisant à l’autel, devant toute la foule qui remplit l’enceinte sacrée, lui dicte ce serment que le jeune Hann-Baal répète sans trembler: « Dès que l’âge me le permettra, je jure de poursuivre les Romains sur terre et sur mer et d’employer le fer et le feu pour arrêter les destins de Rome sans que rien, ni les dieux, ni leurs traités puissent me retenir2. »
Le lendemain de cette scène émouvante, qui dut arracher plus d’une larme à ceux qui en furent témoins, Hann-Baal partait fièrement avec son père. Abd-Melek-Ard emmenait de plus, avec lui, son gendre Asrou-Baal, promu au grade de triérarque, ou commandant de vaisseau.
Jusqu’aux colonnes d’Hercule, leur marche ne fut guère qu’une promenade militaire au cours de laquelle le général cimenta plusieurs alliances déjà conclues, en conclut de nouvelles, augmenta ses forces par de nombreux enrôlements et charma tous ceux qui l’approchèrent par son aménité, sa belle prestance et sa générosité.
Cette promenade militaire servait d’ailleurs admirablement les intérêts supérieurs de la République Phénicienne3. Elle relevait son prestige dans l’esprit de tous ces peuples africains où ses défaites récentes l’avaient peut-être amoindri et leur montrait que si Carthage n’était plus
1 Appien, Hisp., iv. — Diodore de Sicile, ii.
s Cornel. Nepos, Annibal , n. — Tite-Live, xxi, 1 ; xxxv, 19. — Appien, De reb. Ilisp., ix. De bello Hannib., II. — Silids Italic., Puniq., I.
* Appien, Hannibal, n.
ABD-MELEK-ARD BARICA
invincible, elle ôtait encore redoutablement forte et colossalement puissante.
Après avoir visité successivement Utigue, Bizerte , Ilippo Regius (ZMwe), Tueca (ruines), Igilgil(D,/iV(/W//), Saldœ [Bougie), \o\ ( Cherchell ) Kairt-Anna ( Tenès ), Mak-Ag-Aoua [Mostugancm), les deux armées de terre et de mer arrivèrent enfin à Ti'n’gi [Tanger).
Ce fut de cette ville même, ou de ses environs, que partit Abd-Melck- Ard et qu’il traversa le détroit avec ses troupes. Il se reposa quelques heures à Gadès [Cadix), qui était une colonie phénicienne, franchit le Guadalguivir, alors nommé le Bœtis, la Guadiana, ou fieuve Anas el, laissant au sud le pays actuel des Algarves, il entra dans l 'Alemtejo pour châtier les Cellici, qui, dit-on, étaient venus piller jusqu’aux comptoirs de Cadix.
Dès la première rencontre, les Celtici furent battus, leur armée dispersée, scs chefs, dont l’un s’appelait Istolatius, furent tués, et trois mille prisonniers restèrent aux mains du vainqueur. Abd-Melek-Ard les prit à son service. Une deuxième armée de cinquante mille hommes, rassemblée par Indorlès, parent d’istolatius, ne fut pas plus heureuse que la première. Elle fut défaite et abandonna dix mille prisonniers que les Carthaginois rendirent tous à la liberté, excepté le malheureux Indortès, auquel Abd-Melek-Ard fit crever les yeux et qu'il fit crucifier . Le pays était ouvert, les Carthaginois traversèrent une partie de V Estramadure et de la Galice a.
Abd-Melek-Ard commença sur-le-champ, dans les sierras, l’exploitation des mines d’argent qui furent découvertes. Les résultats de celte exploitation dépassèrent toutes les espérances.
Ils grisèrent même Carthage au point qu’elle voulut posséder entièrement le pays où la terre recélait, dans ses lianes, de pareilles richesses. Elle donna donc ordre à son général d’étendre ses conquêtes dans tous les sens et de s'emparer, s’il était possible, de la péninsule tout entière1 * 3. Abd-Melek-Ard obéit. Mais les rudes montagnards de X Estramadure , de Y Andalousie, de la Nouve/le-Castil/e, de Grenade, de Murcie et de Valence défendirent leur indépendance avec l'indomptable énergie que, deux mille années [dus tard, leurs descendants devaient opposer à Napoléon et à ses lieutenants.
