LIVRE TRENTE ET UNIÈME
Le démembrement de la Perse, au proGt de la Russie et de la Porte, avait été précédé du démembrement spontané de ce royaume par les Afghans, peuplade belliqueuse et féroce , dont les chefs avaient amoindri le trônede Perse. Mahmoud, fils du premier usurpateur Afghan, assassin de son oncle Abdallah, s'était emparé d'Ispahan, capitale arrachée par ses armes au schah légitime de Perse, Tahmasp. Pour anéantir d'un seul coup ses compétiteurs au trône, Mahmoud avait immolé en une nuit tous les partisans nobles et trois mille gardesdu-corps du roi fugitif. Ivre de sang et bourrelé de remords, Mahmoud, par une de ces alternatives extrêmes des caractères violents, s'était tout à coup condamné lui-même à une prison et à une obscurité perpétuelle, dans une caverne des montagnes, pour y pleurer ses victimes et pour y implorer dans le jeûne le pardon de ses forfaits. Cette pénitence, cherchée dans les entrailles de la terre, semblable àcclledeNabuchodonosor, d'Élie, deChosroès, était antique et fréquente aux Indes, en Perse et en Judée. Mais ces anachorètes couronnés, après avoir
brouté, comme des animaux, l'herbe des champs vil. i5
pour toute nourriture, sortaient souvent de leurs retraites avec des passions ou des démences altérées de nouveaux crimes.
Tel fut Mahmoud en quittant sa caverne; il tua de sa propre main trois oncles, onze frères et plus de cent fils du malheureux Schah Hussein, son captif, condamné par le tyran à assister à ce déluge de son propre sang. Une démence physique le saisit eniîn après cette démence d^ambition ; il arrachait avec ses dents, pendant ses accès, des lambeaux de chair de ses propres membres pour les dévorer. Son cousin Aschraf, brigand de la même race, le fit enfin garrotter et étrangler dans le palais d'Ispahan. Tahmasp, petit-fils d^Hussein , s^avança avec une armée de ses partisans contre Aschraf. Cet usurpateur, alarmé de l'approche de Tahmasp, envoya un ambassadeur de Constantinople pour y protester contre les empiétements des Russes et des Turcs sur les territoires de la Perse , et pour y solliciter Talliance d'Achmet III.
La dissension religieuse entre les Turcs et les Persans servit de prétexte à la Porte pour congédier l'ambassadeur et pour déclarer la guerre à la Perse. Un petit-fils des Kiuperli, Abdourrahman-Pacha, à la tête de vingt mille hommes, défit les Persans dans les steppes de Moghan, voisines d^Ârdebîl.