ANNIBAL
A cette noavelle, Hann-Baala tressailli d’allégresse. Son plus ardent désir est réalisé. 11 va se mesurerenfin avec cette Rome qu’il haitd’une de ces haines héréditaires plus fortes que la mort même !
« La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la « sait. Quand on examine bien cette foule d’obstacles qui se présence tèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta « tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’antiquité, » a dit Montesquieu1.
Avant de dérouler toutefois sous nos yeux les divers tableaux de ce spectacle grandiose, jetons un coup d’œil rapide sur la situation du monde à cette époque. Cet aperçu n'est pas inutile. 11 nous permettra de constater, en effet, les positions qu’occupent exactement les deux adversaires, prêts à entrer en lutte, et leurs forces respectives.
Au moment donc où commence la deuxième reprise du duel romanopunique, quatre seules puissances se partagent, avec les belligérants, la possession de ce bassin de la Méditerranée qui renferme presque toute la terre connue des anciens.
C’est d’abord la Grèce. Elle est bien déchue. Lacédémone meurt lentement de consomption. Cette Sparte, qui, dans ses beaux jours, compta jusqu’à trente mille familles dans ses murs, n’en compte plus que sept cents. Athènes est sans force par elle-même et par ses alliés. « Les Athéniens n’étonnent plus le monde que par leurs flatteries envers les rois, et l’on ne monte plus à la tribune où parla Démosthène que pour y proposer les décrets les plus lâches et les plus scandaleux2. » Les autres Républiques de l’Hellade, ou du Péloponèse : Etoliens, Achéens et Béotiens sont à la solde de l’étranger, ou divisées entre elles. Quand
i Grandeur et décadence des Romains, iv. a Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, v.
I1ANN-ÜAAL
un peuple, jadis libre et fier, en est réduit là, il est près de sa fin, et pas n’est besoin d’ôtre prophète, pour annoncer sûrement sa ruine prochaine. Aussi, à peine un siècle sépare-t-il la patrie de Thémistocle, d’Aristide, d’Alcibiade, d’Épaminondas, et de tant d’autres, du jour fatal où cette ruine, imminente déjà, sera consommée (146 av. J. -C.).
La Macédoine semble, elle aussi, n’ètre plus la patrie des vainqueurs d’issus, d’Arbclles et du Granique. Le pays d’Alexandre le Grand et de Pyrrhus est mûr pour la servitude. Elle ne se fera pas longtemps attendre. Encore soixante et onze ans, et elle viendra, conduite par les légionnaires de Rome.
La Cappadoce et le Pont, qui sont un lambeau de l’empire d’Alexandre, n'ont pas encore dit leur dernier mot, il est vrai. Ils ne sont pas môme à leur apogée. Avant de perdre son indépendance, qu’il vendra chèrement, le Pont doit donner Mithridate VI, dit le Grand, l’un des derniers adversaires sérieux de Rome et le vaincu de Pompée.
Un peu plus loin, la Syrie et l’Egypte s’oublient, toutes les deux, dans le luxe et les débauches de l'Orient. On dirait que la monarchie des Séleucides s’est modelée sur celle de Darius. Et ce ne sont pas les velléités belliqueuses d’Anliochus qui lui rendront sa primordiale splendeur, ni arrêteront longtemps sa chute définitive. L’an 6 't avant notre ère, elle sera réduite en province romaine. La terre antique des Pharaons ne doit, de son côté, sortir bientôt, un instant, de son lourd sommeil qu’au bruit des huées que les crimes et les folies d’une femme, entre les mains de laquelle elle sera tombée, arracheront au monde entier. Puis, sitôt sa Cléopâtre morte, trente ans avant Jésus-Christ, au lendemain d’Aclium, elle rentrera dans son sommeil et passera tout endormie, sans secousse et sans bruit, dans les mains de l’étranger.
Rrcf, tous ces peuples sont en pleine décadence.
En Occident, la Gaule manque encore de cette unité compacte et homogène qui est la première condition de la force. Elle est encore trop sauvage aussi. Toutefois c’est un peuple de héros. Il a du sang dans les veines et la mort l’effraie si peu qu’il met sa vie, sans compter, au service de quiconque en a besoin. Il tient en réserve des Vercingétorix, des Clovis et des Charles-Martel. Ce peuple ne ressemble donc nullement aux nations dont on vient de parler. Elles sont finies ; lui commence ! Elles sont à leur couchant ; il est à peine à son aurore ! Rome vienne mettre sa main de fer sur celui-là; ce ne sera pas pour longtemps. Et Charlemagne, en attendant Bonaparte, vengera le héros d’Alésia.
Ce qui est vrai de la Gaule est vrai pareillement de l’Espagne et de la Germanie. Ce sont les peuples de l’avenir. Mais ils ne sont pas encore sortis de leurs forêts, ou descendus de leurs montagnes. A cause de cela, ils comptent peu, ou point, à l'heure de l’histoire où nous sommes.
A cette heure-là donc, en résumé, Rome et Carthage se dressent
HANN-BAAL
au-dessus de l'horizon comme les deux seules grandes puissances du monde civilisé.
Celle des deux qui vaincra l’autre n’aura donc pas seulement la suprématie sur celle qui sera vaincue. La victoire lui donnera de plus l’empire de l’univers C’est même là ce qui fait la majesté du drame punique. Sur les divers champs de bataille d’Italie, d’Espagne et d’Afrique, où se déroulent les multiples péripéties de cette épopée, ne se jouent pas seulement les destinées d’une nation, si grande qu’elle soit, mais les destinées du monde.
Eh bien ! qui des deux adversaires commence, le mieux armé et le plus fort, ce combat gigantesque dont le monde est le suprême enjeu?
Carthage est à l’apogée de sa puissance. Elle étend sa domination sur toute la côte africaine, du détroit de Gadès à la Cyrénaïque. Pour compenser la perte de la Sardaigne, de la Sicile et de la Corse, elle a conquis l’Ibérie et s’y est solidement assise. De cette colonie nouvelle et nullement épuisée, elle tire, à volonté, de l’argent et des hommes : tout ce qu’il faut pour faire la guerre. L’Afrique lui fournit des éléphants, et ces incomparables cavaliers numides qui feront le désespoir et l’admiration de tous ceux qui se mesureront avec eux. Elle a pour alliés naturels tous les ennemis de Rome, et ils sont nombreux déjà. A l’exception de Marseille, Agde et de quelques colonies grecques, tout le midi de la Gaule salue en elle une libératrice. De l’autre côté des Alpes, dans ce Piémont qu’on nomme alors Gaule Cisalpine, et qui n’a rien de Romain, ni d’Italien, les descendants de Bellovèse sont prêts à lui tendre la main, ils n’attendent qu’une occasion pour secouer le joug de la République Tibérine et frapper, avec Carthage, sur l’ennemi commun. Carthage possède, en outre, à la tête de ses armées, l’un des plus grands capitaines que le monde ait vus.
Rome, au contraire, ne possède alors, en dehors de l’Italie, que très peu de villes alliées, comme Sagonte, et les îles que lui a gagnées le traité des Aegates. Ses trente colonies sont serrées autour de leur Métrople2. La péninsule Italique ne lui appartient même pas tout entière, des Alpes à Brindisi. Au nord, la Gaule Cisalpine, peuplée par les invasions gauloises, n’a guère que de la haine pour ces Romains dont ses brenn ont fait trembler les ancêtres. C’est à peine si, dans toute cette région, Rome peut compter sur la fidélité de deux ou trois cités comme Turin, Plaisance, Crémone et Gênes. Au sud, la grande Grèce ne lui appartient pas davantage. Ce qui fait sa force, c’est l’union profonde de ses citoyens, leur ardent patriotisme, leur ferme courage que rien n’abat, leur persévérance que rien ne lasse et la discipline de fer de ses légions nationales.
C’est là justement ce qui manque à la République Africaine. Elle a pour elle tout ce que Rome n’a point : éclat, richesse et puissance
i Tite-Live (édit. Didot}, xxx, 32. — Polybe (éd. Didot), xv, 10.
3 Tite-Live, xxvii, 9.
IIANN-RAAL
extérieure; mais Rome possède, au plus haut degré, ce qui manque malheureusement à Carthage: une unité que ne trouble aucune division intestine et un chauvinisme qui met la patrie avant tout et sait lui sacrilier toutes les jalousies, les rancunes et les ambitions personnelles.
Du côté de Rome, c’est la nation tout entière qui va combattre ; du côté de Carthage, la lutte n’aura point ce caractère national qu’elle devrait avoir. Hann-Baal seul et ses troupes en supporteront tout l’effort.
L’illustre fds d’Abd-Melek-Ard se prépare d’ailleurs avec une activité prodigieuse et une habileté consommée à supporter cet ellort. Il lève trois armées: l’une de vingt mille hommes, dont il fait passer une partie en Afrique et dont il échelonne le re.ste.de manière à assurer ses communications; la seconde de douze mille six cent cinquante fantassins, deux mille cinq cent cinquante chevaux et vingt et un éléphants', qu’il place sous le commandement de son frère Asrou-Baal, nommé vicegouverneur de la province d’Espagne, et le meilleur, après lui, des généraux de la République â; la troisième enfin, et la plus importante, qu’il va commander en personne 1 * 3.
Il ordonne à l’escadre de cinquante-sept bâtiments, qui surveille les côtes d’Espagne, de croiser dans le détroit afin de maintenir toujours parfaitement libre le passage en Afrique. En homme politique, qui tient à mettre le pays «à l’abri de tout mouvement insurrectionnel pendant la durée de l’expédition projetée, il envoie les contingents espagnols tenir garnison dans les places africaines et répartit les contingents libyens dans les places fortes d’Espagne, ou les incorpore à son armée 4.
Cette armée comprend quatre-vingt-quatorze mille hommes, plus une brigade de trente-sept éléphants.
Ses généraux les plus connus sont, après Hann-Baal, Mak-Ou, son second frère et Hannon, le troisième, dont il se séparera bientôt; Maharbal, qui commande en chef la cavalerie et sous les ordres duquel se feront remarquer plusieurs brillants officiers de cavalerie légère, entre autres: Carlhalon et Asrou-Baal; Adherbal, qui dirige le génie; Bou-Astharoth, Bou-Melek-Ard et Giscon, aides de camp du général en chef.
Celte superbe armée, avec tous ses chefs pleins d’entrain, et, la plupart, illustres déjà, quoique jeunes encore, c’est l’armée d'Italie! C’est avec elle qu’Hann-Baal, à vingt-neuf ans, a formé le dessein de passer les Pyrénées, de traverser les Gaules, de franchir les Alpes et de fondre du haut de leurs sommets éternellement glacés au cœur même de la puissance romaine.
Depuis des mois il a mûri ce vaste projet; l’a étudié sous toutes ses
1 Polybe, in, 33. — Tite-Live, XII, 22.
3 Diodore de Sicile, xxvi, frai j., Exc. de virt. et vit.
3 Cornf.l. Nepos, Annibal, m.
4 Tite-Live, xxi, 21.
Il A N N - B A A L
faces ; a combiné ses marches ; prévu les difficultés ; conclu les alliances nécessaires; assuré tous ses services de subsistances, d’habillement, d’armement; disposé, le long de sa route, d’immenses magasins pour ravitailler ses troupes et fournira chaque homme ce qui lui manquerait1.
L’heure est venue d’exécuter ce dessein si audacieusement conçu et si sagement combiné.
On est à la fin de mai 218. Avant de mettre en mouvement ses colonnes, Hann-Baal tient à passer, une dernière fois, minutieusement en revue tous ses soldats. C’est d’abord la légion Carthaginoise, ou légion Sacrée, toute composée de jeunes gens de noble famille. Ils forment la garde du général en chef et sont richement habillés et équipés. Derrière cette légion, vient l’infanterie : — les Africains, armés d’une lance, d’un arc et d’un carquois, protégés par un casque de bronze, une cuirasse d’acier, un bouclier de peau de bœuf ou d’éléphant, et vêtus uniformément d’une tunique serrée à la taille par un ceinturon de cuir ; — les Espagnols, superbes dans leur saie blanche, bordée de pourpre, 2 et armés d’un bouclier échancré et d’une courte épée à deux tranchants3 ; — les Baléares avec leurs trois frondes et leur adresse au tir telle qu’ils peuvent indiquer exactement la partie du but que leurs balles d’argile ou de plomb vont atteindre4; — les Gaulois, vêtus de la braie et de la saie nationales, couverts d'une cuirasse, ou cotte de mailles, coiffés d'un casque avec panaches et cimier sculpté, portant ce long sabre sans pointe, suspendu par des chaînes de fer et battant leur cuisse droite, qui perdit la Gaule sous César 5.
Après l’infanterie légère et l’infanterie de ligne, un corps d’ouvriers d’art. Ce sont les sapeurs, les pontonniers, le génie militaire et le train des équipages de nos armées modernes.
Quatre-vingt-deux mille hommes défilent ainsi. Puis vient la cavalerie numide et espagnole. Douze mille de ces admirables cavaliers, qui se couvriront de gloire aux journées immortelles du Tessin et de la Trébie, passent devant Hann-Baal qui les contemple et les examine avec un légitime orgueil. C’est càeux qu’il devra ses principales victoires6.
Derrière eux enfin, trente-sept éléphants, caparaçonnés en guerre, ferment la marche. Le général en chef les a rassemblés avec soin et compte beaucoup sur ces colosses intelligents soit pour servir de vivant barrage au passage à gué des fleuves, soit pour masquer, sur le terrain, ses mouvements à l’ennemi, soit encore pour rompre les légions sous leurs charges épouvantables auxquelles rien ne peut résister.
Au fur et à mesure que ses soldats défilent ainsi devant lui, Hann- Baal leur communique son ardeur, les enflamme par ses promesses et
1 Polybe, in, passim.
2 Tite-Live, xxii, 46.
3 Diodore de Sicile, v, 33.
4 Diodore de Sicile, v, 17.
6 Diodore, v, 30. — Polybe, ii, 30. — Tite-Live, xxii, 46.
* Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, iv.
HANN-BAAL
leur déclare que le butin, pris à Sagonle, n’est rien, comparé aux richesses à la conquête desquelles il va les conduire. D’enthousiastes acclamations accueillent ses paroles et c’est au milieu de ces cris d’allégresse qu’il fixe au lendemain le départ pour l’Italie1.
Le lendemain donc, ccs superbes troupes quittaient leurs quartiers d’hiver de Carthagène et se dirigeaient vers le nord. Elles traversaient successivement Sagonte, que commandait Bou-Astharolh, lieutenant d’Asrou-Baal ; Etovisse, aujourd’hui Oropesa , et, suivant la route du littoral, afin d’éviter les massifs rocheux qui viennent mourir jusqu’il la côte *, elles arrivaient, à la mi-juillet, après une marche de 4<S0 kilomètres environ, faite en un mois et demi, sur les bords de YEbre et assez près de son embouchure.
C’est là qu’Hann-Baal les rejoignit. 11 avait profité du répit que lui laissaient les premières étapes pour faire ses adieux à Imilcée, son épouse, au fils né de leur union l’année précédente, et les embarquer tous deux pour Carthage. Dès son arrivée, il divisa son armée en trois colonnes et lui fit passer l’Ebre sur trois points à la fois 3.
Les hostilités commençaient puisque, l’Ebrc passé, les Carthaginois se trouvaient sur territoire ennemi.
La Catalogne, dans laquelle ils entraient, est le pays le plus tourmenté de toute l’Espagne. Les Pyrénées y ont jeté leurs puissants contreforts qui s’entassent les uns contre les autres et souvent se heurtent, ou s’enchevêtrent dans un incroyable désordre de crêtes et de pics entremêlés.
Entre ces contreforts, pas de vallées proprement dites ; seulement d’affreux ravins, ou des boyaux sinueux et élranglés. Les rivières, qui séparent cet entrecroisement d’arêtes énormes, sont obligées de frayer un passage à leurs eaux torrentueuses le long de ces défilés inextricables, ou au fond de gorges profondes. La plupart du temps même, elles doivent décrire mille circuits pour sortir de ce dédale de montagnes amoncelées.
