‹ Histoire de la TunisieChapitre 9 sur 32 · II A N N - B A A L · texte numérisé non relu

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désordre. L’infanterie légère, placée sur le front des troupes, fut d’ailleurs chargée de poursuivre ces animaux, de les harceler et de briser leur élan, l.ôlius eut le commandement de l’aile gauche formée de la cavalerie italienne. Massinissa prit, à l’aile droite, le commandement des Numides, secondé par un autre officier, nommé Dacamas, qui avait amenésix cents decescavaliers*. Outre ladireclion générale, Scipion garda le commandement immédiat du centre et celui d’une réserve de deux mille deux cents hommes d'élite prêts à se porter aux points les plus menacés.

Les dispositions d’Hann-Haal furent aussi extrêmement remarquables. Il avait cinquante mille hommes environ et quatre-vingts éléphants, trop peu dressés encore malheureusement. Il déploya d’abord ces animaux sur toute sa ligne de bataille. Derrière eux, il massa ses douze mille auxiliaires : Liguriens, Baléares, Gaulois etautres. En seconde ligne, il plaça les Africains, les Carthaginois et la légion macédonienne. Enfin, à 150 mètres en arrière, il forma sa troisième ligne de tous les Italiens qui l’avaient accompagné, soit une vingtaine de mille hommes environ. C'étaient des troupes d’autant plus solides qu’elles n’avaient aucun quartier à espérer des Romains. Elles étaient dans l’alternative de vaincre ou de périr. Sa cavalerie carthaginoise fut placée sur l’aile droite, face aux Romains, et ses Numides, sur l’aile gauche, face à Massinissa. Lui-même prit, comme Scipion, le commandement spécial de son centre et celui d’une brigade indépendante de quatre mille cavaliers qu’il se réservait de jeter, comme un appoint formidable, dans la lutte, au moment et à l’endroit opportuns*.

Chaque général harangua son armée et la bataille commença par des escarmouches de cavalerie. Puis llann-Baal ordonna de faire charger les éléphants; on les lança donc sur l’ennemi. Mais le son des trompettes effraya tellement ceux qui se trouvaient à l’aile gauche qu’au lieu de se précipiter en avant ils se rejetèrent sur les Numides d’Ilann-Baal et mirent le trouble dans ses escadrons. Massinissa profita, sur-lechamp, de ces fluctuations, chargea ses adversaires ébranlés, les rompit, tua Massathès, leur général et priva, dès le début de l’action, llann-Baal de son aile gauche.

Pendant que ces péripéties se déroulaient ci la gauche, les éléphants, mieux entraînés au centre, faisaient rage sur les Romains, broyant et foulant aux pieds les légionnaires épouvantés, qui ne pouvaient ni fuir, ni se défendre. Scipion s’en aperçut, fit mettre pkd à terre à quelques détachements de cavalerie romaine, amena ces cavaliers démontés par les intervalles ménagés entre ses colonnes et leur ordonna de cribler de traits les terribles animaux. Lui-même, payant de sa personne, saute à bas de son cheval et blesse une des bêtes furieuses3. Son

* Appif.x, De rébus Punicis, vin, 41.

* Tite-Livk, xxx, 33. — Polype, xv. — APpieh, De rcb. Punicis.

* Appiex, De reb. Punie., vm, 43i

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exemple entraîne si bien ses hommes que bientôt les éléphants sont repoussés et chassés du champ de bataille.

Longtemps cependant la victoire reste indécise. On dit même que, voyant leurs soldats épuisés par la lutte, les deux généraux en vinrent personnellement aux mains pour achever, d’un seul coup, la bataille et la guerre. Leurs javelots, lancés en même temps, traversent : celui de Scipion, le bouclier d’Hann-Baal ; celui d’Hann-Baal, le cheval de Scipion qui se cabre sous la blessure et emporte son maître. Le Romain saute sur un autre cheval, revient à l’attaque et lance, sans l’atteindre, un second javelot contre Hann-Baal. Ce grand duel eût continué, sans doute, si Massinissa, accourant à toutes brides, n’eût enlevé son chef et si les Romains, honteux de voir leur général se battre à leur place, n’eussent, dans un élan furieux, enfoncé l’ennemi.