Pendant neuf longues années*, l’armée punique dut guerroyer sans relâche pour soumettre les invincibles peuplades qui, de chaque buisson, de chaque défilé, de chaque pli de terrain, faisaient une embuscade d’où ils tombaient sur l’ennemi.
Les Vettones, les Turretani dans l’Estradamure et l’Andalousie, les Orelani et les Turduli dans la Nouvelle-Castille, les Cellibcri, les Contes-
1 Diodore db Sicile, xxv, fragm.
1 Polybb, II. — DioDonE DE Sicilb, xxv. — Cornel Nep., Amilcar, IV. — Appien, Hisp., v,
3 Appieî», De bell. llannib., n.
* Tite-Live, xxi, 2. — CoRXF.L. Nepos, Amilcar, iv.
ABD-MELEK-ARD BARKA
tani et les Baslitani dans les provinces de Valence, de Grenade et de Murcie, les arrêtèrent tour à tour, se réfugiant dans leurs montagnes quand le sort des armes leur était contraire, tombant du haut de leurs rochers sur les lianes, ou les derrières des colonnes, enlevant les convois et organisant partout ces terribles bandes de partisans dont les guérillas de 1812 nous donnent une exacte idée.
Après maint combat et mainte victoire, après avoir enrichi sa patrie de dépouilles de toutes sortes, or, argent, armes, chevaux et hommes1 *, Abd-Melek-Ard était emin parvenu jusque sur la côte orientale de la Péninsule. 11 déboucha sur celte côte, soit par la vallée du Turia (ou Guadalaviar ), soit par celle du Sucro (ou Xucar), à la hauteur des Baléares, et prit d’assaut la ville grecque d’Uicis, près de la ville espagnole actuelle d ’Elche.
La pensée de Borne, qui ne le quittait jamais, et la certitude d’une guerre plus ou moins prochaine avec celte puissance lui faisaient désirer d’avoir, sur la Méditerranée, et à peu près à la latitude où il se trouvait, une place dont il pût faire sa base d’opération contre les Bomains. Ilicis n’ayant aucune valeur topographique et militaire, il l’abandonna et, remontant un peu plus vers le nord, découvrit, dans les contre-forts de la chaîne qui aboutit au cap Saint-Martin, un rocher blanc 2 d’un grand relief, qui dominait toute la plaine et paraissait remplir ses desiderata. Il en fit donc déraser la crête, y fixa son camp et y jeta les fondements de la ville ù'Acra-Leukè, qui fût peut-être devenue la ville nouvelle nécessaire à ses desseins si la mort ne l’eût arrêté net au milieu de ses vastes projets 3.
Les historiens de l’antiquité ne s’accordent point sur les circonstances de cette mort. Suivant les uns, il fut assassiné près de Sagonte4; suivant d’autres, il se noya au passage d’une rivière3 *. Silius Italicus, Polybe et Appien déclarent, au contraire, expressément qu’il mourut de la mort des braves, sur un champ de bataille, l’épée à la main0. Appien ajoute même que les Carthaginois avaient vu se liguer contre eux les chefs des peuples déjà vaincus et qu’il succomba dans la lutte entreprise contre cette coalition. Cornélius Nepos est plus affirmatif encore. Il dit formellement qu’Abd-Melek-Ard fut tué dans une rencontre avec les Veltones7. Telle est, croyons-nous, la vérité. Sans doute, les Vettones avaient été depuis longtemps battus; mais, quand le pied de l’élranger foule le sol sacré de la patrie, l'insurrection contre lui reste toujours le plus saint des devoirs. Et c’est probablement en allant, avec une colonne volante, châtier quelqu’une de ces insurrections sacrées
1 Corn. Nepos, Amilcar, iv.
* Tite-Live, xxiv, 41.