Les principales de ces rivières sont : la Cinra,c t la Sègre tributaires de l’Ebre, où elles confluent à Mequinenza; le IJobregat, la Tardera, la Ter , la Flttvia et la Mouga qui se jettent directement dans la Méditerranée.
Sur la Sègre, se trouvent les places fameuses de Lérida , Balaguer , ürgel et Puycerda. Barcelone et le Mont-Serrat commandent le Llobregat, Gironne défend la Ter; Castel-follit et Bescara, la Fluvia ; Figuières et Bases, la Mouga.
C’est ce pays qu’il fallait conquérir. Heureusement les Romains n’étaient pas là et l’armée punique n’avait à culbuter que les peuplades indigènes, braves, mais mal armées et indisciplinées, qui s’opposeraient
* Tite-Livk, xxi, 22.
86 HANN-BAAL
à sa marche. C’est ce qu’elle fit. Elle battit les llergeles, les Bargousii, les Ausetani, les Arenosii, les Andosini et les Lacetani ; prit leurs villes: Alerda, ou Lérida ; Bargusium ou Balaguer ; Auresa ou Maure za ; Ausa, ou Viques, et, après quelques sièges et de nombreux et rudes combats, resta, en deux mois, maîtresse de cette province, imprenable si elle eut été défendue par une armée régulière, instruite et bien commandée.
Cette conquête toutefois coûtait déjà vingt et un mille hommes à Carthage, plus un corps d’occupation de dix mille fantassins et mille chevaux qu’Hann-Baal crut devoir confier à son plus jeune frère1.
Le choix de ce lieutenant était malheureux ; il reste comme l’une des plus grandes fautes qu’ait faites Hann-Baal. L’incapacité d’Hannon, sa négligence et son inertie curent en effet, nous le verrons, les plus déplorables résultats.
Quoi qu’il en soit, les trois divisions d’Han-Baal venaient de se rallier à l’embouchure de la F'uvia. Elles avaient ainsi parcouru, depuis l’Ebre, près de trois cents kilomètres et allaient franchir les Pyrénées. Avant d’en commencer l’ascension, Hann-Baal voulut se débarrasser de tous les éléments fatigués, ou douteux, de son armée. Il préféra sagement réduire le nombre de ses soldats et n’emmener avec lui que des hommes solides et sûrs. Le chifire des congés de réforme qu’il accorda de la sorte, joint à celui des désertions qui se produisent dans toute armée en marche, atteignit onze mille environ.
C’est donc avec une force de cinquante-neuf mille hommes seulement, dont neuf mille cavaliers et trente-sept éléphants2 qu’il passe la Fluvia , côtoie les marais qui, de ce fleuve, s’étendent presque jusqu'à Roses et, laissant de côté les cols du Pertas et de la Perche , trop éloignés delà mer, franchit les Pyrénées par ceux de Bélistre, de Banyuls et de Carbassera, situées plus à l’est.
Le col de Bélistre n’a que 260 mètres d’altitude et borde la Méditerranée. C’est évidemment par celui-là que défilèrent le train, les bagages, les éléphants et, sans doute, le gros des troupes.
Le col de Banyuls, à 10 kilomètres à l’ouest du précédent, n’a que 362 mètres d’altitude. 11 offrait donc encore un chemin d’une facilité relative.
Quant au col de Carbassera, dislant de 4 kilomètres de celui de Banyuls, son altitude de 980 mètres en rendait le passage plus périlleux et plus long.
Tous ces pas furent néanmoins franchis, sans trop de pertes, par les trois colonnes carthaginoises et, vers la mi-septembre, elles campaient réunies sous les murs d’Hlibcris, ou Elue, entre Argelès et Perpignan 3.
1 Polybe, ni, 35. — Tite-Live, xxi, 23.
2 Polybe, iii, 35. — Tite-Live, xxi, 23.
3 Tite-Live, xxi, 24.
Le général en chef accorda, dans ce camp, quelques jours de repos bien mérités à scs soldais. Du reste, il mit lui-même ce temps à profit pour s’assurer le concours, ou, tout au moins, la neutralité bienveillante des tribus gauloises qu’il allait traverser jusqu’au Rhône. De bonnes paroles et de nombreux présents, adroitement distribués, dit Tite-Livc, gagnèrent les chefs et Hann-Baal obtint d’eux tout ce qu’il désirait: le libre passage et des vivres qu’il s'engagead’ailleurs à payer scrupuleusement \
l*uis il reprit sa marche. Serrant de près le littoral, afin d’éviter les premières assises des Cévennes, dont la mer était beaucoup plus voisine alors, en maint endroit, qu’elle ne l’est aujourd’hui, il passa la Réart, le Têt près Ruskino, l 'Agly près Rivesaltes , la Berre, l'Aude ; tourna l’étang de Cape slang ; traversa 1 ’Orb, sous Béziers; le Le-, sous Montpellier ; la Cadoule ; la Bérauge ; le Dardaillon ; la Vidourle ; le Rhosmj ; inclina légèrement vers le nord, jusqu’à Nîmes; franchit le Gardon; campa sur les hauteurs de Roquemaure, à 170 mètres d’allitude, et, de là, remontant un peu, traversa le Rhône , au-dessous de l'Ardoise, à l’endroit où le lleuve, après un coude assez prononcé, réunit ses deux branches en une seule1 2.
Le passage du Rhône ne sc fit point sans difficultés. Les guerriers Yolkes Arécomikes s’élaient massés sur la rive gauche du fleuve où ils poussaient leurs cris de guerre et témoignaient d’intentions manifestement hostiles. Il fallut qu’Ilann-Baal les fit surprendre et disperser par un fort détachement de cavalerie espagnole, qui, remontant jusqu’à Pont-Saint- Esprit 3, traversa à gué, redescendit par la rive gauche et vint fondre sur eux à l’improviste. Les difficultés matérielles du passage furent aussi considérables. On acheta bien toutes les embarcations disponibles et les soldats construisirent eux-mêmes une lloltille entière de bateaux. Néanmoins presque tous les chevaux, et un certain nombre d’hommes durent passer à la nage. Les éléphants surtout furent extrêmement difficiles à transborder. On dut fabriquer pour eux d’immenses radeaux et leurs cornacs eurent les plus grandes peines à les maintenir et à les empêcher, en se cabrant, de se précipiter dans le lleuve*.
Depuis l’embouchure de la Fluvia, l’armée d’Italie avait parcouru 300 kilomètres environ, et, soit les multiples engagements qu’elle avait livrés, soit le passage des Pyrénées, celui des neuves nombreux qu’elle avait rencontrés sur sa roule, et spécialement celui du Rhône, soit enfin, et surtout, les maladies déterminées par les fatigues d’unemarche si longue, et parfois si pénible, avaient notablement réduit son efiêctif. Douze mille fantassins et mille cavaliers étaient restés sur les chc-
1 Tite-Live, iii, 20, 24.
* Polybe, III, 42.
3 Polybe, iii, 42. — Tite-Livb, iii, 27.
1 Polybe, iii, 46. — Tite-Live, iii, 27.
HANN-BAAL
mins. Elle ne comptait donc plus que quarante-six mille hommes1.
C’est avec ces quarante-six mille braves qu’à la fin de septembre llann-Baal allait quitter la rive gauche du Rhône et se lancer hardiment dans les Alpes, quand une reconnaissance de sa cavalerie se heurta à une reconnaissance de cavalerie romaine.
Que s’était-il donc passé?
Dès la déclaration de guerre faite par Fabius, Carthage s’était hâtée d’armer cinquante-cinq bâtiments et les avait divisés en deux escadres. La première de ces divisions navales, forte de vingt navires, eut ordre de jeter des troupes de débarquement dans le sud de l’Italie et de ravager, sans merci, ces riches contrées ; la seconde, composée de trentecinq voiles, devait tenter un coup de main sur Lilybée ( Mar sa! a ).
Les deux flottes prirent la mer en même temps et naviguèrent quelque temps de conserve. Mais, assaillies par une tempête furieuse, elles durent se réfugier, partie dans un port, partie dans un autre. Sitôt que le temps le permit, l’amiral, qui devait opérer contre Marsala, quitta son mouillage et mit le cap sur cette ville, de manière à la surprendre pendant la nuit. Malheureusement un clair de lune magnifique, comme on en voit dans ces parages, dénonça son approche aux Romains, si bien qu’il dut virer de bord, sans avoir absolument rien tenté. Bien plus, l’escadre consulaire qui, sous les ordres du préteur Acmilius» croisait dans les eaux de la Sicile, lui donna la chasse et lui enleva cinq vaisseaux. L’amiral carthaginois, voyant son but manqué, rallia l’autre division, joignit les trente bâtiments qui lui restaient aux vingt dont elle se composait, et fut avec elle ravager les côtes de l’Italie.
Borne ne s’attendait pas à voir les hostilités commencer aussi promptement. Elle fut donc surprise. Sans s’effrayer outre mesure toutefois, elle se hâta de nommer des consuls, assigna à l’un d’eux, Tiberius Sempronius Longus, la province d’Afrique avec la Sicile et à son collègue, Publius Cornélius Scipion, la province d’Espagne. Ces deux provinces, croyait-on, devaient être le théâtre exclusif de la guerre qui commençait 2.
Sempronius, avec vingt-quatre mille homrftes d’infanterie, deux mille quatre cents cavaliers et cent soixante-douze voiles, se hâta d’aller prendre le commandement effectif de sa province et passa en Sicile dans l’espoir, hautement exprimé, de débarquer bientôt en Afrique et d’assiéger Carthage.
Scipion allait embarquer aussi pour l’Espagne les vingt-deux mille fantassins et les deux mille deux cents chevaux qui formaient son corps d’armée, quand une insurrection gauloise, éclatant soudain dans le bassin du Pô, obligea d’envoyer en hâte une division de renfort au préteur Atilius, chargé de contenir les rebelles. On la forma des troupes de Scipion prêtes à partir.
1 Emil. Probus, In Annibt
2 Tite*Live, xxi, 17.
H ANN -B A AL
Le consul, privé tout d’un coup de neuf mille hommes et de trois cents chevaux, dut faire de nouvelles levées et compléter ses cadres dégarnis avec ces recrues. Tous ces changements prirent un temps considérable. Enfin Scipion partit avec treize mille fantassins, mille cavaliers et soixante vaisseaux de ligne. 11 longea la côte et vint jeter l’ancre sous Marseille, afin de recueillir dans cette ville, alliée des Romains, tous les renseignements possibles sur Hann-Baal qu'il croyait occupé tout au plus à soumettre la Catalogne
Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’on lui dit que le jeune général avait non seulement conquis celte province, mais franchi les Pyrénées et qu’il traversait la Gaule à grandes journées pour gagner le Rhône, les Alpes cl le Piémont? Sans perdre un instant, il prend la résolution de barrer la roule à son adversaire et pour cela de l’attendre sur le Rhône.
Tandis que ses troupes descendent à terre et sc remettent un peu des fatigues de la traversée, il lance donc au galop, dans la direction présumée de l'ennemi, un peloton de cavalerie appuyé d’auxiliaires gaulois. L’ofticier de choix qui le commandait avait ordre de reconnaître le terrain, de relever tous les détails utiles et de revenir en hâte communiquer le résultat de ses observations.
Ce fut celte reconnaissance qui prit contact avec une patrouille de cinq cents éclaireurs numides aux environs de Védènes 1 2. Les pertes furent considérables et à peu près égales des deux côtés. Mais les Numides, suivant leur tactique, et probablement aussi en vertu d’instructions reçues, lâchèrent pied et partirent à franc étrier dans la direction du camp d’Hann-Baal. Les Romains les suivirent. Le passage du Rhône par l’armée punique n’était pas achevé. Ils virent les éléphants campés encore sur la rive droite, avec les bagages et une partie de la cavalerie, crurent sans doute que le gros de l’armée restait à passer et leur commandant repartit à fond de train avec cette illusion qu’il communiqua à son chef3.
Plus résolu que jamais à défendre le passage du Rhône et à rejeter dans scs Ilots les tètes des colonnes carthaginoises qui paraissaient seules les avoir déjà franchis, Scipion mettait ses légions en marche au moment même où Hann-Baal, quittant le fieuve, avait déjà fait sa première étape vers le mont Genèvre.
Trois jours plus tard, quand l’armée consulaire, débouchant à marches forcées, et en ordre de bataille, rencontra les débris du camp punique et que l’ublius Scipion connut son erreur, il était trop tard pour la réparer. Il revinten hâte àMarseille, fit rembarquer ses troupes et les dirigea sur la Catalogne avec son frère Cneius, pendant que lui-
1 Tite-Live, xii, 17. — Appiex, De rebus Ilispan., vi, 14.
* Polybe, III, 45.
3 Polybe, iii, 45.
HANN-BAAL
meme, accompagné d’une faible escorte, reprenait le cheminde l’Italie *, inspectait soigneusement Gènes au passage et gagnait la ville d ePise\
Pendant ces contre-marches, Hann-Baal avançait rapidement, aussi rapidement du moins que le permettait la nécessité d'éviter le territoire de certaines tribus hostiles. C’est dans ce but qu’au lieu de s’acheminer directement sur la vallée de la haute Durance , qui commande les cols du mont Géoèvre, il remontait le Rhône jusqu’à Romans et passait par Saint-Restitut, Montélimar, Livron et Chdteauneuf-d' Isère, afin de s’appuyer sur le pays des Allobroges, ses alliés. En quatre jours il atteignait le bassin de l'Isère qui leur appartenait et, bientôt après, campait à Cularo [Grenoble).
Depuis longtemps ses services d’intendance avaient rassemblé dans cette place, l’une des plus fortes du pays, des approvisionnements de toutes natures : blé, orge, munitions, vêtements surtout. Pour permettre à ses soldats de résister, sans trop souflrir, au froid intense des régions glacées qu’ils allaient parcourir, Hann-Baal avait créé dans cette ville des dépôts d’habits chauds dont il leur fit une ample distribution 1 2 3 4.
Les troupes repartirent ainsi réconfortées et reposées, quittèrent le bassin de l 'Isère pour celui du Drac qu’elles remontèrent en partie, puis passèrent dans celui de la Durance.
Toute cette route ne se fit point sans de grandes fatigues. Cette âpre région des Alpes est en effet, à chaque instant, coupée de rivières encaissées, de torrents rapides qu’il faut passer, de défilés étroits et sans autres chemins que des sentiers à peine frayés. On chemine tantôt en gravissant la croupe des contreforts qui se détachent des Alpes, tantôt en s’enfonçant dans les talwegs sauvages qui les séparent. Aujourd’hui même, les marches à traversée pays sont très pénibles. Que devaientelles être il y a deux mille ans, lorsqu'aucune civilisation n’avait tracé les chemins, ni creusé les tunnels, ni jeté les ponts que nous y admirons maintenant ? A ces difficultés naturelles se joignait l’hostilité des montagnards mal dissimulée, lorsqu’elle ne se traduisait pas en démonstrations belliqueuses, et qui forçait l’armée àse tenir sur un qui-vive perpétuel. Plus d’une fois il fallut s’arrêter pour répondre comme on put à ces bandes de montagnards, à demi-sauvages, qui, grâce à leur connaissance parfaite du pays, frappaient, pillaient et disparaissaient en un clin d’œil. Leurs cris d’appel qui se répercutaient d’échos en échos, leurs chiens, qui se jetaient à l’improviste sur les colonnes, épouvantaient les chevaux cl les mulets. Ils se jetaient alors les uns sur les autres, semaient partout le désordre et finissaient par rouler au fond des précipices en entraînant dans leur chute leur chargement, leurs cavaliers et leurs conducteurs *.