Vainement Hann-Baal conjure les siens de ne pas perdre courage. Ne pouvant les retenir, il fait avancer ses réserves italiennes et le combat se rétablit. Mais, privés de cavalerie et enveloppés par celle de l’ennemi, ces vaillants soldats furent écrasés. On en fit un carnage immense et, de ce moment, le succès de la journée fut assuré aux Romains1. Us avaient deux mille cinq cents légionnaires tués et laissaient sur le champ de bataille un plus grand nombre encore d’alliés et de Numides. Mais les Carthaginois, en morts et en prisonniers, perdaient environ quarante mille des leurs.

Hann-Baal n’avait pas un instant cessé, dans cette journée, de se conduire en grand capitaine et en héros. Quand il vit les siens en déroute, on raconte qu’il revint encore à la tête d’un peloton de Numides tenter la fortune, faire un suprême effort pour la ramener sous ses drapeaux et peut-être chercher cette mort des braves, embellie par l’uniforme et douce comme le poli d’un glaive. Rencontrant Massinissa, il aurait recommencé avec lui le duel qu’il avait eu précédemment avec Scipion, l’aurait démonté, blessé au bras et contraint à reculer.

Toutefois la défaite était bien consommée et la mort ne voulait pas venir. Il dut s’éloigner de ce funeste champ de bataille. La nuit d’ailleurs était arrivée. Il partit donc à franc étrier, accompagné d’une escorte et poursuivi par Massinissa, qui, furieux de sa blessure, voulait le ramener mort ou vif. L’obscurité le déroba bientôt du reste à scs poursuites. Toujours au milieu des ténèbres, il arriva à la ville de Thon, à 10 ou 12 milles du champ de bataille, suivi seulement de vingt cavaliers, les seuls qui eussent pu lutter de vitesse avec lui. H en repartit presque aussitôt avec un seul homme de confiance et parvint à Sousse, le surlendemain. 11 avait parcouru 557 kilomètres en quarantehuit heures.

Dès son arrivée, il se mit à refaire son armée. A Sousse même,

1 Appiex, De rcb. Punie., vin, 45. — Polype, xv.

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il trouvait une garnison nombreuse qu’il avait laissée à la garde de ses magasins. Il acheta, pour la renforcer, des hommes partout où il put en trouver, rassembla les fuyards et tous les échappés de Cilla.

Il avait déjà réuni de la sorte à Marlhana, près Sousse , six mille hommes d’infanterie et cinq cents cavaliers quand il fut appelé à Carthage. Aussitôt après sa défaite, les Carthaginois avaient de nouveau demandé la paix et Scipion avait consenti à l’accorder à peu près aux conditions déjà fixées par lui. Quelques clauses seulement étaient devenues plus rigoureuses, quelques autres avaient été ajoutées. Ainsi les Carthaginois ne devaient désormais faire la guerre ni en Afrique, ni ailleurs, sans l'assentiment , préalablement obtenu, du peuple romain. Ce vainqueur exigeait aussi la remise immédiate de cent cinquante otages à son choix.

Les délégués carthaginois, de retour de Tunis, où les avait reçus Scipion, exposèrent à l’assemblée les conditions imposées par le général romain. L’aristocratie punique fut immédiatement d’avis de les accepter. Mais le peuple, accusant, pour la première fois, injustement de trahison toute celte ploutocratie égoïste, qui l’avait tant de fois trahi et à laquelle incombe, aux yeux de l’histoire, la responsabilité de la défaite, conclut à la prolongation d’une lutte impossible et menaça même, si on ne l’écoulait, de brûler et de piller les maisons. Il en appelait à Ilann-Baal. Confiants dans le jugement de leur illustre concitoyen, les sénateurs le prièrent de venir donner son avis.