3 Diodore de Sicile, xxv, fragm.
4 Tite-Live, xxi, 2 ; xxiv, 41.
6 Diodore de Sicile, xxv, fragm.
8 Silius Italicus, Punie., i. — Polyde, n. — Appien, Hispan., v.
7 Cornel. Nepos, Amilcar, iv.
ABD-MELER-ARD BARRA
que le grand homme de guerre fut accablé par le nombre et périt avec son escorte (228).
Carthage, à la nouvelle de ce malheur, se hâta de faire passer de nouvelles troupes en Ibérie. De leur côté, afin que la ligne politique suivie jusque-là ne fût point modifiée, les amis de l’illustre défunt, toujours prépondérants dans les eonscils de la nation, firent nommer au commandement en chef des années de la péninsule Asrou-Baal, gendre et lieutenant d’Abd-Melek-Ard.
Asrou-Baal commença par venger la mort de son beau-père ; puis il pacifia les Ibères et, moitié par la douceur, moitié par la force, il étoullà la guerre sur le point de se rallumer partout à la fois.
La paix rétablie, il songea sérieusemeut à réaliser les plans d’Abd- Melek-Ard et à fonder en Espagne une place solide qui pût servir de réduit aux Carthaginois en cas de besoin et qui surtout pût leur servir de tète de ligne dans une future expédition contre Rome.
Il chercha pendant quelque temps sur la côte orientale un emplacement plus convenable que Acra-Leukè. Finalement il s’arrêta sur un point situé au sud du cap Palus, par 37° 32' de latitude nord et 16° de longitude ouest et jeta les fondements de la Carthage nouvelle, ou Cart/iayène. Celte ville est admirablement située au fond d’un golfe d’un kilomètre environ de profondeur sur un demi-kilomètre de largeur. Une île, qui ferme l’entrée de ce golfe, en fait un port naturel. Les murailles de la cité sont elles-mêmes assises sur une montagne qui s’avance en promontoire. Elles sont protégées à l’est et au sud par la mer, à l’ouest nord-ouest par un étang, qui en défend l’approcbe et ne laisse, pour passer de la ville sur le continent, qu’un isthme étroit, d’une largeur inférieure à quatre cents mètres. Encore un canal, creusé de mains d’hommes, vint-il couper ce passage et permettre aux défenseurs de la place de s'isoler entièrement du reste de la terre1 *.
Quand la ville lut ainsi mise à l’abri d’un coup de main et fortifiée selon toutes les règles de l’art, le nouveau gouverneur y installa tous les services de l’armée et tous les ateliers nécessaires à l’armement et à l’entretien de ses troupes. Les arsenaux seuls occupèrent jusqu'à deux mille ouvriers par jour*. Les vivres, les machines de guerre, les munitions de toutes sortes s’entassèrent là sous la surveillance incessante d’Asrou-Baal. 11 y créa de plus un trésor de guerre considérable et qu’alimentèrent les mines d’argent, voisines de la cité.
Homme de guerre assurément, mais surtout politique habile, administrateur intelligent et d’une activité prodigieuse3, le successeur d’Abd- Melek-Ard agrandit les conquêtes de sou glorieux prédécesseur bien plus par son adresse, son esprit conciliant et sa finesse diplomatique que par les armes. Il ne négligeait rien pour cela. C’est ainsi que sa
1 Tite-Live, xxvi, 42. — Poi.ybe, x.
* Polybe, x, 8, 10, passim.
3 Polybe, h.
LA TINIME.
ABD-MELEK-ARD BARRA
première femme, fille d’Abd-Melek-Ard, étant morte, il s’unit avec la fille d’un chef espagnol. C’est encore ainsi qu’il engagea le fils aîné d’Abd-Melek-Ard lui-même, le grand Ilann-Baal, à suivre son exemple.
