LIVRE TRENTE ET UNIÈME
Souleïman-Aga et Soulali-Elflendi se rendirent, au nom de l'armée, au scrail, porteurs de l'ullimartum du camp. Cet uUimalum exigeait les quatre têtes des ministres, la confirmation des dignités décernées par Témeute, et un acte d'impunité authentique signé par le sultan et par les oulémas,
Achmet III, entouré désormais de ses ennemis, céda en gémissant la tête de son serviteur et de son ami pour sauver la sienne. Le grand vizir fut conduit dans Tappartementdu bourreau, situé sous la porte centrale de la seconde cour du sérail, où le muphti, le capitan-pacha et le kiaya attendaient depuis la veille Tlieure de Texécution. Le nouveau divan, rassemblé pendant cette seconde nuit auteur du sultan, consentit pour toute grâce h ne livrer aux rebelles que les cadavres de leurs victimes, au lieu de les jeter vivantes aux tortures de la multitude. Les bourreaux cacbèrent par pitié à Achmet l'heure de cette lugubre exécution.
Le sultan se flattait encore d'un retour de pitié dans l'àme des rebelles, quand sur le faux bruit d'une prétendue colonne de soldats venant assiéger le sérail, on pressa le supplice et on jeta les trois corps sans vie sur un chariot traîné p(ir deux bœufs pour conduire ces restes au Marché-auohViandes. Ils n'arrivèrent pas jusque-là ; la multitude féroce
ioO HISTOIRE DE LA TURQUIE.
les enleva du chariot, et les sema sur la roule comme pour réjouir la ville d'une dépouille sanglante de son triomphe.
Le cadavre d'Ibrahim fut jeté sous les roues, à côté de la belle fontaine qu'il avait construite sur la grande place du sérail ; celui du capitan-pacha auprès de la fontaine Khorkhor, celui du Kiaya sur le Marché-aux-Viandes.
Cette sinistre satisfaction, au lieu d'apaiser la multitude, lui montra ce qu'elle pouvait oser. On s'indigna de ce que le sultan livrait à la justice populaire des cadavres au lieu des victimes vivantes. Sur la foi des profanateurs des cadavres qui avaient dépouillé de ses vêtements le corps du grand vizir, le bruit se répandit dans la foule et dans l'armée que le prince avait trompé, pour sauver son ami, la vengeance du peuple ; que le corps du prétendu Ibrahim était celui d'un rameur arménien du Bosphore, nommé Manoli, qui ressemblait de visage à Ibrahim.
Celte rumeur s'accrédita par l'étonnement des spectateurs, en constatant que le cadavre était celui d'un incirconcis. L'ambassadeur de France , en rendant compte de cette circonstance à sa cour, conQrme ce bruit : « Le grand vizir, y> écrit-il, « était d'origine un chrétien arménien, qui avait négligé