Hann-Baal vint donc. Il y avait trente-six ans qu’il n’était rentré dans Carthage. Il en était sorti enfant; il y rentrait homme fait, le front déjà ridé par les années, les fatigues et les soucis. Tout était changé depuis son départ : les compagnons de son enfance avaient grandi ou disparu; les générations s’étaient succédé; sa famille était presque toute morte; les temples, chargés des dépouilles romaines, furent, sans doute, les seuls lieux qu’il reconnut.

Un cortège immense l’accompagna au forum et là, en sa présence, un orateur de club, nommé Giscon, montant à la tribune, se mit à répéter les tirades belliqueuses et incendiaires des jours précédents. La foule l’acclamait. Hann-Baal n’y tint pas. Indigné qu’on pût, dans d’aussi graves conjonctures, dire ou applaudir de pareilles sottises, il s’élance à la tribune, saisit Giscon et le jette en bas. Des murmures éclatent. Hann-Baal ne perd pas contenance devant ces protestations : « Citoyens, s’écria-t-il, parti du milieu de vous à neuf ans, j'y reviens après trente-six ans d’absence. La science de la guerre, je la connais à fond; mais j’avoue mon ignorance des droits politiques et des libertés du forum. Excusez-moi donc si j’ai méconnu ces libertés et ces droits, mais croyez-moi: la lutte est désormais impossible. Vous n’avez qu’une chose à faire : la paix. Celle qu’on vous offre n’est point inacceptable et elle est nécessaire. 11 faut donc la signer au plus tôt. »

Son avis prévalut, en dépit de quelques énergumènesqui le traitèrent

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de traître et de vendu. Rome et Carthage étaient également fatiguées d’une guerre qui durait depuis dix-sept ans, les avait ruinées toutes les deux et les avait mises, tour à tour, à deux doigts de leur perte. La paix fut donc conclue et approuvée par le Sénat romain ; les ratifications en furent échangées à Tunis par les plénipotentiaires des deux parties, et les clauses en furent aussitôt mises à exécution. Scipion se fit remettre cinq cents vaisseaux qu’il brûla dans la rade de Carthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre de transfuges. Puis il partit pour Marsala et Rome où l’attendaient les honneurs du triomphe.

Ainsi, peu à peu, le combat s’était engagé; le monde entier avait pris feu. Les deux colosses s’étaient attaqués corps à corps ; ils s’étaient saisis, s’étaient quittés, s’étaient repris. Ils s’étaient tantôt cherchés et tantôt repoussés. Carthage avait franchi les Alpes; Rome avait passé les mers. Les deux peuples, personnifiés en deux hommes, Hann-Baal et Scipion, s’étaient enfin étreints et s’étaient acharnés pour en finir. Rome, un instant, avait chancelé. Elle avait poussé le cri d’angoisse : Annibal ad portas ! Mais elle s’était relevée et la deuxième guerre punique s’achevait par la ruine effective de la grande cité phénicienne. Dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à l’état de vassale, elle a perdu, pour toujours, non seulement l’empire des mers, mais aussi la prépondérance en Afrique. On sent approcher l’heure de sa fm.

Un dernier mot sur Hann-Baal. Quelques années après, un soir d’été de l’an 196, le grand patriote, en butte à la haine des factions, quittait de nouveau sa femme, son fils et son pays qu’il ne devait plus revoir; s’embarquait près d’Alipota (Mahedia) ; passait vingt-quatre heures à Cercina (El Mersa ), aux îles Kerkennah, et, de là, reprenait le rude chemin de l’exil. Longtemps il erra de royaume en royaume, cherchant partout des ennemis à Rome. Un jour enfin, en Bithynie, près de tomber par la trahison de Prusias, un lâche couronné, au pouvoir des Romains, il demanda du poison qu’il tenait depuis longtemps en réserve : « Délivrons, dit-il en le prenant, les Romains de leur inquiétude, puisque l’ombre seule d’un vieillard les épouvante ! » Ainsi finit Hann-Baal, Tan 183 avant notre ère. 11 était âgé de soixante-quatre ans.