Hann-Baal n’était plus l’enfant de dix ans que nous avons vu partir avec le héros d’Eryx; c’était maintenant un beau jeune homme, au regard étincelant1, à la physionomie fine, à la taille élégante et svelte2, à la démarche fière, cavalier hors ligne3, d’une bravoure, d’un sang-froid, d’une adresse incomparables4. Il avait vingt-quatre ans. Tout était changé en lui, sauf sa haine des Bomains!
Asrou-Baal le maria, en 220, avec une Espagnole de noble race. Elle s’appelait Imilcée. Elle était fille de Castalius, chef des Turduli et fondateur de Castulo ( Cazorla ) s, sur le haut Guadalquivir .
Ces alliances, les grandes qualités du successeur d’Abd-Melek-Ard, lui valurent les plus grands succès6. Beu à peu, les peuples de lTbérie s’habituèrent à son gouvernement et il étendit les possessions ou, tout au moins, le protectorat punique, jusqu’à la ligne de l’Ebre.
A tous les points de vue d’ailleurs, Hann-Baal le secondait merveilleusement. C’était son meilleur lieutenant, le premier officier général de l’armée. Nul ne s’entendait comme lui à enlever une masse de cavalerie1; nul ne conduisait avec autant d’intrépidité une syntagme à l’assaut, ou à la charge, sous les traits de l’ennemi. Aussi Asrou- Baal se plaisait-il à lui confier les missions militaires les plus périlleuses et le chargeait-il volontiers des plus difficiles opérations8 . Malgré sa grande jeunesse, le brillant officier général n’était, du reste, pas moins sûr au conseil que vaillant sur le champ de bataille, et ses avis étaient toujours empreints d’une sagesse telle qu’on était heureux de les recueillir et presque toujours de les suivre.
L’étoile de Carthage, un instant pâlie, brillait donc d’un nouvel éclat. Elle paraissait plus radieuse que jamais. Quinze années de constante fortune avaient réparé les ruines amoncelées par les guerres antérieures. La perte de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse était largement compensée par la conquête de cette inépuisable lbérie dont les guerriers «grossissaient les phalanges puniques et dont les mines d’argent remplissaient le trésor de la Bépublique Africaine.
Cette prospérité croissante ne pouvait durer longtemps sans éveiller les susceptibilités romaines. Rome toutefois n’osa point, nous dit Polybe 9, se montrer alors trop impérieuse. Menacée par les Gaulois, qui pouvaient l’attaquer d’un jour à l’autre, elle se souciait peu, par
t Tite-Live, xxi, 4.
2 Silius Italicus, Punie., i.
3 Silius Italic., Punie., III, xii. — Tite-Live, xxi, 4.
4 Tite-Live, xxi, 4.
5 Silius Italic., Punie., III. — Tite-Live, xxiv, 41.
8 Cornel. Nepos, Amilcar , m.
7 Cornel. Nepos. Annibal, iii.
9 Polyue, u, 13.
ARD-MELEK-ARD BARKA
des exigences intempestives, de se mettre aussi Carthage sur les bras. Elle demanda donc seulement que les Carthaginois ne dépassassent point la ligne de l’Ebre et respectassent l’indépendance des colonies grecques tixées dans la Péninsule *.
Asrou-Baal signa, avec les plénipotentiaires de Rome, un traité rédigé sur ces bases. Signa-t-il sans en avoir référé préalablement à son gouvernement? C’est assez difficile à admettre. Quoi qu’il en soit, ce traité, portant sa signature, ne fut jamais soumis, parait-il, à la ratification du Sénat de Carthage. Et bientôt nous verrons le Grand Conseil des Anciens s’appuyer énergiquement sur cette cause de nullité radicale pour répondre aux réclamations des ambassadeurs de Rome.
L’attention de la République Transalpine était attirée du côté de l’Espagne. Elle ne devait pas larder à s’y fixer bien davantage encore.