1 Tite-Live, xxi, 32, 39. — Polyue, iii, 49.
4 Tite-Live, xxi, 32.
H ANN - B A AL
Des exemples devinrent nécessaires. Hann-Baal livra au pillage l’un des burgs qu’il rencontra dans ces hautes vallées et dont les habitants, après l’avoir harcelé longtemps, avaient fui à son approche. On prit dans ce village quantité de chevaux et de mulets, des vivres et du bétail en nombre suffisant pour nourrir l’armée pendant plusieurs jours*.
Elle se reposa là vingt-quatre heures. Le lendemain, on repartit à travers des rochers, des glaciers, sans roules frayées, par des sentiers à peine visibles couverts de neiges éternelles et bordés d’abîmes sans fond. C’est ainsi qu’on dépassa Brigantium (Briançon) et qu’on atteignit enfin, après une lutte terrible qui dura toute une nuit, le col du montGénèvre à 1,854 mètres d’altitude*.
La fin d’octobre approchait. Mais, en dépit des rigueurs de la saison, les dernières étapes et la neige qui s’était mise à tomber en épais flocons, avaient tellement épuisé les hommes et les chevaux qu’il fallut bivouaquer deux jours entiers sur ces sommets désolés avant de tenter la descente. Ce répit permit d’ailleurs aux traînards, aux éclopés, aux blessés, voire même aux chevaux et aux bêtes de somme égarés de rejoindre et de prendre, eux aussi, un peu de ce repos dont ils avaient tant besoin i * 3.
Le troisième jour la descente commença. Elle était plus dangereuse encore que la montée. La neige donnait à toute chose une apparence d’uniformité trompeuse qui occasionna beaucoup d’accidents. La vue seule des précipices, au-dessus desquels maintenant on paraissait suspendu, donnait le vertige. Les sentiers que l'on suivait, extrêmement raides et glissants, rendaient les chutes presque inévitables et toute chute avait d’épouvantables conséquences. On ne pouvait se retenir sur les pentes glacées où l’on roulait, et les malheureux une fois entraînés disparaissaient au milieu des avalanches et se brisaient avec un bruit sourd au fond des glaciers. Pour les cavaliers, la descente était plus périlleuse encore que pour les fantassins. Ils devaient faire la route à pied en conduisant leurs montures par la bride. Si l’animal faisait un faux pas ils se perdaient infailliblement avec lui.
A un endroit de la descente, le désespoir gagna l’armée tout entière. Le sentierque l’on suivaitcessail toutà coup, aboutissant à un effroyable abîme.
Comme il était tracé à flanc de montagne, la masse rocheuse qui le supportait avait probablement cédé sous le poids de quelque monstrueuse avalanche, ou s’était engloutie dans un colossal éboulement. Toujours est-il que l'armée était là, frappée de stupeur, ayant le vide devant elle, le vide à sa droite et, à sa gauche, une immense muraille de rochers coupés à pic4. Que faire?
i Titb-Live, xxi, 33.
* Tite-Live, xxi, 24. — Polvof, ni, 51, 53.
3 Polybe, III, 53. — Tite-Live, xxi, 35.
4 Tite-Live, xxi, 36.
Hann-Baal, qui marchait à l’arrière-garde, informé de ce contretemps, arrive en hâte, examine la situation, prend conseil de ses ingénieurs et finalement donne ordre de faire immédiatement, dans le rocher même, les travaux de raccordement nécessaires pour remplacer la portion de voie disparue. C’est un tronçon de 300 mètres environ qu’il faut tailler dans le roc vif1. L’on a longuement discuté sur la façon dont ce travail put être exécuté. Ce qui paraît le plus probable, c’est que les pionniers minèrent les rochers calcaires, au milieu desquels on se trouvait alors, remplirent les trous de mines d’un mélange oxygéné , donT l’exacte composition nous est inconnue, mais dont l’existence, dans ces temps reculés, est indiscutable, y mirent le feu et firent ainsi sauter les blocs qui barraient la route2.
Malgré toute la célérité qu’on y mit, ce travail prit trois jours et trois nuits. Il était temps qu’il s’achevât; l’armée restée dans la neige, sans même pouvoir camper, mourait de froid et de faim. Ce fut d’ailleurs sa dernière grande épreuve dans les terribles montagnes. Trois jours plus tard, au commencement de novembre, après une marche de près de 500 kilomètres depuis le Rhône, elle débouchait enfin, par la vallée du Chisone , symétriquement opposée à celle de la Durance, dans les plaines fertiles de laLombardie et plantaitses tentes sur le territoire ami des Magelli3.
Ce passage des Alpes, conçu avec tant d’audace, exécuté avec tant de vigueur et de sûreté, par un capitaine de vingt-neuf ans, a soulevé autour d’Hann-Baal un cri d’admiration qui se prolonge encore. Jamais homme de guerre n’a rien fait de plus grand, ni peut-être, si j’excepte Alexandre, d’aussi grand. D’autres, comme César, Charlemagne, Napoléon, ont aussi franchi les monts; mais il fut le premier qui les passa avec une armée régulière; le premier surtout qui les passa avec une armée venue d’Espagne, après avoir déjà conquis la Catalogne, traversé les Pyrénées, les Gaules et le Rhône. Et cette priorité suffit amplement à sa gloire 1
Cette gloire, il faut l’avouer, était du reste chèrement achetée. On s’en aperçut dès que les troupes furent installées dans leurs cantonnements et que les officiers purent faire le recensement de leurs hommes. Dix-huit mille fantassins et deux mille cavaliers manquaient encore à l’appel. Ainsi de lasuperbe arméepartiedeCarthagène,ilnerestaitplusque vingt mille hommes d’infanterie, dont douze mille Africains et huit mille Espagnols, et six mille chevaux environ avec les trente-sept éléphants4. Ces débris eux-mêmes de la grande armée étaient dans un état d’épuisement, de délabrement et de faiblesse tels qu'ils étaient méconnaissables. II était grand temps d’accorder à ces hommes pâles, défaits,
* Histoire d’Annibal, par le commandant IIennebert, tome II.
3 Polybe, m, 56.
‘ Polybe, iii, 56.
HANN-BAAL
les pieds en sang, les vêtements souillés et déchirés, les armes en partie hors de service, les soins et le repos nécessaires, si on ne voulait les voir disparaître bientôt jusqu’au dernier1.
Le jeune général ne resta pas inactif toutefois pendant les quelques jours de répit exigés par ces soins indispensables. Il les employa à combler les vides, faits dans ses cadres, à l'aide de contingents alliés et à étudier son champ de manœuvres. Lorsque tout fut prêt et que la douce impression d’une belle contrée, abondante en ressources de tous genres, eut relevé le physique et le moral de ses soldats, il se remit en route.
Maintenant il n’allait plus perdre une seule ininute. Il était pressé d’occuper la ligne de Tuvie-Stradella-Casteggio-lHaisance. Cette ligne constitue la véritable porte de l’Italie centrale, et il lui importait de s’en emparer au plus tôt, s’il voulait recueillir le prix de sa marche audacieuse à travers les Alpes. Pour s’emparer de celte ligne, extrêmement importante, il prend donc les dispositions les plus actives. Il emporte, au pas de course, ou traverse, enseignes déployées, levée, Chivasso, Asti , Verceil et Carbantia. Turin seul résiste. La place, mise en état de défense, répond aux sommations d’usage par un refus de se rendre. Il faut en faire le siège. 11 dure trois jours, au bout desquels la ville est prise, livrée au pillage et les habitants passés au fil de l’épée2.
Cependant celte courte résistance de Turin a permis à Publius Scipion, qui, de Pise, est allé prendre le commandement en chef des divisions confiées aux préteurs Manlius et Atilius3, d’arriver le premier sous Plaisance et de s’y établir solidement. Le consul s’est parfaitement rendu compte de la situation. Pour lui aussi Plaisance-Casteggio-Stradella- Pavie est la porte de l'Italie du centre et il veut la fermer à son adversaire, le rejeter dans la haute Italie et l’écraser entre les Alpes et le Pô. L’armée dont il dispose est assez nombreuse pour cela. Elle compte une trentaine de mille hommes ; malheureusement elle est, en grande partie, composée de nouveaux soldats sans expérience et mal aguerris.
Hann-Baal ne veut pas laisser à ces jeunes troupes le temps de prendre haleine et de s’asseoir dans leurs positions. Avant d’exiger toutefois de ses propres soldats, encore fatigués, un nouvel effort, il entlamme leur courage, leur montre que leur seul espoir de salut est l'énergie de la lutte et termine sa harangue par ces héroïques paroles, tant de fois répétées depuis :« Il faut vaincre ou mourir! »
De bruyantes acclamations lui répondent. Aussitôt Hann-Baal ordonne de plier les lentes et porte vivement toutes ses divisions en avant.
Presque à la même heure, Scipion mettait également ses légions en mouvement. Sortant de Plaisance , il venait prendre position sur le
1 PoLYBE, III, 60.
* Titë.Livb, xii, 39.
HANN-BAAL
Tessin, couvrant ainsi, non seulement Plaisance, mais Casteggio, qui lui sert de fort avancé, et où les Romains avaient rassemblé d’immenses magasins. Le Tessin, qui descend des Alpes, traverse le lac Majeur, et se jette dans le Pô enlre Pavie et Belgiojoso, est un fleuve large, profond et surtout extrêmement rapide. Les divisions romaines le passèrent sur un ou plusieurs ponts de bateaux et se concentrèrent aux environs de Pavie.
Hann-Baal était instruit par sa cavalerie des moindres mouvements de l'ennemi et savait, par conséquent, qu’il ne tarderait pas à le rencontrer. Effectivement, le soir de leur deuxième jour de marche, les Carthaginois prirent contact avec lui1 à l’intérieur du triangle formé par l’incidence du Tessin sur le Pô. Le lieu de la rencontre dut être voisin des deux fleuves et, à peu près, à égale distance de l’un et de l’autre, puisque les historiens de cette époque désignent indifféremment le combat, qui suivit, sous le nom de l’un ou sous le nom de l’autre.
Quoi qu’il en soit, un choc était dès lors inévitable. Dès l’aube du lendemain, en effet, six mois après le départ de Carthagène, c’est-à-dire le 1er ou le 2 décembre, Hann-Baal et Scipion, également impatients d’en venir aux mains, s’avancent en reconnaissance : Hann-Baal, avec sa cavalerie seule; Scipion, avec sa cavalerie et son infanterie légère. Les deux partis ne s’aperçurent pas d’abord ; mais bientôt les nuages de poussière, que soulevaient, sous leurs pas, chevaux et fantassins, signalèrent à chacun d’eux la présence de l’ennemi; un instant après, ils étaient en vue.
Immédiatement Scipion couvre son front d’infanterie légère et de cavaliers auxiliaires gaulois, derrière lesquels il développe la cavalerie romaine et celle des alliés, qui forment sa ligne de bataille2.
Hann-Baal rappelle, de son côté, les Numides de Maharbal, qui battaient la campagne, et les place sur les deux ailes de sa grosse cavalerie. A la tête de ce centre, il s’ébranle alors et fond sur l’infanterie consulaire. Celle-ci se débande aussitôt, et, craignant d’être foulée aux pieds, ou sabrée, se retire précipitamment par les intervalles ménagés entre les escadrons romains. Cette fuite ne laissait plus en présence que les deux cavaleries. Des deux côtés, on leur sonne la charge et elles se précipitent l’une contre l’autre avec une égale furie. Toutefois l’issue de la lutte ne resta pas longtemps indécise entre elles. La cavalerie punique, de beaucoup supérieure à la cavalerie consulaire, en eut promptement raison. Pour achever sa défaite, Hann-Baal commande à Maharbal d’exécuter, avec ses deux mille Numides, un mouvement enveloppant. Maharbal part sur-le-champ, surprend l’infanterie légère de Scipion et la taille en pièces, tombe ensuite sur les derrières des escadrons romains et leur coupe la retraite. Pris en tête et en queue,
1 Poi.ybe, iii, 65. — Tite-Lue, xxi, 39.
- Tite-Live, xxi, 45, 46. — Polybe, ni, 65.
HANN-BAAL
ccs malheureux escadrons sont, en un instant, broyés, sabrés cl anéantis. Scipion lui-même, grièvement blessé en combattant, ne dut son salut qu’à l’héroïsme de son fils âgé seulement de dix-septans 1 * et fut du petit nombre de ceux qui parvinrent à s’enfuir, grâce à la vitesse de leurs chevaux.
A la suite de ce brillant combat, les Carthaginois s’attendaient à un retour ofi'ensif de l’ennemi et se préparaient à recevoir les légions comme ils avaient reçu la cavalerie. Mais leur attente fut trompée. La nuit môme qui suivit la journée du Tessin, Scipion décampait sans bruit, repassait ce llcuve, puis le Pô, et entrait dans Plaisance, d’où il sc faisait transporter à Crémone.
llann-Baal apprit trop tard le départ de l’ennemi. Ses éclaireurs ne s’étaient aperçus de l’évacuation du camp consulaire (pie lorsque déjà les derniers détachements sc reliraient; ils en avaient aussitôt prévenu le général en chef. Mais, dans cet intervalle, les Romains avaient gagné de l’avance et les détachements, lancés à leur poursuite, ne purent les atteindre. Ces détachements, hors d’haleine, s’arrêtèrent sur les bords du Tessin et revinrent sans ramener d’autres prisonniers que les six cents hommes placés à la tête du pont pour assurer la retraite*.
Les résultats de ce premier engagement étaient d’ailleurs considérables. llann-Baal était maître de toute la vallée du Pô supérieur. Les Gaulois Cisalpins, qui, jusque-là, s'étaient tenus dans l’expectative, sortaient de leur indécision 3 et se joignaient à lui. Rome enfin était frappée de stupeur.
Déjà, à la nouvelle du passage des Alpes par les armées puniques, elle s’était hâtée de renoncer à la campagne projetée en Afrique. Elle avait rappelé Sempronius et lui avait prescrit de rejoindre, sans délai, avec toutes ses forces disponibles, son collègue Scipion. Le vaniteux consul, qui venait d’enlever Malle aux Carthaginois, avait été vivement contrarié de ces ordres. Mais ils étaient absolus ; il n’y avait pas à balancer. Il avait donc immédiatement remis le commandement de sa province au prêteur M. Æmilius, lui laissant cinquante bâtiments pour défendre les côtes de Sicile. 11 avait confié à Sexlus Pomponius, son lieutenant, vingt-cinq voiles pour croiser sur les côtes d’Italie, et luimême, après avoir embarqué scs troupes, était parti pour Ariminium (Ri mini), sur l’Adriatique. C’était là son nouveau quartier général. De Rimini , traversant l'Italie dans toute sa largeur, il avait descendu la vallée de X'Arno, était remonté vers le Piémont en appuyant sa gauche à la mer et sa droite à l’Apennin, puis, traversant le col de Monte-Bruno, ou celui de la Bochetla , il venait de se jeter brusquement dans la vallée de la Trebbia4.
i Tite-Livb, xxi, 46. — Polybe, ni, 63.
s Tite-Livb, xxi, 47. — Polybe, iii, 66.
s Polybe, iii, 66.
4 Tite-Livb, xxi, SI.
H ANN - B A AL
Pendant ces longues évolutions, qui n’avaient pas exigé moins de soixante jours, Scipion vaincu, comme on l’a vu, sur le Tessin, s’était retiré sur Plaisance , suivi de près par Ilann-Baal, qui, levant aussi son camp, avait jeté sur la rive droite du Pô toute son armée et défilé, cavalerie en tête, sous les murs d eCasteggio, restée muette. Deux jours après, Carthaginois et Romains avaient de nouveau pris contact près de Plaisance. Mais, cette fois, les Romains étaient prudemment demeurés à l’abri derrière leurs retranchements et, le lendemain, en présence d’un ennemi qui faisait le mort, Hann-Baal avait installé bravement son camp à sept milles à l’est de cette place, au-delà de la Nnra *. Cette position était excellente. Campé au milieu des Roii, ses alliés, couvert par la Nura, le général carthaginois pouvait aisément surveiller les mouvements de ses adversaires, empêcher leur jonction, s’il était possible, et, pour peu qu’ils y prêtassent le flanc, les isoler et les détruire séparément.