Coïncidence étrange! Scipion, son vainqueur, mourait, la même année, lui aussi en exil, à Liternum, entre Cames et le Volturno, et faisait graver sur sa tombe cette parole amère qu’Hann-Baal eût pu certainement faire graver, plus justement encore, sur la sienne : « Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os ! »

Quelle fatalité pèse donc sur les grands hommes, que, presque tous ceux de l’antiquité, comme ceux plus voisins de nos jours, finissent dans la misère, l'exil, ou les supplices, jouets, la plupart du temps, des persécutions les plus injustifiées :

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Socrate, condamné par les siens, boit la ciguë;

Aristide et Thômistocle sont bannis de patries qu’ils ont sauvées ;

Des deux Africains, l’un meurt loin de Home, l’autre assassiné;

Pompée succombe sans un défenseur;

César expire sous les poignards;

Cicéron livre sa tête au bourreau, sans qu'une voix, éloquente comme la sienne, intervienne en sa faveur;

Homère, Tasse, Dante, Milton, Camoons, Cervantès sentent successivement cette main de fer de la destinée s’appesantir lourdement sur eux;

Colomb, qui donne un monde à son roi, expire dans l’indigence, sans autre richesse, près de son grabat d’agonie, que les chaînes dont le chargea ce roi pour acquitter sa dette de gratitude ;

Plus près de nous, Napoléon le Grand s'éteint douloureusement sur un ilôt perdu de l’Atlantique, martyr des Anglais, ces Carthaginois modernes ;

Ney périt plus tristement encore sous des balles françaises, sans qu’un grenadier de France soit là pour abaisser les fusils des revenants de Coblcnlzct crier : « Halte-là ! »à ces sangs mêlés rapportés dans les fourgons de l’étranger;

Enfin, nos héros de la Révolution, avant de monter sur le piédestal que notre admiration tardive leur élève, ont gravi, presque tous, les degrés de l’échafaud et porté leur tète, qu’illuminaient pourtant les flammes sacrées du patriotisme, de la jeunesse et du génie, sous le hideux couperet de la guillotine !

5 «æx-

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Le troisième acte du drame punique s’ouvre par les incursions de Massinissa sur les terres de la république phénicienne.

Le Numide, sûr de l’amitié des Romains qui lui devaient certainement, autant qu’au premier Africain, leur victoire finale sur Hann-Baal, ne se gênait nullement pour envahir de vive force, tantôt une portion, tantôt une autre du territoire de Carthage. Il revendiquait même hautement toute la partie voisine de la Petite Syrte (golfe de Gabès), sous prétexte que cette contrée avait appartenu jadis aux siens ‘.

Devant ses prétentions, appuyées par la force, les Carthaginois, conformément aux stipulations du traité de 202, prièrent le Sénat romain d’intervenir et de faire cesser les continuelles incursions de leur allié.

On a souvent parlé de la foi punique. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est difficile de trouver quelque part plus de mauvaise foi, et une mauvaise foi plus odieusement cynique que celle de Rome dans toute cette affaire. Machiavel, la personnification de la fourberie en politique et du mépris du droit, devait naître dans le pays de ces Romains. Prenant naissance en France ou en Espagne, il eût menti à son sang. En Italie, il est bien sur la terre qui lui convient et, pour formuler les préceptes dé sa diplomatie biseautée, il n’eut qu’à relire l’histoire de ses aïeux. N’est-ce pas Polybe d’ailleurs, leur apologiste, qui déclare que, malgré les protestations de la justice, ces aïeux, dans leurs décisions, n’écoutaient que l’intérêt et que pour eux, déjà, la force primait le droit. Depuis Romulus jusqu’au vieux Caton ; depuis Caton l’Ancien jusqu’à Machiavel, et depuis Machiavel jusqu’à celui qui naguère écrivait : « 11 ne faut jamais être avec les partis vaincus, » la diplomatie romaine n’a jamais changé. Virgile disait d’elle : Parcere subjectis et debellare superbos! 11 se trompait. C’est : lécher la botte

1 Polybe, xxxii, Iî.

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des forts et insulter les faibles, qu’il eût du écrire. Ces deux mots résument toute l’histoire du vieil Empire Romain. Résument-ils moins l’histoire de la constitution de l’unité moderne de l’Italie?