En 220, Asrou-Baal disparaissait subitement, assassiné par un esclave celte nommé Tagus â. Il avait, disent les uns, fait crucifier le maître de cet esclave, ou avait injustement puni l’esclave lui-même ■*, et l’assassinat du gouverneur fut un acte de vengeance. Suivant d’autres, cet assassinat fut un crime politique. Le bras qui frappa le représentant de Carthage avait été armé par les Romains. Le coup partit de l’éternelle ennemie et Tagus ne fut qu’un vulgaire et inconscient instrument.
Toujours est-il que les funérailles d’Asrou-Baal dit le Beau étaient à peine achevées que l’armée d’Espagne acclamait, d’une seule voix, pour son chef, le lieutenant préféré du défunt, Hann-Baal 1 * 3 4. Ce choix devait être confirmé par le Gouvernement de la Métropole. Il le fut. Le Sénat et le peuple punique 5 *, en dépit de l’opposition systématique d’Hannon le Riche, que rien n’avait pu désarmer, ratifièrent d’enthousiasme l’élection du fils d’Abd-Melek-Ard.
Né d’une famille qui remontait jusqu’à la fondation même de Carthage; possesseur d’une immense fortune, puisque les seules mines d’argent qu’il exploitait à Bebulo, en Espagne, lui rapportaient plus de 25,000 francs de revenu par jour joignant à son antique noblesse l'illustration récente de son père dont l’impétueux génie avait étonné le monde entier; admirablement doué de sa personne, éloquent, instruit, savant même et auteur de plusieurs ouvrages; ayant toutes les distinctions qui appartiennent à la supériorité de l’esprit7; portant déjà, sur son front vaste et pensif, l’auréole des prédestinés, le jeune général en chef avait tout pour séduire. Il séduisit en effet, dans le cours de sa carrière glorieuse, tous ceux qui l'approchèrent.
L’armée surtout lit de lui son idole. Elle lui voua l’un de ces cultes
1 Appif.n, Il isp., VII.
* Tite-Live, xxi, 2.
3 PoLYBE, II.
* Comnel. Nepos, Amilcar, iii ; Annibal , ni.
5 Cornel. Nepos, Annibal, iii. — Polïbe, iii.
* Pline, Hist. nal., xxxm. 81.
7 Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem. — Cornélius Nepo<. Annibal. xm.
abd-melek-ard bar k a
passionnés Qui ne se démentent jamais, ni dans les succès, ni dans les revers. Il l’enthousiasmait! Aussi comme elle était dans sa main et quelles merveilles il lui lit accomplir!
Dès qu’il eut pris possession de son commandement, un souffie de révolte passa sur toute Tlbérie. Les peuplades depuis longtemps vaincues et impatientes, apprenant la jeunesse du nouveau gouverneur, crurent le moment venu de secouer un joug toujours abhorré. Leurs chants de guerre retentirent donc tout à coup. Tous les échos les répétèrent des rives de l’Océan aux bords de la Méditerranée, et, partout à la fois, éclata la guerre de l’indépendance. Hann-Baal ne se laissa point déconcerter par cette explosion soudaine et terrible. Il châtia promptement les Olcades, qui occupaient le bassin du Xncar et avaient pour capitale Althœa, ou Carteja, maintenant Occana \ les Vaecœi, établis sur le haut Douroe. t dont il prit les forteresses : Salamanque et Albucala; les Carpetani, qui, avec leurs alliés, accourus de toute l’Ibérie (219) et surtout du pays des Olcades et des Vaccœi, déjà vaincus, furent mis en déroute près de Tolède , sur le cours supérieur du Tage et laissèrent plus de quarante-mille des leurs sur le champ de bataille. Ces marches rapides etees foudroyantes victoires arrêtèrent les progrèsde l’insurrection et rétablirent dans la Péninsule, jusqu’à l’Èbre, l’autorité Carthaginoise un instant méconnue. Les Sagontins seuls osèrent garder leur indépendance et, pour la protéger, sollicitèrent instamment l’alliance romaine i 2.