Scipion le comprit. Aussi, laissant Plaisance à la garde d’une solide garnison, il vint, avec le gros de ses forces, s’établir sur les hauteurs qui dominent la rive gauche de la Trebbia, prêt à tendre la main à son collègue qui accourait à marches forcées.
Dès qu’Hann-Baal eut connaissance de ce mouvement, il abandonna ses quartiers de la Nura et se porta vivement à l’ouest, non loin du village actuel de Setlina, sur le ruisseau, profondément encaissé, de la Trebbiola, ou Rifiuto.
En ce moment même, les armées consulaires opéraient leur jonction et, tandis que le corps de Scipion demeurait à Rivulta, celui de Sempronius dressait ses tentes à 5 kilomètres plus à l’est, vers Stalto.
De sa position de Seltina, Hann-Baal menaçait donc la ligne de retraite des deux consuls et coupait leurs communications avec leurs magasins de Plaisance, à l’heure où ceux de Casleggio tombaient en son pouvoir par la capitulation de celte place 2.
La situation des généraux romains était ainsi très critique. Ces difficultés ne faisaient qu'accroître l’impatience de Sempronius. Contrairement à son collègue, il souhaitait une action immédiate et voulait, répétait-il à tout propos, terminer la campagne par un coup d’éclat. Hann-Baal était enchanté de ces dispositions. Lui aussi désirait en effet vivement en venir aux mains avant que Scipion, pour lequel il professait beaucoup d’estime, fût entièrement remis de la blessure reçue à Ticinum ( Pavic ). Afin donc d’exciter encore la fougue de Sempronius, dont il connaissait les insolentes bravades, il imagina de lançer ses Numides en fourrageurs et d’envoyer ces insaisissables cavaliers piller la campagne jusqu’aux portes du camp de Statto. Cette ruse réussit à merveille. Sempronius, hors de lui, déclare qu’il ne souffrira pas une seconde insulte. Le lendemain, dès l’aube d’une froide matinée de fin
décembre, Hann-üaal lance de nouveau ses Numides avec ordre d’irriter plus que jamais le consul. Cette fois, il n’y tient plus, prescrit aux légions des deux camps de prendre immédiatement les armes, fait monter à cheval sa cavalerie et fait descendre toute l’armée, jusqu’à la Trcbbia, sous la neige qui tombe à demi-fondue. Les malheureuses troupes durent passer au gué de Mira/iore , en ayant de l’eau jusqu'à la ceinture et parfois jusqu’aux aisselles, les eaux glacées du fleuve, s’avancer sur la rive droite par Hnveleto , Nt'viano, Oltacello , et se ranger en bataille, harassées de fatigue, grelottantes de froid et, pour comble, absolument à jeun1 *. L’infanterie occupe le centre; la cavalerie, les ailes. Quarante mille fantassins et six mille chevaux sont ainsi disposés sur deux lignes.
llann-Baal, ravi de tenir son adversaire, se hâte de déployer, lui aussi, ses troupes, dont les feux de bivouac llambcnt encore1 et qui viennent de déjeûner copieusement3. 11 n’a que trente-huit mille hommes, dont dix mille cavaliers cl vingt-huit mille fantassins, plus scs éléphants. Mais ces phalanges sont pleines d’ardeur et de confiance. 11 place au centre scs vingt mille hommes de ligne, jette en avant, sur leur front, huit mille tirailleurs armés de frondes, forme les deux ailes de sa cavalerie, plus nombreuse cl meilleure que celle des Romains 4 et, la couvre de ses éléphants. Tous ces corps, placés sur deux lignes parallèles, présentent un développement de beaucoup inférieur à celui des armées consulaires.
Ces différentes formations ont pris du temps et le jour est avancé déjà lorsque les trompettes sonnent enlin l’attaque. La lutte commença de part et d’autre par des engagements de tirailleurs dans lesquels l’avantage resta aux Carthaginois. Leurs Baléares, d'une adresse légendaire, couvrirent d’une nuée de projectiles le front de l’ennemi, atteignant par-dessus ses avant-postes, la ligne elle-même de Sempronius.
Cette ligne s’ébranle alors cl aborde résolument le centre d’Hann- Baal. Mais ce centre, dont les seize rangs de profondeur forment un rempart vivant, reçoit ce choc sans plier et tous les coups de l’ennemi n’arrivent pas à l’ébranler.
Les légions, de leur côté, tenaient bon, et l’issue de la lutte restait indécise, quand Hann-Baal lance ses escadrons sur les deux ailes de Semprouius. Cette charge, vigoureusement conduite, enfonce la cavalerie consulaire, qui, rompue, cherche vainement à se reformer. Tour achever de la mettre en déroute, llann-Baal fait donner ses éléphants. Les terribles animaux, armés en guerre, se précipitent en mugissant, all’olcnt les chevaux qui se cabrent cl font un tel carnage autour d’eux que les cavaliers romains s’enfuient d’épouvante dans toutes les directions.
1 Tite-Live, xxi, 54, 53. — Polybe, ih, 13. — IIenneuebt, Ilist. d’Annibal , n, 502.
* Polybe, ui. — Tite-Live, xxi, 55.
3 Polybe, ih. — Tite-Live, xxi, 53.
4 Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, iv.
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Seules, les légions résistaient encore; mais leurs flancs étaient absolument découverts. Sur ces flancs, le général carthaginois rabat alors ses tirailleurs et son infanterie légère; en même temps il les fait attaquer de front par sa division d’éléphants revenue des ailes. Ces colosses, enivrés par la lutte qu’ils viennent de soutenir et rendus furieux par les cris et le sang, fondent sur les malheureuses légions déjà ébranlées et les traversent de part en part, écrasant, broyant et sabrant les légionnaires, allant et venant, se démenant avec une rage terrifiante au milieu des cadavres pantelants et des monceaux de chairs réduites sous leurs pieds énormes en une bouillie sanglante. Le carnage est affreux, et la neige, qui tombe depuis le matin, toute rougie par le sang, augmente encore l’horreur indicible de ce champ de bataille.
Malgré sa terrible situation et les trouées faites dans ses rangs, la brave infanterie romaine essayait pourtant de se soutenir encore et se défendait avec un acharnement héroïque, quand, tout à coup, éclatent sur ses derrières des sonneries qu’elle connaît trop. — « Voilà les Numides! » — C’étaient eux, en effet.
La bataille se livrant sur un terrain plat et découvert, Sempronius n’avait pas cru nécessaire de fouiller la plaine tout autour de lui, et les terribles cavaliers, conduits par Mak’Ou, frère d’IIann-Baal, débouchaient à fond de train du ravin de la Trebbiola où, depuis la veille, Hann-Baal, qui était allé personnellement reconnaître les lieux, les avait placés en embuscade à la hauteur de Niviano. Bondissant sur leurs petits chevaux d’Afrique, ils arrivaient au galop transformer la défaite des Romains en désastre épouvantable et prendre leur part du massacre.
Cette fois, tout espoir est perdu. En un instant, les légions sont enveloppées, dispersées et sabrées. Sous le tourbillonnement elîrené des Numides, qui frappent partout à la fois, une panique folle s’empare des légionnaires; ils jettent leurs armes et s’enfuient. Mais où fuir? La cavalerie punique balaie le terrain dans tous les sens et sabre tout ce qu’elle rencontre. La Trebbia, sur les bords de laquelle se pressent les fuyards, grossie par les pluies et la neige, n’est plusguéable et emporte dans ses flots torrentueux la plupart des malheureux qui essaient de la traverser.
Seul, un corps d’une dizaine de mille hommes parvint, avec les consuls, à s’ouvrir un chemin vers Plaisance, en culbutant, dans un suprême élan de désespoir, une division carthaginoise d’auxiliaires gaulois.
Le soir venu, les gémissements des mourants se mêlaient aux cris de joie de l’armée victorieuse dans cette plaine, où la neige recouvrait, comme d’un linceul, les cadavres de plus de trente mille Romains. Les pertes des vainqueurs étaient insignifiantes; ils n’avaient eu d’éprouvés que les corps des Gaulois. Le froid intense de la nuit, qui suivit la
HANN-BAAL
bataille, et des jours suivants leur lit plus de mal que l'ennemi et lit périr leurs éléphants dont un seul put être sauvé *.
Telle fut cette rude bataille de la Trcbbia, l’une des plus grandes victoires d’Hann-Baal. Due entièrement à son génie militaire, elle lui assurait la conquête de la liante Italie, le libre passage des Apennins et lui ouvrait définitivement la route de Rome. Elle décidait enfin les tribus gauloises, jusqu’alors hésitantes, à s’enrôler sous scs enseignes triomphantes, et ce mouvement allait s’accentuer dans de telles proportions que, quelques jours plus tard, son armée comptait quatre-vingtdix mille hommes.
La saison malheureusement était trop avancée pour qu’il put rien tenter immédiatement. Il acheva donc l’hiver, qui fut très rigoureux, dans scs cantonnements de Seltlna, employant son temps à dresser et à exercer scs recrues.
Puis, dès les premiers jours d’avril 217, il quitta la Gaule Cisalpine avec des forces considérables et marcha aux Romains. Ses divisions d’Africains et d'Espagnols étaient à l’avant-garde ; c’était sa meilleure infanterie. Les Gaulois étaient au centre, suivis de la grosse cavalerie. Mak’Ou, son jeune frère, fermait la marche avec ses Numides. On s’achemina par Parme , Modène, Bologne et, pratiquant le col de Porretta pour le passage des Apennins, on suivit, à peu près, le tracé que suit aujourd’hui la voie ferrée de Bologne à Florence.
Mais, à peine en route, on rencontre les trop fameux marais de l’Emilie qui baignaient le pied du versant nord de l’Apennin et provenaient des débordements du Pô, débordements dus au volume d’eau énorme que lui déversaient la Trebbia et les autres affluents de droite2. Trois jours et quatre nuits durant, l’armée d’Hann-Baal, engagée dans ces affreux marécages, dut marcher dans l’eau jusqu’aux genoux et souvent jusqu’au cou, à travers des fondrières et des gouffres, sans prendre un instant de repos et presque sans manger. Quantité d’hommes, de chevaux et de mulets périrent dans ces boucs. Ceux qui survécurent y gagnèrent une maladie de peau, dont beaucoup ne guérirent que longtemps après. Hann-Baal lui-même, quoique monté sur le dernier de ses éléphants, fut tellement éprouvé par les fatigues et l’humidité pénétrante des brouillards qu’il perdit l’œil droit, sinon totalement, du moins en grande partie, et qu’il fut atteint de lièvres violentes 3.
Sitôt sorti de ces maremmes où, plus d’une fois, il craignit de voir disparaître toute son armée, Hann-Baal prend à Fiesole le repos strictement nécessaire, puis remet ses colonnes en mouvement, pille Florence, traverse la Chiana et dévaste la Toscane sous les yeux des consuls Sempronius et Flaminius qui, menacés tous deux, se voient tournés et coupés de leur base d’opérations.
1 Polybe, ui. — Tite-Live, xxi, 55, 56. .
* Strabo.n, V, i, il.
3 Tite-Livb, xxii, 2. — Conx. Nepos, Annibal , iv.
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Scipion, étant parti pour l'Espagne, avait, en effet, remis àSempronius le commandement des débris de l’armée de la Trebbia, échelonnés du côté de Lucques. Flaminius, de son côté, campait, avec trente mille hommes, sous Arretium (. Arezzo ). N’y tenant plus, il se mit à la poursuite des Carthaginois. C’était tout ce que souhaitait Hann-Baal, qui pourtant était malade et porté en litière. Il attire l’ennemi dans un petit vallon, de forme triangulaire, fermé, à gauche, parles montagnes de Cortone, à droite, par le lac Trasimène; au fond, par des collines escarpées, et dans lequel on ne pénètre que par un étroit défilé, long de deux lieues, qui s’étend, au nord du lac, entre Borghetto et Passignano. Ilann-Baal occupe toutes les hauteurs bordant ce défilé. Son entrée, près de Borghetto, et sa sortie, près de Passignajio, sont faciles à barrer/ 11 prend position sur la colline du milieu, où se trouve aujourd’hui le village de Tuoro, avec ses divisions d’Africains et d’Espagnols seulement; échelonne en avant et en arrière, sur les collines de Gualandro, de Santa-Agata , de Guardie et de Geto , en les masquant par les plis du terrain, les Baléares, son infanterie légère et sa cavalerie. Puis il attend Flaminius.
Le consul arrive, le 22 juin, au coucher du soleil et n’osant s’engager, à cause de l’obscurité croissante, dans les gorges, qu’il faut traverser, il passe la nuit à leur entrée. Mais, dès l’aube du lendemain 23, il y entre imprudemment. Un brouillard épais couvrait le lac et la plaine et le consul avançait sans défiance, persuadé que l’ennemi était en marche sur Rome, quand, soudain, il se heurte contre les lignes d’Hann-Baal. Celui-ci donne aussitôt le signal de l’attaque et ses troupes, qui attendaient sous les armes, se précipitent sur le front de l’ennemi et le maltraitent horriblement. Elles sont d’ailleurs assez vigoureusement accueillies. Les Baléares et l’infanterie légère carthaginoise quittent alors leur embuscade, couronnent les hauteurs, viennent soutenir leur infanterie de ligne et abordent les légions par le fianc gauche. Elles commençaient à se replier en masse devant cette double attaque et se préparaient à battre en retraite lorsque la cavalerie punique, débouchant, à son tour, du côté de Borghetto, sur les derrières de cette armée affolée, la charge et la sabre avec fureur. En un instant, les lignes ennemies sont brisées de toutes parts. Cependant les Romains, ne voyant aucune chance de salut dans la fuite, luttent avec l’énergie du désespoir et vendent du moins chèrement leur vie. Au milieu d’un groupe de combattants, on remarque surtout le consul Flaminius qui se bat en héros à l’endroit qu’on appelle encore : Campo del Comole. L’acharnement est tel que nul ne ressent les secousses d’un tremblement de terre qui détruisait, à ce moment, plusieurs villes d’Italie.
Enfin, tout à coup, le consul tombe, frappé d’un coup d’épée par un cavalier gaulois, nommé Duncarius. C’est le signal de la déroute. Elle est terrible. Vingt mille Romains environ sont massacrés ou périssent noyés dans le lac. Un petit ruisseau, qui descend du Gualandro et se
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perd dans les eaux du Trasimènc, porte toujours le nom de Sanguinetto en souvenir des Ilots de sang qui le rougirent, ce jour-là, jusqu’à son embouchure. Dix mille hommes à peine échappent à ce désastre, en forçant la sortie près Passignano. Le lendemain, du reste, Maharbal les enveloppe et les force à mettre bas les armes. Quelques jours plus tard, le même général surprenait encore, en Ombric, près de Pérouse, line division de secours de quatre mille cavaliers, sous les ordres de Cenlenius, lieutenant du consul Servilius, les sabrait et les enlevait.
Ainsi les armées de la République étaient non seulement vaincues, mais anéanties. Pour annoncer de tels malheurs au Sénat, le préteur M. Pomponius ne trouvait que ces paroles : « Nous avons perdu une grande bataille. »
Trasimène pouvait être plus qu’une bataille perdue. Si Hann-Baal eut immédiatement marché sur Rome, c'était la guerre terminée. Rien ne pouvait, en effet, arrêter le vainqueur. Aussi l'histoire se demande-t-elle pourquoi l’illustre général ne prit pas alors, sans tarder, le chemin de cette ville et ne lança pas, droit sur elle, par la vallée du Tibre, scs colonnes, dont les têtes pouvaient l’atteindre en deux jours. Cotte marche semblait tellement indiquée que le Gouvernement de la République, s’attendant à voir paraître les Carthaginois d’un moment à l’autre, se hâta d’appeler aux armes tous les Romains, jusqu’aux vieillards, et de confier à ces étranges recrues les seules armes qui restassent dans Rome: les épées et les cuirasses suspendues en ex-voto dans les temples depuis les victoires d’antan.