Rome envoya donc des commissaires pour trancher le dilférend entre Carthage et Massinissa; mais elle recommanda soigneusement à ces envoyés de favoriser le roi numide dans la plus large mesure possible.

Ceux-ci, par conséquent, donnèrent raison à Massinissa qui garda les territoires contestés.

A la suite de cet arbitrage iuique, une trêve intervint entre les parties. Carthage, pendant celte trêve, se remit des blessures que la guerre lui avait faites. Elle se repeupla. Le commerce lui rendit scs richesses perdues; ses campagnes prospérèrent et l’abondance lui revint comme aux jours de sa splendeur antique. Beaucoup d’historiens pensent que Hann-Baal contribua puissamment à ec relèvement matériel de sa patrie. Elu suffète,en ellèt, il aurait, pendant les années qui précédèrent son exil définitif, en 196, mis un tel ordre dans les linanccs, administré l’Etat avec un génie si supérieur et protégé d’une façon si intelligente la marine marchande et l'agriculture nationale que la rapide prospérité de Carthage, après des revers inouïs, serait, en grande partie, son œuvre.

Mais, quand son patriotisme l’eut précisément conduit à l’exil, les factions, un instant contenues sous son gouvernement fort et sévère, relevèrent la tête et sa malheureuse patrie fut, plus que jamais, déchirée par les dissensions intestines. La violence des partis devint telle que, même sur le terrain de l’indépendance nationale, l’entente n’exista plus. Dans celte capitale, sur laquelle pesait cependant si rudement la botte de l’étranger, les Romains eurent des partisans. Un des chefs du Sénat, Hannon, et tout son clan, osèrent même affirmer ouvertement leurs odieuses sympathies pour le vainqueur. La tyrannie de Rome inspirant des dithyrambes à ces misérables, Massinissa devait naturellement en inspirer aussi. Effectivement, il se trouva des gens assez dépourvus de cœur et de sentiments pour exalter le traître qui les avait perdus jadis et dont la haine, excitée par la convoitise et la trahison, devait amener un jour leur destruction totale. Un Hann-Baal, surnommé Saturnus, était à la tète de ce groupe. On a bien fait de ne pas laisser ces noms dans l'oubli. Il importait qu’ils fussent cloués au pilori et que chaque génération pût leur jeter à la face, en passant, son eri de mépris et d’indignation. Le peuple seul, qui chez nous a fait le 14 juillet, le 10 août, les journées de juin, le 4 septembre, ce peuple, avec son robuste bon sens et son ardent patriotisme, appelait nettement les Romains : l’ennemi; Massinissa: un traître et, conduit par Abd-Melek-Ard, surnommé Samnis, et Carlhalon, hâtait de tous ses vœux l’heure où la patrie mutilée pourrait enfin reprendre son ancien rang.

Sans doute, à Carthage, pas plus qu’ailleurs, cette expression du sentiment populaire n’était toujours assez modérée dans la forme. Mais partout le peuple a le sentiment des couleurs plus que celui des nuances et, somme toute, il est, à cette époque, comme toujours du reste, autrement digne d’intérêt à Carthage que l’aristocratie ■pourrie qui l’exploite.

Pourrie est le mot. Certaines vérités sont difficiles à dire ; mais on peut les deviner en se rappelant qu’à Rome même Polybe est obligé de fulminer alors contre la débauche des jeunes gens de famille qui vivaient dans d’abominables, orgies et, non contents des courtisanes, s’entouraient de jeunes éphèbes dont ils sollicitaient les faveurs et payaient jusqu’à cinq mille francs les ignobles complaisances L

Les factions et l’agitation de Carthage n’étaient pas de nature à lui assurer le respect extérieur. Massinissa, toujours à l'affût des occasions favorables, ne pouvait manquer celle-là. Vers 180, les incursions recommencèrent. 11 fallut de nouveau recourir à Rome, dont les délégués reçurent ordre naturellement de se prononcer en faveur dû roi. Ils obéirent avec une désinvolture vraiment révoltante. Ils se bornèrent à étendre hypocritement les mains entre les parties en leur imposant mutuellement silence.