Le fils d’Abd-Melek-Ard profita du répit que lui laissait cette paix pour achever la méditation de ses grands projets contre Rome et tout préparer en prévision de la grande guerre qu’il appelait de tous ses vœux. Il se hâta de donner, en conséquence, une impulsion nouvelle aux travaux des mines. Il établit à Carthagène une monnaie et fit frapper sous ses yeux un numéraire considérable. Il remplit tous ses arsenaux de machines et d’armes tant offensives que défensives. Il entassa dans d’immenses magasins des provisions de toutes sortes, vivres, vêtements et chaussures. Il s’attacha surtout à décupler son trésor militaire et ne négligea rien pour le mettre en état de parer à tout événement.
Tout était prêt. 11 ne manquait plus qu'un casus belli pour commencer les hostilités. Mais les casus belli, quand on les cherche, ne font jamais longtemps défaut. Les Sagontins venaient d’attaquer les Turdetani, tribu d’Ibères sujets de Carthage 3. Le prétexte désiré était trouvé. Hann-Baal le saisit avec empressement. Sans envoyer à la ville alliée des Romains ni sommation, ni ultimatum, il met ses troupes en marche, franchit le Xucar et le Guadalaviar et arrive sous les murs de la
i Général de Vaudoncourt.
* Tite-Live, xxi, 5. — Polybe, III, 13, 14.
3 Tite-Live, xxi, 6.
A B D - M E L KK-ARD BARRA
cité, à la télé de cent-cinquante à cent soixante-dix mille hommes'.
Sagonte était assise à 4 kilomètres" de la Méditerranée, dans la province actuelle de Valence, sur une pointe isolée de la sierra f Espadon , d’une hauteur variant entre 92 et 120 mètres et coupée de tous côtés à pic, excepté du côté de l’ouest, où scs pentes très raides encore, mais cependant moins abruptes, donnaient accès dans la plaine. Le Turutis, aujourd’hui Palencia, rendait, au nord, son approche plus difficile encore. La place était, en outre, admirablement fortifiée. Ces travaux d’art, joints à sa position topographique, la faisaient passer pour imprenable. Elle devait, hélas! apprendre, à ses dépens, qu’il n’est point de place imprenable et que toute ville assiégée succombe fatalement, fût-ce aux horreurs de la famine, à moins qu’une armée de secours n’en fasse lever le siège à temps.
Au bas du rocher sur lequel elle s’élevait, entre ses remparts détruits et le Palencia, on a conslruit la ville moderne de Murviedro.
Les défenseurs de Sagonte étaient relativement peu nombreux et Titc-Live nous apprend que, malgré le concours dévoué de tous les habitants en état de porter les armes, il fut impossible de faire face à l’ennemi sur tous les points à la fois et d’occuper, en même temps, tous les postes3.
Hann-Baal l’investit entièrement et poussa les travaux du siège avec une extrême vigueur. Ni un mouvement des Bretani et des Carpelani qu’il dut réprimer4, ni une blessure, qu’il reçut à la cuisse5 dans une sortie des assiégés, ne ralentirent ses efforts. Pour donner du courage à scs hommes, on le vit travailler de ses mains au milieu d’eux prenant part à toutes leurs fatigues et à tous leurs dangers.
Vainement les Romains le conjurent d’épargner Sagonte. Une première tentative, faite dans ce sens à Carthagènc, aux débuts de l’expédition, échoue : une deuxième, tentée à Sagonte môme, a moins de succès encore. Les délégués de Rome ne furent pas même reçus. Des lieutenants d’Hann-Baal furent, par ses ordres, au-devant des envoyés de la République Transalpine et leur firent connaître que leur maître avait tout son temps pris pour la dictée de ses ordres et l’inspection de ses différents corps d’armée et que, du reste, les choses étaient arrivées à un point tel qu’il était trop tard pour négocier (i. Ces deux missions firent porter leurs doléances à Carthage en demandant au Sénat punique de désavouer son général.