L’ennemi ne venant point, l’on respira un peu; l'on recourut à la dictature et l’on élut à cette magistrature suprême Q. Fabius Maximus.
La première mesure que prit le nouveau dictateur fut d’enjoindre à tous les Romains et alliés de Rome, habitant les campagnes, de se retirer dans les villes aux approches de l’ennemi, en emportant avec eux, ou en détruisant sur place, tout ce qui pouvait devenir la proie des envahisseurs.
Puis il se mit à la tête de quelques troupes rassemblées à la hâte.
Cependant Hann-Baal était descendu jusqu’à Spolète. Mais, arrivé là, au lieu d’envahir le Latium, il s’était précipité sur le Picenum, avait ravagé les plaines fertiles d’Asculum (Ascoli), qu’arrose le Tronto; puis, franchissant le Ratinus, ou Tordino , et le Vomano, il avait pillé la campagne d’Adria (A tri). Continuant sa course dévastatrice, il venait de se jeter sur le Samnium, occupant: Pinna [Penne), capitale des Veslini ; — Marrubiura ( San-Benedeltn ), des Marsi ; — Teate Marrupinorum des Marrucini, aujourd’hui C/iiéti; — Corlinium, près le village actuel de Pentium, et Sulmo ( Sohnona ), « fraîche patrie d'Ovide, aux sources abondantes », sur le territoire des Peligni ; — Orton, ou Ortona, port, sur l’Adriatique, des Frentani. De là, il pénétrait en Apulie et emportait successivement : Anxanum (. Lanciano ), Histonium [Vaste), Larinum
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(Larino), traversait le Frento, ou Fortonc, et ruinait Luceria ( Lvccra ) et Arpi, dont les débris gisent au nord de Foggia L
Sa soif de ruines et de pillage n’est pas encore assouvie. Il repasse l'Apennin, rentre dans le Samnium, saccage le pays des Hirpini et prend leur ville : Abellinum (Avellino) ; enlève tout ce qu’il trouve sur le territoire de Bénévent ; entre dans Telesia (Telese) ; pousse une pointe en Campanie, occupe Compulteria, Trebula, Saticola ( Sant - Agata-dé-Goti ), dans la riche vallée du Volturne 1 2.
Enfin, comme la saison s’avance et que ses hommes ont besoin de repos, le général carthaginois regagne le versant de l’Adriatique ; marche surGéranium, à37 kilomètres de Luceria, vers Campobasso , s’en empare de haute lutte3, massacre les rares habitants qu’il y trouve4, installe son quartier général dans la cité déserte et fait camper son armée tout alentour, afin qu’elle passe la mauvaise saison dans ces vastes plaines, où sa cavalerie lui assure, en cas d’attaque, une incontestable supériorité.
Que faisait donc, pendant ce temps-là, le généralissime romain? Toute sa tactique consistait à harceler continuellement l’ennemi. Profitant des moindres circonstances de temps et de lieu, Fabius tombait, tantôt sur l’avant-garde, tantôt sur les derrières, tantôt sur les flancs de son redoutable adversaire. Refusant toute bataille générale et toute action décisive, il habituait, peu à peu, dans ces continuelles escarmouches, où presque toujours ils avaient l’avantage, ses soldats au contact des Carthaginois et leur rendait confiance dans leur propre valeur. Une fois même, aux environs de Terracine , il faillit écraser l’armée punique, dans les défilés,' sans issue, des Lautidæ, où ses guides l’avaient égarée. Elle n’échappa, durant la nuit, que grâce aux stratagèmes de Hann-Baal.
Cette tactique du dictateur était alors la seule possible et, déplus, elle était très habile. L’on en sera pleinement convaincu surtout si l’on veut se rappeler que Carthage n’avait guère à son service que des mercenaires attirés par l’appât du pillage, que rien, par conséquent, ne devait démoraliser plus que la perspective de marches et de contremarches sans fin, au milieu de campagnes abandonnées et dévastées d’avance par leurs habitants en fuite. Ses résultats, du reste, prouvèrent son excellence. Ce fut elle, en effet, qui finit par triompher de Hann-Baal.
Au printemps suivant, 216, le commandement en chef des légions était passé des mains prudentes de Fabius, dont la dictature ne pouvait excéder six mois, d’abord, dans celles de deux consuls obscurs : Servilius et Regulus, puis dans celle de Paul-Emile et de Terentius
1 Tite-Live, XXII, 9. — Polybe, III.
- Tite-Live, xxii, 13. — Polybe, iii.
3 Polybe, iii. 100.
4 Tite-Live, xxii, 18. — Appien, De bello Annibalico, xv.
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Varron. Le général carthaginois conçut aussitôt l’espoir d’élre plus heureux avec ces cajtitaincs qu’avec l’illustre dictateur, ou ses successeurs immédiats. Il ne se trompa point. Paul-Emile avait la sagesse du grand Fabius ; mais Varron, rempli de la fougue présomptueuse des incapables, et d’ailleurs encouragé par tout son état-major, le servit à souhait
Pour l’allécher, Hann-Baal lui ménage un succès facile dans quelques engagements sans importance ; puis il replie scs tentes, descend vers Cannes , s’empare de la citadelle, qui servait d’entrepôt militaire aux Romains, et campe aux portes mêmes de la ville, sur la rive droite de l’Aufidus ( Ofanto ).
A cette époque, le llcuvc coulait sur la rive gauche du cours qu’il suit aujourd’hui. Entre le lit d’autrefois et le lit actuel de celte rivière, il y a bien un écart de 5 kilomètres. D’où il suit qu’au temps de la deuxième guerre punique la plaine de Cannes était beaucoup plus vaste qu’elle ne l’est actuellement et s’étendait jusqu’au pied des collines de San-Samcte.
Les Romains suivent les Carthaginois et, après quelques hésitations, viennent camper, eux aussi, sur les bords de l’Aulidus, mais sur la rive gauche.
Cependant, dans le dessein bien arrêté de se mesurer avec Hann-Baal, Varron passe Y Ofanto. Paul-Emile fait aussi franchir le fleuve au tiers de ses forces, restant de sa personne, avec les deux autres tiers, sur la rive gauche à laquelle elles viennent s’appuyer *. Voilà donc les Romains à cheval sur l’Aufidus.
Hann-Baal s’empresse de se mettre, lui aussi, achevai suri’ Ofanto. Il prend position sur la rive gauche, en faisant face aux deux tiers des troupes légionnaires restées sur cette rive, non sans laisser toutefois un fort détachement campé sous Cannes 3.
Rientôt se dessine un autre mouvement : Paul Emile se concentre et réunit toutes ses forces sur la rive droite 4.
A celte marche en avant, le général carthaginois répondit par une autre marche. Il fit aussi repasser sur la rive droite, d’abord, ses Baléares et son infanterie de ligne, puis le reste de ses forces 5, et fit derechef, sur cette rive, face à l’ennemi.
Pendant toutes ces marches-manœuvres, les Numides ne cessent de harceler les fourrageurs romains et les hommes envoyés aux corvées d’eau. Varron s’impatiente d’abord ; il voudrait combattre sans délai : son collègue s’y oppose. Il s’emporte alors. De pénibles scènes ont même lieu entre lui et Paul-Emile et les éclats de sa voix, franchis-
> Arm:*, De bello Annib., vu, 18.
* Polybh, ni, 110.
3 PoLYBB, III, 111.
* Pol.VRF., III, 113.
4 PoLYBB, III, 113.
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sant malheureusement la lente du conseil, parviennent aux oreilles des soldats qui prennent fait et cause pour le bouillaflt consul.
Fier de sa popularité, il se hâte de profiler de son jour de commandement pour donner la bataille.
Le 2 août, de grand matin, il fait ranger les armées consulaires en ligne. Il appuie au fleuve même, afin qu’on ne puisse la tourner, son aile droite, formée de cavalerie et d’infanterie légère, et en donne le commandement à Paul-Emile ; masse au centre, sous les ordres d’Atilius Regulus et Servilius, consuls de l’année précédente, ses huit légions romaines et l’infanterie auxiliaire et prend pour lui-même la direction de l’aile gauche composée comme la droite et placée du côté de la mer.
Disposées sur trois lignes parallèles, peu distantes l’une de l’autre, ces forces imposantes, qui se montent à quatre-vingt-sept mille deux cents hommes, affectent, en profondeur, une étendue supérieure à celle de leur front. Chaque ligne est renforcée d’une réserve d’un millier de chevaux. Enfin, sur tout le front de bataille, sont échelonnés des tirailleurs.
Hann-Baal, ravi de ces dispositions belliqueuses, se hâte d’en profiter.
A cheval et suivi de quelques officiers de son état-major, il gravit une éminence du haut de laquelle on découvre les divisions ennemies. Puis, sa reconnaissance faite, il prend rapidement ses dernières dispositions tactiques et harangue ses soldats, dont les cris d’enthousiasme disent assez l’ardeur. Formée de cavalerie ibéro-gauloise, sa gauche s’appuie à YOfanto , face à la cavalerie romaine, sous les ordres d’Asrou- Baal. Au centre, s’aligne l’infanterie, comprenant en son milieu une alternance méthodique de pelotons espagnols et gaulois et, à chaque extrémité, de lourds bataillons d’Afrique, qui forment un puissant encadrement. Ce centre est commandé par le général en chef en personne. L'aile droite est, tout entière, composée de cavalerie numide, dirigée par Hannon.
Outre ces troupes de ligne, ainsi rangées en bataille, le commandant en chef de l’armée carthaginoise a sous la main une garde de deux mille cavaliers d’élite. Il a de plus confié à Maharbal le commandement d’une brigade de cavalerie indépendante, forte d’un millier de chevaux.
Tel est l’ensemble des forces carthaginoises dont l’effectif ne s’élève qu’à une cinquantaine de mille hommes, soit à peu près la moitié de l’effectif des légions romaines.
Ilann-Baal, qui savait à quelle heure commençait à souffler le vulturne, dont il voulait se faire un allié, ne s’était point pressé, à dessein, dans ses préparatifs. Bref, il était plus de huit heures quand les premiers projectiles, envoyés par les tirailleurs des deux armées, commencèrent à siffler dans la Pozza delSangue.
Bientôt l’action s’engagea sérieusement entre la cavalerie de Paul-
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Emile et celle d’Asrou-Baal. Les Romains chargèrent avec furie; mais ils furent sabrés par les Carthaginois. Comme resserrés entre le llouvc et les masses d’infanterie qui les compriment, ils ne peuvent exécuter ces volte-faces nécessaires à qui doit charger et revenir à la charge, ils sautent à terre. Le combat dégénère alors en luttes corps à corps. Enfin épuisés, terrassés, les cavaliers romains abandonnent la partie; ils cherchent à s’enfuir. Mais, poussés alors l’épée dans les reins par leurs adversaires, ils périrent presque tous. Leur général Paul-Emile était grièvement blessé et le flanc droit des armées consulaires était découvert.
A l’aile gauche romaine, la cavalerie numide faisait tète aux alliés. Le succès néanmoins demeurait indécis et la lutte se prolongeait sans résultat décisif, lorsque les escadrons d’Asrou-Baal, qui venaient de broyer la cavalerie romaine sur la rive del’Aufidus, arrivèrent au galop soutenir leurs camarades de l’aile droite. La division de Varron n’osa pas attendre leur charge, tourna bride et s’enfuit en déroute. Asrou- Baal jeta à leur poursuite les infatigables Numides.
Cependant l’infanterie s’était ébranlée des deux côtés et les centres s’étaient abordés en même temps que se sabraient les cavaleries des ailes et (pie se passaient, tant sur leur droite que sur leur gauche, les péripéties que nous venons de raconter.
Fière de se battre sous les yeux mêmes de son général en chef, l’infanterie carthaginoise auxiliaire oppose à l’attaque vigoureuse des légions un indomptable courage.
Celles-ci pourtant, après de longs et rudes efforts, croient enfin tenir la victoire. Sous un assaut formidable de toute l’infanterie romaine, marchant en colonnes profondes, les divisions espagnoles et gauloises reculent, en effet, sans se laisser entamer et se replient en bon ordre.
Les légions les suivent dans ce mouvement rétrograde qu’elles s'efforcent d’accentuer. Déjà le front des Carthaginois, qui, dessinait uux débuts de la bataille, un croissant présentant sa ligne convexe à l’ennemi, dessine maintenant un croissant oll'rant aux Romains sa ligne concave. Allons! encore un effort! 11 faut couper entièrement en deux le centre punique pour envelopper ensuite et anéantir séparément les deux tronçons! L'effort est fait et bientôt les tôles de colonnes romaines sont arrivées à hauteur de l’alignement général de l’infanterie carthaginoise.
Mais, à ce moment, la scène change. Hann-Baal ordonne un changement de front perpendiculaire en avant. Les Africains de droite font une conversion à gauche ; ceux de gauche, une conversion à droite, et voilà les légionnaires, qui croyaient tenir la victoire, enfermés entre deux murailles de fer qui les serrent de toutes parts. De front et en flanc, les Africains, qui n’ont pas encore donné, les abordent avec une vigueur irrésistible et les massacrent sans pitié.
LA TI NISIR.
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Pour achever leur perte, les deux nouveaux fronts africains se brisent en leur milieu pris pour pivot, et chacune de ces moitiés, faisant un changement de front oblique en avant , achève de dessiner autour des malheureux Romains un cercle complet.
Vainement, pour essayerde forcer ce cercle, qui se rétrécit d’instant en instant, et frayer, s’il est possible, un passage aux légions, Paul- Emile, quoique grièvement atteint, remonte à cheval, rassemble quelques débris de ses escadrons et, leur faisant mettre pied à terre, les amène au secours de son infanterie. Asrou-Baal, qui vient de rompre la division de Varron, tombe à revers sur ces braves gens et scs charges à fond achèvent un désastre que rien désormais ne saurait conjurer. Paul-Emile, tout couvert de sang, et n’ayant plus la force de conduire son cheval, meurt au milieu des siens, écrasé par les fuyards et frappé par l’ennemi qui ne le connaît pas. 11 expira, dit-on, près de la Fontana di Canne.
Le carnage continue toujours à l’intérieur du cercle formé par les bataillons africains et qui va se resserrant d’instant en instant. Autour de ce champ sinistre, un deuxième cercle, concentrique au premier, composé de la garde d’Hann-Baal, de la division de cavalerie d’Asrou- Baal et de la brigade indépendante de Maharbal, ferme du reste tout passage et tout espoir de fuite aux légions prisonnières. Il ne leur reste qu’à mourir. Ce n’est plus une bataille ; c’est une boucherie.
Varron, qui, le premier, avait donné le signal et l’exemple de la fuite, parvient à Venusia (Venosa) avec soixante-dix cavaliers. Parmi eux figurait le jeune tribun militaire Scipion-Æmilien, le futur destructeur de Carthage. C’était tout ce qui restait des six mille chevaux qui composaient la cavalerie romaine. Trois cents cavaliers auxiliaires gagnèrent Canosa, ou la ville ouverte et ruinée de Cannes. Le reste de l’armée consulaire, c’est-à-dire soixante-dix mille hommes, couvrait le champ de bataille. Parmi les morts, outre le consul Paul-Emile, les anciens consuls Servilius et Attilius, et Minucius, l’ex-licutenant de Fabius, on comptait vingt et un tribuns militaires, vingt personnages consulaires, trente sénateurs, trois cents patriciens et un nombre considérable de chevaliers A
La perte des vainqueurs était insignifiante: quatre mille Gaulois, mille cinq cents Espagnols ou Africains et deux mille chevaux.