Quelques années plus tard, en 172, Massinissa, enhardi par l’attitude répétée de Rome à son égard, envahit les Grandes Plaines et s’empara de toute la région de la Tusca, comprenant plus de cinquante villes. C’est le bassin actuel de 1 ’Oued-el-Kebir, plus connu sous le nom de Kroumirie

Nouvelle plainte des Carthaginois à Rome. Le Sénat, cette fois, ne se pressa point de choisir des commissaires enquêteurs et ne les fit partir que lorsque ses atermoiements inqualifiables eurent à peu près ruiné ceux qui l’imploraient. Quand ces commissaires débarquèrent enfin sur la terre d’Afrique, ils exigèrent d’abord que les deux adversaires s’en remissent absolument, et sans appel, à leur décision. Massinissa, certain de leur bienveillance, ne demanda pas mieux; mais les Carthaginois, instruits par l’expérience de ce que valaient la justice et l’équité romaines, firent des difficultés, déclarèrent qu’ils entendaient s’en tenir aux traités et que toute la question soumise aux délégués était de savoir si, oui ou non, ces traités avaient été violés par le roi numide. Posé en ces termes clairs, le différend ne pouvait recevoir de solution favorable à Massinissa; les délégués préférèrent n’en donner aucune et se retirèrent en déclarant que, puisqu’on n’avait pas une confiance absolue en eux, ils n’avaient rien à faire.

Toutefois, pendant leur séjour en Afrique, ils remarquèrent la richesse des campagnes, la magnificence et l’accroissement de la cité punique.

1 Poi.ybe, xxxii, 11. — Cf. Diodohe de Sicii.e, xxxvii, Excevpt. valic.

2 Géographie comparée de la province romaine d" Afrique, par Ch. Tissot;

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I/accroisscment merveilleux de sa population les étonna surtout. Ils rentrèrent à Rome, l’imagination frappée de ce qu’ils avaient vu. Grossissant encore la réalité, ils répandirent, au milieu de leurs concitoyens, celle croyanee que l’existence de Carthage était un danger permanent et imminent [tour eux. Le vieux Caton principalement, un vétéran des grandes guerres, eut le cerveau si profondément atteint par cette vision de Cartilage sortant de scs ruines et se relevant de ses désastres qu’il ne lit plus un seul discours sans le terminer par ce refrain de monomane: « Et, de plus, je pense qu’il faut détruire Carthage*. »

Un événement nouveau, facile à prévoir, d’ailleurs, après ce qui s’était passé, venait de mettre en émoi la malheureuse ville justement irritée contre Massinissa. Le peuple avait chassé une cinquantaine des partisans déclarés de ce prince et fait le serment de ne jamais les laisser rentrer dans la capitale. Les exilés s’étaient immédiatement réfugiés près du roi numide et le poussaient à la guerre. Celui-ci, déjà trop enclin à la faire, envoya cependant, à Carthage, deux de ses iils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter le rappel de ses amis. Lesufl'ète Carlhalon ne leur laissa pas même remplir leur mission et les arrêta aux portes de la ville. 11 eût fallu s’en tenir là. Malheureusement le chef du parti démocratique, Abd-Melek-Ard-Samnis, se mit à la poursuite des deux princes partis pourCirta, surprit Gulussa, tua quelques hommes de son escorte et faillit l’enlever lui-même.

Pour venger celte injure, Massinissa vint aussitôt mettre le siège devant Oroscopa. C’était une place, dont les archéologues n’ont point retrouvé l’emplacement 3 et que ce prince convoitait depuis longtemps. On était en 152. Au lieu d’en appeler encore à Rome, le second sulïete Asrou-Baal marcha, cette fois, droit à l’ennemi avec vingt-cinq mille fantassins et cinq cents cavaliers. A son approche, deux lieutenants de Massinissa, à la suite d’une altercation avec les fils de ce prince, passèrent dans ses rangs avec les six mille chevaux qu’ils commandaient. Ce renfort inespéré accrut l’audace des Carthaginois que de légers succès d’avant-garde rendirent plus ardents encore. Massinissa, reculant doucement, comme pour battre en retraite, finit par les attirer dans une vaste plaine circulaire, inculte, désolée et de tous côtés entourée de hauts plateaux presque taillés à pic. Alors il s’arrêta, fit face à l’ennemi et posa hardiment son camp dans la plaine. Asrou-Baal, pour plus de sûreté, plaça le sien sur une colline. Où se trouvaient cette plaine et ces collines fatales? Evidemment près d’Oroscopa. Mais, faute de connaître l’emplacement de celte ville, il est impossible de déterminer celui de scs environs.