On les fit attendre, en renvoyant de jour en jour la réponse qu’on devait leur donner. Pendant ce temps, Hann-Baal se hâtait; la brèche était ouverte ; trois assauts étaient successivement donnés par les
> Tite-Live, xxi, 8. — Eutrope, ni, 7.
* Relmas, Journaux des sièges de la péninsule, t. IV, p. 96.
* Tite-Live, xxi, 8.
* Tite-Live, xxi, 12.
s Tite-Live, xxi, 7. — Polybe, ni.
* Tite-Live, xxi, 9.
ABD -MELER- ARD BAR K A
assiégeants; la famine se faisait horriblement sentir à la place qui, tenant depuis huit mois, ne pouvait prolonger longtemps sa résistance.
Dans un accès de sombre désespoir, les femmes égorgèrent leurs enfants et se pendirent1. Les sénateurs de la ville assiégée, afin d’échapper aux mains du vainqueur, allumèrent alors, sur le forum, un bûcher gigantesque et se précipitèrent eux-mêmes dans les flammes avec leurs bijoux et le Trésor public.
Hann-Baal apprend ces événements. Il lance aussitôt, pour un quatrième assaut, une colonne formidable et, cette fois, tout est emporté. Sur les cendres encore fumantes du bûcher qu’ont allumé les principaux Sagontins, les soldats de Carthage, furieux d’un si long siège, égorgent, jusqu’au dernier, les vaillants défenseurs de l’héroïque cité.
Le vainqueur recueillit dansla ville en ruines un immense butin, dont il fit trois parts. La première fut versée dans son trésor de guerre ; la seconde fut distribuée aux soldats ; la troisième fut envoyée sur-le-champ à Carthage2.
Cela fait, Hann-Baal se hâta de regagner Carthagène, où il avait fixé son quartier général et le siège de son gouvernement.
Borne fut altérée à la nouvelle de la fin tragique de Sagonte. Elle se hâta d’envoyer à Carthage une troisième mission diplomatique. Cette mission se composait de M. Livius, L. Emilius, C. Licinius, Q. Bœbius et avait à sa tête Q. Fabius Maximus. Ces commissaires, arrivés en Afrique presque en même temps que le butin pris àSagonte, furent introduits solennellement dans le Sénat convoqué à cet effet dans les dépendances du temple d’Eschmoun.
Dès que la séance fut ouverte, Fabius prit la parole. Il parla de la violation flagrante du traité signé par Asrou-Baal et déclara, sans ambages, que Borne en appellerait aux armes si Carthage ne désavouait son général et même, disent Polybe et Tite-Live, si elle ne l’arrêtait et ne le livrait aux Romains3 4.
Rome n’avait pas à demander à Carthage de désavouer le jeune héros qui venait de prendre Sagonte et, moins encore, elle était en droit d’exiger qu’il lui fût livré. Tel fut le thème du discours que prononça un sénateur carthaginois en réponse à celui de Fabius. Cet orateur s’appelait Ag-Astaroth ( Geslar)1 . Pour lui, le traité, signé par Asrou-Baal, et que Rome invoque à l’appui de ses prétentions, n’existe pas. Effectivement, si le gouverneur d’Espagne a signé un pareil document, ce que l’orateur ignore, jamais, certainement, cet acte n’a été ratifié par le gouvernement punique. Or cette absence de ratification l’entache d’une nullité absolue. Rome connaît d’ailleurs ce point de droit public, elle qui, après la mémorable bataille des Aegates, refusa d'accepter les
1 Diodore de Sicile, xxv, fragm.
* Polyde, m, 17. — Tite-Live, xxi, 16.
3 Polybe, iii, 20, 33. — Tite-Live, xxi, 6, 18.
4 Silius Italic., Punie., ii. — Polybe, iii.