A quatre heures du soir tout était fini. Les CarLhaginois sc reposaient dans cette plaine fatale sur laquelle gisaient tarît de morts et de mourants et sur laquelle aussi pesait une chaleur dévorante. Malgré celte chaleur, Hann-Baal voulu!, sans tarder, visiter en détail le champ de bataille. En le parcourant, il reconnut, parmi des monceaux de cadavres, celui d’un de scs meilleurs amis. Cette vue le troubla profondément. Longtemps, il contempla ce corps en silence et les larmes
1 Polide, iii. — Tite-Liye, xxii. — Appien, De bello Annibalico.
■7 UII'Nl'
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aux yeux. Puis ou l’entendit murmurer, comme se parlant à lui-même : « Dieu me garde d’une seconde victoire semblable à celle-ci si je dois « la payer aussi cher! »
Le soir même, Hann-Baal étaitentouré de tout son étal-major. Chacun le félicitait chaleureusement d’un succès dû, en grande partie, à son génie militaire et la plupart de ses officiers lui conseillaient de se reposer un peu et de laisser aussi reposer ses troupes. Maharbal seul ne fut pas de cet avis: « Général, dit-il, pour que cette journée donne tous les résultats, il faut que, dans cinq jours, vous soupiez au Capitole. Laissez-moi faire. J’ouvrirai la marche avec ma cavalerie et nous serons dans Home avant même que les Romains aient soupçonné notre approche. » Hann-Baal n’osa point et, tout en félicitant son lieutenant, il demanda le temps de la réflexion. « Ah! répartit Maharbal, avec cette franchise des camps, parfois un peu brutale, mais presque toujours inspirée par le dévouement et l’héroïsme, vous savez vaincre, Hann- Baal ; malheureusement aucun homme n’est parfait ; vous nesavez pas profiter de vos victoires L » Il fallut, sans doute, que ce cri, sorti du cœur du vaillant général, produisit une profonde impression sur ceux qui l’entendirent, puisque, «à deux mille ans de distance, il n’est pas tombé dans l’oubli. Les générations, du reste, et, plus tard, Hann-Baal lui-même 2 ont ratifié le jugement de Maharbal.
Oui, il fallait marcher immédiatement sur Rome et l’atteindre dans l’ellarement qui devait suivre la nouvelle du désastre de Cannes. Quelle qu’en ait été la cause, et l'histoire ne la connaîtra jamais d’une façon certaine, il est manifeste que les hésitations d'Hann-Baal et scs retards furent une faute, ou un malheur irréparable, d’autant plus irréparable même que ses victoires l'affaiblissaient en réalité plus que leurs défaites n’affaiblissaient l’ennemi. Les Romains, en effet, réparaient leurs pertes et remplaçaient leurs morts ; mais Hann-Baal ne recevait ni secours, ni renforts. Loin de là, les places, qu’il prenait, absorbaient en garnison une partie même de ses forces.
Aussi la guerre, à partir de Cannes, change-t-elle d’allures ? Elle perd ce caractère foudroyant et tragique, que nous lui connaissons, et n'est plus qu’une succession, parfois mouvementée, de marches et de contre-marches à travers l'Italie centrale et méridionale. Toutefois dans ses marches quasi-perpétuelles, le général carthaginois déploiera une telle habileté, un tel génie tactique, une telle sûreté de coup d’œil, une telle puissance d’exécution et de résistance qu’il est impossible de ne pas l’admirer.
Après quelques jours, accordés au repos et au soin de ses blessés, il passe del’Apulie dans le Sainnium pour occuper la ville deCompsa ( Conza ); traverse la Campanie ; court à Naples, dont la possession lui
1 Titf.-Live, xxu, 51.
* Tite-Livf, xxvi, 7.
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serait extrêmement utile, mais qu’il ne peut surprendre, et remonte vers Capoue (aujourd’hui Santa- Maria de Cdpua, à 4 kilomètres et demi de la Capoue nouvelle), la plus riche des cités italiennes, qui lui ouvre ses portes 1 ; puis il redescend sur Noie et sur Naples, qui le repoussent ; revient alors sur ses pas ; prend Nucéria ( Nocera ), pille Acerra, assiège Casilinum (la Capoue moderne), qui résiste à tous les assauts, et va prendre ses quartiers d’hiver à Capoue 2 ( Santa-Maria di Capuo).
Ce choix de Capoue, la seconde ville de la péninsule à cette époque, la perle de l’heureuse Campanie \ la cité de la mollesse, du plaisir et du farniente, pour faire hiverner de vieux soldats, habitués à la rude vie des camps, pèse douloureusement sur la mémoire d’Hann- Baal. Quand ils sortirent de là, nous dit Tile-Live, ces hommes de fer n’étaient plus les mêmes; il ne restait plus trace, parmi eux, de l’ancienne discipline4.
Pendant ce temps Rome épouvantée armait tous ses hommes valides, jusqu’aux repris de justice, et se refaisait une armée de vingt-cinq mille soldats. Carthage, au contraire, tressaillait de joie à la nouvelle qu’apportait Mak’Ou des succès de son frère. Les anneaux d’or des chevaliers tués à. Cannes, qu’il jetait dans le Sénat, et les immenses dépouilles, qu’il étalait au yeux éblouis, la fascinaient au point qu’elle votait, malgré la faction des Hannon, l’envoi immédiat à son général de quatre mille Numides et quarante éléphants, et chargeait Mak’Ou luimême de lever vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers, en Ibérie, pour compléter les armées épuisées d'Italie et d’Espagne.
Car on ne se battait pas seulement en Italie. L’Espagne et la Sardaigne étaient également en feu.
Cneius Scipion, que nous avons laissé aux bouches du Rhône, était débarqué kAmpurias, en Catalogne, sans que l’incapable frère d’Hann- Baal l’ait jeté àlamer; avaitassiégéet pris les villes de la côte jusqu’à l’Ebre ; avait battu Hannon près de Cusa et l’avait fait prisonnier. Toutefois, après un échec, que lui avait infligé Asrou-Baal, gouverneur général de la province, il était remonté prendre ses quartiers à Tarragone, tandis que le général carthaginois se retirait à Carthagène (218).
L’année suivante, Scipion, descendant de Tarragone, avait pris ou dispersé, à l’embouchure de l’Ebre, la flotte punique, pillé les villes d'Honosca et de Longuntice et soumis cent vingt tribus ibériennes 5. 11 est vrai qu’Asrou-Baal-Barka était absent. Il avait été momentanément rappelé à Carthage pour châtier Syphax °.
1 Tite-Live, xxiii, 1, 2, 7.
2 Tite-Live, xxiii, 14, lo, 17, 18.
4 Tite-Live, xxiii, 18.
5 Tite-Live, xxii, 19, 20.
fi Appien, De reb. llisp.
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Telle était la situation quand Publias Scipion, le vaincu de Pavic et de la Trebbia, était venu rejoindre son frère avec vingt vaisseaux, huit mille soldats et des vivres. Tous deux alors étaient descendus jusqu'à Sagonte (217).
En 21G, Asrou-Baal-Barka était revenu en Espagne. 11 avait ramené avec lui des renforts et deux généraux, Magon et Asrou-Baal-Giscon. Il avait, en outre, rapporté l'ordre de passer au plus tôt en Italie pour aider son frère. Cet ordre surtout lui souriait. Mais, pour aller à la rencontre d'Ilann-Baal, il fallait lever une armée, l’instruire, puis passer sur le ventre des Romains; toutes choses qui n’étaient pas faciles et demandaient du temps. En tous cas, il se mit immédiatement à l’œuvre et expédia, dans toutes les directions, ses officiers de recrutement.
En attendant, les Romains assiégeaient lbéra. Il voulut en faire lever le siège, mais il fut défait dans une sanglante bataille et parvint à s’échapper seulement avec une poignée d'hommes (217-215) L
Un troisième Asrou-Baal, surnommé le Chauve, envoyé avec une flotte, en Sardaigne, venait d’ètre jeté par la tempête sur les îles Baléares et, finalement, battu et pris en Sardaigne où il avait fini par attérir 2. Les Carthaginois perdaient là douze mille hommes tués, trois mille sept cents prisonniers et trois généraux.
Ilann-Baal cependant, au printemps de 215, avait repris la campagne. Elle commença par la reddition de Casilinum et se continua par la prise de Pœlilia, aujourd'hui Strongoli , fondée par Pli iloctète sur un promontoire ; — de Consentia ( Cosenza ), capitale du Brutium, entre le Crati et le Husento ; — de Crotone ( Cotrone ) et de Locres, près de Gerace. Après un échec sous les murs de Cumes, qu’il convoitait vivement, à cause de son port, alors excellent, le général carthaginois regagna Capoue. Il vint y attendre Xénopharnès, plénipotentiaire de Philippe, roi de Macédoine, que ce prince envoyait afin de conclure avec Carthage un traité d’alliance. Le traité fut signé par Xénopharnès, pour Philippe, et, pour Carthage, par Hann-Baal et les commissaires du Gouvernement à l’armée d’Italie, Mak’Ou, Myrcal et Barmocal; puis le plénipotentiaire macédonien repartit pour Lacinium, au capo Nao , où l’attendait son vaisseau. Mais, pris en haute mer par les croisières romaines, il fut fait prisonnier. 11 fallut attendre un nouveau plénipotentiaire pour signer un nouvel instrument diplomatique et l’été se passa de la sorte inutilement 3.
Les Romains, pendant ce temps, reprirent Sun-Ferrante sur le haut Vollurno, Compulteria, Trébula (7’;,e^/f«),Saticula en Campanie, et battirent sous les murs de Note les Carthaginois, qui perdirent cinq mille hommes et abandonnèrent six cents prisonniers, dix-neuf drapeaux et
» Titk-Live, xxiii, 26, 29.
* Titr-Live, xxiii, 34, 40.
* Titr-Live, xxiii, 19, 30, 33, 36, 39. — Polybr, vu.
HO
deux éléphants. La saison s’avançait. Hann-Baal s’empressa de quitter ce funeste champ de bataille et achemina, pour y passer l’hiver, une partie de ses divisions vers Arpi (Foggia), pour surveiller l’Adriatique et attendre les troupes alliées promises par Philippe. Hannon fit occuper les solides positions du Brutium avec le reste de l’armée pour tendre la main à Bou-Melek-Ard, qui devait amener le secours envoyé de Carthage.
L’année214se passa entièrement en marches sur Capoue, de Capouc sur Noie, de Nôle sur Tarente et de Tarente sur Salapia ( Salpi ) où les Carthaginois passèrent la mauvaise saison. L'un des consuls les harcela, sans cesse, pendant que l’autre reprenait, une à une, toutes les villes occupées par des garnisons puniques L
Dès l’ouverture de la campagne de 213, les Bomains s’emparèrent d’Arpi, dont la garnison toutefois ne fut point prisonnière de guerre et revint rejoindre Hann-Baal, encore à Salapia 1 2. Lui-même s’avança bientôt sur Tarente 3, le grand marché de toute l’Italie méridionale, passa tout l’été dans les environs de cette ville et finit par y entrer, mais ne put vaincre la résistance opiniâtre de la citadelle.
L’année suivante, 212, les Romains, quittant Bénévent, osèrent mettre le siège devant Capoue. Hann-Baal, irrité de tant d’audace, court à Bénévent, massacre Semp. Gracchus, revient sur Capoue, que se hâtent de quitter les deux consuls, se met à la poursuite de l’un d’eux, culbute un de leurs lieutenants, Centenius Pœnulo, et anéantit ses huit mille hommes, tourne vers l’Apulie, rencontre l’ennemi près d’Herdonée ( Orclona ) et lui tue seize mille soldats ; descend à Tarente, dans l’espoir d’emporter enfin la citadelle ; échoue dans cette entreprise ; passe en Calabre et se porte sur Brundusium ( Brindisi ) que scs partisans ont promis de lui livrer. 11 commençait à manœuvrer devant cette place lorsqu’on vit accourir des délégués de Capoue. Ils arrivaient par la via Appia, dont le second tronçon, partant de leur cité, aboutissait précisément à Brindes, et venaient implorer le secours des Carthaginois contre les trois armées de la République qui, de nouveau, les assiégeaient 4.
A l’heure même où les travaux du siège de Capoue étaient ainsi vigoureusement poussés, s’achevait en Sicile un autre siège, l’un des plus mémorables dont l’histoire ait gardé le souvenir: celui de Syracuse.
Il y avait trois années déjà que la guerre s’était rallumée plus ardente que jamais dans la malheureuse Trinacrie. Syracuse , alliée de Rome sous Iliéron 11, avait pris parti pour Carthage sous ses successeurs et les légions étaient venues l’investir. On avait cru d’abord emporter la
1 Tite-Live, xxiv, 20.
2 Tite-Live, xxix, 47.
3 Tite-Live, xxv, 1, 9, 10, 11. — Polybe, viii.
1 Tite-Live, xxv, 19, 21.
H ANN -B A. VL
place eu cinq jours; mais Archimède avait brûlé les Hottes de Rome, brisé ses vaisseaux, construit des batistes d’une forme et d’une portée prodigieuses. Bref, il avait fait résister Syracuse huit longs mois à tous les efforts combinés des armées consulaires. La vaillante cité venait de tomber enfin sous les coups de l’ennemi, malgré le génie de son défenseur et l’appui de ses armées puniques*. Agrigcnlc(G//’-ye/i//), la seconde ville de la Sicile, et la mieux protégée, aux dires de Polybe, par la nature et par l’art, n’allait pas tarder à succomber, elle aussi, par trahison; le reste de la Sicile devait suivre le sort de ces deux grandes cités. En moins d’un an, vingt villes sont livrées; huit prises d’assaut; quarante se soumettent et le prêteur Valérius Mcssala peut annoncer enfin au Sénat qu’il ne reste plus, en Sicile, un seul Carthaginois
La fortune souriait davantage en Espagne aux armes puniques. Après divers échecs sous les murs d’Illilurgi ( Andujar ), d’Auringi, de Sagonte, en 214-213, Asrou-Baal-Giscon et Mak-Ou aidés de Massinissa, petit-fils de N’H’araraoua, petit-neveu de Hann-Baal, jeune homme alors âgé de dix-sept ans, et dont le nom devait bientôt remplir le monde, écrasaient enfin, en 212, près de Castulon, l’armée de Publius Scipion, qui restait lui-même sur le champ de bataille, frappé d’un coup de lance au liane droit. Sans prendre de repos, ils rejoignaient aussitôt Asrou- Baal-Barka et, courant ensemble sur Cneïus Scipion, l’atteignaient dans le voisinage d’Orso ( Ossi/na ), en Andalousie, détruisaient son armée et le massacraient à son tour. En vingt-peuf jours, les deux généraux avaient été tués et leurs deux armées anéanties 3.
Malheureusement, en Italie, la situation d’Hann-Baal était loin d'être aussi prospère. Pour sauver Capoue, il quittait, au commencement de 211, les Calabres et le Brutium et accourait avec l’élite de ses troupes et trente-trois éléphants. Mais, vainement, les assiégés tentèrent une sortie ; vainement, le consul Appius Claudius, la poitrine traversée d’un javelot, fut mis hors de combat: les Carthaginois furent repoussés et ne réussirent point à faire le blocus de la place.
De désespoir Uann-Baal eut recours à une manœuvre hardie pour arracher les Romains à ce siège auquel ils s’acharnaient. Il donne l’ordre de marcher sur Rome 1 Son avant-garde doil reconnaître et emporter toutes les places qui se rencontrent sur la route. Lui-même s’avance à grandes journées, traverse le Volturno sur des barques qu’il détruit après son passage, et campe à peu de distance de ce fleuve. Le lendemain, il passe devant Calés ( Caloi ), sur le versant de liorca Monfina ; ravage le territoire de Sidicinum ( Teano ), la ville la plus importante de la Campanie après Capoue ; de Sucssula ( Sessa ), d’Allifanum et de Cassinum ( San-Germano ) où il séjourne deux jours, puis il longe Inte-
i Polybe, viii. — Tite-Live, xxv, 23 à 31.