Le jour même où les deux armées s’arrêtaient ainsi en présence l’une de l’autre, le jeune Scipion Emilien, fils de Paul-Emile et petit-

1 DiooonE de Sicile, xxiiv, Excerp. de lirl. et vitiis.

1 Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, par Ch. Tissot.

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fils, par adoption, du premier Africain, arrivait envoyé par Lueullus, commandant en chef des armées romaines en Espagne, pour prendre livraison d’un convoi d’éléphants. Massinissa, trop occupé par les préparatifs de la bataille, qui devait se livrer le lendemain, pour aller audevant de son hôte, y envoya ses fils avec une escorte.

Dès le lendemain matin, lui-même rangea ses troupes, et, le premier cavalier de son armée, malgré ses quatre-vingt-huit ans, il étonna Scipion par son agilité, sa vigueur et son activité prodigieuses. Du sommet d’une tour où le roi l’avait installé, le Romain vit se dérouler sous ses yeux les diverses péripéties de la bataille. Elle dura toute la journée, fut extrêmement sanglante et resta indécise.

Cependant les Carthaginois, ayant appris l’arrivée de Scipion, le firent aussitôt prier de faire la paix entre eux et le roi. 11 les réunit donc en conférence et l'on s’entendit assez promptement sur tous les points, sauf celui de la reddition des transfuges. Massinissa exigeait qu’on les remît entre ses mains ; Asrou-Baal refusait noblement de les livrer. Bref, les deux partis s’entêtèrent, si bien que la conférence fut rompue. Scipion repartit avec ses éléphants et les hostilités recommencèrent.

Massinissa fit aussitôt élever des palissades et creuser un fossé tout autour des hauteurs occupées par ses adversaires. Des patrouilles surveillèrent, en outre, incessamment les approches de leur camp, afin d’empêcher tout ravitaillement. Le pays était d’ailleurs tellement dévasté tout alentour que les Numides eux-mêmes, malgré les efforts de leur cavalerie, vivaient difficilement.

Dans les premiers jours, Asrou-Baal aurait pu forcer les lignes ennemies, mais, justement parce qu’il avait plus de vivres que Massinissa, il espérait contraindre celui-ci à se retirer sans combattre ou à prendre l’offensive.

Mais ces vivres s’épuisèrent rapidement. Etreints par un cercle de fer, les Carthaginois connurent alors toutes les horreurs de la famine. Ils mangèrent d’abord les mulets de leur train, puis leurs chevaux, puis, quand le dernier de ces animaux eut disparu, il fallut se rabattre sur le cuir des boucliers. Cette affreuse nourriture, la hideuse faim, l’inactivité forcée, ce rassemblement de tant d’hommes sur un étroit espace, au milieu des chaleurs torrides de l’été, ne tardèrent pas à engendrer la peste. Les corps morts qu’on ne pouvait emporter, ni brûler, faute de bois, développèrent effroyablement le fléau. En peu de jours, plus de la moitié de l’armée succomba et le brouillard lourd et chaud, qui tombait chaque soir sur ces cadavres, en les amollissant, fit bientôt de tout le camp punique une immense pourriture. Les affamés, les malades et les mourants ôtaient couchés au milieu de cette horrible corruption. 11 fallut bien parler de se rendre et subir toutes les exigences du vainqueur. Il fut sans pitié; les survivants n’obtinrent grâce de la vie qu’à la condition de sortir sans armes et en chemise. Pour comble, Gulussa, se rappelant l’embuscade où il avait failli périr, se

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