3 Tite-Live, xxvi, 40 ; xxvii, 5.
3 Tite-Live, xxv, 34, 63. — Aphe.n, De rebus Hispanicis.
HANN-BAAL
ramma [Tcramo) sur la rive gauche du Tordino, Aquinum ( Aquino ), et passe près de Frcgelles, dont il ne reste que des ruines, près d'Isoletta, sur la rive droite du Garigliano , et dont il dévaste la campagne pour punir les Frcgellans d’avoir coupé le pont du Liris. Il traverse ensuite, en courant, les plaines de Frusino ( Frosinone ), la ville Volsque, de Ferentinum (, Ferentino ) et d’Anagnia ( Anagni ), cité des Herniques; traverse le territoire de Labicum ( monte Compatri ) ; gagne de là Tusculuin (Tivoli), dont les portes demeurent fermées ; franchit le mont Algido au-dessous de cette ville et descend vers la droite jusqu’à Gabies, près du lac de Castiglione. D’où, descendant encore vers Pupinia et suivant la via Prenestina , il établit son camp à 8 milles de Rome. Ses Numides pillent tout, volent, brûlent, massacrent, de sorte que l’épouvante est au comble.
Au milieu de cette épouvante, le proconsul Fulvius arrive aussi de Capoue, à marches forcées, avec quinze mille fantassins et mille cavaliers. 11 entre par la porte Capena, d’où partait la via Appia, entre FAvenlin et le mont Cœlius ; traverse le quartier des Carènes et des Ésquilies (sur le mont Esquilin), et va camper entre les portes Esquilina(sur l’Esquilin) et Collina(sur le Quirinal).
Hann-P*aal rapproche alors son quartier général et le place à 3 milles (4 kilomètres 437 mètres), sur les bords de l’Anio (Teverone) ; suivi seulement de deux mille cavaliers, il s’avance jusqu’à la porte Collina et fait à cheval le tour de la ville dont il examine, avec trois officiers de son état-major, la force et la situation.
Le proconsul Fulvius n’y tint pas et commanda à quelques escadrons de lui donner la chasse. Devant ces forces, Hann-Baal et son escorte se retirèrent; mais, dès le lendemain, il fit passer l’Anio à ses colonnes et les massa en ordre de bataille. Les généraux romains prirent aussi leurs dispositions et la lutte allait commencer, furieuse, décisive, quand éclata un orage épouvantable qui força les adversaires à se retirer sans combattre. Le lendemain, mêmes manœuvres; nouvel orage! « En vérité, s’écria, dit-on, Hann-Baal en cédant une seconde fois à la violence de l’ouragan, Dieu me refuse donc tantôt la volonté, tantôt le pouvoir de prendre Rome !... »
Quoi qu’il en soit, il porta presque aussitôt son quartier général en arrière et rétrograda jusqu’à la rivière Tutia à 10 milles de la cité. Bientôt après, il se retira par le territoire d’Albe, au pied du mont Velino, par Ereturn, Reale ( Rieti ), capitale des Sabins, Cutilicæ aquæ, (aujourd’hui Bagni di Paterno ), connue par ses eaux sulfureuses, au fond de la pittoresque vallée du Velino, à 4 milles de Civitta-Ducale ; par Amitern Q(S-Vittorino), sur l 'Atcrno, patrie de Salluste; puis par le pays des Pcligni, des Marrucini, des Marsi, le Samnium, la Campanie et la Lucanie. Sa marche fut si rapide qu’il fondit à l’improvistc jusqu’au fond même du Brutium et faillit surprendre Reggio h
i Polybk, tx, fragm., 2. — Tite-Live( xxvi, 8, 9, 10, 11.
Il A N N - R A. A L
Rome avait été sublime d’héroïsme et d’audacieuse fierté pendant cette terrible épreuve. Sûre du patriotisme de ses enfants, elle avait poussé la confiance en elle-même jusqu a mettre en vente, aux enchères publiques, le champ môme qu’occupait, à scs portes, le camp d'Hann- Baal. Et ce champ, où campait l’ennemi, n’avait été néanmoins adjugé qu’à un prix très élevé. Elle allait recueillir le prix de son invincible constance. Après deux ans de siège et de blocus, Cupouc, la ville préférée d’Hann-Baal, celle dont il avait fait sa capitale, celle qui, dans sa pensée, devait remplacer Rome en Italie, Capoue, vaincue plus encore par la hideuse famine que par les armes, était forcée de capituler. Vingt-huit de ses sénateurs aimèrent mieux s’empoisonner que de tomber vivants aux mains d’un ennemi qui se montra, suivant sa coutume d’ailleurs, froidement et férocement cruel *. Soixante-dix sénateurs périrent sous les verges et la hache ; trois cents nobles furent condamnés aux fers; tout le peuple fut vendu; la ville et son territoire furent déclarés propriété Romaine.
L’année suivante, 210, le consul Marcellus, le vainqueur de Syracuse qui prenait le commandement d’une des armées de Capoue, se porta sur Salpia (Salpi). Elle lui fut livrée par une trahison qui coûta la vie à cinq cents Numides, puis il enleva de vive force les villes samniles de Maronée et de Meles dont les garnisons, formant un tolal de trois mille hommes, furent impitoyablement massacrées. Ces massacres appelaient des représailles; elles ne se firent pas longtemps attendre. Le vainqueur de Capoue, Eulvius, était venu camper sous Hcrdonée. Cette ville, comme Capoue, du reste, avait reçu les Carthaginois après Cannes, et le proconsul, sans doute, rêvait déjà de la traiter comme on venait de traiter sa sœur ainée. Hann-Baal l’arracha promptement à son rêve. Il accourt du fond du Brulium sans bagages et arrive, à l’improvisle, en ordre de bataille. Il faut se battre. Eulvius en prend son parti et range ses légions; la Ve et la VIe, infanterie au centre, cavalerie sur les lianes. Malgré les vides faits dans leurs rangs par l’impétueuse attaque des Carthaginois, elles tenaient encore ferme lorsque Hann-Baal fait exécuter à scs réserves numides un mouvement tournant. La moitié de ces escadrons se précipitent sur le camp romain; l’autre moitié charge, à fond de train, les dernières lignes de l’armée proconsulaire. En un instant, tout est rompu, enveloppé, sabré, égorgé. Treize mille morts, parmi lesquels Eulvius, avec onze tribuns militaires, et la prise du camp ennemi furent le résultat de cette brillante affaire *.
A celte nouvelle, le consul Marcellus quitte le Samnium, passe en Lucanie et vient offrir la bataille à Hann-Baal près de Numistrum. L’issue en est douteuse. Toutefois, après vingt-quatre heures de repos, Hann- Baal décampe dans la nuit. Marcellus apprend sa retraite au petit jour, se lance à sa poursuite, l’atteint à Venusium^Ee/iOia), où naquit Horace,
1 Titk-Live, xxvi, 13, 14, 13, 16.
* Tite-Live, xxvu, 1.
HANN-BAAL
iu
ville pittoresquement située sur le versant du mont Vultur, non loin de la Finnara ; harcèle son arrière-garde pendant plusieurs jours et suit à travers l’Apulie le rusé Carthaginois qui se dérobe toujours. L’hiver se passe ainsi *.
Dès le retour du printemps 209, la chasse recommence. Marcellus y met d’autant plus d’ardeur qu’il a reçu de Rome ordre d’occuper Hann- Baal, afin de permettre aux nouveaux consuls de pousser vigoureusement le siège de Tarente. 11 va chercher les Carthaginois à Canusium (' Canosa ). Ils se replient. 11 court après eux et les oblige à en venir aux mains : « Camarades, dit Hann-Baal à ses hommes, souvenez-vous de Trasimène et de Cannes! » et sa poignée de braves culbutent l’ennemi.
Marcellus ne se décourage point et, dès le lendemain, ramène ses légions au combat. Cette fois, elles enfoncent les Carthaginois épuisés et rejettent Hann-Baal jusqu’au fond du Brutium 1 2.
Il n’y reste pas longtemps d’ailleurs. La nouvelle du siège de Tarente par les Romains l’arrache promptement à sa retraite. 11 sort de Caulonia ( Castelvetere ), sur les bords de YAlaro, qu’il vient de soumettre, et marche nuit et jour au secours des Tarentins. 11 n’était plus qu’à 7 ou 8 kilomètres de leur ville, quand il apprit que la trahison venait de les livrer à Fabius : « Comment, ne put-il s’empêcher de s’écrier, nous perdons Tarente par le même moyen que nous l’avions prise. Rome a-t-elle donc aussi son Hann-Baal? »
Après avoir séjourné quelques jours là même où il avait fait halte, afin d’ôter à sa retraite jusqu’à l’apparence d’une fuite, il se retira à Métaponte [près de Tor remare), où mourut Pythagore 3.
C’est de là qu’il partit aux premiers beaux jours de 208.
Pour égaler Fabius, qui, l’année précédente, avait pris Tarente, le nouveau consul Crispinus assiégeait Locres ( Gerace j. Hann-Baal s’avance dans sa direction. Crispinus se hâte de lever le siège et va rejoindre son collègue Marcellus entre Venusium et Bantia ( Abbadia-dé-Banzi ). Les Carthaginois l’accompagnent, campent auprès des consuls, et. tout en refusant la bataille que ceux-ci présentent chaque jour, les inquiètent par de continuelles escarmouches. Hann-Baal attendait une occasion propice. Elle ne tarda pas à se présenter. Une colline très boisée séparait le camp punique du camp consulaire. Chaque nuit, quelques escadrons numides occupaient cette position que leur général jugeait beaucoup plus propre à une embuscade qu’à un campement. Pendant le jour, ces Numides se défilaient dans les fourrés, ou s’abritaient derrière les accidents de terrain, de sorte que l’ennepii ne soupçonnait pas leur présence. Cependant les consuls, craignant qu’Hann-Baal n'occupât ce point, qui dominait leurs cantonnements, résolurent d’y pousser une reconnaissance. Les hauteurs boisées à explorer
1 Tite-Live, xxvii, 2. — Plutarque, Vie de Marcellus , 34.
2 Tite-Live, xxvii, 13, 14. — Plutarque, Vie de Marcellus, 3ü, 36.
3 Tite-Live, xxvii, 16.
HANN-BAAL
étaient voisines du camp ; ils sortent donc avec une faible escorte do deux cent vin^t cavaliers. Mais aussitôt leur présence est signalée; l’ennemi les enveloppe en silence; puis, tout à coup, fond sur eux de tous côtés à la fois. Cinq minutes après, l’escorte était anéantie et le consul Marccllus était tué. Seuls, le fils de Marcellus, gravement atteint lui-môme, et le second consul Crispinus, mortellement blessé, parvenaient à s’enfuir, grâce à l’excellence de leurs chevaux '.
Ilann-Baal ne perd pas un instant et retourne sur Locres. Le siège de cette ville, défendue par Mak’Ou, était activement poussé avec un matériel et des troupes envoyées de Sicile. Dans la crainte d’arriver trop tard, il fait prendre les devants à sa cavalerie et suit lui-même à grandes étapes, avec son infanterie. A son approche Mak’Ou fait une sortie furieuse et inflige aux assiégeants une défaite que l’avant-garde punique change en déroute. Ils s’enfuient en abandonnant leurs machines et tout leur matériel de guerre 2.
Tandis que ces événements se déroulaient dans l’Italie Méridionale, Asrou-Baal se préparait à franchir, à son tour, les Alpes et à recommencer la guerre dans les plaines de la Lombardie. Mais après quelles fatigues et quels dangers!
L’année même qui suivit la mort de Cneïus et de Publius Scipion, il avait failli rester dans les défilés de Pierres-Noires , en Ausétanie, entre lliturgi ( Andujar ) et Mcntissa, où le proconsul Claudius Néron l’avait enfermé, et n’était sorti de ce mauvais pas qu’en trompant la vigilance du commandant en chef 3. Toutefois, il avait rétabli dans une grande partie de la péninsule Ibérique l'autorité de Carthage 4.
L’année suivante, 210, Publius Scipion, lils et neveu des deux généraux de ce nom, morts en 212 au champ d’honneur, avait remplacé Néron. A peine débarqué , à Ampurias, ce jeune général de vingtquatre ans avait inspecté ses troupes. Puis, au printemps, quittant brusquement Tarragone, son quartier général, avec vingt-huit mille hommes d’infanterie et deux mille huit cents chevaux, il était descendu sur l'Ebre, avait franchi ce fleuve et, en sept jours, était arrivé sous Carthagène. dont toutes les divisions carthaginoises étaient éloignées. Sitôt arrivé, il avait campé au nord de la ville, avait investi la place, commencé ses parallèles et rangé scs vaisseaux dans le port. Puis, toutes ses dispositions prises, il avait formé ses colonnes d’attaque. La place, commandée par Mak’Ou, n’avait qu’un assez petit nombre de défenseurs: Appien dit dix mille; mais Tite-Livc et Polybe comptent seulement deux mille habitants armés et mille soldats environ, dont cinq cents occupant la citadelle, et cinq cents, les postes des murailles. Les premiers assauts furent néanmoins repoussés. Mais Scipion, ayant conduit
i Polybe, x, fragm., 3. — Titb-Livk, xxvu, 16, 17,18. — Plutarque, Vie de Marcellus, 30, 40.
* Titf.-I.iye, xxvii, 26.
* Tite-Live, xxvi, 17.
* Appik.n, De rébus Hisp., vi, 17.
HANN-BA At,
lui-même quelques compagnies du côté de l’étang où les fortifications étaient plus faibles et moins bien gardées, atteignit, sans difficulté, le haut des murs. L’enceinte fut prise, les habitants massacrés et, le jour même, la citadelle capitula après une résistance qui aurait pu être plus héroïque \ Le butin fut immense. Le matériel de guerre dont regorgeaient les arsenaux : quatre cent une catapultes, soixantequinze balistes ; un nombre prodigieux d'armes de toutes natures et trente navires de guerre; les approvisionnements : quarante mille boisseaux de blé et deux cent soixante-dix mille boisseaux d’orge ; les fameuses mines d’argent voisines de Carthagène, qui occupaient habituellement jusqu’à quarante mille ouvriers, et d’immenses richesses monnayées et artistiques : tout fut la proie de l’ennemi, qui rentra, chargé de ces dépouilles, à Tarragone.
Pour assurer ces succès, il en ressortit au printemps 209. Cette campagne s’ouvr'l sous d’heureux auspices. Les succès de Scipion, sa politique habile, son mysticisme étrange, l’adresse qu’il eut de rendre aux Espagnols leurs otages que détenaient les Carthaginois, sa jeunesse même lui attirèrent les sympathies des Ibères. Des chefs de tribus puissantes, comme Edecon, I ndibilis et son frère Mandonius, princes des Ilergètes, passèrent sous ses drapeaux. D’autres suivirent. Ce fut ainsi porté, pour ainsi dire, par le flot populaire qu’il rencontra les armées de Carthage, affaiblies par les désertions.
La rencontre eut lieu sur le territoire de Cazorla, dans cette sierra dont le massif est baigné à son pied par le haut Guadalquivir, non loin des mines d’argent dites de Boecula. Malgré l’avantage de sa position et la supériorité numérique de ses troupes, Asrou-Baal fut vaincu. Toutefois, il put sauver son trésor de guerre, ses éléphants, rallier une partie de ses fuyards et se replier sur les Pyrénées par la vallée du T âge 2.
Parmi les douze mille prisonniers laissés aux mains des légions, se trouvait un jeune Numide, nommé Massiva, neveu de Massinissa. Ce prince avait bien défendu à l’enfant de se battre ; mais les sonneries, les cris, le tumulte de la bataille l’avaient grisé; il avait pris un cheval, ceint une épée et avait lutté vaillamment, comme un homme. Mais, maintenant que la fièvre du combat était tombée, l’enfant avait repris la place du héros et il pleurait d’être loin de son oncle et loin des siens. Scipion fut touché des larmes de son jeune captif, il lui parla avec bonté, lui donna un anneau d’or, un vêtement conforme à son rang, un cheval richement caparaçonné et le renvoya sous escorte et sans rançon à Massinissa. Nous verrons bientôt comment le prince numide récompensa celte générosité romaine.
En attendant, la guerre s’achevait en Espagne. Hannon, récemment envoyé par le Gouvernement de Cartilage pour remplacer Asrou-Baal- Barka, parti pour l’Italie, Mak’Ou et Asrou-Baal-Giscon étaient succes-
* Appien, De rebus Hisp., vi, 20, 21, 22. — Poi.ybe, x. — Tite-Live, xxvi, 43. ,
2 Polybe, x. — Appien, De reb. Hisp. — Tite-Live, xxvii, 48, 49.
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sivement mis en déroule. Eu 208, Ilnnnon est fait prisonnier dans un combat sanglant, et Asrou-Baal voit Oringi, sa place d’armes, emportée d’assaut. En 207, les deux seuls généraux phéniciens, qui tiennent encore, rassemblent cinquante mille fantassins et quatre mille cinq cents cavaliers, suivant Tite-Livc et, selon Polybe, soixante-dix mille hommes d’infanterie, quatre mille chevaux et trente-deux éléphants, et vont attendre l’ennemi, sur un excellent terrain, près de Carmona. Les Romains n’ont que quarante-cinq mille hommes et trois mille chevaux. N’importe ! Après des prodiges de valeur, la fortune se prononce en leur faveur. Les Carthaginois sont vaincus1. Pour comble, la défection se met dans leurs rangs. Les Turdelani désertent les premiers. Cet exemple est si contagieux (pie les malheureux généraux phéniciens n’ont d’autre ressource, pour ne pas rester seuls, en face d’un ennemi victorieux, que de prendre nuitamment la mer et de gagner Cadix (20G). Leur fuite mit fin à la guerre d’Espagne. Elle durait depuis treize ans.
Quelques jours plus tard, Scipion, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la gloire, partait de Carthagène et venait débarquer à Rusicada ( Philippeville ), pour gagner Cirta ( Constantine ). Deux seuls vaisseaux l’accompagnaient. Au moment où il entrait dans ce port, un général fugitif y abordait aussi. C’était Asrou-Raal-Giscon. Le vainqueur et le vaincu se retrouvaient tous deux, quelques heures après, dans le palais de Svphax, roi de Numidie. L’un venait négocier une alliance; l’autre, implorer des secours. Dans cette circonstance délicate, Syphax sut vraiment se conduire en roi. Il traita ses deux hôtes avec une égale déférence et obtint du lier Scipion qu’il mangeât à la même table et couché sur le même lit qu’Asrou-Baal. Le Romain fit même preuve d’un tact si exquis, d’un esprit si fin et d’une aménité si grande dans ce repas que le général carthaginois ne pût s’empêcher de lui faire délicatement, en s’adressant au roi, ce compliment llalteur: «Je connais- « sais les talents militaires de Scipion ; mais il me parait plus redoutable « encore dans la conversation que sur les champs de bataille »
Cependant Asrou-Baal avait peu à peu organisé son armée d’invasion. Il avait franchi les Pyrénées, soit par les cols des Pyrénées Orientales, soit par la vallée de la Garonne ou celle de l’Ariège; était descendu dans les Gaules, avait recruté des mercenaires parmi les tribus gauloises, notamment parmi les Arvernes, et, dès la fin de l’année 208, il se trouvait prêt à traverser les Alpes avec des forces considérables. L’hiver l’avait arrêté. Mais, aux premiers jours du printemps 207, il se remit en marche. Suivit-il exactement l’itinéraire précédemment tracé par son frère? Les uns le pensent, d’autres le nient. Ces derniers estiment qu’il prit par la vallée de la Romanche et descendit ensuite du
1 Tite-Livb, xxviii. 15, 16. — Polybe, xi. — Appiex, De reb. Ilisp ., vi, 26, 27.
* Polybe, xi. — Appiex, De reb. Ilisp., vi, 30. — Titb-Live, xxviii, 18.
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mont Genèvrepar la Riparia 1 . Toujours est-il que le passage des monts fut beaucoup moins pénible pour lui qu'il ne l'avait été pour Hann-* Baal. Les routes, en effet, étaient mieux connues; les chemins, continuellement fréquentés depuis douze ans, élaient mieux frayés; les montagnards enfin, sachant qu’on n’en voulait ni à leur liberté, ni à leurs biens et trouvant, au contraire, dans ces allées et venues, une occasion de gain, laissèrent passer sans résistance. En deux mois, il fit la route qu’Hann-Baal avait mis six mois à parcourir et déboucha, par conséquent, dans les plaines de la Lombardie, avec quarante-huit mille fantassins, huit mille chevaux et quinze éléphants, beaucoup plus tôt que ne pensait Hann-Baal lui-même.
Du reste, le temps gagné par la rapidité de la marche fut perdu devant Plaisance, dont Asrou-Baal entreprit, sans succès, le blocus plutôt que le siège. Ce retard causa sa perte. Quand il continua sa route et se porta par Parme, Modem, Bologne et Rimini sur Sinigaglia (Sena-Gallica), pour forcer l'entrée de la péninsule par le chemin que devait suivre plus tard Laulrec, en 1558, le Sénat avait, en effet, chargé déjà l’un des consuls de l’arrêter dans le bassin du Pô, de le rejeter sur les Alpes et de l’y écraser, s’il était possible. L’autre consul devait, pendant ce temps, maintenir Hann-Baal dans le sud et l’empêcher, à tout prix, de joindre son frère.
Munis de ces instructions, les consuls allèrent prendre : Livius Salinator, le commandement des légions qui devaient opérer dans le nord, et Claudius Néron, celui de l’armée du midi. Le premier qui rencontra l’ennemi fut Claudius Néron. 11 atteignit Hann-Baal sous les murs de Grumentum (près d’ Agrimonte), dans la vallée de XAgri, en Lucanie, et, après un engagement sérieux, le mit en déroute. Comme le vaincu se retirait dans la direction du nord, Claudius le poursuivit, lui infligea un deuxième échec près Venosa et le rejeta cette fois jusqu’à Métaponte ( Torredi Mare). L’infatigable Carthaginois n’y resta d’ailleurs que le temps de renforcer son armée trop affaiblie, à l’aide de quelques garnisons disséminées dans le pays, remonta sur Venosa, qu’il dépassa, et gagna Canusium ( Canosa ), toujours surveillé par Néron.
Asrou-Baal avait alors levé le siège de Plaisance et lancé à travers l’Italie quatre cavaliers gaulois et deux numides pour prévenir son frère qu’ils se rencontreraient en Ombrie. Ces cavaliers traversèrent heureusement presque toute la péninsule ; mais ils s’égarèrent en Lucanie dans des routes inconnues, arrivèrent à Tarente et furent cueillis par les éclaireurs romains qui battaient la campagne. On saisit la lettre dont ils étaient porteurs et on la remit au consul, qui, instruit des projets et de l’itinéraire de l’ennemi, sut prendre immédiatement un parti décisif.
Il fait courir le bruit qu’il va surprendre la garnison d’une ville voi-
1 IIennebert, Vie d’Annibal, n, 92. — Carlo Promis, Sloria dell’Autica, Torino , p. 42.
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sine et part avec une élite de six mille fantassins et six mille chevaux au milieu de la nuit, traverse, sans s’arrêter, ni nuit, ni jour, les lerres de Larinum, des Frenlani, des Marrucini, des Prœtii, le Piccnam, faisant porter sur des chevaux ou des chariots, réquisitionnés sur la roule, ceux de ses soldats (pii sont trop fatigués, et arrive secrètement, par une nuit noire, près de son collègue, au camp de Sena (Sinigaglia), à cinq cents pas d’Asrou-Baal, établi sur la rive gauche du Mélaure. Celle nuit-là même, les généraux romains tiennent un conseil de guerre, décident qu’on se battra dès le malin et donnent leurs ordres en conséquence.
Mais, le lendemain, Asrou-Baal soupçonnait la vérité. Ce vieux captlaine, accoutumé à faire la guerre aux Romains, avait remarqué déjà que la trompette sonnait deux fois au camp consulaire. Cette double sonnerie indiquait la présence des deux consuls et, bien qu’il ne remarquât rien de changé dans le camp, il se défiait. Comment le second consul était-il là ? Rome avait-elle donc un homme de guerre capable détromper Hann-Baal? Son frère était-il tué? Son armée anéantie? La lettre envoyée avait-elle été surprise et interceptée? 11 ne savait que penser. Pour gagner du temps, il refusa toute la journée la bataille et, le soir venu, il ordonna la retraite. Mais ses guides l’abandonnèrent. Errant sur les rives du Métaare , d’autant plus encaissées qu’on s’éloigne davantage de la mer, le malheureux général et son armée durent passer la nuit sans sommeil, sans repos, au milieu des marais, attendant impatiemment le jour pour trouver un gué et passer le lleuve, afin de dérouter les armées consulaires et de leur échapper en les tournant.
Ce gué, vainement on le chercha pendant une partie de la matinée. Les Romains eurent le temps d’accourir. Claudius Néron débouche d’abord avec sa cavalerie; il est suivi, à courte distance, par l'infanter e légère sous les ordres du préteur Poreius.
Toute retraite est désormais impossible. Toutefois Asrou-Baal, qui voudrait donner au moins quelques heures de repos à ses hommes exténués, cherche à se mettre à l’abri sur la hauteur d ePietralatà, qui domine le Mélaure, à quelques kilomètres de Fossombrone. Mais, en ce moment, le consul Livius arrive à son tour par la via Flaminia , avec ses légions massées en colonnes d’assaut. 11 n’y a plus à reculer; il faut se battre. Soixante-dix mille Romains contre environ soixantecinq mille Carthaginois !
Claudius commande l'aile droite; Livius, l’aile gauche, et Porcins, le centre des Romains. Asrou-Baal range, de son côté, ses Espagnols, ses Liguriens et ses Gaulois. Les Gaulois sont à l’aile gauche, en face de Claudius Néron ; les Liguriens, au centre, et les Espagnols, vieux débris d’armées héroïques échappés de vingt batailles, à la droite, sous son commandement direct. 11 appuie son aile gauche contre les hauteurs qu’il voulait occuper et couvre son front de ses dix éléphants. Sa ligne de bataille a plus d étendue que de profondeur, dit Tite-Live ; Polybe affirme,
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au contraire, que son ordre de bataille est plus profond qu’étendu, et nous sommes de son avis. Quoiqu’il en soit, l’action s’engage vigoureusement, sauf du côté de Claudius qui ne peut ni approcher l’ennemi, à cause de la difficulté des chemins, ni le tourner, à cause de la colline qui le protège, et dont les troupes sont réduites à contempler la lutte l’arme au bras. Bientôt, toutefois, ce consul prend une partie de sa division, traverse le champ de bataille en arrière des lignes romaines, tourne la division de Livius et charge, avec furie, le flanc droit et les derrières des Carthaginois. Ces braves troupes, ainsi pressées de tous côtés à la fois, se font hacher sur place. Six éléphants sont tués, quatre sont pris. Les Gaulois, épuisés de fatigues, haletants de soif et à demi-morts de chaleur, sont massacrés ou faits prisonniers presque sans résistance. Le désastre est tel qu’Asrou-Baal ne veut pas y survivre. Au lieu de s'enfuir, il pique des deux, lance son cheval au milieu des plus épais bataillons et meurt, comme il avait vécu, en héros!
Cette journée coûtait à Carthage cinquante mille morts et cinq mille quatre cents prisonniers. La République perdait surtout dans Asrou- Baal un excellent général et le premier certainement de scs hommes de guerre après Hann-Baal. Le grand Abd-Melek-Ard disait souvent, paraîtil, en montrant avec orgueil ses quatre fils: « Voici quatre petits lionceaux que j’élève pour le malheur des Romains. » Asrou-Baal, pour sa part ne fit pas mentir cette prédiction. Le lionceau devint lion de si bonne heure que, pendant douze ans, les Romains, surtout en Espagne, hurlèrent d’angoisse sous les coups incessants et terribles de sa griffe vraiment royale.
Dès la nuit suivante, Claudius Néron reprenait, avec ses troupes, le chemin de l’Apulie. Six jours après, il rentrait à son quartier général et faisait jeter, dans les lignes puniques, comme un sanglant trophée, la tête du général ennemi. C’est ainsi qu’Hann-Baal apprit la défaite de l’armée qui venait à son secours, la mort de son frère aîné et la ruine de toutes ses patriotiques espérances1.
Si soudainement et si cruellement frappé dans sa famille et dans sa patrie, le grand homme, brisé par la douleur, mais non vaincu par elle, leva ce camp maudit, rougi du sang des siens, et se réfugia dans les Calabres , où, toute l’année suivante, les Romains n’osèrent troubler son repos, tant iis redoutaient encore son génie, alors même que tout s’écroulait autour de lui !
Rien ne signale donc, en Italie, cette année 206 à l’attention de l’histoire.
Niais, en Espagne, elle est remarquable par la défection de Massinissa et l’abandon, par les Carthaginois, de Cadix , leur dernier pied-àterre en Ibérie.
1 Pot.ybe, XI. — Tite-Live, XXVII, 43, 51.
HANN-BAAL
Depuis le jour où Seipion lui avait renvoyé gracieusement Massiva, son neveu, Massinissa ne cherchait qu'une occasion de passer aux Romains. Elle s'offrit à lui: il la saisit avec empressement. Dans une entrevue, que lui accorda Seipion, il lui jura un éternel dévouement en ajoutant ces paroles qui pesèrent peut-être beaucoup sur les destinées de Carthage: «Je ne puis vous témoigner mon dévouement sur cette terre « d’Espagne où je suis un étranger et un inconnu ; mais venez sur celle « où je suis né. Que Rome y fasse passer quelques troupes sous vos « ordres, et nous verrons si Carthage restera longtemps debout. »
Sa désertion entraîna la perte de Cadix. Mak’Ou, le frère d’Hann-Baal, découragé, se préparait à quitter cette ville où toute résistance était désormais impossible, quand un ordre de son Gouvernement lui enjoignit de passer en Italie, d’y lever le plus grand nombre de Liguriens et de Gaulois qu’il pourrait et d’opérer sa jonction avecHaun-Caal. Mak’Ou partit donc, s’arrêta quelques temps dans l’ile de Pithyusa, notre lviça , y prit des vivres, des secours et des armes, passa dans Minorque, y séjourna tout l’hiver et, aux premiers beaux jours dé 205, mit, de Rort- Mahon, le cap sur l’Italie *.
C’était le moment où Seipion, revenu de l’Espagne, désormais romaine, venait d’être nommé consul en Sicile, avec autorisation, s’il le jugeait à propos, de porter la guerre en Afrique. Il avait pris tous les vaisseaux disponibles, en avait fait construire, en quarante-cinq jours, trente nouveaux et était débarqué en Sicile avec sept mille volontaires*.
Tous les regards étaient donc tournés de cecôté, quand Mak’Ou, avec trente navires de guerre et des transports, chargés de douze mille hommes d’infanterie et de deux mille chevaux, entra dans Gènes et s’en empara par surprise. Il la pille, se rembarque, porte son butin à Savone , laisse dix bâtiments en croisière pour le garder, renvoie le reste de sa flotte sur les côtes d’Afrique, fait alliance avec les Ingauni ( Albcnga ) et, bientôt, se trouve à la tète d’une assez forte armée, les Gaulois accourant de tous côtés sous ses enseignes.
11 serait grand temps qu’il marchât au secours de son frère. L’illustre général est, en effet, bloqué dans le fond des Calabres , près du golfe de Tarente; ses troupes, décimées par la guerre, sont réduites encore par la peste et la famine.
Toutefois l’hiver se passe ainsi. Au printemps de 204, Carthage, effrayée de voir Seipion si près d’elle, fait encore parvenir à Mak’Ou six mille fantassins, huit cents cavaliers, sept éléphants et vingt-cinq voiles, en lui prescrivant de se porter, sans retard, au-devant d’Uann- Baal et de se concerter avec lui pour ramener en Italie le vainqueur de Carthagène.
11 était trop tard. Après une courte apparition sur le continent, pour
• Titb-Livb, xxviii, 3a, 36, 37.
* Titb-Livb, xxviii, 45.